les coins de Paris, pour exciter à des jouissances de tous genres, me
semblent indiquer un déplorable état social; je ne saurais dire l'effroi
qui s'empare de moi à voir cette population remuante, fiévreuse,
promenant sans cesse et sans relâche sa curiosité et ses passions d'une
arène à une autre. Il est évident que le précipice bordé d'or et de
fleurs est au bout, et qu'il ne tardera pas à engloutir, dans un abîme de
feu, de sang et de boue, ceux qui chantent, dansent et se grisent à
l'entrée du cratère. Ce qui se raconte des spéculations financières
auxquelles hommes et femmes, jeunesse et vieillesse participent; ce qui
se dit tout haut des mœurs, des allures, de la rupture des liens de
famille et de la morale de la génération toute prête à étrangler la
nôtre, fait frémir. J'ai une grande terreur de tout ce qui me passe sous
les yeux, et je serai bien aise de me trouver, pendant quatre jours, sous
les verrous du Sacré-Cœur d'Orléans, où je ne verrai que d'innocentes
jeunes filles et où je n'entendrai que des hymnes pieuses.
On dit décidément que l'Impératrice Eugénie est grosse. J'ai reçu le
maréchal de Castellane qui, quoi qu'on ait dit, retourne demain à
Lyon[173].
[173] Le bruit s'était répandu que, sur la demande du prince
Napoléon, l'Empereur retirerait son commandement au maréchal de
Castellane.
_Orléans, 16 août 1855._--Je suis ici depuis le 18, et je repars demain
pour Rochecotte, après avoir vu deux fois Mgr Dupanloup à la Chapelle
Saint-Mesmin[174] et une fois au Sacré-Cœur, où toutes les dames, à
commencer par Mme d'Avenas, me gâtent à l'envi l'une de l'autre.
[174] Maison de campagne des évêques d'Orléans que Mgr Fayet
avait eu la bonne fortune d'acquérir pour le diocèse. Elle avait
appartenu, au commencement de ce siècle, à la célèbre comédienne
Mlle de Raucourt. Mgr Dupanloup en faisait sa résidence d'été, à
proximité de laquelle se trouvait son petit séminaire, objet de
ses soins particuliers.
_Rochecotte, 25 août 1855._--Je ne sais aucune nouvelle, si ce n'est qu'à
Paris on trouve la Reine Victoria peu jolie et que, s'il y a curiosité,
il n'y a pas d'applaudissements[175]. Au grand Opéra _in fiochi_, le
prince Albert a bien obéi à la consigne conjugale, car, assis entre
l'Impératrice Eugénie, qui était admirablement belle, et la princesse
Mathilde, qui a de forts appas, il n'a guère parlé ni à l'une, ni à
l'autre.
[175] Quelques jours avant la prise de Sébastopol, l'Empereur
Napoléon III eut le grand triomphe de recevoir à Paris la Reine
Victoria, accompagnée du prince Albert. Sur les conseils du
Gouvernement anglais, desireux de resserrer l'alliance entre les
deux peuples, la Reine vint à Paris pour y visiter l'Exposition
universelle.
_Paris, 7 octobre 1855._--Me voici dans la grande Babylone depuis
trente-six heures et parfaitement ahurie. J'ai des lettres d'Alexandre
du 25 septembre: il dit que l'assaut a coûté dix mille cinq cents morts
pour les Français seulement[176]. Paris n'est pas bien sain en ce moment;
les maladies y abondent; il y a une autre maladie, celle de la
dégringolade des fonds publics, qui paraît grave; une autre s'appelle la
cherté des subsistances; une troisième, le mouvement vif des sociétés
secrètes; une quatrième, les coquetteries du gouvernement pour les
rouges. Quant à la paix, il paraît qu'elle est encore très éloignée, et
qu'à force de succès, chèrement payés, les triomphes valent des défaites.
