_Paris, 19 mai 1858._--La nouvelle de la mort de Mme la Duchesse

d'Orléans s'est répandue bien rapidement dans Paris[237]. On peut

imaginer la diversité des impressions qu'une semblable nouvelle fait

éprouver. L'intrigue protestante, très vive et très soutenue par la

défunte, est atterrée, bien des ambitions expectantes sont déroutées. Les

fusionnistes disent: «_Pourquoi pas une année plus tôt?_» Des catholiques

fervents sont en actions de grâces. J'ignore l'impression du monde

officiel. On se demande, de partout, sous quel toit, sous quelle

direction les orphelins, qui ne sont plus des enfants, vont se trouver,

se placer et s'abriter. _Il mondo va da se_[238]. L'hostilité, l'intrigue

pâlissent devant le terrible imprévu qui, parti de haut, broie, pulvérise

tout ce qui se croit capable de l'éviter ou de le diriger.

[237] La Duchesse d'Orléans, qui habitait alors avec ses enfants

à Richmond en Angleterre, était morte le 17 mai, enlevée en très

peu de jours par une grippe inflammatoire, et sans qu'on se soit

douté autour d'elle du danger qui la menaçait.

[238] De l'italien: le monde marche tout seul.

_Paris, 21 mai 1858._--Mme la Duchesse d'Orléans a laissé un testament;

il était déposé ici, chez un notaire, qui est parti hier pour le porter à

Claremont. On suppose qu'il est plus politique que privé et qu'il est le

commentaire de celui de son mari. Les gens de bon sens s'en alarment. Il

y a foule pour aller assister aux obsèques qui auront lieu demain. Dans

cette foule, toutes les nuances orléanistes, même celles entachées de

républicanisme, s'y trouvent. Il n'y a que les fusionnistes qui

s'abstiennent, comme Guizot, Duchâtel, Broglie, le duc de Montmorency.

Les orléanistes pointus sont désolés; l'intrigue du prosélytisme

protestant fort déconcertée; les catholiques pur sang en actions de

grâces.

Le Gouvernement a fait mettre, dans _la Patrie_ d'avant-hier au soir, un

article convenable dans la forme, habile à son point de vue dans le fond.

Dans le monde officiel, les uns sont satisfaits qu'une personne, qui,

dit-on, se trouvait plus ou moins compromise dans la plupart des

complots, qui, en tout cas, était le principe vital, agissant,

persévérant d'un des prétendants, n'existe plus. Les autres croient,

qu'elle de moins, il y a plus de chances pour que la fusion se reprenne,

et y voient un danger. Tout ceci le démontre clairement.

M. Thiers est dans les partants, et cela contre le gré de sa femme et de

sa belle-mère, quoique Mme la Duchesse d'Orléans écrivît toutes les

semaines à Mme Dosne! Il va, dit-on, pour s'emparer du comte de Paris, si

toutefois il y parvient. Voici aussi trois cent mille livres de rente,

payées jusqu'ici par la France, qui vont faire défaut. On me dit, de

bonne source, que la Reine Marie-Amélie, quoique souffrante et alitée, a

pris cette mort subite avec un grand calme. Son cœur ni sa conscience

n'ont jamais été en sympathie avec cette belle-fille ambitieuse,

intrigante et protestante. On ajoute que les beaux-frères seront

soulagés, car elle pesait sur eux de sa volonté, de son activité et de sa

persévérance obstinée dans de certaines routes. Il n'y a que ses fils qui

soient, dit-on, désespérés. Voilà ce que je recueille de divers côtés. Je

m'abstiens de toute opinion, de toute prévision. Je suis un simple écho.

_Paris, 25 mai 1858._--La mort de Mme la Duchesse d'Orléans est encore le

sujet de toutes les conversations. Que de déceptions dans la vie de cette

Princesse, où l'ambition a tenu une si grande place! Quel brusque

dénouement à tant de vaines aspirations! Je ne sais rien de plus triste

que de mourir ainsi, sans avoir pu se recueillir en face de l'éternité.

Je ne cherche pas à démêler quelles seront les conséquences de cette

disparition imprévue; elles pourraient être immenses; mais, dans les

temps où nous vivons, les événements tournent le plus souvent de manière

à confondre toute prévoyance humaine.

