J'ai enfin lu les discours académiques de MM. Berryer et Salvandy; et, si

j'ai trouvé le second d'un tiers trop long, le premier m'a semblé, au

rebours de ce que j'attendais, plus déclamatoire que le second. Je le

trouve un peu trop lardé de mythologie: la Colchide, Iphigénie,

Mithridate sont entassés plus que de raison quand on les concentre sur le

spirituel mais très peu poétique Alexis de Saint-Priest.

Berryer m'a fait dire que la phrase sur M. de Talleyrand, dont il

espérait que je serais contente, lui avait été inspirée par le désir de

m'offrir un hommage[156].

[156] Le 25 février 1855, M. Berryer prenait place à l'Académie

française. Il y était reçu par M. de Salvandy et remplaçait

Alexis de Saint-Priest dont il avait à faire l'éloge. En parlant

des relations de M. de Saint-Priest, M. Berryer avait dit entre

autres: «De bonne heure, il fut admis dans les entretiens

familiers où M. de Talleyrand se jouait et profitait avec éclat

et finesse de ses avantages, étant d'assez grande naissance et

revêtu d'assez hautes dignités, pour ne parler ou se taire,

n'interroger ou ne répondre qu'à son moment, toujours assuré de

la victoire, comme un capitaine pouvant toujours, à son gré,

choisir le terrain du combat.»

On m'assure d'autre part, que grâce à la présence du grand monde, la

séance a été quelque chose qu'on ne peut se figurer, que cependant le

succès de Mgr Dupanloup n'a pas été dépassé. Il paraîtrait que la

personne de Berryer a eu une plus grande ovation que son discours. Sauf

deux ou trois allusions, ce discours n'aurait pas excité les mêmes

transports que celui de l'Évêque.

Mais les transports qui s'adressaient à la personne de Berryer ont été si

enthousiastes et si universels que l'amour-propre le plus exalté en

aurait été comblé. Les salves qui ont accueilli l'entrée de l'orateur ont

été comme un feu de mitraille. Le passage sur M. de Talleyrand a été

aussi fort senti et très goûté. M. de Salvandy a été, à son tour, traité

très favorablement par l'assemblée. Le premier soir, la reproduction des

discours avait été interdite, à cause de quelques intentions très

marquées et de quelques-uns des applaudissements décernés à Berryer. On a

dit que la princesse Mathilde, qui était présente, en avait été blessée.

Quoi qu'il en soit, dès le lendemain, l'autorisation de publier était

accordée. Restait la présentation traditionnelle au Chef du gouvernement.

Suivant l'usage, Salvandy avait écrit, le soir même de la séance

académique, au grand Chambellan. Le lendemain, M. Villemain, le

secrétaire perpétuel, reçoit une lettre de M. Berryer qui lui en

communique une qu'il avait adressée à un M. Mocquart, secrétaire des

commandements de l'Empereur, en le priant de faire valoir _ses

impossibilités_, et d'obtenir la dispense du devoir commun, en raison du

service qu'il rendit à Louis-Napoléon, il y a quinze ans. Depuis, M.

Mocquart a répondu que l'Empereur est trop haut placé pour tenir à ce que

l'usage constant soit suivi ou non; que si M. Berryer était venu, il

aurait été reçu, non comme l'adversaire d'aujourd'hui, mais comme le

défenseur d'il y a quinze ans; qu'à ce dernier titre, il était libre de

faire ce qu'il voudrait. Je ne trouve pas trop _fier_ de contracter une

obligation pour ne pas faire une révérence, et de demander à

Louis-Napoléon les moyens de rester en bons termes avec les extrêmes de

son parti à lui, Berryer. Cet incident va ajouter aux difficultés de M.

de Falloux, déjà fort menaçantes, puisque Cousin lui donne l'exclusion,

et Cousin est le maître de l'Académie; lui seul y a une volonté, des

passions, un parti-pris, enfin ce qui rend le maître. Il a voulu Odilon

Barrot à l'Académie des Sciences, soi-disant, morales et politiques. MM.

Guizot, de Broglie, Duchâtel le lui ont donné! Il a voulu M. de Broglie à

l'Académie française pour évincer M. de Falloux, en dépit des engagements

les plus solennels, et tout le monde y a consenti. Cette mode académique,

l'agitation qu'elle cause, la liberté de langage qu'elle inspire m'ont

fait souvenir plus d'une fois déjà de ce mot de Fontanes au premier

Napoléon: «Ah! Sire, laissez-moi, du moins, la république des lettres.»

