me mande de Téplitz que le Roi comptait aller, de Marienbad, faire une
courte visite à Vienne, avant de venir prendre la Reine, à Marienbad,
pour se rendre avec elle à Sans-Souci, où on attend la Czarine veuve, le
18 juillet[219].
[219] Cette course à Vienne, sans motif politique, eut lieu le 8
juillet. Le Roi était accompagné de sa sœur, la Grande-Duchesse
de Mecklembourg-Schwerin. Ce fut au retour, à Marienbad, qu'il
eut une petite attaque d'apoplexie que l'on crut pouvoir
dissimuler, mais qui fut le commencement de sa maladie, un
ramollissement du cerveau qui conduisit le Roi au tombeau
quelques années plus tard.
_Sagan, 31 juillet 1857._--J'entends dire de tristes choses sur la santé
du roi de Prusse. L'état moral se ressent de la dernière secousse, par
une extrême agitation. Il dit lui-même: «_Je suis à bout._» On lui
épargne les affaires; mais cela ne saurait durer ainsi, car il y a des
choses qu'il est urgent de décider; bref, c'est un état de santé qui se
remettra sans doute, mais le coup de tocsin a sonné.
_Günthersdorf, 17 août 1857._--On m'écrit que le jour où le feld-maréchal
Radetzky a quitté Vérone pour se rendre à Milan, où il va finir les
quelques jours qu'il lui reste à passer sur cette terre, il a été entouré
d'ovations par les indigènes; on avait tapissé les rues, toute la
population de Vérone était au débarcadère; il y a eu des _vivats_, sans
fin. C'est le seul Autrichien qui trouve franchement grâce auprès des
Italiens. Je suis bien aise qu'il ait eu ces acclamations pour dernière
joie humaine. Son successeur, l'Archiduc Maximilien, et sa jeune épouse
doivent être arrivés hier à Venise; s'ils y sont bien reçus, ils y
resteront plusieurs semaines; sinon, ils iront sans délai à Milan.
On mande de Toscane que l'arrivée du Pape y a causé de grandes
discussions à cause du cérémonial. Le Nonce voulait que le Grand-Duc
précédât à cheval la voiture du Saint-Père à son entrée à Florence, comme
l'a fait le Duc de Modène. Après force parlementage, il a été décrété que
le Grand-Duc héréditaire et son frère iraient au-devant du Pape, jusqu'à
la frontière, et toute la famille Grand-Ducale à la station _delle tre
Maschere_, à trois heures de Florence, auberge dont Boccace fait mention
dans son _Décaméron_[220].
[220] Pie IX, ayant résolu de se rendre à Lorette pour y
accomplir un pieux pèlerinage, entreprit un voyage qui, pendant
quatre mois, le tint éloigné de Rome. Parti le 4 mai 1857, il ne
rentra dans sa capitale que le 5 septembre suivant. Après avoir
été prier dans la _Casa Sancta_, s'être rendu à Sinigaglia, sa
ville natale, et dans plusieurs autres villes d'Italie, le
Saint-Père fit encore visite au Duc de Modène et au Grand-Duc de
Toscane.
Le général de Goyon prépare un grand bal superbe à Rome pour la
Saint-Napoléon; mais, hors deux vieilles centenaires et trois jeunes
femmes en couches, il n'y a pas une seule femme mobile de la société à
Rome. Qui est-ce qui dansera[221]?
[221] Le général de Goyon avait reçu, en 1856, le commandement du
corps d'occupation que la France entretenait auprès du Pape
depuis 1850. Le général était fort bien vu par Pie IX; mais de
fréquents démêlés avec le proministre des armes pontificales, Mgr
de Mérode, rendirent petit à petit sa position difficile. Il fut
obligé de revenir en France en 1862.
_Günthersdorf, 26 août 1857._--Le Saint-Père a été reçu par la cour de
Toscane avec la plus antique magnificence. La population a été convenable
à l'entrée et profondément émue et touchée, à la bénédiction donnée sur
le balcon du palais Pitti. Tout le monde ou presque tout le monde des
quarante mille personnes présentes s'est mis à genoux. On dit que c'est
admirable.
_Sagan, 23 septembre 1857._--Je me suis rendue hier à Sorau pour me
trouver à la descente du wagon royal, afin de donner une preuve de
respectueux attachement au Roi qui se rendait à Muskau. La Reine m'a
semblé fatiguée; ses yeux ne quittaient guère le Roi que j'ai trouvé
fort affaissé, rouge, pesant dans sa marche; en cherchant à m'expliquer
son itinéraire, il embrouillait les dates que la Reine redressait. J'ai
reçu de cet abattement inaccoutumé une impression très pénible. Les
entours répétaient avec affectation que le Roi se portait à merveille. Je
voudrais le pouvoir penser.