[176] Le 8 septembre 1855, à midi, les Français avaient emporté
d'assaut la tour de Malakoff regardée comme la clef de Sébastopol
et, un peu plus tard, le Grand Redan. Les Russes, voyant la
solide occupation de ces deux points principaux, se déterminèrent
à évacuer la place, après avoir ruiné et fait sauter par la mine,
les défenses, les édifices et avoir coulé leurs derniers
vaisseaux.
_Le Bourg d'Iré (chez le comte de Falloux), 29 octobre 1855._--On ne
saurait être plus mal servi par le temps que je le suis. J'ai eu froid à
Rochecotte; ici, c'est la Sibérie. Le château est beau, noble, vaste,
d'un goût excellent, mais d'un froid! De petites cheminées pour chauffer
de grandes pièces sans tapis, ni doubles croisées. Il faut avoir dépassé
Lyon pour oser autant compter sur le soleil qui, en ce moment, a de
rigoureux caprices. J'aurais voulu voir la ferme et tout le détail de ce
bel établissement, où le goût des arts tempère l'activité de
l'agriculture, où une belle bibliothèque repose de la race bovine, et où
le gentilhomme chrétien a pu être, sans contrastes affligeants, ministre
du Président et serviteur fidèle de l'Exilé. Il n'y a, en dehors du
châtelain et de son aimable femme, personne ici que M. Albert de
Rességuier avec ses enfants et une gouvernante. J'oubliais la pauvre
petite Loyde de Falloux; cette malheureuse enfant, âgée de treize ans, a
toutes les disgrâces naturelles extérieures, beaucoup de l'intelligence
de son père; mais elle a l'air timide et amer, ce qui se conçoit à
merveille, mais ce qui est _unheimlich_[177] au possible.
[177] Ce mot allemand, intraduisible en français, veut dire:
quelque chose de désagréable.
L'état des yeux de M. de Falloux étant très fâcheux, on craint les
lampes, les bougies; aussi tout est-il enveloppé d'abats-jour verts, dans
ces grandes pièces boisées en chêne, tendues d'étoffes foncées, ornées de
grands tableaux d'excellents maîtres; mais le tout est lugubre!
Ce que j'ai pu apercevoir de la contrée ne l'est pas; avec du soleil, le
pays doit être charmant; d'Angers ici, il m'a singulièrement fait
souvenir de _dear England_, de notre vieille Angleterre!
_Orléans, 1er novembre 1855._--J'ai visité le vieux château d'Angers,
bâti en ardoises et en tuffeau d'une force extraordinaire, d'une sombre
tristesse, jusqu'à ce que, du haut des tours décapitées, on découvre la
Mayenne et le Loir se jetant dans la Loire et courant avec elle dans la
mer. Le grand Condé disait que le château d'Angers était le plus fort de
France. Il renferme maintenant les émeutiers du mois dernier[178].
[178] Dans la nuit du 26 au 27 août 1855, cinq à six cents
ouvriers des ardoisières de Maine-et-Loire s'étaient emparés
d'une caserne de gendarmerie et avaient essayé de surprendre la
ville d'Angers; ils furent dispersés par la force armée et pour
la plupart faits prisonniers. Ils appartenaient à la société
secrète dite de la Marianne.
_Paris, 5 novembre 1855._--J'ai été hier chez la duchesse d'Istrie, j'y
ai revu mon appartement[179]. Que de souvenirs! Et je rencontre dans ce
même hôtel de la rue Saint-Florentin, qui? Thiers! devenu gros, gras,
toujours brillant de conversation, parlant industrie, exposition, le tout
très spirituellement, nullement embarrassé de me rencontrer, et en quel
lieu! venant à moi avec la main tendue pour le _shake-hand_, prenant la
mienne, la saisissant _à tout rompre_. Tout s'est passé simplement de ma
part, car il aurait été de mauvais goût d'embarrasser le salon où tout
cela se passait.
[179] La duchesse d'Istrie habitait le premier étage de l'ancien
hôtel Talleyrand, alors en possession du baron de Rothschild, qui
en avait fait l'acquisition après la mort du prince de
Talleyrand.
