j'ai trouvé le second d'un tiers trop long, le premier m'a semblé, au
rebours de ce que j'attendais, plus déclamatoire que le second. Je le
trouve un peu trop lardé de mythologie: la Colchide, Iphigénie,
Mithridate sont entassés plus que de raison quand on les concentre sur le
spirituel mais très peu poétique Alexis de Saint-Priest.
Berryer m'a fait dire que la phrase sur M. de Talleyrand, dont il
espérait que je serais contente, lui avait été inspirée par le désir de
m'offrir un hommage[156].
[156] Le 25 février 1855, M. Berryer prenait place à l'Académie
française. Il y était reçu par M. de Salvandy et remplaçait
Alexis de Saint-Priest dont il avait à faire l'éloge. En parlant
des relations de M. de Saint-Priest, M. Berryer avait dit entre
autres: «De bonne heure, il fut admis dans les entretiens
familiers où M. de Talleyrand se jouait et profitait avec éclat
et finesse de ses avantages, étant d'assez grande naissance et
revêtu d'assez hautes dignités, pour ne parler ou se taire,
n'interroger ou ne répondre qu'à son moment, toujours assuré de
la victoire, comme un capitaine pouvant toujours, à son gré,
choisir le terrain du combat.»
On m'assure d'autre part, que grâce à la présence du grand monde, la
séance a été quelque chose qu'on ne peut se figurer, que cependant le
succès de Mgr Dupanloup n'a pas été dépassé. Il paraîtrait que la
personne de Berryer a eu une plus grande ovation que son discours. Sauf
deux ou trois allusions, ce discours n'aurait pas excité les mêmes
transports que celui de l'Évêque.
Mais les transports qui s'adressaient à la personne de Berryer ont été si
enthousiastes et si universels que l'amour-propre le plus exalté en
aurait été comblé. Les salves qui ont accueilli l'entrée de l'orateur ont
été comme un feu de mitraille. Le passage sur M. de Talleyrand a été
aussi fort senti et très goûté. M. de Salvandy a été, à son tour, traité
très favorablement par l'assemblée. Le premier soir, la reproduction des
discours avait été interdite, à cause de quelques intentions très
marquées et de quelques-uns des applaudissements décernés à Berryer. On a
dit que la princesse Mathilde, qui était présente, en avait été blessée.
Quoi qu'il en soit, dès le lendemain, l'autorisation de publier était
accordée. Restait la présentation traditionnelle au Chef du gouvernement.
Suivant l'usage, Salvandy avait écrit, le soir même de la séance
académique, au grand Chambellan. Le lendemain, M. Villemain, le
secrétaire perpétuel, reçoit une lettre de M. Berryer qui lui en
communique une qu'il avait adressée à un M. Mocquart, secrétaire des
commandements de l'Empereur, en le priant de faire valoir _ses
impossibilités_, et d'obtenir la dispense du devoir commun, en raison du
service qu'il rendit à Louis-Napoléon, il y a quinze ans. Depuis, M.
Mocquart a répondu que l'Empereur est trop haut placé pour tenir à ce que
l'usage constant soit suivi ou non; que si M. Berryer était venu, il
aurait été reçu, non comme l'adversaire d'aujourd'hui, mais comme le
défenseur d'il y a quinze ans; qu'à ce dernier titre, il était libre de
faire ce qu'il voudrait. Je ne trouve pas trop _fier_ de contracter une
obligation pour ne pas faire une révérence, et de demander à
Louis-Napoléon les moyens de rester en bons termes avec les extrêmes de
son parti à lui, Berryer. Cet incident va ajouter aux difficultés de M.
de Falloux, déjà fort menaçantes, puisque Cousin lui donne l'exclusion,
et Cousin est le maître de l'Académie; lui seul y a une volonté, des
passions, un parti-pris, enfin ce qui rend le maître. Il a voulu Odilon
Barrot à l'Académie des Sciences, soi-disant, morales et politiques. MM.
Guizot, de Broglie, Duchâtel le lui ont donné! Il a voulu M. de Broglie à
l'Académie française pour évincer M. de Falloux, en dépit des engagements
les plus solennels, et tout le monde y a consenti. Cette mode académique,
l'agitation qu'elle cause, la liberté de langage qu'elle inspire m'ont
fait souvenir plus d'une fois déjà de ce mot de Fontanes au premier
Napoléon: «Ah! Sire, laissez-moi, du moins, la république des lettres.»