_Sagan, 12 octobre 1857._--On peut imaginer quelle est la confusion des
esprits, l'agitation des uns, l'embarras des autres depuis cette nouvelle
attaque survenue au Roi de Prusse. Je verrai tout cela de plus près
demain à Berlin. D'après ce que j'entends, le mieux se soutient et je
crois à un nouveau _sursis_; mais à quelles conditions? Permettra-t-on au
Roi de s'occuper du gouvernement? ou bien songera-t-on à une abdication
ou à un état intermédiaire, et aux mains de qui? avec quelle latitude?
avec quelles entraves? L'air me semble bien chargé d'électricité[222].
[222] Une nouvelle attaque d'apoplexie, beaucoup plus grave que
celle de Marienbad, frappa Frédéric-Guillaume IV le 6 octobre
1857, ce qui le força (par un décret du 23 octobre 1857) à
remettre provisoirement à son frère, le Prince de Prusse, les
rênes du gouvernement pour trois mois. Dans son manifeste, le
Prince promit de gouverner conformément à la Constitution et aux
lois, et confirma les Ministres de son frère dans leurs
fonctions. Le Cabinet se composait de MM. de Manteuffel, de
Heydt, Simon de Raümer, de Westphalen, de Massow, de Bodelschwing
et du comte de Waldersee.
Le Prince Frédéric-Guillaume[223] est venu déjeuner ici; il a reçu de
graves nouvelles; il a causé sérieusement avec moi; toujours plein de
bons et honorables sentiments; mais il ne saurait bien naviguer que sur
une mer pacifique.
[223] Fils unique du Prince de Prusse, monta sur le trône en 1888
sous le nom d'Empereur Frédéric III; son règne n'eut qu'une durée
de quatre-vingt-dix-neuf jours.
_Berlin, 16 octobre 1857._--Le Roi n'est plus en danger de mort pour le
moment. La Reine est très contente de l'extrême délicatesse du Prince de
Prusse à son égard. Elle-même est _digne_ au possible. Je pars le cœur
oppressé et l'esprit bien inquiet pour Nice.
_Nice, 13 novembre 1857._--Il y a quinze jours que je suis arrivée. J'ai
repris mes leçons d'italien dans la prévision d'une semaine sainte passée
à Rome, projet bien vague encore, soumis à tout ce que l'imprévu peut
apporter d'obstacle. Je me complais dans cette chance, et je la repousse
d'autant moins que je me sens un vrai besoin de reporter mes yeux et mes
pensées sur un horizon plus large que celui dans lequel mes derniers mois
ont été renfermés.
_Nice, 16 novembre 1867._--Dans les lettres que je reçois de Sans-Souci,
il n'est question que des rapides progrès du Roi vers le bien moral et
physique, ainsi que des précautions extrêmes dont il est entouré. Jusqu'à
quand ces précautions s'étendront-elles? Quelle en sera la durée? De tout
ce que la Providence pouvait préparer de plus difficile pour le Prince de
Prusse, de moins heureux, de moins satisfaisant pour le pays, pour son
bien-être intérieur, pour le repos des esprits et pour le rôle à jouer à
l'extérieur, c'est ce qui, d'en haut, a été décrété à la Prusse!
Le _dubitatif_, qui s'étend nécessairement sur toute chose, est une
situation malsaine et malséante pour chacun.
_Nice, 7 décembre 1857._--J'ai eu hier des lettres de Charlottenbourg. Le
Roi va très bien de santé et irait bien au moral sans une certaine
incertitude de mémoire dont il s'aperçoit, ce qui le peine et
l'impatiente; il fait de grandes promenades à pied et en voiture. Il
mange avec la Reine et sa sœur de Mecklembourg-Schwerin, qui est revenue
s'établir pour l'hiver à Charlottenbourg. Il voit quelquefois, pour un
quart d'heure, quelque habitué; mais, à tout prendre, il est assez _muré_
encore. Les médecins redoutent toute excitation. Le Prince de Prusse se
remet de sa grippe dont plus de quatre-vingt mille personnes ont été
atteintes à Berlin.
