eu peu d'agonie, qu'elle a reçu la communion l'avant-veille de sa mort,
qu'elle connaissait et envisageait son état avec calme. On assure qu'elle
a écrit, la veille de sa mort, une lettre à M. Guizot pour lui être
remise après sa fin. M. Guizot l'avait quittée, ainsi que Paul de Lieven,
à dix heures du soir, pour revenir le lendemain matin; mais elle a expiré
à minuit et demi. Elle a laissé un testament par lequel elle demande à
être enterrée en Russie. Dès le lendemain de sa mort, M. Guizot était à
une séance à l'Académie, y lisant un morceau sur M. Biot.
_Berlin, 8 février 1857._--J'ai vu ici les Meyendorff accablés par la
mort de leur fils. Ils racontent que Mme de Lieven, après avoir imploré
les médecins de la tirer d'affaire, est devenue toute calme, résignée,
simple et courageuse, lorsqu'elle a vu que les secours humains étaient
inutiles. Elle a nommé le duc de Noailles et le duc de Montebello
exécuteurs testamentaires. Le premier m'a écrit qu'elle ne laissait pas
précisément des mémoires, mais beaucoup de morceaux détachés et force
correspondances. Elle a laissé huit mille livres de rente viagère à M.
Guizot, cent mille francs comptant à son neveu Benkendorff, vingt-cinq
mille francs à chacune des petites Ellice, un bijou et de l'argent à sa
demoiselle de compagnie. M. Guizot écrit des lettres sur du papier à
larges bords noirs, _papier de veuf_. Il y a des personnes qui croient au
mariage. Il a paru très affecté auprès du lit mortuaire, ce qui ne l'a
pas empêché d'aller le lendemain à une séance préparatoire de l'Académie;
c'est lui qui a écrit dans les _Débats_ l'article nécrologique.
Les journaux anglais placés sous l'inspiration de lord Palmerston disent
du mal de Mme de Lieven, ceux de l'influence opposée en disent du bien;
les uns trop de bien, les autres trop de mal: cela se passe toujours
ainsi.
_Berlin, 21 février 1857._--J'ai reçu le sixième volume du duc de Raguse;
je le lis et je trouve, à part la partie militaire que je ne sais pas
apprécier, ces mémoires curieux, non pas par le sens politique, dont ils
ne portent pas le caractère, mais par l'appréciation du caractère de
Napoléon; on y voit très bien comment a grandi l'Empire et comment il
s'est écroulé. Quant au duc de Raguse lui-même, il est si content de lui
qu'on ne prend aucun intérêt à ce qui lui arrive d'heureux ou de
malheureux; comment plaindre celui qui a vécu dans la béatitude de
l'orgueil?
On admire beaucoup le dernier discours de l'Empereur Napoléon III. Je
suppose que M. Thiers doit en admirer surtout la dernière phrase[210]. Au
fait, il est l'homme qui, sans s'en douter, a le plus servi au réveil du
bonapartisme en France: le retour des cendres de Sainte-Hélène et son
ouvrage sur le Consulat et l'Empire ont frappé les imaginations
populaires. Il ne s'est guère embarrassé de son amour de la liberté pour
louer l'esprit le plus despotique des temps modernes.
[210] En ouvrant le 15 février la session législative de 1857,
l'Empereur Napoléon III avait prononcé un discours dans lequel il
célébrait les bienfaits de la paix qu'il était parvenu à
rétablir, l'intention de réduire les dépenses sans suspendre les
grands travaux et de diminuer certains impôts. Puis il remerciait
les députés d'avoir proclamé l'Empire pendant leur législature,
de l'avoir soutenu pendant la guerre, et résumait toute sa pensée
dans cette phrase où il faisait une si évidente allusion à M.