_Lyon, 16 novembre 1855._--Lyon est affreusement froid, et je suis bien
mal dans le très mauvais hôtel de l'Europe. Il gelait à glace hier matin
quand j'ai quitté Paris. Un gros brouillard a triomphé des pâles effets
du soleil; je n'ai pas même pu jouir du joli pays qui, surtout en
Bourgogne, m'a semblé border la route. Je ne pense pas trouver un
changement de température avant Avignon, et encore gare le mistral!
_Nice, 22 novembre 1855._--J'ai eu très froid jusqu'à Valence et une
pluie diluvienne de Marseille à Cannes, où le temps est devenu fort
agréable et la contrée charmante. J'entends dire que Nice est encombrée
de beau monde, à peine de Russes, quelques Allemands, pas mal de
Français, innombrablement d'Anglais, plusieurs Italiens, les Sclopis
entre autres.
_Nice, 26 novembre 1855._--Il a fait hier une journée admirable, et vite,
je me suis promenée sur la montagne dans le jardin de la grande Villa
Gastaud, habitée il y a trois ans par le général Pepe, occupée maintenant
par lady Shelley, un peu _blue stocking_[180], un peu protectrice des
arts, etc., polie et obligeante. Dès mon arrivée, elle m'a lancé une
invitation pour les concerts qu'elle donne tous les jeudis matin. Je ne
sais ce que vaudra sa musique, mais sa maison est charmante et son jardin
ravissant; l'air le plus pur, la mer la plus bleue, le ciel le plus
resplendissant et une végétation des plus parfumées; des magnolias en
pleine terre et des violettes à en faire litière.
[180] De l'anglais: bas bleu.
_Nice, 5 décembre 1855._--La mort de M. Molé laisse un vide dans les
rangs déjà si clairsemés des gens de bon goût et de grandes manières. Il
était de ceux qui m'avaient vue entrer dans le monde; je n'en connais
plus guère de cette date.
Le duc de Noailles m'écrit qu'on s'arrangera pour que ce soit à M. Molé,
et non à M. Lacretelle, que M. de Falloux succède à l'Académie, parce
qu'il y aura plus d'harmonie et de sympathie entre un tel successeur et
un tel prédécesseur.
1856
_Nice, 12 janvier 1856._--Pendant plusieurs jours les communications ont
été coupées, par mer par la tempête, par terre par le gonflement des
torrents et la rupture des ponts. Les voilà enfin rétablies, les vagues
se calment, les torrents se sèchent aussi vite qu'ils se précipitent; le
soleil fait justice de tous ces excès, et les lettres attendues arrivent
pour rendre les distances moins pénibles.
_Nice, 17 janvier 1856._--On m'écrit de Paris: «La partie va devenir
redoutable contre la Russie. On ne peut nier que la coalition est en
train de se former contre elle. L'Autriche est fort engagée actuellement
pour ne pas prendre les armes au moment donné. La Suède et le Danemark
s'engagent peu à peu à leur tour. La Prusse même sera obligée de s'y
joindre; elle jouerait trop gros jeu à ne pas le faire; et si plusieurs
des puissances continentales prennent part à la guerre, il leur faudra
des avantages, et si elles en ont, il en faudra à la France aussi; il
pourrait être commode de charger la Prusse d'en faire les frais.»
Une autre lettre me dit: «On n'a pas encore perdu tout espoir de paix, la
Russie va entrer en négociation, l'Angleterre fera tout au monde pour y
mettre obstacle, mais l'Empereur Napoléon, qui la désire, mettra de la
fermeté à l'obtenir. On ne croit pas à la sincérité de la Prusse; aussi,
on va bloquer ses ports, et l'Angleterre offre de laisser la France
prendre la Belgique et les provinces rhénanes, si la France lui laisse
brûler Cronstadt et les flottes russes. L'Autriche va être obligée de
marcher avec l'Occident, sans quoi on entre en Italie et on soulève ses
provinces.»