_Nice, 31 décembre 1857._--Je termine cette année en meilleure santé que
je ne l'ai traversée. Cependant les nouvelles, moins satisfaisantes, de
ma fille gâtent le sommeil qui m'était revenu; les nerfs qui se calmaient
et la tête qui s'était dégagée, tout cela reprend et je suis moins bien,
en raison des moins bonnes lettres que ces derniers jours m'ont
apportées...
On m'écrit de Berlin: «Le Roi ne pourra pas de longtemps reprendre le
gouvernement; cependant, il y a espoir qu'il finira par se remettre;
mais, pour le moment, sa tête est bien faible encore. Il a lui-même la
conviction que son état lui interdira, pour un temps indéfini, tout
travail sérieux. Il se trouve très bien remplacé par son frère, dont on
est généralement fort content. Cet intérim prolongé a des _inconvénients_
bien graves pour la marche des affaires.»
1858
_Nice, 2 janvier 1858._--J'étais préoccupée de l'état de Pauline quand,
hier, une dépêche télégraphique arrivée le soir m'a fait voir que l'état
était grave. Je pars donc ce matin; j'irai le plus vite possible.
_Paris, 4 janvier 1858._--Je me suis embarquée avant-hier à Nice sur un
assez mauvais bateau, mais il me faisait gagner douze heures; j'ai fait
le trajet en trente-six heures et je ne regrette pas cette hâte; car, si
j'ai un regret, c'est de ne pas être venue plus tôt, et d'avoir écouté
les dires des médecins et les conseils de mes correspondants, au lieu de
suivre mes instincts. Je trouve Pauline _très mal_; les médecins disent
que le cas n'est pas désespéré; mais il me paraît, à moi, qu'il est bien
près de l'être et que, peut-être, dans quelques jours, cette âme
séraphique aura pris son vol vers la céleste patrie. Elle a toute sa tête
et paraît fort aise de me voir[224].
[224] Après le mariage de sa fille et son retour d'Allemagne, la
marquise de Castellane tomba gravement malade à Paris d'une
inflammation intestinale et ne se remit que lentement de cette
atteinte sérieuse.
_Paris, 9 janvier 1858._--Je viens de passer de bien mauvais jours. Mes
anxiétés pour Pauline sont aggravées par neuf à douze degrés de froid!
Mais il faut louer Dieu de tout et le remercier à genoux du mieux
_notable_ qui, depuis vingt-quatre heures, s'est manifesté dans l'état de
Pauline, lorsqu'il s'agissait de rien moins que de l'extrême-onction
qu'elle demandait.
_Paris, 16 janvier 1858._--L'attentat d'avant-hier a ému tout Paris et
aura un retentissement en Europe[225]. Elle est bien malade partout,
cette pauvre Europe. Je vis si uniquement à l'hôtel d'Albuféra, qu'en
dehors de là, tout est ignorance pour moi[226].
[225] Orsini avait médité d'assassiner Napoléon III, qu'il
regardait comme la cause des malheurs de sa patrie; il s'était
associé à trois réfugiés italiens, Pieri, Rudio et Gomes. Trois
bombes fulminantes éclatèrent coup sur coup, au moment où
l'Empereur et l'Impératrice se rendaient en voiture le 14 janvier
à l'Opéra; ni l'un ni l'autre ne furent atteints, mais il y eut
cent cinquante-six personnes blessées, plus ou moins
mortellement. Rudio et Gomes furent condamnés aux travaux forcés,
les deux autres à la peine de mort. Orsini avoua tout, et en
posant sa tête sur la fatale machine, il poussa le cri de: «_Vive
l'Italie! Vive la France!_» De sa prison de Mazas, il avait
adressé à Napoléon III une lettre qui fit beaucoup de bruit et
dont voici les principaux passages: «_Les dépositions que j'ai
faites contre moi-même dans le procès politique, intenté à
l'occasion de l'attentat du 14 janvier, sont suffisantes pour
m'envoyer à la mort; près de la fin de ma carrière, je viens,
néanmoins, tenter un dernier effort pour venir en aide à
l'Italie, dont l'indépendance m'a fait, jusqu'à ce jour, tenter
tous les périls, aller au-devant de tous les sacrifices. Elle
fait l'objet de toutes mes affections, et c'est cette pensée que
je veux déposer dans ces paroles que j'adresse à Votre Majesté.