Thiers: «La France, sans froisser les droits de personne, a
repris dans le monde le rang qui lui convenait et peut se livrer
en toute sécurité à tout ce que produit le grand génie de la
paix. Que Dieu ne se lasse pas de la protéger et bientôt l'on
pourra dire de notre époque ce qu'un homme d'État, historien
illustre et national, a écrit du Consulat: «_La satisfaction
était partout, et quiconque n'avait pas dans le cœur les
mauvaises passions des partis était heureux du bonheur public._»
Quelqu'un qui arrive de Paris disait ici, il y a quelques jours, que les
amis libéraux de Thiers sont aigris contre lui, qu'ils le tiennent en
suspicion, tandis que lui-même déborde de satisfaction personnelle. Quel
singulier temps! Quelle confusion!
_Sagan, 28 février 1857._--M. de Humboldt a eu une petite attaque
d'apoplexie, la veille de mon départ de Berlin; la tête restait libre,
mais ses jambes avaient peine à retrouver quelque mouvement. Le médecin
Schœnlein ne voyait aucun danger immédiat; mais il a dit que l'adieu
suprême ne pouvait guère tarder.
J'ai trouvé ici plusieurs lettres qui m'y attendaient. Il y en a une
partant du camp doctrinaire ou, au moins, d'une affiliée, qui me dit: «De
l'aveu de tous nos amis, les torts, dans les malheureuses dissidences qui
ont de nouveau éclaté entre les deux branches de la Maison de Bourbon,
les torts sont, dit-on, du côté des Princes d'Orléans. Ils semblent
retomber sous le joug de leur belle-sœur. M. le Comte de Chambord vient
de répondre au duc de Nemours, et cette réponse a complètement satisfait
nos amis[211]. La rupture n'éclatera pas publiquement encore, mais je
crains bien qu'elle ne devienne inévitable.»
[211] On trouvera la lettre de M. le Comte de Chambord au duc de
Nemours aux pièces justificatives de ce volume.
D'autre part, on me dit que l'aigreur augmente entre les _légitimistes_
pur sang et les orléanistes violents, et cela par l'imbroglio nouveau
résultant de la mission de M. de Jarnac envoyé à Venise par le duc de
Nemours. La réponse du Comte de Chambord a été portée à Claremont par M.
de La Ferté. Le Comte de Chambord avait reçu la lettre de son cousin sans
l'ouvrir devant M. de Jarnac, lui disant qu'il y répondrait plus tard. M.
de Jarnac s'était rendu de Venise à Gênes près de Mme la Duchesse
d'Orléans; en route, il a reçu une dépêche télégraphique du duc de
Nemours lui enjoignant de ne pas communiquer à la Duchesse d'Orléans une
copie de la lettre adressée par lui au Comte de Chambord, quoiqu'il se
rendît à Gênes dans ce but. La réponse portée par le marquis de La Ferté
dit que l'on ne peut rien faire, rien discuter, loin de la France et sans
elle. Cette réponse me plaît assez, je l'avoue. Elle est, ce me semble,
la seule raisonnable à la pression exercée par les Princes d'Orléans qui
veulent que le Comte de Chambord s'engage, dès aujourd'hui, à prendre le
drapeau tricolore, à promettre le gouvernement représentatif (bien
tentant, en effet, d'après ses beaux résultats pour les deux branches) et
le suffrage universel. Voilà ce que les d'Orléans appellent le baptême de
la légitimité. En attendant, le Comte de Paris, actuellement à Gênes, se
pâme d'aise en contemplant la garde nationale piémontaise. Quel avenir
cela promet à la France, si ce jeune homme y rentre en souverain! Nous y
reverrions un second roi-citoyen. Le Comte de Chambord a donné l'ordre à
son monde de ne publier sa réponse au duc de Nemours que si celui-ci
faisait publier sa lettre à lui.