Je suis presque honteuse de m'être laissée entraîner sur le terrain

littéraire, lorsqu'on n'est préoccupé que de la scène guerrière,

politique, diplomatique et de cette _fortune providentielle_ qui semble

s'épuiser en faveur de l'hôte des Tuileries; car enfin, le voici pour le

moment sans autre compétiteur en Europe pour le goût des aventures.

L'embaumement du corps de l'Empereur Nicolas a mal réussi, son visage

s'est trouvé si atrocement défiguré, qu'au lieu de l'exposer à découvert

sur le lit de parade, comme c'est l'usage, il a fallu le renfermer tout

de suite dans son cercueil. On peut imaginer les commentaires, les

suppositions sinistres qui en résultent.

_Berlin, 10 mars 1855._--Lady Westmorland me mande de Vienne en date du

7: «Depuis hier, je puis vous dire que mon âme commence à s'ouvrir aux

espérances de paix; car le prince Gortschakoff a reçu, par télégraphe,

l'ordre d'agir selon les instructions de l'Empereur défunt, avec

l'annonce que le nouvel Empereur n'y apporte aucun changement. On va donc

immédiatement commencer les conférences. Aujourd'hui, les

plénipotentiaires d'Autriche, de France et de Grande-Bretagne se sont

réunis, et mon mari est revenu très satisfait de l'accord qui a régné

entre eux. Vous savez que l'humeur de mon mari est très conciliante et

pacifique. Je suis contente aussi de lord John Russell; je l'ai trouvé

infiniment plus modéré et plus désireux de faire la paix que je n'osais

l'espérer. Mais tout est imprévu et inattendu par le temps qui court. Le

jeune Empereur d'Autriche a été très affecté de la catastrophe de

Saint-Pétersbourg, les larmes lui sillonnaient le visage, mais l'heureux

accouchement de l'Impératrice est venu les essuyer. Il ne l'a pas quittée

pendant tout le travail et s'est montré le meilleur des maris. Le baptême

a eu lieu splendidement et en grand gala. L'Empereur, avant la

cérémonie[157], avait donné audience à lord John Russel, audience dont

mon compatriote a été ravi. La Reine Victoria a été gracieuse; elle a

télégraphié à mon mari, dès qu'elle a appris l'accouchement, pour

exprimer son intérêt et ses félicitations, et ordonner qu'on lui fît

savoir par le télégraphe des nouvelles de la mère et de l'enfant. Lord

John Russell prend hautement la défense de lord Raglan, qu'on a tant

calomnié[158].»

[157] Le 5 mars 1855, l'Impératrice d'Autriche accoucha de son

premier enfant. A l'occasion de sa naissance, l'Empereur accorda

une amnistie qui fut publiée simultanément dans toutes les

provinces de l'Empire. Cette jeune Archiduchesse mourut à l'âge

de deux ans.

[158] Les difficultés inattendues que les troupes expéditionnaires

rencontrèrent en Crimée et les épreuves qu'elles eurent à subir

avaient, en Angleterre, dépopularisé lord Raglan en le rendant

responsable de ce que Sébastopol était entouré de murailles et de

ce qu'il y avait de la neige en Crimée. Comme sir Charles Napier,

lord Raglan était fort attaqué par l'opinion publique.

_Berlin, 17 mars 1855._--C'est M. de Morny qui s'est chargé d'annoncer,

avec des précautions et des ménagements infinis, à Mme de Lieven, la mort

de l'Empereur Nicolas. Elle n'a pas été autrement émue, et sa réponse a

été simplement: «Ah! alors me voilà sûre de rester tranquillement ici.»

_Berlin, 22 mars 1855._--Les espérances de paix paraissent se développer.

Dieu veuille leur donner accroissement et belle venue! Il paraît que

l'Empereur Napoléon n'irait pas en Orient si, d'ici à huit jours, les

conférences de Vienne avaient fait un pas _sérieux_ vers la paix; mais

que si les choses traînaient en longueur, il partirait en laissant

l'Impératrice régente; car les Muphtis s'opposent à l'arrivée d'une belle

dame avec son entourage d'amazones jeunes et jolies, que Winterhalter

peint, en ce moment, comme pendant au _Décaméron_[159]. Tout cela est

drôle!