Pour maintenir l'équilibre actuel de l'Europe, il faut rendre
l'Italie indépendante ou desserrer les chaînes dans lesquelles
l'Autriche la tient en esclavage. Demandé-je pour sa délivrance
que le sang des Français soit répandu pour les Italiens? NON, je
ne vais pas jusque-là. L'Italie demande que la France
n'intervienne pas contre elle; elle demande que la France ne
permette pas à l'Allemagne d'appuyer l'Autriche dans les luttes
qui vont peut-être s'engager. Or, c'est précisément ce que Votre
Majesté peut faire si elle le veut. De votre volonté dépendent,
ou le bien-être ou les malheurs de ma patrie, la vie ou la mort
d'une nation à qui l'Europe est en grande partie redevable de sa
civilisation. Telle est la prière que, de mon cachot, j'ose
adresser à Votre Majesté, ne désespérant pas que ma faible voix
soit entendue. J'adjure Votre Majesté de rendre à ma patrie
l'indépendance que ses enfants ont perdue en 1849 par la faute
même des Français._»
[226] La marquise de Castellane était tombée malade chez la
duchesse d'Albuféra, où elle resta des mois.
_Paris, 25 janvier 1858._--On dit, répète, raconte et croit tout dans la
seule maison où je suis en communication avec le monde extérieur; mais on
y dit tant de choses contradictoires que le vrai est difficile à en
extraire; cependant, avec ce que mes fils me rapportent de leurs clubs,
et ce que le duc de Noailles me dit dans les visites qu'il me fait une
demi-heure avant mon dîner, j'apprends quelques bruits. Je n'en suis pas
plus habile. Chacun voit par sa propre lunette, dont les verres me
paraissent assez obscurs; la passion, la rancune, la poltronnerie, la
bassesse ou un stupide dédain, ou bien encore l'âcreté des ambitions
déçues: tout cela fait un vilain ou du moins un stupide ensemble, dans
lequel la raison, la modération, le vrai ne trouvent guère leur place. Il
en résulte pour moi un tableau sombre et alarmant, quoique les dernières
_découvertes_ aient le mérite de mettre beaucoup de choses à nu, et de
valoir peut-être à l'Europe un _sursis_ dans le crime.
_Paris, 29 janvier 1858._--Je ne dirai rien du Paris social, puisque je
n'y participe pas, rien du Paris politique, puisque j'en suis plus loin
encore; reste le Paris académique, qui pourrait bien être assez épineux
et délicat à toucher; car tous les sujets vont devenir de plus en plus
scabreux.
M. de Hatzfeldt est revenu hier de Berlin; il va avoir trois Princes
prussiens à recevoir; c'est beaucoup à la fois[227]. Il paraît que la
grande affection de la Famille Royale d'Angleterre pour l'Empereur et
l'Impératrice des Français a fait beaucoup d'impression sur les Princes
prussiens, et qu'ils arrivent déjà fort modifiés de ce qu'ils étaient en
quittant leurs propres foyers.
[227] Le 1er février 1858, l'Empereur Napoléon et
l'Impératrice recevaient à Paris: le Prince Albert de Prusse, le
plus jeune frère du Roi, le Prince Frédéric-Charles de Prusse,
neveu du Roi, et le Prince Adalbert de Prusse, cousin du Roi.
_Paris, 27 février 1858._--Les Anglais qui sont ici s'accordent à dire
que le Cabinet Derby traversera la session, mais n'ira pas au delà. Lady
Westmorland me mande qu'elle trouve lord Palmerston très baissé, très
brisé et que sa chute était moins étonnante que ne l'avait été la durée
de ses victoires parlementaires[228]. La mort du Père de Ravignan est
généralement reconnue, par le bon public, comme une perte sensible;
Pauline en est attristée profondément. Le bon Père lui avait fait dire
par leur médecin commun de bien touchantes paroles.
[228] Le 21 février, lord Palmerston tomba du pouvoir après
l'avoir tenu en main pendant trois années consécutives, et sur la
demande de la Reine, ce fut lord Derby qui reconstitua un Cabinet
dans lequel on remarquait lord Salisbury, comme Président du
Conseil, le général Peel à la Guerre, lord Malmesbury aux
Affaires étrangères et M. Disraeli, chancelier de l'Échiquier;
mais la politique de lord Salisbury n'ayant point été approuvée
par le Parlement, lord Palmerston et lord John Russell reprirent
les rênes du gouvernement en juin 1859.