Il y a eu dernièrement dîner chez le ministre d'Autriche à Paris, M. de
Hübner, auquel assistaient le duc et la duchesse de Galliera, M. de
Flavigny et autres fusionnistes, et auquel se rendirent, par méprise du
jour indiqué, en outre, le général Fleury et sa femme. On peut imaginer
la figure que firent le maître de la maison, plus aplati que jamais dans
sa maigreur, d'une part, et les violents fusionnistes, de l'autre. La
grimace de la duchesse de Galliera l'enlaidissait fort. Le général Fleury
disait de son côté: «Passe pour les autres, mais pour M. de Flavigny dont
j'ai lu une lettre sollicitant une place de sénateur, c'est trop fort!»
En vérité, quand je me représente ce que deviendrait le monde si
tourmenté par ses instincts socialistes et par ses associations secrètes
et sanguinaires, sous le règne du Comte de Paris, élevé par Madame sa
mère qui est pire encore que Mme de Genlis... quand je songe au peu que
pourrait M. le Comte de Chambord, seul, sans postérité, contre la masse
d'intrigues, de perfidies, de trahisons qui neutraliseraient, dès le
début, l'union si peu franche des deux branches, je me prends à désirer
que l'homme taciturne ne quitte pas de longtemps le terrain difficile,
dangereux sur lequel il a su se maintenir jusqu'à présent. M. de
Talleyrand disait: «_Ce ne sont pas les dupes qui manquent, ce sont les
charlatans._» Eh bien, il y a des moments où ils sont les seuls héros
possibles, comme il y a des maladies que les empiriques seuls guérissent
ou, du moins, s'ils ne guérissent pas, ils empêchent de mourir trop tôt.
_Sagan, 2 mars 1857._--On me mande de Vienne que l'on jette la pierre à
Marmont sur le portrait plus juste que flatteur de M. de Metternich qu'il
a mis dans ses Mémoires. On dit, avec raison, que ce n'était pas à lui,
Marmont, comblé par le vieux prince, de livrer au public un portrait
aussi peu flatté. En effet, ce n'est pas la reconnaissance qui paraît
avoir été la tendance principale de Marmont. Il y a un passage, entre
autres, dans le sixième volume, où Marmont énumère ses motifs pour ne pas
se croire des obligations envers l'Empereur Napoléon 1er, qui m'a
semblé assez vilain dans ses vulgaires détails. Du reste, voilà une
preuve de plus de l'inconvénient de publier trop vite. Quand on écrit
pour des contemporains, il faut peindre avec des nuances adoucies qui
nuisent à la vérité, et quand on veut parler selon le fond de sa pensée,
il ne faut s'adresser au public qu'après avoir mis le dernier
contemporain sous terre.
_Sagan, 14 mars 1857._--La faveur de M. de Morny auprès de l'Empereur
Napoléon pâlit de plus en plus; on le tiendra à Saint-Pétersbourg assez
longtemps, puis on l'engagera à continuer son _honey-moon_[212] en
Auvergne. Il n'aura pas de sitôt une situation officielle, pas même celle
de président du Corps législatif.
[212] De l'anglais: sa lune de miel.
J'ai reçu, hier, une lettre datée de Paris de M. de Falloux. J'ai
confiance dans les impressions de cette nature si finement et si
délicatement organisée. Voici un passage de cette lettre: «J'aurais dû
trouver ici bien des changements, et je ne vois, au contraire, que des
sentiments et des partis pris qui se tiennent imperturbablement à la même
place, aussi bien dans le sens favorable que dans le sens opposé à mes
propres vœux. Les hommes qui ont vu les derniers événements de
famille[213] tourner contre eux, n'aiment pas à s'avouer battus; ceux qui
sont parvenus à leurs fins, ou à peu près, sont effrayés de la partie qui
leur reste à jouer, et n'en semblent que plus préoccupés de chanter
victoire. En attendant, tous les résultats _immédiats_ profitent au
possesseur actuel; mais, à mesure que ses ennemis le servent mieux, ses
amis le servent plus mal, cela rétablit l'équilibre.»