_Nice, 24 février 1856._--Le morceau de M. Cousin sur Mme
d'Hautefort[181] est un _diamant_. La péroraison me plaît moins
cependant, car je trouve qu'il y a un certain manque de goût et de
simplicité à entretenir le public _des voies de Dieu en soi_; et ces
voies ont beau avoir été ouvertes par les belles converties ou
convertisseuses du dix-septième siècle, il n'en est que plus étrange de
se produire ainsi, sous les plis de leur robe de bure ou de velours, à
ses lecteurs, qui se moqueront bien plus de la vanité qui fait choisir un
pareil cadre, qu'ils ne seront édifiés de la profession de foi de
l'auteur. Ce n'est pas que je comprenne fort bien, qu'ayant recherche
cette haute société chrétienne et y ayant vécu intimement par tant de
curieuses recherches, on ne finisse par subir sa bonne et grande
influence. On a raison de la mettre en lumière, de l'honorer dans ses
écrits et de montrer par là qu'on s'est imbu de son esprit et de ses
croyances: cela déjà est utile; mais lorsqu'on veut occuper le public,
non seulement de ses écrits, mais encore de sa conscience, il faut alors
lui donner, outre de belles paroles, de grands exemples. J'attends donc
M. Cousin se couvrant, à Port-Royal-des-Champs, de la poussière des
tombeaux; se construisant, des derniers débris de cette illustre
thébaïde, une cellule sur la place même d'où M. Singlin dirigeait Mme de
Longueville, et s'y donnant la discipline du silence.
[181] Dans cet ouvrage, M. Cousin essaie de peindre, dans toute
sa vérité, la lutte mémorable que le cardinal Mazarin eut à
soutenir, en 1643, au début de la Régence, contre _les
Importants_, les devanciers des Frondeurs. Parmi ses nombreux et
puissants adversaires, figurent deux femmes qui avaient déjà tenu
tête à Richelieu. C'étaient Mme de Chevreuse et Mme d'Hautefort
qui, dit M. Cousin, «est à peu près assurée de plaire par le pur
éclat de sa beauté, la vivacité généreuse de son esprit, la
délicatesse et la fierté de son cœur et son irréprochable
vertu.»
_Nice, 28 février 1856._--On dit que nous marchons vers la paix, mais que
la conclusion, quoique infaillible, sera longue à atteindre. Je crois au
travail souterrain et venimeux de lord Palmerston, et le tout me paraît
plutôt un armistice, plus ou moins prolongé, qu'une paix équilibrant
l'Europe. J'espère, du moins, que la Prusse prendra dans toutes les
négociations une part active et honorable[182].
[182] Le 21 février 1856 s'était ouvert à Paris, sous la
présidence du comte Walewski, un Congrès des grandes Puissances
qui avaient pris part à la guerre de Crimée, pour arrêter les
bases d'un traité. L'Autriche, quoique non belligérante, étant
directement intéressée dans la lutte, dont la rive gauche du
Danube était l'enjeu, y prit une large part par son représentant
le comte Buol, dont l'attitude raide et cassante fut souvent une
cause d'irritation parmi les négociateurs, froissés d'entendre
l'Autriche parler comme si elle avait pris _Sébastopol_; mais ce
ne fut que quand les principales clauses du traité furent
arrêtées le 18 mars par les Puissances, qu'elles admirent la
Prusse à la continuation des débats qui allaient s'engager sur la
convention des Détroits, la Prusse ayant été partie contractante
en 1841 dans l'acte relatif à la fermeture des Dardanelles et du
Bosphore. La paix fut signée le 30 mars, amenant la
neutralisation de la mer Noire et empêchant l'absorption de
l'Empire Ottoman par la Russie. Tout paraissait donc fini, mais
l'Empereur Napoléon et le comte de Cavour en avaient décidé
autrement. Le 27 mars, les plénipotentiaires sardes avaient
présenté aux Ministres des Affaires étrangères de France et
d'Angleterre une note relative aux affaires d'Italie. M.