[159] Winterhalter, qui avait peint en 1837 le fameux tableau:

_le Décaméron_, fut choisi pour reproduire, dans le même genre

d'attitudes, l'Impératrice Eugénie entourée des dames de sa Cour.

Ce tableau, qui prit place à l'Exposition de 1855 à Paris,

fournit une ample matière aux critiques les plus mordantes.

_Berlin, 24 mars 1855._--Je reçois des félicitations sur le passage qui

me concerne dans le nouvel ouvrage de M. Villemain: _Souvenirs

contemporains_[160]. Je crois qu'on a mal interprété le passage sur les

_Mémoires_; il ne peut pas s'agir des miens, par la bonne raison que je

n'ai écrit que les quelques pages sur mon enfance, que vous

possédez[161].

[160] Ce livre, qui formait la seconde partie des _Souvenirs

historiques et littéraires_ de M. Villemain, piqua encore plus

vivement l'opinion publique que la première. Dans le chapitre

consacré au Congrès de Vienne, se trouvait un portrait aussi fin

que spirituel de l'auteur de cette _Chronique_.

[161] Extrait de lettre à M. de Bacourt.

M. Villemain ne peut donc parler que des Mémoires de M. Talleyrand, dont

il a entendu lire quelques morceaux par mon oncle. Mais il semble

insinuer que, soit dans les Mémoires, soit dans la correspondance de M.

de Talleyrand, j'ai été _plus_ qu'un simple secrétaire sous la dictée, et

j'en suis fâchée. Je n'ai pas eu la moindre part à la rédaction des

Mémoires, excepté dans deux passages fort courts sur le _Pape_ et sur les

_Polonais_. Et pour ce qui est de la correspondance, si j'ai été au delà

du simple metteur d'adresses, je n'ai jamais eu le mauvais goût de m'en

vanter, et je suis _sincèrement_ peinée, chaque fois que par

bienveillance pour moi ou par dénigrement de mon oncle, on cherche à me

grandir à ses dépens. Après tout, je suis fort sensible à ce que M.

Villemain, voulant à toute force _exhumer une ensevelie_, l'ait fait

d'une façon si favorable.

M. de Forbin-Janson a fait, une fois dans sa vie, un tableau qui, dans le

temps, exposé au Salon du Louvre, a fait sensation. Il représentait en

couleurs brillantes le couronnement d'Inès de Castro après sa mort, le

Roi forçant ses courtisans à baiser la main de la morte qu'ils avaient

persécutée de son vivant. M. Villemain a fait de même; il a couronné une

morte.

Humboldt, qui est venu me voir hier en sortant du dîner royal de

Charlottenbourg, m'a conté que le masque moulé sur l'Empereur Nicolas,

après sa mort, était arrivé et avait remué tous les cœurs et tous les

nerfs.

_Sagan, 7 avril 1855._--Depuis que je suis de retour, j'ai pu avancer

dans la lecture de M. Villemain, qui me paraît être bien plus un cadre à

ses impressions actuelles qu'un recueil exact des impressions

quotidiennes de l'époque qu'il décrit. Ce ne sont pas des mémoires, et

si ce sont des souvenirs, ils se ressentent trop du présent pour rendre

exactement le passé. Mais par le style et les noms propres, ce livre se

lira beaucoup et piquera la curiosité des personnes qui se rappelleront

des gens et des choses d'alors. Ils n'y trouveront probablement pas ce

qu'ils y cherchent; mais ils auront tenu en main des pages brillantes et

agréables comme passe-temps. C'est un concert harmonieux de mots, même

d'idées; mais ce n'est pas l'œuvre d'un peintre d'histoire. On aura beau

faire, notre époque ne produira plus de cardinal de Retz, ni même de Mme

de Motteville. C'est qu'à présent il y a des écrivains et des femmes

auteurs; mais la spontanéité, la naïveté, l'abandon, les choses prises

sur le fait, le premier jet sans étude, sans travail, le plaisir de se

souvenir pour son propre divertissement n'existent plus.

_Sagan, 12 avril 1855._--Lady Westmorland me mande, en date du 9, que les

espérances de paix pâlissent, mais qu'on attend encore la réponse à un

courrier expédié à Saint-Pétersbourg pour rompre la Conférence ou en

continuer les stériles efforts.

