On est plus russe que jamais à Berlin, on y exècre l'Autriche, on n'y

aime pas la France, on y adore la Reine Victoria; mais on se défie de son

Cabinet. Manteuffel a eu toutes les peines du monde à obtenir l'Aigle

noir pour l'Empereur Napoléon. Hatzfeldt demande à grands cris

l'apparition d'un prince prussien à Paris; jusqu'à présent, je n'en

entends pas nommer. On espère à Berlin la visite de l'Empereur de Russie.

Les médecins insistent pour que le Roi aille à Marienbad; il est visible

qu'il en a grand besoin, car il est très maigri, vieilli et abattu.

Humboldt s'affaiblit visiblement.

_Sagan, 28 mai 1856._--Le voyage du Prince-Régent de Bade[191] à Paris

augmentera la liste princière qui se presse autour de l'Empereur

Napoléon. Il y en a une bien étendue aussi en ce moment à Potsdam: on

déloge toutes les dames d'honneur, on éparpille la Cour dans tous les

temples, kiosques et berceaux des jardins, vie idyllique, fort peu

commode pour les devoirs de la Cour. L'Empereur Alexandre, le Prince et

la Princesse Royale de Wurtemberg arrivent demain. L'Impératrice veuve de

Russie a atteint Potsdam, _vivante_; voilà le miracle qui en promet

d'autres, par exemple: d'atteindre Wildbad, d'être à Moscou au

couronnement de son fils, et à Palerme pour le 1er novembre. Tels sont

ses projets.

[191] Le Prince Louis de Bade incapable de régner, par suite

d'une maladie mentale des plus graves, son frère cadet, le Prince

Frédéric-Guillaume, succéda en 1852 à leur père, le Grand-Duc

Charles-Léopold. Il prit d'abord le titre de Régent, et ce ne fut

qu'en 1856 qu'il s'attribua le titre de Grand-Duc, par une

patente spéciale.

Une correspondante de Mme la Duchesse d'Orléans me disait, il y a peu de

jours, que la Duchesse est triomphante. Il y a, en effet, de quoi! Si son

fils, au 24 août[192] prochain, chante la _Parisienne_, soldat du drapeau

tricolore, il aura une belle position! Il pourra demander du service dans

les zouaves de la Garde impériale. Que tout cela est pitoyable! Se

désunir sur des mots, sur des titres, sur des nuances, quand on est

encore si loin du but! Il semblerait qu'on n'a qu'à faire ses malles pour

s'installer, les uns au pavillon de Marsan, les autres au pavillon de

Flore. Jamais on ne s'est plus appliqué à jouer le jeu de ses

adversaires et à faire prendre racine à la dynastie napoléonienne. Je me

souviendrai toujours, avec une _triste_ satisfaction, que mon dernier mot

adressé à la Duchesse d'Orléans, le jour où je la vis à Eisenach, en

1849, a été: «_Tout ce que je désire, Madame, c'est que vous ne fassiez

pas d'un Président un Empereur._» Elle a probablement oublié cet adieu,

mais je m'en souviens pour déplorer d'avoir prédit si juste. Elle aura

fait bien du mal à son fils.

[192] Le 24 août était le jour de naissance du Comte de Paris

qui, en 1856, atteignait l'âge de dix-huit ans, par conséquent,

la majorité pour les rois de France.

_Téplitz, 20 août 1856._--Le bruit répété que M. de Morny refuse, tout le

long de sa route, d'épouser des princesses, tantôt en Saxe, tantôt en

Mecklembourg, et aussi de Hohenzollern, est sans doute une mauvaise

plaisanterie que font courir ses ennemis. Il me semble qu'il est assez

ridicule avec son faste et ses fracas; on prétendait qu'il avait beaucoup

de goût et de mesure. Eh bien, pas du tout[193]! Esterhazy a commencé dès

Pétersbourg à donner des fêtes et à éblouir les Moscovites par un luxe

non moins asiatique que le leur.

[193] Le duc de Morny se rendait à Moscou comme Ambassadeur

extraordinaire, pour représenter la France au couronnement de

l'Empereur Alexandre II. Il déploya un luxe qui paraissait d'un

goût douteux à côté de celui du prince Esterhazy et de lord

Granville, le premier représentant l'Autriche, le second

l'Angleterre.

Le maréchal Pélissier, ou pour mieux dire, le duc de Malakoff succombe

sous le poids des ovations et des honneurs[194]. Le maréchal Canrobert

pourrait en avoir un peu de jalousie, s'il ne possédait pas, à ce que

l'on dit, cette vanité naïve dont la trame est impénétrable.