La Reine malade, au lit, n'a reçu aucune des personnes qui s'étaient

rendues aux obsèques. Le comte de Paris et le duc de Chartres sont pour

le moment à Claremont; ils iront ensuite en Allemagne pour voir leur

grand'mère de Mecklembourg; puis ils reviendront se fixer en Angleterre,

_chez eux_, voulant témoigner de leur indépendance à tous leurs oncles.

Il reste à chacun des deux orphelins cent quatre-vingt mille livres de

rentes, qui proviennent de l'héritage de Madame Adélaïde, et d'économies

faites, depuis longtemps, au profit de celui des deux frères qui n'avait

pas la chance du trône.

On m'a raconté que les trois Princes, oncles, tous vêtus de noir et d'une

pâleur mate, ressemblaient aux Princes de France du temps de la Ligue; le

duc de Nemours surtout était la reproduction de Henri IV. Le testament ne

contient que des dispositions pécuniaires; mais il y a un écrit en forme

de lettre qui, pour le moment, ne sera pas publié, mais qui ne rendra pas

les chances pacifiques. La Reine a été plus saisie qu'affligée. Elle ira

à St Léonard's dans peu de jours; on espère que l'air de la mer rendra

des forces à cette pauvre Niobé. Sa faiblesse est grande et ne laisse pas

que d'inquiéter.

A l'audience que M. le comte de Paris a donnée aux différentes personnes

venues de Paris, il a dit: «_J'ai beaucoup perdu; mais l'esprit, les

conseils de ma mère_ _me guideront toujours; c'est en ce sens qu'elle

n'est pas morte._» M. de Montguyon, présent, a eu l'inconvenance de

prendre la parole et de dire comme corollaire: «Messieurs, _est-ce assez

clair?_». Sur quoi, le comte de Paris a repris: «_Oui, messieurs, ce que

je viens de vous dire, vous pouvez le répéter à tous._» C'est un de ceux

présents qui m'a raconté cette scène.

_Paris, 29 mai 1858._--On n'a pas fait part de Claremont à Frohsdorff,

tandis que le Comte de Chambord a écrit spontanément à la vénérable

tante, ce qui impatiente les orléanistes pointus et les républicains à

l'eau de rose, qui se donnent le triste plaisir d'inventer les plus

grandes stupidités, des impossibilités évidentes pour irriter et exciter

la crédulité merveilleuse des partis.

Hélas! il y a des gens mal intentionnés pour tout inventer, il y a aussi

des imbéciles pour tout croire.

On a ouvert le testament de la Duchesse d'Orléans; le grand écrit

politique avait été retiré et détruit, parce qu'il devait être refait à

Eisenach, dans le courant de l'été, avec l'aide de M. Thiers, qui devait

s'y rendre à cet effet.

On me mande d'Angleterre ce qui suit: «Quel singulier choix que le

maréchal Pélissier comme ambassadeur! Ses goûts, ses manières dépassent

tout ce qu'on peut imaginer; tout ici l'ennuie, ce qui n'est pas

étonnant, vu qu'il paraît avoir en haine la vie de la société et la vie

politique. La politique, les femmes, la conversation lui sont totalement

antipathiques; il lui reste le jeu et la table, mais, des personnes qui

lui ont adressé la parole, aucune n'a envie de recommencer. Il n'a pas

même voulu se faire présenter aux dames du Corps diplomatique». On a de

l'humeur dans Albion, le high-life anglais est peu propre à comprendre un

soldat africain; les défauts le choquent, les qualités lui échappent.

Nouvelle réunion à Bade des deux correspondants.

_Sagan, 27 juillet 1858._--On m'écrit de Tegernsee que la santé du Roi de

Prusse se fortifie, sans apporter de changement dans l'état de

l'intelligence.

Voici ce que je trouve dans une lettre de Londres: «On n'est préoccupé

ici que de Cherbourg et de la visite que la Reine Victoria doit y

faire[239]. Elle devait d'abord y aller avec six vaisseaux, les gens

d'esprit ont dit: «_Non, cinquante ou un seul._» Elle ira avec deux

frégates; la mer sera couverte de yachts et de steamers particuliers; les

deux Chambres du Parlement sont aussi invitées et auront leur vaisseau.

Lord Palmerston voulait y aller; mais, quand il a vu le sentiment public,

il y a renoncé.»