_Sagan, 20 avril 1855._--Voici l'extrait d'une lettre de lady

Westmorland, du 18 avril, de Vienne: «Depuis hier, mes espérances

renaissent un peu: la réponse de Saint-Pétersbourg est plus conciliante

qu'on ne l'espérait. Je crois qu'on pourra s'entendre, mais la nouvelle

du bombardement de Sébastopol commencé le 9, dont nous n'avons aucun

détail, nous tient dans une grande anxiété[162]. Je crains que lord John

Russell ne retourne promptement à Londres; on le veut absolument à son

poste de ministre des Colonies, et je crois qu'on a besoin de lui à la

Chambre des Communes. Cela laissera une rude besogne sur les épaules de

mon mari; mais, si nous avons l'espoir d'une bonne réussite, cela nous

soutiendra.

[162] Les alliés avaient ouvert le 9 avril le feu de toutes leurs

batteries contre Sébastopol et une brèche y avait été pratiquée

dans la journée du 10.

«M. Drouyn de L'Huys paraissait hier tourner vers la paix. Le petit

Bourqueney est hors de lui; toujours dans les extrêmes: monté aux nues

aujourd'hui, abattu tout de son long demain.

«Les gazettes anglaises ne trouvent pas assez de termes pour déifier

l'Empereur Napoléon et l'Impératrice Eugénie. Une de celles qui encensent

le plus le couple impérial a, je le sais, offert ses louanges à

l'Empereur François-Joseph et au Gouvernement autrichien, moyennant une

certaine somme. Mais le comte Buol a repoussé cette offre avec un juste

dédain. Quand on songe que ce sont ces misérables gazetiers à qui on

permet de gouverner l'Angleterre et qui en effet la gouvernent!»

_Sagan, 3 mai 1855._--Depuis les nouvelles du 14 avril, je n'ai rien reçu

de mon fils Alexandre qui est devant Sébastopol; cela devient ancien, et

je redoute tout autant, pour lui, les affreuses maladies qui règnent

maintenant en Crimée que les boulets des assiégés; ce sont ces maladies

pestilentielles qui sont la vraie raison pour laquelle l'Empereur

Napoléon a renoncé à son voyage en Orient. Le coup de pistolet, s'il

l'eût atteint, aurait jeté le monde dans un désordre affreux; car les

éléments révolutionnaires auraient vite _partout_ repris le dessus[163].

Je crois qu'il faut que _l'homme taciturne_ gouverne encore plusieurs

années, avant que l'équilibre européen puisse s'en passer.

[163] Le 28 avril, l'Empereur Napoléon III montait à cheval les

Champs-Élysées, lorsqu'un Italien, nommé Pianori, lui tira un

coup de pistolet sans l'atteindre. Arrêté, il déclara qu'il avait

voulu venger la République romaine. Il fut condamné à mort et

exécuté le 14 mai suivant.

On m'écrit de Vienne que les Conférences se sont rompues sur ce que les

Russes n'ont pas voulu céder la plus minime partie de leurs prétentions,

ce qui a mis l'Empereur d'Autriche dans un grand embarras, vu qu'il

s'était montré garant de l'extrême modération dont les plénipotentiaires

russes l'avaient assuré être les organes[164]. Le jeune Empereur, qui est

sincère et honnête, a été outré de ce manque de bonne foi qui n'était

calculé que pour gagner du temps et arrêter la marche des armées

autrichiennes.

[164] Le 23 avril, dans la séance de la Chambre des Communes,

lord Palmerston déclarait que les Conférences étaient ajournées

indéfiniment, la Russie ayant refusé de réduire sa flotte et de

considérer le Pont-Euxin comme mer neutre.

On dit que pendant le voyage des Majestés françaises à Londres, la Reine

Victoria a été la seule qui ait conservé aisance et dignité; que les

autres grands personnages des deux pays se montraient embarrassés, gênés,

plus ou moins gauches. L'Impératrice Eugénie a paru maladive et fatiguée.

Les cadeaux français ont été des plus magnifiques. Si le voyage

en Orient paraît abandonné, celui de Vienne ne paraît pas

invraisemblable[165]. On dit que le langage des orléanistes a été le seul

inconvenant, et ce me semble, bien absurde, après l'attentat contre

Louis-Napoléon; car l'impression générale était que, si l'attentat eût

réussi, la République aurait prévalu. Aussi les républicains sont-ils

désolés, car un attentat manqué est ce qui pouvait leur arriver de pis.