[194] Après la signature de la paix et l'évacuation de la Crimée,

le maréchal Pélissier revint en France au mois d'août 1856. Il

fut reçu avec les plus grands honneurs et un accueil enthousiaste

de la part de la population. En débarquant à Marseille, le

Maréchal trouva une lettre de l'Empereur qui lui conférait le

titre de duc de Malakoff; en outre, le Corps législatif lui vota

une dotation annuelle de cent mille francs, transmissible à sa

descendance directe de mâle en mâle.

Il y a un peu de Pourceaugnac dans les hommes de ce temps-ci, y compris

la berline dans laquelle le Comte de Paris, M. Thiers, le Duc de Chartres

et Montguyon roulent ensemble à Hambourg et ses environs. M. Thiers est

dans le _fond_ à côté du Comte de Paris, et M. de Montguyon avec le Duc

de Chartres sur le devant[195].

[195] Mme la Duchesse d'Orléans était pour un mois à Hambourg où

elle avait appelé plusieurs de ses partisans.

_Téplitz, 21 août 1856._--Humboldt m'écrit merveille sur le mariage de ma

petite-fille Castellane avec le prince Antoine Radzivill; puis, il me dit

que la douloureuse, très gauche et un peu ridicule expédition du Prince

Adalbert de Prusse sur la côte du Maroc fait à Berlin un effet qui ne

saurait être comparé qu'à celui produit à Madrid par le désastre de la

_Grande Armada_, il y a quelques siècles[196].

[196] Le Prince Adalbert, grand-amiral de la flotte prussienne, à

bord de la frégate _Dantzig_, avait été attaqué sur la côte du

Maroc par les pirates du Riff. Le Prince avait reçu une balle

dans la cuisse durant le combat où il perdit sept hommes, son

lieutenant de vaisseau entre autres, et dix-sept blessés. Cette

mésaventure avait péniblement impressionné à Berlin où, par

dérision, on la compara au désastre de cette formidable flotte de

guerre, connue sous le nom de l'_invincible Armada_, équipée en

1588 par le Roi Philippe II d'Espagne et destinée à envahir

l'Angleterre afin d'y rétablir le catholicisme.

_Sagan, 5 septembre 1856._--Voici une nouvelle épreuve. Mon excellent

beau-frère, frappé en quarante-huit heures de plusieurs attaques

d'apoplexie répétées qui lui ont nécessairement affaibli le corps et

l'âme jusqu'à lui ôter enfin toute connaissance, a rendu hier le dernier

soupir, à deux heures et demie de l'après-midi[197].

[197] Le comte Schulenbourg avait été frappé à table, pendant

qu'il dînait, le 3 septembre, d'une attaque d'apoplexie, dont il

mourut le lendemain.

_Berlin, 16 octobre 1856._--Le dédale d'affaires dans lequel je suis

enfoncée par suite de la mort de mon beau-frère m'a obligée à venir ici.

Des revenants de Moscou racontaient hier, à Sans-Souci, que les Granville

y ont donné les meilleurs dîners, que les équipages de M. de Morny y

primaient tous les autres; mais que c'était la fête donnée par le prince

Esterhazy qui l'avait emporté par l'élégance, l'éclat, le bon goût, _le

grand air_, sur toutes les autres fêtes, et qu'on y avait senti qu'on

était chez un grand seigneur. Le prince Esterhazy, lui-même, m'a écrit la

veille de son départ de Moscou qu'il était satisfait de son séjour, moins

encore sous les rapports mondains que par l'espérance d'avoir adouci une

partie de l'aigreur qui régnait entre les deux Cours.

_Sagan, 20 octobre 1856._--La Duchesse de Gênes s'est remariée à un jeune

officier qui était aide de camp de feu son mari; et cela à l'insu de tout

le monde. L'époux est fort peu intéressant, peu considérable et peu

considéré, pas beau, n'ayant que la cape et l'épée. On dit qu'on ôte à

la Duchesse la tutelle de ses enfants et qu'elle sera renvoyée en Saxe;

mais il n'y a de certain, je crois, que le fait du mariage[198].

[198] Devenue veuve le 10 février 1855 du Duc de Gênes, la

Duchesse avait épousé morganatiquement et secrètement, en octobre

1856, un marquis de Rapollo qui avait été aide de camp de son

mari.