[213] De la maison de Bourbon.
_Sagan, 24 mars 1857._--L'Empereur Napoléon a donné tout dernièrement à
Mme de Castiglione une émeraude de cent mille francs, la plus belle qui
existe. On dit que jamais belle n'a été aussi intéressée. Ce qui fait
tourner, non pas une tête couronnée, mais toutes les têtes couronnées ou
non, à Paris, c'est un Américain nommé _Hume_ qui produit _gratis_ des
effets étranges. Il tient son principal domicile chez la princesse de
Beauveau. On assure qu'il a mis la comtesse Delphine Potocka en
communication avec Paul Delaroche, mort il y a quelques semaines. J'ai
plus d'une raison pour ne rien nier, rien contester; mais si je crois
que Dieu, dans sa miséricorde ou dans son courroux, permet de certaines
exceptions aux règles communes, dont sa sagesse nous a environnés, je
trouve qu'il y a profanation, péché à chercher spontanément, curieusement
à soulever le voile. Cela ne peut être que contraire au salut. Ce que
Dieu envoie sans notre recherche, ah! c'est différent; il y a des grâces
spéciales à ce qu'il permet, à ce qu'il autorise; mais quand c'est nous
qui prévoyons, ce n'est plus que l'amour du démon qui nous pousse. Voilà,
je le sais, une doctrine toute hypothétique, fort contestable, mais non
pas fausse; du moins, elle n'a rien dont la foi puisse s'offenser. J'ose
dire qu'elle contient du vrai plus qu'on ne pense.
On me dit que Guizot court le monde, les salons, qu'il se mêle aux
foules, comme si de rien n'était; vraiment la sécheresse de son cœur n'a
d'égale que celle du cœur auquel il était uni.
Ce qui est plus fâcheux pour le public, c'est que M. Cousin est assez
malade pour interrompre forcément ses études sur les femmes du
dix-septième siècle. J'en suis désolée, car je n'aime en fait de peintres
de portraits que ceux qui embellissent haut la main; s'il est évident que
M. Cousin peint trop favorablement nos grandes et belles devancières qui
nous laissent, pauvres pygmées que nous sommes, si loin derrière elles,
il nous repose, du moins, de l'esprit libellique qui est un miroir plus
infidèle encore.
Mignet vieillit; on le dit fini. La perte de ce qui lui semblait la
liberté a brisé un esprit qu'aucune chaleur d'âme ne nourrissait. Il
avait une conviction qui lui échappe; des sentiments, non. Il paraît que
Thiers _surnage mieux_; on dit qu'il vit en assez bonne harmonie avec un
pouvoir qu'il ne veut pas servir, mais qu'il est bien aise de conseiller
dans l'occasion. Pour passer le temps, il court les ventes, les marchands
de curiosités, et il jouit des succès de son livre[214].
[214] _Le Consulat et l'Empire._
_Sagan, 27 mars 1857._--On m'écrit de Paris de nouveaux faits encore
étranges du fameux M. Hume. Il vient d'aller chercher en Amérique sa
sœur qui possède, dit-il, à un plus haut degré que lui une puissance
électro-magnétique formidable. La duchesse de Vicence, une des plus
_incrédules_ en toute chose, _esprit fort_, a eu son mouchoir arraché de
ses mains, quelque insistance qu'elle y mît, et cela par deux mains dont
on n'apercevait pas les bras. On me cite d'autres nouvelles que je ne
répéterai pas, parce que les _croyants_ sont, en ce genre de choses,
moins _croyables_ que les _incrédules_. Baissons la tête, ne contestons
pas ce que nous ne pouvons expliquer, mais n'augmentons pas le nombre des
curieux, de peur de tomber au pouvoir du _mauvais esprit_, en sortant des
limites tracées par une sage Providence.