Walewski, par ordre de son maître, proposa aux plénipotentiaires
d'ajourner leur départ pour un échange d'idées sur différents
sujets qui demandaient une solution. Les discussions restèrent
sans conclusion alors, mais grâce à la connivence des
Gouvernements de France et d'Angleterre, qui soutinrent vivement
le comte de Cavour, la situation des affaires italiennes n'en fut
pas moins traduite à la barre de l'Europe.
_Nice, 16 mars 1856._--L'autre jour, Thiers, en parlant de l'Empereur
Napoléon, a dit: «_Je n'aime pas le cuisinier, mais je trouve sa cuisine
excellente._» Ce propos a été rapporté à l'Empereur qui a répliqué:
«_Dites à M. Thiers que je ne le prendrai pas pour mon marmiton, car il
gâterait mes sauces._»
_Nice, 21 mars 1856._--Chacun paraît stupéfait et paralysé par les
tragédies de Berlin. Je ne savais que ce qu'en disent les journaux qui
savent et disent, en général, fort mal. Je suis lugubrement impressionnée
de ces scènes sanglantes qui, se mêlant aux aigreurs parlementaires et
aux intrigues de la camarilla, indiquent un état de choses
inquiétant[183]. Que trouverai-je à mon retour? Rien de bon, je le
crains. M. de Manteuffel arrivant à Paris à la onzième heure ne donne pas
grand éclat au rôle politique de son souverain. Tout est fort triste,
assez humiliant.
[183] M. de Rochow, membre de la Chambre des Seigneurs de Prusse,
avait tué en duel M. Hinckeldey, directeur général de la police à
Berlin. Le Roi, ayant eu connaissance de ce projet de duel, avait
chargé M. Raümer, conseiller du Ministère de sa maison, de voir
les adversaires et de les réconcilier. N'ayant pas réussi dans sa
mission, celui-ci se suicida en apprenant la fatale issue de ce
duel. A la séance de la Chambre des Seigneurs, le Président,
prince de Hohenlohe, ayant simplement exprimé le regret que M. de
Rochow se trouvait empêché de s'y rendre, le point d'honneur
l'ayant forcé d'enfreindre les lois du pays, sans parler de la
mort de M. Hinckeldey, un grand mécontentement s'en était suivi
en ville.
_Nice, 31 mars 1856._--Je quitte Nice demain. On me comble ici de toutes
parts des plus aimables attentions; il ne tiendrait qu'à moi de me croire
adorable et regrettée; j'en rabats beaucoup, mais enfin, ce sont d'assez
doux échos; sans s'y fier entièrement, on aime le son. Et cependant, je
suis fort triste, je ne saurais trop dire pourquoi, mais je ne puis
exprimer de quel poids moral je me sens oppressée, car ma santé est
redevenue assez bonne; mais c'est l'âme, ce sont les nerfs, l'esprit, le
cœur; c'est là ce qui est en désarroi.
_Turin, 8 avril 1856._--J'ai fait route jusqu'ici sans accident; mais, en
dépit d'un beau soleil qui éclaire cette belle ville, je sens que je vais
vers le Nord, et ce n'est pas une sensation agréable à la peau.
J'ai été choyée et fêtée à Gênes par les Balbi, Pallavicini et Durazzo;
et je le suis ici par les Viry, Malabria, Cortanze, Perrone, Villamarina
et un Corps diplomatique fort empressé. J'ai vu à Nervi, près de Gênes,
la Reine Marie-Amélie, très émue de la visite imprévue et spontanée du
Comte de Chambord, qu'elle n'avait pas revu depuis sa petite
enfance[184]. Ce qui eût été un événement, il y a quelques années, n'est
plus pour le moment qu'une douceur de famille; mais cette douceur en est
une grande pour une personne qui est évidemment bien près d'aller
retrouver ceux qui, sans doute, ont célébré là-haut une paix éternelle.