Je suis presque honteuse de m'être laissée entraîner sur le terrain
littéraire, lorsqu'on n'est préoccupé que de la scène guerrière,
politique, diplomatique et de cette _fortune providentielle_ qui semble
s'épuiser en faveur de l'hôte des Tuileries; car enfin, le voici pour le
moment sans autre compétiteur en Europe pour le goût des aventures.
L'embaumement du corps de l'Empereur Nicolas a mal réussi, son visage
s'est trouvé si atrocement défiguré, qu'au lieu de l'exposer à découvert
sur le lit de parade, comme c'est l'usage, il a fallu le renfermer tout
de suite dans son cercueil. On peut imaginer les commentaires, les
suppositions sinistres qui en résultent.
_Berlin, 10 mars 1855._--Lady Westmorland me mande de Vienne en date du
7: «Depuis hier, je puis vous dire que mon âme commence à s'ouvrir aux
espérances de paix; car le prince Gortschakoff a reçu, par télégraphe,
l'ordre d'agir selon les instructions de l'Empereur défunt, avec
l'annonce que le nouvel Empereur n'y apporte aucun changement. On va donc
immédiatement commencer les conférences. Aujourd'hui, les
plénipotentiaires d'Autriche, de France et de Grande-Bretagne se sont
réunis, et mon mari est revenu très satisfait de l'accord qui a régné
entre eux. Vous savez que l'humeur de mon mari est très conciliante et
pacifique. Je suis contente aussi de lord John Russell; je l'ai trouvé
infiniment plus modéré et plus désireux de faire la paix que je n'osais
l'espérer. Mais tout est imprévu et inattendu par le temps qui court. Le
jeune Empereur d'Autriche a été très affecté de la catastrophe de
Saint-Pétersbourg, les larmes lui sillonnaient le visage, mais l'heureux
accouchement de l'Impératrice est venu les essuyer. Il ne l'a pas quittée
pendant tout le travail et s'est montré le meilleur des maris. Le baptême
a eu lieu splendidement et en grand gala. L'Empereur, avant la
cérémonie[157], avait donné audience à lord John Russel, audience dont
mon compatriote a été ravi. La Reine Victoria a été gracieuse; elle a
télégraphié à mon mari, dès qu'elle a appris l'accouchement, pour
exprimer son intérêt et ses félicitations, et ordonner qu'on lui fît
savoir par le télégraphe des nouvelles de la mère et de l'enfant. Lord
John Russell prend hautement la défense de lord Raglan, qu'on a tant
calomnié[158].»
[157] Le 5 mars 1855, l'Impératrice d'Autriche accoucha de son
premier enfant. A l'occasion de sa naissance, l'Empereur accorda
une amnistie qui fut publiée simultanément dans toutes les
provinces de l'Empire. Cette jeune Archiduchesse mourut à l'âge
de deux ans.
[158] Les difficultés inattendues que les troupes expéditionnaires
rencontrèrent en Crimée et les épreuves qu'elles eurent à subir
avaient, en Angleterre, dépopularisé lord Raglan en le rendant
responsable de ce que Sébastopol était entouré de murailles et de
ce qu'il y avait de la neige en Crimée. Comme sir Charles Napier,
lord Raglan était fort attaqué par l'opinion publique.
_Berlin, 17 mars 1855._--C'est M. de Morny qui s'est chargé d'annoncer,
avec des précautions et des ménagements infinis, à Mme de Lieven, la mort
de l'Empereur Nicolas. Elle n'a pas été autrement émue, et sa réponse a
été simplement: «Ah! alors me voilà sûre de rester tranquillement ici.»
_Berlin, 22 mars 1855._--Les espérances de paix paraissent se développer.