Le procès d'Orsini, la condamnation, les discours, les plaidoiries, de
nombreuses arrestations, le _meeting_ à Londres et surtout le discours
fort inattendu du général Mac-Mahon au Sénat, qui pourrait bien briser le
bâton de maréchal qu'il entrevoyait; voilà ce qui défraie le parlage des
salons. L'inquiétude morale se mêle à tout: on entend des bruits sourds,
on marche et on sent la terre trembler sous ses pieds. On s'émeut de
tout, on ne se rassure sur rien. Le doute, ce grand tourment de l'âme,
s'empare des masses comme des individus; ce qui formait le charme de la
société, la sûreté confiante, s'envole à tire-d'aile; l'on se heurte,
d'autant plus aisément et plus rudement, qu'on est plus près les uns des
autres.
_Paris, 3 mars 1858._--La lettre d'Orsini, dont la publication a été
permise par celui à qui elle était adressée (ce qui ne laisse pas que
d'étonner le Corps diplomatique); ce qui s'est passé au _meeting_ de
Londres[229], le discours de Félix Pyat, l'autorisation accordée aux
généraux Changarnier et Bedeau de rentrer en France[230] (autorisation
destinée à rassurer, dit-on, tout ce qui n'est pas _rouge_, ou à tenir
ces messieurs plus sous la main); puis des arrestations nombreuses, ne
portant, du reste, que sur des écarlates; voilà, avec les funérailles de
M. de Ravignan, ce qui occupe Paris depuis plusieurs jours!
[229] Les habitants de Londres, afin de protester contre le bill
relatif aux conspirations pour assassinat, s'étaient portés en
foule à Hyde-Park pour y faire une réunion monstre; mais en
arrivant, le public trouva une affiche, annonçant que les
promoteurs du meeting y avaient renoncé à la suite du vote de la
Chambre des Communes qui avait renversé le Ministère.
En même temps, il paraissait à Londres une brochure, _Lettre au
Parlement et à la presse_, signée: _Félix Pyat_, _Besson_ et
_Talandier_ au nom du _Comité de la commune révolutionnaire_ et en
date du 24 février 1858. Cette brochure défendait le droit à
l'assassinat et faisait l'apologie de l'attentat dans le langage
le plus passionné.
[230] _Le Moniteur_ du 1er mars annonçait que le général
Changarnier et le général Bedeau étaient autorisés à rentrer en
France.
_Paris, 12 mars 1858._--La brochure parue hier, intitulée: _Napoléon III
et l'Angleterre_, qu'on croit être tracée de la main du maître, est
l'événement du jour, et les paris sont ouverts pour savoir si elle fera
un bon ou un mauvais effet de l'autre côté du détroit[231]. On dit qu'à
Vienne, l'autorisation donnée à la publication de la lettre d'Orsini a
fait un mauvais effet.
_Paris, 10 avril 1858._--L'infâme article signé Rigault qu'a donné, il y
a quelques jours, le voltairien _Journal des Débats_ sur les sermons du
carême, est faux dans les faits, lourd dans son ironie de mauvais goût.
Il est mal pensé, mal senti, mal dit[232]. Celui d'Albert de Broglie, sur
le Père de Ravignan, a ses parties charmantes quoiqu'il témoigne de la
gêne que lui cause le souvenir de ce séjour à Rome, pendant lequel il
avait été chargé de jouer de mauvais tours aux Pères Jésuites. Ah! si le
présent n'était pas encadré entre le passé et l'avenir, comme ce serait
plus commode de parler et d'écrire!
[231] Cette brochure était un exposé des questions que les
derniers événements avaient fait surgir entre la France et
l'Angleterre. L'auteur, qui était, dit-on, M. de la Guéronnière,
débutait en rappelant les gages nombreux de sympathie que
l'Empereur Napoléon III avait donnés à l'Angleterre pour
maintenir les bons rapports entre les deux pays et éviter les
conflits; puis il arrive à l'attentat du 14 janvier, aux
incidents qu'il a déterminés entre les deux pays et il établit
que ces complots sont préparés, organisés, exécutés par les
réfugiés de Londres. Au moment où cette brochure paraissait, il y
avait quelques difficultés diplomatiques entre la France et
l'Angleterre, le ministre des Affaires étrangères de Londres
n'ayant pas jugé à propos de répondre à une note adressée par M.
Valewski, ministre des Affaires étrangères de France. La chute du
Cabinet britannique s'en était suivie, et lord Malmesbury, devenu
ministre, ne pouvant s'entendre avec M. de Persigny, ambassadeur
de France à Londres, celui-ci dut donner sa démission.