Au mariage de la Princesse Louise de Prusse[199], il y a eu un grand

conflit de rang à la cérémonie et aux fêtes. Le Duc de Cobourg

prétendait, comme Prince régnant et Souverain, avoir le pas sur les

Altesses Royales puînées[200]. Le Roi de Prusse n'a pas accédé à cette

demande et le Duc régnant de Cobourg a dû passer après le Prince Auguste

de Wurtemberg, parce que celui-ci, neveu du Roi de Wurtemberg, a

l'Altesse Royale, tandis que le Duc de Cobourg n'a que l'Altesse Ducale,

excepté à la Cour d'Angleterre. Toute cette lutte a fort déplu; il y a eu

menace de protestation, de notes diplomatiques; puis on s'est soumis;

mais je suppose qu'on aura porté plainte à Londres.

[199] La Princesse Louise de Prusse, fille de celui qui fut plus

tard l'Empereur Guillaume 1er, avait épousé, le 20 septembre

1856, le Grand-Duc de Bade.

[200] La question de l'Altesse Royale pour le Duc de

Cobourg-Gotha n'avait pas encore été acceptée ni réglée en

Prusse.

_Sagan, 25 novembre 1856._--On me mande de Dresde que le Roi de

Sardaigne, sur les instances du Roi de Saxe, a rendu à la Duchesse de

Gênes, sa fille, son titre, son nom, son rang, un petit apanage et une

villa pour habitation. Le petit Prince et la tutelle lui sont ôtés.

Mes lettres de Paris disent que les Mémoires du maréchal Marmont y

excitent une indignation générale; il y dit un mal affreux de tout le

monde, femmes et hommes; et en particulier, il est atroce pour sa femme,

âgée de soixante-treize ans, dont il a dévoré une grande partie de la

fortune[201]. M. de Falloux ne sera reçu à l'Académie qu'au mois d'avril.

Mme de La Ferté, qui est à Venise, et les d'Ayen, qui sont en Sicile, ne

revenant qu'alors, veulent entendre, comme de raison, l'éloge de M. Molé.

[201] Le maréchal Marmont avait épousé, en 1798, la fille du

banquier comte de Perrégaux qui devint sénateur, puis régent de

la Banque de France. Les _Mémoires_ du duc de Raguse ont un

cachet d'âpreté et d'amour-propre qui froissèrent bien des

personnes quand ils furent publiés en 1856.

On dit que l'Impératrice veuve de Russie mène un train énorme à Nice et

qu'elle y dépense un million de francs par mois.

Il y a eu des petits bals à Saint-Cloud. Au premier bal, l'Impératrice

Eugénie était mise très simplement; elle avait une robe de satin blanc,

sans garniture, avec un simple ourlet; le bruit se répandit aussitôt

qu'elle allait adopter une toilette simple pour diminuer le luxe ruineux

des femmes; les maris s'en réjouissaient fort; mais au bal suivant, les

falbalas, les dentelles, etc., ont reparu, et les maris de soupirer!

Outre ces détails frivoles, on me mande ce qui suit: «La situation

politique est toujours tendue, le système des concessions a commencé: à

l'intérieur, par l'abandon du voyage de Fontainebleau, à l'extérieur par

mille complaisances pour l'Angleterre. La situation est encore très

forte; il suffirait de deux bonnes récoltes pour la remettre dans son

plus beau jour; mais le défilé que nous traversons offre des difficultés

qui ne deviendront pas des périls, quoi qu'en dise l'opposition, mais qui

obligent à tenir les yeux ouverts. La crise financière s'amende, dans

deux mois on croit qu'elle sera terminée.»

Une autre lettre me dit ceci: «La princesse de Lieven s'est encore

fourvoyée dans ses tentatives d'alliance russe. Quelle intrigante! Si son

esprit est distingué dans la forme, il est bien peu clairvoyant dans le

fond. Elle a aidé à la chute de M. Guizot, elle a précipité M. de

Kisseleff, il y a trois ans, en lui faisant écrire que la guerre était

impossible; aujourd'hui, elle a compromis notre alliance anglaise par des

intrigues avec Fould et Morny.»

_Sagan, 2 décembre 1856._--J'apprends que l'Impératrice douairière de

Russie ne se plaît pas trop à Nice, et qu'elle se rendra en février à

Rome, avec tout ce qui voyage en fait de Grands-Ducs et de

Grandes-Duchesses moscovites. La Grande-Duchesse Hélène veut faire jouer

la comédie dans la villa qu'elle habite à Nice; mais les éléments

manquent. Beaucoup de personnes de la société niçoise s'abstiennent de

forcer la consigne impériale qui a blessé. Le Corps consulaire n'a pas

été reçu comme _tel_ et ne veut pas arriver sous un caractère privé. En

tout, on dit Nice, cette année, triste et ennuyeux à force de grandeurs.