Dieu veuille leur donner accroissement et belle venue! Il paraît que
l'Empereur Napoléon n'irait pas en Orient si, d'ici à huit jours, les
conférences de Vienne avaient fait un pas _sérieux_ vers la paix; mais
que si les choses traînaient en longueur, il partirait en laissant
l'Impératrice régente; car les Muphtis s'opposent à l'arrivée d'une belle
dame avec son entourage d'amazones jeunes et jolies, que Winterhalter
peint, en ce moment, comme pendant au _Décaméron_[159]. Tout cela est
drôle!
[159] Winterhalter, qui avait peint en 1837 le fameux tableau:
_le Décaméron_, fut choisi pour reproduire, dans le même genre
d'attitudes, l'Impératrice Eugénie entourée des dames de sa Cour.
Ce tableau, qui prit place à l'Exposition de 1855 à Paris,
fournit une ample matière aux critiques les plus mordantes.
_Berlin, 24 mars 1855._--Je reçois des félicitations sur le passage qui
me concerne dans le nouvel ouvrage de M. Villemain: _Souvenirs
contemporains_[160]. Je crois qu'on a mal interprété le passage sur les
_Mémoires_; il ne peut pas s'agir des miens, par la bonne raison que je
n'ai écrit que les quelques pages sur mon enfance, que vous
possédez[161].
[160] Ce livre, qui formait la seconde partie des _Souvenirs
historiques et littéraires_ de M. Villemain, piqua encore plus
vivement l'opinion publique que la première. Dans le chapitre
consacré au Congrès de Vienne, se trouvait un portrait aussi fin
que spirituel de l'auteur de cette _Chronique_.
[161] Extrait de lettre à M. de Bacourt.
M. Villemain ne peut donc parler que des Mémoires de M. Talleyrand, dont
il a entendu lire quelques morceaux par mon oncle. Mais il semble
insinuer que, soit dans les Mémoires, soit dans la correspondance de M.
de Talleyrand, j'ai été _plus_ qu'un simple secrétaire sous la dictée, et
j'en suis fâchée. Je n'ai pas eu la moindre part à la rédaction des
Mémoires, excepté dans deux passages fort courts sur le _Pape_ et sur les
_Polonais_. Et pour ce qui est de la correspondance, si j'ai été au delà
du simple metteur d'adresses, je n'ai jamais eu le mauvais goût de m'en
vanter, et je suis _sincèrement_ peinée, chaque fois que par
bienveillance pour moi ou par dénigrement de mon oncle, on cherche à me
grandir à ses dépens. Après tout, je suis fort sensible à ce que M.
Villemain, voulant à toute force _exhumer une ensevelie_, l'ait fait
d'une façon si favorable.
M. de Forbin-Janson a fait, une fois dans sa vie, un tableau qui, dans le
temps, exposé au Salon du Louvre, a fait sensation. Il représentait en
couleurs brillantes le couronnement d'Inès de Castro après sa mort, le
Roi forçant ses courtisans à baiser la main de la morte qu'ils avaient
persécutée de son vivant. M. Villemain a fait de même; il a couronné une
morte.
Humboldt, qui est venu me voir hier en sortant du dîner royal de
Charlottenbourg, m'a conté que le masque moulé sur l'Empereur Nicolas,
après sa mort, était arrivé et avait remué tous les cœurs et tous les
nerfs.
_Sagan, 7 avril 1855._--Depuis que je suis de retour, j'ai pu avancer
dans la lecture de M. Villemain, qui me paraît être bien plus un cadre à
ses impressions actuelles qu'un recueil exact des impressions
quotidiennes de l'époque qu'il décrit. Ce ne sont pas des mémoires, et
si ce sont des souvenirs, ils se ressentent trop du présent pour rendre
exactement le passé. Mais par le style et les noms propres, ce livre se
lira beaucoup et piquera la curiosité des personnes qui se rappelleront
des gens et des choses d'alors. Ils n'y trouveront probablement pas ce
qu'ils y cherchent; mais ils auront tenu en main des pages brillantes et
agréables comme passe-temps. C'est un concert harmonieux de mots, même
d'idées; mais ce n'est pas l'œuvre d'un peintre d'histoire. On aura beau
faire, notre époque ne produira plus de cardinal de Retz, ni même de Mme
de Motteville. C'est qu'à présent il y a des écrivains et des femmes
auteurs; mais la spontanéité, la naïveté, l'abandon, les choses prises
sur le fait, le premier jet sans étude, sans travail, le plaisir de se
souvenir pour son propre divertissement n'existent plus.