_Sagan, 2 avril 1857._--J'ai lu le discours de M. de Falloux à
l'Académie; il faut lui savoir gré d'avoir, par prudence et modération,
renoncé à l'éclat, et de s'être borné à l'élégance du style, à la
délicatesse d'expression, à la finesse d'aperçus et, en général, au plus
exquis bon goût ajouté encore à une charmante modestie[215].
[215] M. de Falloux fut reçu à l'Académie française le 26 mars
1857; il y remplaçait M. Molé. Son discours fut accueilli assez
froidement par la docte Assemblée, comme par une grande partie du
public, qui s'interdisait une approbation littéraire pouvant
ressembler à un assentiment politique.
_Sagan, 8 avril 1857._--Il paraît qu'on s'attend, à Paris, à ce que le
Pape oblige l'évêque de Moulins[216] à donner sa démission. Il est,
hélas! à ce qu'il semble, atteint de la maladie qui a déjà frappé
plusieurs personnes de sa famille, entre autres un frère aîné, jadis
charmant homme, et mort avec la camisole de force. Mgr de Moulins
mériterait presque qu'on la lui mît, quand il fait défendre en chaire la
lecture de Bossuet comme schismatique et _protestant_.
M. de Morny ne tardera pas à quitter la Russie; il ne fera que traverser
Paris pour aller en Écosse chez M. de Flahaut. Mme de Castiglione, dont
le règne finit, retourne en Piémont, munie de la colossale émeraude.
A l'occasion de l'élection de M. Émile Augier à l'Académie, il s'est
manifesté une aigreur inaccoutumée parmi les quarante immortels. Les
voltairiens ont été attaquants, les catholiques véhéments, les ralliés au
gouvernement actuel exigeants, les opposants intolérants. Ce que M. de
Fontanes appelait la liberté de la république des Lettres en est aussi à
la licence, au fractionnement infini. On y voit, comme ailleurs, des
dissidents, des schismatiques, des hérétiques s'excommuniant les uns les
autres, ce qui achèvera de perdre le peu de sagesse, de bon goût, de
courtoisie qui s'était réfugié à l'Académie comme son dernier asile.
[216] Mgr de Dreux-Brézé.
_Sagan, 17 avril 1857._--Dans l'audience académique que M. de Falloux a
eue aux Tuileries, et qui s'est passée très gracieusement, l'Empereur lui
a dit: «Le désordre nous avait rapprochés, je regrette que l'ordre ne
nous ait pas réunis!» Un instant après, il a ajouté: «J'espère que le
temps de votre Ministère[217] est entré pour quelque chose dans le choix
de l'Académie; j'aurai ainsi un peu contribué à votre élection, et j'en
suis charmé.» Le reste n'a été qu'un échange bienveillant de propos sur
le théâtre de l'Empire entre M. Brifaut et l'Empereur.
[217] M. de Falloux avait été Ministre de l'Instruction publique
et des Cultes sous la Présidence.
_Sagan, 22 avril 1857._--La comtesse Colloredo m'écrit de Rome, en
date du 14: «Il arrive deux fois par jour des dépêches
télégraphiques qui se contredisent sur l'arrivée de la Czarine
ici. Il paraît que c'est décidément demain qu'elle apparaîtra. La
Grande-Duchesse Olga n'a voulu recevoir jusqu'à présent que les
Russes, les Ambassadeurs et les Ambassadrices; le reste du Corps
diplomatique et les dames italiennes sont ajournées. Nous avons
été reçus en particulier; elle a été fort aimable pour mon mari
qu'elle a connu à Saint-Pétersbourg, et très polie pour moi; mais
je lui ai trouvé les manières et le langage cassants; il paraît
que c'est le ton des Princesses Impériales russes. Son visage, son
regard sont très froids; elle me paraît ressembler beaucoup à feu
son père; cependant, de temps à autre, il se répand sur ce visage
régulier un ravissant, mais triste sourire. La Grande-Duchesse
Olga a été chez le Saint-Père; elle lui a baisé, non pas la mule,
mais la main. Le jour de Pâques, sous le prétexte de quelques
nuages peu effrayants, on a contremandé l'illumination de
Saint-Pierre, et, le lendemain, le feu d'artifice du Pincio. Le
dessous des cartes, c'est qu'on a voulu garder ces deux admirables
coups d'œil pour la Czarine; et cela, à la grande fureur des
dévots et des convertis. L'illumination de Saint-Pierre aura donc
lieu le _jour de Pâques grecques_, et cela pour une souveraine
schismatique! Tout ceci produit des commérages gigantesques.