La Reine est guérie; mais il n'en est pas moins évident qu'elle n'offre
plus de résistance et que le moindre souffle emportera cette transparente
enveloppe d'une âme toujours également ferme et douce. Elle m'a nommé
tous ses enfants et petits-enfants, mais elle n'a pas même indiqué Mme la
Duchesse d'Orléans. Je l'ai trouvée entourée du Duc et de la Duchesse de
Nemours, de la Princesse Clémentine et de son mari.
[184] La visite du Comte de Chambord à sa tante la Reine
Marie-Amélie avait eu lieu à Nervi les tout premiers jours
d'avril.
_Milan, 12 avril 1856._--J'ai oublié de mander de Turin que j'avais fait
une visite à la Duchesse de Gênes; elle a été des plus gracieuses et m'a
chargée de beaucoup de choses pour Dresde et pour Potsdam; elle m'a fait
voir ses deux gentils enfants[185], afin d'en rendre compte à leurs
grands-parents d'Allemagne; elle est la nièce favorite de la Reine de
Prusse.
[185] La Princesse Marguerite, l'aînée de ces deux enfants, est
Reine d'Italie.
On m'a donné à Turin les discours prononcés par le duc de Broglie et M.
Nisard à la réception du premier à l'Académie française. Je ne sais si je
dois m'en prendre à des fautes d'impression et de ponctuation; mais j'ai
trouvé dans le style du Duc des obscurités étranges, des tours de
phrases malsonnantes, et parfois des locutions du langage le plus
familier. Je ne parlerai pas de l'extrême âpreté de quelques passages peu
appropriés à un discours, dont le but principal était de louer l'homme du
monde le plus étranger à toute violence[186], chez lequel même l'aménité
et l'urbanité étaient poussées jusqu'à l'extrême. A la vérité, il
importait moins à M. de Broglie de louer Sainte-Aulaire que de paraître
_rétrospectivement_ une fois encore sur la scène politique. En un mot, il
y a quelque chose de tendu dans ce discours qui lui ôte de la grâce, du
naturel, de la simplicité; il est tout pétri de l'âcreté des doctrinaires
et il a toute leur disgrâce. M. Nisard, qui veut plaire à tout le monde,
pourrait bien ne satisfaire personne.
[186] M. de Sainte-Aulaire.
Il y a trois ans, les pluies de novembre m'empêchèrent d'aller voir la
Chartreuse de Pavie. Hier, le ciel étant serein, j'ai mieux rempli mon
désir de touriste et je m'en applaudis, car c'est bien beau et bien
curieux. Le goût le plus élevé, les arts divers dans leur plus belle
expression, la richesse dans sa magnificence s'y donnent la main, pour
produire l'_achevé_. Malgré l'extrême richesse de l'édifice, rendu sous
le dernier empereur d'Autriche aux Chartreux, ils n'y ont plus trouvé ni
ornements d'églises, ni vases sacrés; pillés aux différentes phases
révolutionnaires, tous les biens ruraux ont été également vendus. Il ne
leur reste qu'une petite rente fort exiguë, et les aumônes et charités
des fidèles, ce qui les expose à mourir de faim au milieu des millions
et des millions enfouis dans ce temple merveilleux.
_Vienne, 22 avril 1856._--Ma route de Vérone ici s'est faite sans
accident. Le passage du Semmering est surprenant de hardiesse et de
beauté, le temps était clair, mais froid[187]. La végétation est arriérée
de beaucoup, même sur celle de Vérone, et si le soleil brille, il ne
chauffe guère.
[187] En 1854, l'Empereur François-Joseph avait inauguré une
ligne de chemin de fer qui reliait directement la ville de Vienne
à la mer Adriatique. Une Compagnie, dont M. Nathaniel de
Rothschild était un des principaux actionnaires, avait, à l'aide
de seize mille ouvriers, construit cette voie ferrée qui, tout en
serpentant la chaîne du Semmering, la traverse à plus de trois
mille pieds au-dessus du niveau de la mer.