[239] La Reine Victoria vint à Cherbourg pour en visiter le port;

elle fut reçue le 6 août 1858, avec autant de pompe que

d'honneurs, par l'Empereur Napoléon III et l'Impératrice Eugénie.

Un mois plus tard, la Reine vint à Potsdam et à Berlin pour y

voir sa fille mariée depuis quelques mois au Prince

Frédéric-Guillaume de Prusse.

_Berlin, 14 août 1858._--Il n'y a, pour ainsi dire, personne à Berlin;

chacun a pris le large ou est à Potsdam pour satisfaire sa badauderie. En

général, on n'approuve pas la visite actuelle de la Reine Victoria; on ne

la trouve pas suffisamment motivée au point de vue maternel et peu

délicate en regard du Roi.

L'arrivée de la Reine à Potsdam a été tardive; les illuminations étaient

éteintes; il ne restait que tout juste assez de luminaire pour éclairer

l'immuable _paletot du Prince consort_[240] et la tenue, plus que

négligée, de la Mission britannique à Berlin, qui a mêlé ses redingotes

et ses cravates noires à la tenue de grand gala de la Famille Royale, des

autorités supérieures, réunies au débarcadère de Potsdam. Voilà pour le

début.

[240] Appelé _paletot classique_ par Humboldt.

Ici, à Berlin, on ne parle que du _shocking_ anglais et de la pose du

câble électrique entre l'Angleterre et l'Amérique. Ceci me frappe plus

que les cravates noires et les pantalons écrus. Nous avons beau être

accoutumés aux miracles électriques, ce nouvel effort reste étourdissant;

la terre deviendra trop petite pour la science et la puissance de

l'homme.

Sir James Graham voulait aller à Hambourg; sur quoi lord John Russel lui

a écrit: «_How can you go to such a national humiliation_[241]?» Il

paraît que c'est là, en effet, le sentiment public. Pour la France, la

visite de la Reine Victoria à Cherbourg est une démonstration pacifique;

pour l'Angleterre, il me semble que c'est un principe d'humeur et

d'hostilité qu'on pourra bien ne pas oublier de sitôt.

[241] De l'anglais: «Comment pouvez-vous aller à une telle

humiliation nationale?»

Les médecins ont souhaité que le Roi de Prusse allât passer les mois de

septembre et d'octobre à Côme; il y avait d'abord consenti; puis il s'y

est refusé avec obstination et a résolu de revenir le plus vite possible

à Sans-Souci; il voulait même y arriver avant que la visite britannique

ne fût achevée, et la Reine a eu beaucoup de peine à l'en empêcher. Il

paraît que ce pauvre Roi, et cette malheureuse et royale garde-malade,

reviendront à Sans-Souci dans les premiers jours de septembre. Le Roi

n'est mieux que physiquement.

_Berlin, 17 août 1858._--La Cour est venue, hier, à Berlin, pour montrer

les différents palais à la Reine Victoria; le lunch a eu lieu chez la

Princesse Frédéric-Guillaume; personne d'autre n'y était invité que

l'_Olympe_, les Radziwill et moi. La Reine a été des plus gracieuses, se

souvenant de moi et de Pauline à Kensington-Palace, causante, rieuse,

animée, l'air gaie, tout à fait en bonne veine. Sa fille, plus grande que

sa mère, a pourtant l'air moins royal; elle plaît à son mari et paraît en

train de faire des enfants; elle remplit ainsi les deux grandes

conditions; en outre, elle a l'air ouvert et naturel.

_Berlin, 24 août 1858._--Voici une lettre d'Angleterre qui dit ceci:

«Nous sommes inquiets ici, même des libéraux quand ils sont modérés, lord

Grey, par exemple. On ne sait comment lutter contre le mal qui nous

trouble. Les hommes sérieux conviennent eux-mêmes que ce qui leur manque

le plus, c'est le courage de dire tout haut ce qu'ils pensent. Ils disent

que le premier qui ferait hardiment appel au bon sens national contre

l'esprit radical trouverait beaucoup d'appui; mais cet homme ne se trouve

pas.»