L'Impératrice se plaint surtout... de quoi?... de la laideur de la

population, à commencer par celle du Roi de Sardaigne qu'elle trouve si

laid qu'elle dit ne pouvoir l'envisager!

La Reine Marie-Amélie est ravie du mariage de sa petite-fille de

Belgique. Il est certain qu'on se marie mieux en s'appelant _Cobourg_

qu'en s'appelant _Orléans_[202]. La Princesse Charlotte avait refusé le

Roi de Portugal, le Prince héréditaire de Toscane et le Prince Georges de

Saxe. Je lui sais gré d'avoir été sensible à l'élégante distinction du

jeune Archiduc qui, _malgré la lèvre de sa famille_, me rappelle le Duc

d'Orléans. Il est aimable, instruit, ayant le goût des arts et un tour

d'esprit poétique, animé, chevaleresque qui m'a toujours infiniment plu;

il a, d'ailleurs, le don de cette conversation facile, abondante,

diversifiée qui rend Madame sa mère si parfaitement agréable.

[202] Le mariage de la Princesse Charlotte, fille du Roi des

Belges, avec l'Archiduc Maximilien d'Autriche venait d'être

décidé; mais il ne fut célébré que l'année suivante, le 27

juillet 1857.

Le discours royal d'ouverture des Chambres à Berlin annonce un surcroît

d'impôts qui provoquera de grands éclats aux Chambres, et de nouvelles

causes de malaise, de mécontentement dans le pays, s'il est adopté; on y

a déjà pas mal d'humeur[203].

[203] Le discours royal avait surtout un passage relatif aux

affaires de Neuchâtel, que le Roi se montrait disposé à traiter

comme une question de droit européen, et, sans les spécialiser,

Sa Majesté annonçait qu'une augmentation des recettes du budget

était indispensable pour pourvoir à plusieurs pressants besoins.

_Sagan, 16 décembre 1856._--Mon pauvre ami Salvandy va de mal en pis,

souffrant affreusement, objet de dégoût pour lui-même comme pour les

autres; il ne permet plus qu'on vienne à lui, il ne reçoit que l'évêque

d'Évreux, M. de Bonnechose, qui d'Évreux vient à Graveron pour le

consoler. Il paraît que tout se passe à la satisfaction réciproque entre

ces deux âmes.

Il me revient que les affaires politiques, qui avaient un moment assombri

les Tuileries, s'améliorent; que le Congrès a été inventé pour cimenter

de nouveau l'alliance anglo-française[204].

[204] L'exécution du traité de Paris ayant soulevé quelques

difficultés de détail entre la Russie et les autres puissances

contractantes, la réunion d'une nouvelle conférence fut décidée

le 31 décembre. La première séance eut lieu à Paris au ministère

des Affaires étrangères pour arriver à mettre fin aux difficultés

qui entravaient l'exécution de l'article 20 du traité du 30 mars

précédent. Cet article comprenait la nouvelle délimitation de la

Bessarabie, la possession de la ville de Belgrade, l'évacuation

de Kars et de l'île des Serpents par les Russes. L'entente entre

les deux puissances fut faite le 8 janvier 1857.

On croit que la France cédera sur Belgrade et les Principautés

danubiennes, en ayant l'air de suivre la majorité, et que l'Angleterre

cédera, sur la forme, en acceptant une nouvelle réunion du Congrès, que

d'abord elle ne voulait pas. La situation des personnes reste

excentrique.

M. Walewski, brouillé avec lord Cowley et avec M. de Persigny, est tenu

éloigné des relations avec ces deux personnages, qui traitent directement

avec l'Empereur. On accuse Walewski d'avoir été trop russe. Les Russes

ont l'oreille basse pour le quart d'heure à Paris, se voyant abandonnés

par les uns et battus par les autres.

_Sagan, 22 décembre 1856._--M. de Salvandy est délivré de la fatigue de

vivre! Il a fini chrétiennement, ne le plaignons pas; réservons notre

pitié pour ceux qui portent le fardeau écrasant des peines journalières.