[165] Dans le but de l'empêcher d'aller en Crimée, les Cabinets

anglais et français avaient persuadé à l'Empereur Napoléon III de

venir rendre visite à la Reine d'Angleterre. Il y alla, en effet,

passer une semaine, au mois d'avril 1855, accompagné de

l'Impératrice Eugénie.

Mme Mollien m'écrit que la Reine Marie-Amélie est étonnamment bien de

santé, mais que la princesse de Joinville est en plein état de phtisie.

Un des motifs qui ont décidé l'Empereur Napoléon à renoncer au voyage

d'Orient a été le refus de son cousin de l'y suivre.

Interruption de la correspondance jusqu'au 14 juin, les deux

correspondants s'étant retrouvés à Sagan.

_Carlsbad, 14 juin 1855._--Je voudrais bien que la Prusse et l'Autriche

parvinssent à s'entendre _cordialement_, et que, formant ensemble une

solide barrière, elles obligeassent l'Est et l'Ouest de l'Europe à

désarmer. Mais la méfiance est encore bien profonde.

Si je disais que je me plais ici, je mentirais grandement; j'y suis bien

logée, mais sans verdure; j'y connais assez de monde pour en être

ennuyée. On dit qu'il ne faut pas lire, pas écrire, peu dormir, guère

manger, ne pas s'agiter, ne songer à rien, végéter le plus honnêtement

possible: c'est la plus sotte vie, et cependant on sent qu'il faut obéir,

car il est de fait qu'on n'est capable de rien. Je suis en plein

traitement, c'est-à-dire très éprouvée; il y a toujours pour moi un grain

de Crimée dans chaque verre de _Sprudel_[166], et cela ne le rend pas

plus facile à digérer.

[166] La plus célèbre des sources à Carlsbad.

_Carlsbad, 24 juin 1855._--Je n'ai pas précisément à me plaindre de mes

eaux; mais je sens qu'il me faudrait du soleil en plus et la Crimée en

moins. Voilà une affaire qui semble avoir été affreuse, le 18 de ce mois,

sur les remparts de Malakoff[167]. Mon fils avait pris part à l'action

très brillante du 8, au Mamelon Vert. Il s'en est bien tiré; mais comment

se sera-t-il tiré de celle du 18, qui a été si désastreuse?

[167] Dans la matinée du 18 juin 1855, les Français avaient

attaqué Malakoff et les Anglais le grand Redan. Cet assaut fut

rejeté sur tous les points avec des pertes immenses pour les deux

armées alliées, qui y perdirent chacune plusieurs généraux et un

grand nombre d'officiers supérieurs.

On dit que, du côté des alliés, neuf mille hommes ont péri, que les

généraux ne s'entendent pas entre eux, que le choléra fait rage, que

l'Empereur Napoléon, saisi par les mauvaises nouvelles, est malade, que

la rente baisse, que les récoltes se perdent et que nous touchons à la

fin du monde. J'ai le cœur fort triste, fort serré, et plus de larmes

dans les yeux que de sourires sur les lèvres.

Le 5 juillet, je partirai pour Téplitz; j'y trouverai, à ce que l'on dit,

les légitimistes français en foule. M. de Montalembert est en Angleterre;

il y voit souvent les habitants de Claremont, où on le soigne et où on le

caresse beaucoup.

_Carlsbad, 6 juillet 1855._--La mort de lord Raglan m'a été au cœur.

Puisqu'il devait finir dans cette affreuse Crimée, il aurait mieux valu

être tué sur la brèche que de mourir du choléra. Quelle fin, pleine

d'amertume, d'une belle et noble carrière, si brillamment commencée, si

honorablement continuée, terminée par tant d'outrages et d'injustices. A

Londres, nous l'appelions _la Perle_[168]. J'ai une lettre de lady

Westmorland, désespérée sur cette perte; c'est son fils, lord Burgersh,

qui est chargé d'escorter les restes de son oncle en Angleterre.

[168] Lord Raglan avait soutenu avec dignité le poids du

commandement, mais le dénuement de ses soldats et les attaques de

la presse anglaise contre un état de choses, auquel il ne pouvait

remédier, l'affectèrent vivement. Atteint du choléra, il n'y

résista pas et mourut à son quartier général.