On me disait hier que le Roi Léopold a eu un gros échec par le rejet de

sa loi sur les fortifications d'Anvers; c'était sa propre idée et il y

tenait fortement. Il en avait parlé à Londres, dans son dernier voyage,

comme de sa meilleure garantie contre les ambitions et les révolutions

françaises. On ne sait pas encore comment il a pris ce coup, et s'il fera

quelque chose pour revenir sur cette question[242]. Quand il est battu,

il devient encore plus silencieux que de coutume.

[242] La majorité de la Chambre, en Belgique, se basant sur

l'avis que le projet du Gouvernement n'offrait pas assez de

stabilité, en alléguant qu'une place forte intérieure serait plus

utile, avait rejeté le projet du Gouvernement de fortifier le

port et la ville d'Anvers. Le lendemain de ce vote, le Ministère

donnait lecture à la Chambre de deux arrêtés royaux, l'un

déclarant que le Gouvernement retirait son projet; l'autre que la

session de la Chambre était close.

On m'écrit de Paris de bonne source: «Lord Palmerston se propose, non pas

de quitter les affaires, comme le disent niaisement les gazettes, mais de

venir très prochainement ici faire une visite à l'Empereur Napoléon. Il

se flatte de reprendre bientôt son poste, voudrait se concerter sur sa

politique future avec l'Empereur, et se faire absoudre de quelques

incartades; il croit qu'un tel certificat lui serait utile pour remonter

au pouvoir.

«Dans les dernières conférences de Paris, il s'est établi une singulière

entente cordiale entre la France et l'Angleterre; par suite, sans doute,

de l'entrevue de Cherbourg[243], M. de Hübner, étonné, a vivement

interpellé lord Cowley qui a répondu qu'il se conformait aux instructions

de son Gouvernement: «_En ce cas_, a dit M. de Hübner, _il est de mon

devoir d'instruire le mien de ce qui se passe_.» Le lendemain, Walewski a

dit, à l'ouverture de la séance, que lord Cowley, étant à Chantilly,

l'avait prié de le représenter en lui donnant ses pleins pouvoirs. Dans

le cours des entretiens que l'Empereur a eus à Plombières avec M. de

Cavour[244], l'Empereur a dit, au milieu de beaucoup d'autres choses:

«_Dans peu de temps, on sera bien surpris en Europe de mes nouveaux

rapports avec le Gouvernement anglais; on verra que l'alliance s'est

fortifiée au lieu de s'affaiblir._»

[243] Cette Conférence, où siégeaient les plénipotentiaires de

France, d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse, de Russie,

de Sardaigne et de Turquie, avait pour but de régler

l'organisation des Principautés danubiennes. Le 19 août, la

première partie de cette tâche étant accomplie, une convention,

arrêtée et signée, devait former un acte additionnel au traité de

Paris. La Conférence, ayant rejeté le travail de la Commission

relatif à la navigation du Danube, ce point resta encore en

suspens.