_Vienne, 26 avril 1856._--J'ai eu l'honneur d'être invitée à une petite
soirée chez Mme l'Archiduchesse Sophie, où j'ai été présentée à la jeune
Impératrice: aucun de ses portraits ne lui rend justice; elle est
parfaitement jolie de visage, de taille, de jeunesse.
M. de Buol est revenu _content_ de la paix de Paris, le comte Orloff s'en
retournera _enchanté_: telle est, je crois, la vraie nuance.
Personne n'est plus à la mode ici que l'Empereur Napoléon: on l'admire,
on le redoute, on le considère. Il est plus puissant dans l'opinion que
ne l'était son oncle, parce qu'on n'était soumis à celui-ci que par la
peur qu'il faisait, et qu'on se confie en son neveu par la peur qu'on a
des autres. Il semble à tous un bonheur, une égide. Le prince de
Metternich en parle ainsi, et les plus grandes dames en disent autant.
Le Prince-Évêque de Breslau est ici, fort triste de l'état catholique en
Prusse. Il dit que le métier de catholique n'y est plus possible, et je
tremble de lui voir donner sa démission, ce qui me serait un chagrin
personnel.
_Vienne, 2 mai 1856._--J'ai eu, hier, une audience de congé chez
l'Archiduchesse Sophie qui m'a dit que son second fils, l'Archiduc
Maximilien, prince aimable et instruit, aimant la littérature et les
arts, allait partir pour Paris, afin d'y voir _l'homme le plus
remarquable du siècle_[188]. Je crois qu'il est chargé de compliments sur
la naissance et en même temps d'assister au baptême[189]. Le comte de
Mensdorff doit l'accompagner; on dit que le choix est excellent.
[188] L'Archiduc fut reçu à Paris avec tous les honneurs civils
et militaires. Son voyage était sans but politique, quoique le
bruit courut que ce Prince venait négocier une entrevue à Munich
entre l'Empereur, son auguste frère, et l'Empereur Napoléon.
[189] Pendant que le Congrès était réuni à Paris, l'Impératrice
Eugénie donna le jour à un fils qui naquit aux Tuileries, le 16
mars 1856. D'abord ondoyé, le Prince Impérial ne fut baptisé que
le 15 juin suivant, très solennellement à Notre-Dame. Le Pape Pie
IX, qui était son parrain, se fit représenter par le cardinal
Patrizi, et la Reine de Suède, sa marraine, par la
Grande-Duchesse Stéphanie de Bade.
J'ai dîné hier chez Louise Schœnbourg avec le comte Buol, qui m'a dit
que le... Roi... de Wurtemberg allait se rendre... à Paris... De Berlin,
quelque Prince ne va-t-il pas suivre la même direction que l'Archiduc? Ce
sera une course au clocher.
_Berlin, 12 mai 1856._--Me voici arrivée ici, après m'être arrêtée à
Dresde. J'y ai vu deux fois la charmante Princesse Royale, heureuse et
gracieuse, son époux très aimable; il ne leur manque que d'avoir des
enfants, mais cela manque _beaucoup_. Je me suis complu dans la nouvelle
galerie de Dresde, qui fait bien mieux jouir _des perles_ qui s'y
trouvent qu'on ne pouvait le faire précédemment.
_Sagan, 17 mai 1856._--J'ai quitté Berlin avant-hier. J'avais dîné la
veille à Charlottenbourg, où je m'étais rencontrée avec le prince
Windisch-Graetz, qui a été reçu avec beaucoup d'honneur à Berlin[190]. La
Reine a été fort gracieuse. Le Roi a placé mon buste dans son cabinet de
travail en pendant de celui de Humboldt.
[190] Le prince Windisch-Graetz se trouvait alors à Berlin pour
assister à des manœuvres militaires. Il n'avait aucune mission
politique.