[232] M. Rigault avait fait paraître dans le _Journal des Débats_
du 6 avril un feuilleton critique et moqueur sur ce qu'il
appelait la dévotion du temps et l'éloquence religieuse. Il y
faisait trois catégories de prédicateurs, et distinguait, par les
opinions, le clergé séculier de la rive droite de la Seine de
celui de la rive gauche.
_Paris, 14 avril 1858._--Voilà les pouvoirs du Prince de Prusse
prolongés[233]; mais cet _indéfini_ est bien fâcheux. Aussi, comme le
parti ultra-libéral relève la tête en Prusse! On achèvera, sous ce pauvre
Prince (et cela sous forme semi-légale), le peu qui survivait de 1848.
Tout va mal en Prusse, comme ici, comme partout. C'est ennuyeux
d'assister à la fin du monde; j'en trouve le spectacle fort laid!
[233] Le Président du Conseil en Prusse, le 12 avril 1858,
annonçait aux Chambres que le Roi venait de conférer de nouveau
les pouvoirs complets, pour trois mois, à son frère le Prince de
Prusse.
_Paris, 22 avril 1858._--M. Guizot est venu hier chez moi et m'a forcée à
avoir une explication sur certain passage du premier volume de ses
_Mémoires_ qu'il vient de publier[234]. Alors je la lui ai accordée, et
il a passé condamnation avec une humilité qui ne lui est pas habituelle.
Il m'a, _de lui-même_, promis de rayer, dans la seconde édition, certains
mots malsonnants; il a convenu des mauvaises interprétations dont
plusieurs paroles étaient susceptibles. Enfin, il m'a dit qu'en parlant
de l'ambassade de M. de Talleyrand à Londres, il le replacerait dans sa
vraie lumière. Il m'a priée d'observer que, de tous les écrivains qui ont
parlé de M. de Talleyrand depuis sa mort, il était celui qui l'avait le
plus ménagé; mais il a aussi ajouté qu'il regrettait et qu'il me
_demandait pardon_ de ne pas m'avoir montré ce passage manuscrit, mais
que comme j'avais décliné toute communication avec lui au sujet de M. de
Talleyrand, il n'aurait pas cru qu'il serait bien venu à m'en occuper.
Bref, il a voulu être singulièrement doux.
[234] C'était à propos de la façon dont M. Guizot avait parlé,
dans les chapitres III et IV du premier volume de ses _Mémoires_,
de M. de Talleyrand; il s'agissait d'insinuations, malveillantes
dans le fond quoique courtoises dans la forme, dont M. Guizot
avait fait usage, au sujet du rôle politique de M. de Talleyrand
pendant la Révolution, qu'il rapprochait de celui qu'il avait
rempli au Congrès de Vienne; comme aussi de celui qu'il avait
joué lors de la restauration des Bourbons.
_Paris, 17 mai 1858._--C'est aujourd'hui un anniversaire qui me reporte
vivement vers un temps de ma vie dont il ne me reste plus rien que ce qui
a survécu dans mon cœur et qui s'éteindra avec cette petite flamme de
l'existence qui jette encore une faible lueur sur le court sentier qui me
reste à parcourir. Je le vois sans regret s'abréger: «_Je m'ennuie des
choses de la terre_», comme dit l'_Imitation_, sans avoir,
malheureusement, une ardeur égale des choses du ciel!
J'ai eu une intéressante lettre d'Angleterre. Le maréchal Pélissier s'y
ennuie et demande à n'y pas rester longtemps[235]. La situation actuelle
de l'Angleterre me paraît assez pauvre, sans grand danger. Le parti Tory
est bien déchu. On fait ce que l'on peut pour réconcilier lord Palmerston
et lord John Russel, et réorganiser ainsi le parti libéral[236]; mais il
est douteux qu'on y parvienne. On dit que Macaulay se meurt et qu'il est
devenu méconnaissable.
[235] Le maréchal Pélissier avait remplacé à Londres, comme
ambassadeur de France, M. de Persigny.
[236] Après l'attentat d'Orsini, lord Palmerston proposa un bill
pour modifier la loi sur les réfugiés. Lord John Russel parla
contre cette proposition et froissa le Premier Ministre qui se
brouilla avec lui, et le Cabinet tomba sous le blâme d'avoir
gardé le silence sur une dépêche de M. Valewski, accusant le
Gouvernement britannique de trop de tolérance pour les réfugiés.
Quelques mois après, lord Palmerston et lord John Russel se
réconcilièrent dans une entrevue chez M. Ellice et formèrent en
juin 1859 un nouveau Cabinet.