[244] L'attentat d'Orsini fut le point de départ mystérieux de la

phase des affaires italiennes et l'origine de la guerre de 1859,

préparée, au fond, dès le Congrès de 1856. A partir de cette

époque, la situation prit une gravité singulière et un

emportement effaré sembla régner à Paris. Deux diplomaties s'y

jouaient en même temps. D'un côté, le comte Walewski s'adressait

de toutes parts pour réclamer des garanties contre le droit

d'asile; de l'autre, l'Empereur Napoléon très tourmenté, surtout

depuis la lettre qu'Orsini lui avait adressée la veille de son

exécution, trouvait que, s'il y avait des conspirateurs, la faute

était à la situation violente de l'Italie; et dans l'intimité des

Tuileries, il se disait _que tant qu'il y aurait des Autrichiens

en Italie, il y aurait des attentats à Paris_. Au mois de mai

1858, l'Empereur Napoléon faisait écrire secrètement au comte de

Cavour une lettre contenant tout un plan d'alliance entre la

France et le Piémont, les conditions d'arrangements réciproques,

et même une proposition de mariage du prince Napoléon avec une

fille du Roi Victor-Emmanuel; et il faisait prévenir de la

possibilité d'une négociation décisive. Rien n'était pourtant

possible sans une entrevue, et comme il en fallait détourner les

soupçons, le docteur Conneau (médecin de l'Empereur) passa en

juin par Turin, sous prétexte d'un voyage de plaisir en Italie,

chargé de convenir d'une excursion, sans éclat, du comte de

Cavour à Plombières où l'Empereur devait se rendre. Le Comte s'y

achemina, en effet, sans bruit et y arrivait le 20 juillet. De

suite, l'Empereur aborda le sujet en question et se dit décidé à

appuyer la Sardaigne de toutes ses forces dans une guerre contre

l'Autriche, pourvu que la guerre fût entreprise pour une cause

non révolutionnaire, qui pût être justifiée aux yeux de la

diplomatie et de l'opinion publique en France et en Europe. Il

toucha ensuite la constitution d'un royaume italien de onze

millions d'âmes, la cession de la Savoie et de Nice à la France,

et le mariage du prince Napoléon avec la princesse Clotilde.

Durant l'automne, on sortait des conventions verbales pour la

signature d'un traité d'alliance offensive et défensive entre la

France et le Piémont; et au grand étonnement de la France mal

informée, Napoléon III, en recevant le 1er janvier 1859 le

corps diplomatique, témoignait brusquement à M. de Hübner,

ambassadeur d'Autriche, son regret que les relations fussent

_mauvaises_ entre Paris et Vienne. Ces quelques mots et ceux que

le Roi Victor-Emmanuel prononçait quelques jours après, le 10

janvier, en ouvrant les Chambres, furent en quelque sorte

l'éclair précurseur de l'orage qui allait éclater. C'était la

première conséquence des engagements de Plombières.

D'autre part, on me mande que la Bretagne est conquise à l'Empire, que

les légitimistes sont totalement découragés et les orléanistes furieux.

_Berlin, 31 août 1858._--Le Roi arrive après-demain à Sans-Souci. La

Reine demande, d'une façon expresse, qu'il n'y ait personne au

débarcadère de Potsdam, ni au perron de Sans-Souci. Il est même douteux

que le Prince de Prusse s'y trouve au premier moment. M. de Manteuffel a

dit, à un membre important du Corps diplomatique qui me l'a répété en

confidence, que l'on n'attendrait assurément pas la réunion des Chambres

pour procéder à un état de choses moins provisoire que ce qui a lieu

depuis un an. M. de Manteuffel et M. von der Heydt, s'étant bien insinués

dans l'esprit du Prince de Prusse, se croient certains de conserver leur

poste sous la Régence, ce qui fait qu'ils y poussent, tandis que

Westphalen, Raümer et Waldersee, sentant qu'ils seraient expulsés, s'y

opposent. Personne ne croit à l'abdication, que ni Roi, ni Reine

n'admettent; mais le mot de _Régence_ se prononce de plus en plus dans

les cercles élevés et dans le public.

On dit que la Reine Victoria, en échange de la complaisance qu'elle a eue

d'aller à Cherbourg, a obtenu l'abandon de toute insistance pour le canal

de Suez. Ce qui est plus sérieux, c'est que l'Empereur Napoléon, qui a

beaucoup causé avec M. de Cavour à Plombières, lui a fait de fort belles

promesses pour l'affranchissement de l'Italie. C'est l'Empereur qui a

voulu voir M. de Cavour et lui a fait dire de venir à Plombières. Il

voulait, d'abord, que la visite fût secrète. Cavour s'y est refusé et a

demandé la publicité qui lui a été accordée. Le Comte de Chambord,

pendant sa visite à Bruxelles, a dit au Roi Léopold: «_Je ne sais pas ce

qui arrivera en France, ni quand il y arrivera quelque chose; mais il n'y

arrivera rien sans que je n'y sois et que j'en sois._» Le Roi Léopold n'a

pas manqué d'écrire ces paroles au duc d'Aumale.

Voici deux bons mots du duc de Malakoff, un peu risqués, mais n'importe.

L'Impératrice Eugénie voulait que le mariage, avec Mlle de la Paniega, se

fît le 8 septembre[245], anniversaire de la prise de Malakoff. «Non, a

répondu le Maréchal, je l'ai pris le 8, mais je n'y suis entré que le 9.»

La comtesse Walewska, qui fait la corbeille, trouve le futur un peu

avare. Elle voulait qu'il donnât deux rivières de diamants; sur quoi il

lui a dit: «Non, une est suffisante pour s'y noyer.»

[245] Le mariage ne fut célébré que le 2 octobre 1858.