_Sagan, 12 avril 1855._--Lady Westmorland me mande, en date du 9, que les
espérances de paix pâlissent, mais qu'on attend encore la réponse à un
courrier expédié à Saint-Pétersbourg pour rompre la Conférence ou en
continuer les stériles efforts.
_Sagan, 20 avril 1855._--Voici l'extrait d'une lettre de lady
Westmorland, du 18 avril, de Vienne: «Depuis hier, mes espérances
renaissent un peu: la réponse de Saint-Pétersbourg est plus conciliante
qu'on ne l'espérait. Je crois qu'on pourra s'entendre, mais la nouvelle
du bombardement de Sébastopol commencé le 9, dont nous n'avons aucun
détail, nous tient dans une grande anxiété[162]. Je crains que lord John
Russell ne retourne promptement à Londres; on le veut absolument à son
poste de ministre des Colonies, et je crois qu'on a besoin de lui à la
Chambre des Communes. Cela laissera une rude besogne sur les épaules de
mon mari; mais, si nous avons l'espoir d'une bonne réussite, cela nous
soutiendra.
[162] Les alliés avaient ouvert le 9 avril le feu de toutes leurs
batteries contre Sébastopol et une brèche y avait été pratiquée
dans la journée du 10.
«M. Drouyn de L'Huys paraissait hier tourner vers la paix. Le petit
Bourqueney est hors de lui; toujours dans les extrêmes: monté aux nues
aujourd'hui, abattu tout de son long demain.
«Les gazettes anglaises ne trouvent pas assez de termes pour déifier
l'Empereur Napoléon et l'Impératrice Eugénie. Une de celles qui encensent
le plus le couple impérial a, je le sais, offert ses louanges à
l'Empereur François-Joseph et au Gouvernement autrichien, moyennant une
certaine somme. Mais le comte Buol a repoussé cette offre avec un juste
dédain. Quand on songe que ce sont ces misérables gazetiers à qui on
permet de gouverner l'Angleterre et qui en effet la gouvernent!»
_Sagan, 3 mai 1855._--Depuis les nouvelles du 14 avril, je n'ai rien reçu
de mon fils Alexandre qui est devant Sébastopol; cela devient ancien, et
je redoute tout autant, pour lui, les affreuses maladies qui règnent
maintenant en Crimée que les boulets des assiégés; ce sont ces maladies
pestilentielles qui sont la vraie raison pour laquelle l'Empereur
Napoléon a renoncé à son voyage en Orient. Le coup de pistolet, s'il
l'eût atteint, aurait jeté le monde dans un désordre affreux; car les
éléments révolutionnaires auraient vite _partout_ repris le dessus[163].
Je crois qu'il faut que _l'homme taciturne_ gouverne encore plusieurs
années, avant que l'équilibre européen puisse s'en passer.
[163] Le 28 avril, l'Empereur Napoléon III montait à cheval les
Champs-Élysées, lorsqu'un Italien, nommé Pianori, lui tira un
coup de pistolet sans l'atteindre. Arrêté, il déclara qu'il avait
voulu venger la République romaine. Il fut condamné à mort et
exécuté le 14 mai suivant.
On m'écrit de Vienne que les Conférences se sont rompues sur ce que les
Russes n'ont pas voulu céder la plus minime partie de leurs prétentions,
ce qui a mis l'Empereur d'Autriche dans un grand embarras, vu qu'il
s'était montré garant de l'extrême modération dont les plénipotentiaires
russes l'avaient assuré être les organes[164]. Le jeune Empereur, qui est
sincère et honnête, a été outré de ce manque de bonne foi qui n'était
calculé que pour gagner du temps et arrêter la marche des armées
autrichiennes.
[164] Le 23 avril, dans la séance de la Chambre des Communes,
lord Palmerston déclarait que les Conférences étaient ajournées
indéfiniment, la Russie ayant refusé de réduire sa flotte et de
considérer le Pont-Euxin comme mer neutre.
On dit que pendant le voyage des Majestés françaises à Londres, la Reine
Victoria a été la seule qui ait conservé aisance et dignité; que les
autres grands personnages des deux pays se montraient embarrassés, gênés,
plus ou moins gauches. L'Impératrice Eugénie a paru maladive et fatiguée.