Grégoire XVI, le dernier Pape, n'aurait pas remis l'illumination.»
_Sagan, 5 mai 1857._--On dit qu'il y a eu, à la suite d'un dîner chez la
maréchale d'Albuféra, un assaut entre la duchesse de Galliera et M.
Thiers qui doit avoir été piquant, la Duchesse soutenant la discussion
contre le grand jouteur avec une fermeté remarquable. C'était à propos
d'un article de M. de Montalembert qui a valu un avertissement au journal
qui l'a publié. Thiers soutenait qu'il n'était pas vrai que tous les
hommes politiques en France eussent changé d'opinions, que chacun avait
commis des erreurs, à commencer par Napoléon Ier et Louis-Philippe; mais
que pour les hommes sérieux, il en connaissait plus d'un qui était resté
fidèle à ses doctrines, que souvent, en France, on se distrayait en
changeant de goûts et d'occupations, mais non pas d'opinions. Puis, il a
ajouté: «Quant à moi, je n'ai plus envie de rien dire au public; aussi je
ne me plains nullement de la loi qui régit la presse; après tous ses
excès, elle n'a eu que ce qu'elle méritait; personne dans le pays ne s'y
intéresse, ne s'en soucie; parfois on regrette la liberté de la tribune
pour ce qui regarde les finances, mais à ce point de vue uniquement; et
on a maintenant une bien autre liberté que sous le premier Empire.»
Que dire de ce langage de la part de quelqu'un qui prône la fixité des
opinions. Ne se donne-t-il pas un démenti à lui-même?
On m'écrit ceci sur l'arrivée du Grand-Duc Constantin à Paris: «Le
Grand-Duc Constantin est arrivé hier pour notre gloire plus que pour la
sienne. S'il vient pour sonder les secrets de notre civilisation, son
séjour sera bien court, et s'il compte enlever notre alliance, je crois
qu'il se trompe[218].»
[218] Le Grand-Duc Constantin, frère cadet de l'Empereur de
Russie et marin de profession, vint en France accompagné du
général de Totleben et d'une suite nombreuse. A la tête d'une
escadre russe, il débarqua à Toulon le 20 avril et fut reçu avec
un grand éclat dans toutes les villes de France où il s'arrêta.
Pendant les dix jours qu'il séjourna à Paris et les quatre qu'il
passa avec la Cour à Fontainebleau, on multiplia les fêtes en son
honneur. Après avoir séjourné un mois en France, le Grand-Duc
s'embarqua à Bordeaux le 21 mai sur un yacht impérial, _la Reine
Hortense_, mis à sa disposition; il visita les principaux ports
et les établissements maritimes de l'Océan et se rendit à Osborne
pour saluer la Reine d'Angleterre. Il retourna ensuite par
l'Allemagne en Russie.
Il paraît qu'il y a une lettre singulière de feu la duchesse de Broglie à
Schlegel, publiée dans les œuvres complètes de celui-ci. Elle lui écrit
au sujet des difficultés de Schlegel sur la religion. Cette lettre est
curieuse pour ceux qui ont connu la duchesse de Broglie, à cause des
révélations sur elle-même, bien plus que par la force des raisonnement.