_Berlin, 5 septembre 1858._--J'ai été en communication avec des revenants

de Potsdam bien informés: il n'y a ni aggravation, ni amélioration dans

l'état du Roi, _statu quo_ complet. On croit qu'une sorte d'intuition, à

moitié voilée, préoccupe, agite et a fait tenir à revenir à Sans-Souci

pour y prendre un grand parti. Seulement, la faculté d'exprimer, de

formuler sa pensée, la laisse incertaine pour les entours les plus

intimes; on suppose plus qu'on ne sait.

Dès les premières heures du retour, la Reine a été circonvenue de

plusieurs faiseurs prêchant dans un sens, tiraillant dans l'autre, sans

laisser à cette pauvre martyre le temps de respirer. Cependant, elle ne

s'est rendue ni aux uns, ni aux autres, et il me semble qu'on atteindra

ainsi la fin du mois. Mais deux choses me paraissent résolues: un nouveau

départ pour Méran, peut-être pour Gênes après; ce départ aurait lieu dans

les premiers jours d'octobre. Avant, il y aurait une résolution

définitive de prise, en ce sens que l'état actuel se modifierait, non par

une abdication, mais par une Régence.

On a remis au Prince de Prusse un mémoire sur les différentes formes à

donner au définitif relatif; une de ces formes s'appelle _Co-Régence_. Le

Prince a rendu ce mémoire après avoir mis en marge: «_Jamais_», ce qui

est fort sage.

M. de Manteuffel est tout à la politique française; l'influence anglaise

est plus particulièrement dans une partie de la Famille Royale, tandis

que l'autre tourne ses regrets vers la Russie. Personne ne me semble

assez pénétré que le plus sage et le plus prévoyant serait de tendre

honnêtement la main à l'Autriche. Du reste, il faut en convenir, l'étoile

napoléonienne est, pour l'instant, resplendissante. Tout lui sourit,

depuis la Bretagne jusqu'à la Chine. Le berceau de la fidélité

monarchique a passé à d'autres amours!

Le mariage Malakoff est fixé au 2 octobre. L'Impératrice donne, non pas

la corbeille, mais le trousseau; elle veut attacher le Maréchal à sa

fortune en le faisant son allié... Mais lui, quel vieux fou! S'affubler,

à soixante-trois ans, d'une Espagnole, belle à miracle, et qui, dit-on, a

bien de la peine à se résigner à une pareille union!

_Berlin, 8 septembre 1858._--On m'écrit que la duchesse Mathieu de

Montmorency a laissé douze cent mille livres de rente. En conscience, il

devrait en revenir une part à M. Cousin; les grandes dames du passé lui

doivent quelque chose. Que lui auraient-elles donné s'il avait dit, de

leur vivant, tout ce qu'il en dit aujourd'hui? La duchesse Mathieu

descend en ligne droite de la duchesse de Chevreuse (connétable de

Luynes en premières noces), qui a inspiré un des jolis articles de M.

Cousin.

M. de Falloux me mande des confins de la Bretagne: «Les ovations

napoléoniennes de la Bretagne n'ont pas ébranlé le parti légitimiste.

Tant que l'Empereur Napoléon vivra et régnera, il pourra avoir de

semblables satisfactions; mais elles ne le feront pas vivre ni régner un

jour de plus. Ce sont des succès plus bruyants et plus brillants que

sérieux; pour quelque temps, l'apparence vaut la réalité, sans que ce

soit pourtant la même chose. Il y a dans la situation de l'Empereur

Napoléon des faiblesses que ni les rencontres royales ni les

applaudissements populaires ne peuvent guérir, et sa destinée dépend de

plus grandes causes.»

_Berlin, 11 septembre 1858._--Avant-hier, M. de Manteuffel a eu la

première conversation sérieuse avec la Reine, qui en est sortie

extrêmement agitée. Les médecins se taisent et haussent en silence les

épaules; les courtisans l'effrayent en lui disant que si elle prononce le

mot _Régence_ au Roi, elle peut l'exposer à une attaque subite et

mortelle. Les ministres, c'est-à-dire deux ministres, disent que _la

Régence_ est indispensable, que tous les équivalents, sans le nom, ne

suffiront pas au public, pas aux Chambres, qui tiendront d'autant plus au

nom de _Régence_ que le serment de la Constitution s'y rattache.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4) · 第 18 / 39 段