Le discours de l'Empereur Napoléon, à l'ouverture des Chambres, est ici

depuis hier; il y fait sensation. Il semble ridicule aux Russes,

impertinent aux Autrichiens, déplacé aux Prussiens, impudent aux Anglais,

et effrayant aux Français. Personne n'en est satisfait, et chacun d'en

tirer des horoscopes plus ou moins charmants. On veut y voir de nouveaux

symptômes de guerre générale, de révolutions, de bouleversements, de fin

du monde. Sans aller jusque-là, il est certain que l'Europe a bien

mauvais visage et qu'elle est entre les mains de médecins empiriques peu

rassurants[169].

[169] L'Empereur Napoléon III avait convoqué les Chambres en

session extraordinaire, afin de faire un nouvel appel à leur

patriotisme, en leur demandant les moyens de continuer la lutte.

_Carlsbad, 11 juillet 1855._--En Angleterre, on blâmera la police d'avoir

fait son devoir à Hyde-Park en réprimant l'émeute; partout on ne songe

qu'à désarmer l'autorité et à décourager ceux qui la représentent[170].

Quelles singulières explications que celles de lord John Russell! Quelle

étrange façon de dire: «_Comme diplomate à Vienne, j'étais pour la paix;

comme ministre à Londres, je suis pour la guerre._» Cela s'appelle être

un homme d'État, ce n'est autre chose qu'un homme de désordre. Ce petit

fauteur de la réforme vivra assez pour voir s'achever la révolution.

[170] A propos de l'observation du dimanche et du bill dit _du

Commerce_ de lord Growenor, une démonstration populaire avait eu

lieu à Hyde-Park. La police dut arrêter la circulation des

voitures et sévir contre les personnes qui avaient voulu

intervenir.

_Poor dear old England_[171]!

[171] De l'anglais: pauvre chère vieille Angleterre.

_Teplitz, 16 juillet 1855._--Je ne m'amuse pas ici, mais je trouve l'air

excellent. Ce joli pays est plus accessible qu'à Carlsbad; j'y demeure à

l'écart des indifférents; tout cela me convient assez, car, à défaut de

ce qui plaît, il faut du moins tâcher d'avoir ce qui est commode.

J'ai fait ma cour au Comte et à la Comtesse de Chambord qui partent

après-demain; ils me traitent avec les mêmes bontés qu'à Venise, et mes

impressions sur eux restent les mêmes. On espère la Reine Marie-Amélie

avec tous ses fils à Frohsdorff au mois de septembre; elle y trouvera un

neveu fort tendrement respectueux[172].

[172] La Reine Marie-Amélie voulant aller passer une partie de

l'hiver en Italie, on avait parlé d'une visite à Frohsdorff, mais

la Reine se borna à un séjour à Savone, sans donner suite à ce

premier projet.

_Teplitz, 18 juillet 1855._--La Saint-Henri a été fêtée ici par un dîner

champêtre donné par Mme la Comtesse de Chambord; on n'y avait convié que

les Français. Hier, ils m'ont fait l'honneur de venir me dire adieu dans

la matinée; ils partent ce matin, et toute la colonie française se

disperse. Je trouve plus de fermeté et de sérieux dans la conversation du

Comte de Chambord qu'il y a deux ans, et la même dignité gracieuse dans

la Princesse. Elle m'a comblée, et le mari m'a dit au bout de mon

escalier, en se retournant encore une fois: «_Ma femme vous aime

beaucoup._» J'avoue que cela m'a fait plaisir.

_Brienne-le-Château, 5 août 1855._--Je suis arrivée ici hier dans la

matinée; je suis accueillie, on ne peut mieux, par la princesse Laurence

de Bauffremont, à laquelle ma visite paraît faire plaisir. Le château est

noble, parfaitement meublé et arrange; il domine trente lieues de pays,

mais d'un pays plat, plus convenable pour livrer une bataille que pour

charmer l'œil. Il n'y a guère de fleurs, pas même précisément de jardin;

mais des allées droites en charmilles, et des quinconces, à l'ancienne

mode française, se perdent dans des bois mal percés. Le tout est très

noble, très éventé, assez sec et sans charme extérieur. L'intérieur est

excellent et magnifique.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4) · 第 13 / 39 段