Elle dit par exemple: «Je sais, et par expérience, que l'âme peut
souffrir plus que tous les tourments du corps, si elle se trouve vide,
dépouillée, privée des objets qui lui plaisent et ne pouvant rien aimer
de ce qui l'entoure.»
Quel aveu! Le plus étrange, c'est que c'est son mari et sa famille qui
viennent de faire imprimer séparément cette lettre, et qu'ils la
distribuent de tous côtés; tant les caractères imprimés portent à la tête
des doctrinaires, qu'ils ne s'embarrassent pas qu'une des leurs dise
qu'elle ne pouvait les souffrir. Les drôles de gens! La Duchesse a
évidemment souffert du manque d'affection, mais son organisation ne l'a
pas entraînée, et l'extrême froideur qui règne dans tout ce qu'elle a
écrit prouve que l'abstraction a pu lui suffire. Dieu lui a fait là une
grande grâce! L'aridité, ou du moins la sécheresse, vient quelquefois en
aide à la vertu.
Un mot encore de Rome. L'Impératrice, et les quatre-vingts chevaux
qu'elle a réclamés, ont fait leur entrée à Rome, au milieu d'une foule
morne, effrayée de la maigreur de squelette de la Czarine. Cette robuste
mourante a été, dès le lendemain, à Saint-Pierre et y a marché d'un pas
très ferme; puis de là, elle s'est rendue à la villa Borghèse par un
temps désagréablement refroidi à la suite d'un gros orage; cela n'a pas
empêché l'Impératrice de descendre de voiture, de s'asseoir dans une
allée, de demander le nom des promeneurs et d'en faire appeler (qu'elle
ne connaissait pas) pour leur parler. Le lendemain, elle devait aller
chez le Saint-Père, le jour après à son église grecque et recevoir tous
les Russes. On ne pense pas qu'elle s'amuse à Rome pendant les trois
semaines qu'elle compte y rester; elle doit retourner par mer à Gênes,
puis par Turin et la Suisse à Wildbad. La société romaine, qui affiche
depuis quelque temps une grande insouciance pour tout ce qui est princes
et rois, ne fait rien pour la divertir. On ne parle que d'un déjeuner
offert à la Czarine par les Doria dans leur belle villa Pamphili.
_Sagan, 8 mai 1857._--On m'écrit encore de Rome que l'Impératrice de
Russie, en se rendant chez le Saint-Père, a demandé à celui-ci de lui
montrer tout son appartement, y compris la chambre à coucher où jamais
femme ne peut entrer. Le Saint-Père y a cependant consenti, et a mené
cette importune personne partout. Il me semble qu'il a eu grand tort, et
qu'il aurait dû tout simplement lui dire que jamais aucune personne du
sexe féminin n'y pénétrait.
Le ciel romain est moins complaisant; car, après un hiver d'une
sécheresse remarquable, il ne cesse de pleuvoir à verse depuis que la
Czarine est présente.
_Sagan, 12 mai 1857._--A la fête donnée à Villeneuve-l'Étang, près
Paris, par l'Empereur Napoléon au Grand-Duc Constantin de Russie, malgré
les brodequins en gros-de-naples et les plus magnifiques dentelles, il y
a eu des parties de barre jusqu'à huit heures du soir, des courses sur
les collines où on simulait l'assaut d'un château fort; puis des
promenades sur l'eau, l'Impératrice ramant et conduisant une petite
barque! l'Empereur courant de vrais dangers sur une planche qu'on appelle
patin, sur laquelle il faut une adresse infinie pour se tenir en
équilibre, et qu'il conduit avec une dextérité remarquable. _N'est-ce pas
comme un apologue!_ La Grande-Duchesse Stéphanie était au milieu de toute
cette joie, malgré son âge et un changement qui a frappé tout le monde.
Elle est revenue à huit heures du soir à Paris en calèche découverte.
Lord Cowley a engagé le Grand-Duc Constantin à aller en Angleterre; il se
bornera à une course à l'île de Wight.