Quand on voit disparaître les êtres qui se trouvaient mêlés aux

souvenirs de notre existence, tout un monde de choses se réveille et se

dresse devant nous; c'est un anneau de la chaîne du passé qui se brise,

et combien d'anneaux sont déjà rompus de la mienne! En voyant nos

contemporains, les témoins de notre jeunesse disparaître, on se rappelle

telle circonstance, telle soirée, pleines d'émotions vives, où ils

étaient spectateurs; puis tout s'engloutit dans un tombeau ouvert avant

le nôtre. Avoir creusé le fond des choses humaines et rester de force lié

au monde est souvent une bien lourde épreuve! J'ai des jours d'épuisement

si profond, d'angoisse si vraie que le train monotone de la vie me trouve

sans force pour y faire face. La faculté de souffrir est inépuisable,

tandis que celle de jouir s'émousse de plus en plus. Quand le serrement

de cœur est arrivé à un certain point, il faut renoncer à le voir

s'épanouir jamais plus, et on s'étonne d'avoir encore des larmes ou des

soupirs pour autre chose!

_Sagan, 29 décembre 1856._--J'ai une lettre de Paris dans laquelle on me

parle d'une correspondance entre lord Palmerston et M. Walewski, au sujet

du violent langage du _Morning Post_ contre ce dernier. Lord Palmerston a

écrit à Walewski, dit-on, qu'il était surpris que celui-ci s'étonnât de

ce langage, qu'il paraissait avoir oublié que ce même journal était sous

son influence et sous son inspiration pendant son ambassade à Londres et

qu'alors M. Walewski l'avait employé à perdre M. Drouyn de L'Huys, ce à

quoi il avait réussi; que maintenant, ce même journal, inspiré par M. de

Persigny, suivait les mêmes traditions pour perdre M. Walewski et qu'il

n'y avait rien là qui puisse surprendre celui-ci.

Le jeune lord Shrewsbury, récemment mort, a laissé, dans l'intérêt

catholique, la plus grande partie de sa fortune au second fils du Duc de

Norfolk actuel. The Earl Talbot, héritier du titre de Shrewsbury, soutenu

par tout le parti protestant, conteste ce testament: de là, procès qui

sera jugé au prochain Parlement[205].

[205] Lord Shrewsbury avait légué sa fortune au second fils du

duc de Norfolk, mais le comte Henry-Jean Chetwynd Talbot avait

hérité des titres et armes de lord Shrewsbury. Le duc de Norfolk

lui en ayant contesté le droit, la Chambre des lords fut saisie

du procès le 30 juillet 1858; sur un rapport du lord Chancelier,

les pairs d'Angleterre rendirent un jugement favorable au comte

Henry-Jean Chetwynd Talbot.

Il y a eu dernièrement à Paris une soirée chez lady Holland, toute de

pièces de rapport. La maréchale Serrano y brillait de tout l'éclat d'une

charmante beauté, Mme Barrington de l'éclat de sa touchante pâleur;

Villemain y dissimulait sa laideur sous la vivacité de ses propos malins;

Guizot y haussait la tête plus que jamais; Thiers roulait son pétulant

embonpoint; Mme de Lottum, belle encore comme un beau soir, y parlait de

son départ pour Berlin; Mme Delmar, qui vend son bel hôtel, s'informait

si on pouvait décemment habiter rue de l'Université; la duchesse

d'Istrie, dans ses habits de deuil, semblait dire: _Je suis veuve_. Lord

Holland souriait à la beauté des femmes et lady Holland circulait dans sa

bonbonnière avec bonne grâce et belle humeur, au milieu de cinquante

crinolines. Voilà un petit tableau de genre que je mets sur le chevalet.

1857

_Berlin, 9 janvier 1857._--L'assassinat de l'archevêque de Paris[206] m'a

fort émue par le fait en lui-même, comme par tout ce qui réveille en moi

le souvenir de son avant-dernier prédécesseur, qui n'a pas été tué d'un

seul coup, mais qui a succombé à une série de persécutions d'autant plus

pénibles pour lui qu'il sentait l'Église attaquée dans sa personne.

[206] Le 4 janvier 1857, l'archevêque de Paris, Mgr Sibour, avait

été frappé d'un coup de poignard dans l'église de

Saint-Étienne-du-Mont, où il officiait, par un prêtre du diocèse

de Meaux, nommé Verger, récemment interdit et que Mgr Sibour

avait refusé de recevoir dans son clergé. Jugé et condamné à

mort, Verger fut exécuté le 30 janvier suivant.

Je lis maintenant, après avoir achevé les lettres édifiantes, et toutes

admirables, de Mme de Maintenon, les Mémoires de l'abbé Ledieu sur

Bossuet. Décidément, je ne me sens à l'aise que dans la compagnie du

grand siècle[207].

[207] L'abbé Ledieu avait été, en 1684, attaché à la personne de

Bossuet en qualité de secrétaire. Quatre ans avant la mort de

l'évêque de Meaux, il se mit à écrire un journal, aussi curieux

qu'instructif, notant jour par jour, heure par heure, les faits

et gestes de son illustre maître. Ces Mémoires, qui renferment

des trésors de détails des plus intéressants, ne furent publiés

qu'en 1856 par l'abbé Guette, d'après le manuscrit autographe.

_Berlin, 15 janvier 1857._--On savait que M. de Morny courtisait une

jeune Américaine qu'il devait épouser; elle devait venir ici à sa

rencontre, et il la plante là pour épouser une Russe[208]. Mme Le Hon

n'est pas moins consternée que l'Américaine; une lettre formelle (qu'elle

montre) lui a signifié son arrêt. Cette lettre dit qu'en se mariant il

cédait au désir de l'Empereur et de la France! Puis il finit: «Ne me

répondez pas de lettre; seulement, par le télégraphe, le seul mot:

_J'approuve._» Les quolibets, épigrammes, bons mots pleuvent à Paris sur

les différents acteurs de cette étrange et vulgaire comédie.

[208] En revenant du couronnement de Moscou, M. de Morny épousa à

Saint-Pétersbourg une princesse Troubetskoï, demoiselle d'honneur

de l'Impératrice, qui devint en secondes noces duchesse de Sesto.

_Berlin, 20 janvier 1857._--Louis-Napoléon est fort à la mode ici en ce

moment. On reconnaît bien ce qu'il y a d'humiliant à être son protégé,

mais on est bien aise de l'efficacité de cette protection; on s'en targue

à l'égard de l'Autriche, qu'on déteste, et de l'Angleterre, dont on est

mécontent. Quant aux aboyeurs imbéciles, ils vous disent tout simplement

qu'il a suffi de mobiliser l'armée pour faire céder les Suisses. Mais

maintenant que les Neuchâtelois sont mis en liberté, fera-t-on de

nouvelles conditions[209]? Ira-t-on, en ce sens, au delà de ce qu'on a

fait savoir _verbalement_ au grand protecteur. Il y a des personnes qui

le craignent, car un certain parti y pousse à force. D'un autre côté,

Hatzfeldt mande de Paris que si on ne tient pas implicitement ce qu'il a

eu la simplicité de rapporter, sans avoir rien d'écrit, le protecteur

pourrait bien s'en irriter grandement. Hübner et Cowley, dit-on,

_guettent ce joint_. Ainsi, on ne peut pas dire qu'on soit hors de la

crise; seulement, elle est dans une nouvelle phase moins guerrière, mais

non moins déplaisante.

[209] A la suite d'une insurrection qui avait éclaté dans le

canton le 29 février 1848, Neuchâtel s'était rendu indépendant de

la Prusse en proclamant une constitution démocratique. Le Roi de

Prusse protesta et, au mois de septembre 1856, le parti

royaliste, ayant à sa tête le comte de Pourtalès, tenta un coup

de main pour rétablir la suzeraineté prussienne. Cette tentative

fut réprimée par les troupes du Conseil fédéral, qui firent

plusieurs prisonniers, et il fallut l'intervention de la France

pour obtenir leur élargissement _sans_ caution, après avoir fait

prendre au Roi de Prusse l'engagement de renoncer à son droit de

suzeraineté. Le traité du 26 février 1858 affirma définitivement

l'indépendance de Neuchâtel.

_Berlin, 30 janvier 1857._--La voilà donc morte cette femme dont le salon

sera regretté. Ici, on est curieux des détails de sa fin, mais on n'est

que _curieux_. Mme de Hatzfeldt, dont le mari est malade, a mandé

télégraphiquement, au ministre Manteuffel, la mort de Mme de Lieven, et

celui-ci l'a annoncé au Roi et à la Famille Royale; cela a paru _un peu

ridicule_. Malgré les dix ans que Mme de Lieven avait de plus que moi, je

la regardais comme une contemporaine; je l'ai tant pratiquée, son

souvenir se mêlait à des années qui ont été si riches et si remplies pour

moi que j'ai été émue de sa fin. Ce grand gouffre du passé se remplit si

vite qu'il n'y a presque plus place que pour moi; et même, je ne tarderai

guère à la prendre.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4) · 第 15 / 39 段