Les cadeaux français ont été des plus magnifiques. Si le voyage
en Orient paraît abandonné, celui de Vienne ne paraît pas
invraisemblable[165]. On dit que le langage des orléanistes a été le seul
inconvenant, et ce me semble, bien absurde, après l'attentat contre
Louis-Napoléon; car l'impression générale était que, si l'attentat eût
réussi, la République aurait prévalu. Aussi les républicains sont-ils
désolés, car un attentat manqué est ce qui pouvait leur arriver de pis.
[165] Dans le but de l'empêcher d'aller en Crimée, les Cabinets
anglais et français avaient persuadé à l'Empereur Napoléon III de
venir rendre visite à la Reine d'Angleterre. Il y alla, en effet,
passer une semaine, au mois d'avril 1855, accompagné de
l'Impératrice Eugénie.
Mme Mollien m'écrit que la Reine Marie-Amélie est étonnamment bien de
santé, mais que la princesse de Joinville est en plein état de phtisie.
Un des motifs qui ont décidé l'Empereur Napoléon à renoncer au voyage
d'Orient a été le refus de son cousin de l'y suivre.
Interruption de la correspondance jusqu'au 14 juin, les deux
correspondants s'étant retrouvés à Sagan.
_Carlsbad, 14 juin 1855._--Je voudrais bien que la Prusse et l'Autriche
parvinssent à s'entendre _cordialement_, et que, formant ensemble une
solide barrière, elles obligeassent l'Est et l'Ouest de l'Europe à
désarmer. Mais la méfiance est encore bien profonde.
Si je disais que je me plais ici, je mentirais grandement; j'y suis bien
logée, mais sans verdure; j'y connais assez de monde pour en être
ennuyée. On dit qu'il ne faut pas lire, pas écrire, peu dormir, guère
manger, ne pas s'agiter, ne songer à rien, végéter le plus honnêtement
possible: c'est la plus sotte vie, et cependant on sent qu'il faut obéir,
car il est de fait qu'on n'est capable de rien. Je suis en plein
traitement, c'est-à-dire très éprouvée; il y a toujours pour moi un grain
de Crimée dans chaque verre de _Sprudel_[166], et cela ne le rend pas
plus facile à digérer.
[166] La plus célèbre des sources à Carlsbad.
_Carlsbad, 24 juin 1855._--Je n'ai pas précisément à me plaindre de mes
eaux; mais je sens qu'il me faudrait du soleil en plus et la Crimée en
moins. Voilà une affaire qui semble avoir été affreuse, le 18 de ce mois,
sur les remparts de Malakoff[167]. Mon fils avait pris part à l'action
très brillante du 8, au Mamelon Vert. Il s'en est bien tiré; mais comment
se sera-t-il tiré de celle du 18, qui a été si désastreuse?
[167] Dans la matinée du 18 juin 1855, les Français avaient
attaqué Malakoff et les Anglais le grand Redan. Cet assaut fut
rejeté sur tous les points avec des pertes immenses pour les deux
armées alliées, qui y perdirent chacune plusieurs généraux et un
grand nombre d'officiers supérieurs.
On dit que, du côté des alliés, neuf mille hommes ont péri, que les
généraux ne s'entendent pas entre eux, que le choléra fait rage, que
l'Empereur Napoléon, saisi par les mauvaises nouvelles, est malade, que
la rente baisse, que les récoltes se perdent et que nous touchons à la
fin du monde. J'ai le cœur fort triste, fort serré, et plus de larmes
dans les yeux que de sourires sur les lèvres.
Le 5 juillet, je partirai pour Téplitz; j'y trouverai, à ce que l'on dit,
les légitimistes français en foule. M. de Montalembert est en Angleterre;
il y voit souvent les habitants de Claremont, où on le soigne et où on le
caresse beaucoup.
_Carlsbad, 6 juillet 1855._--La mort de lord Raglan m'a été au cœur.
Puisqu'il devait finir dans cette affreuse Crimée, il aurait mieux valu
être tué sur la brèche que de mourir du choléra. Quelle fin, pleine
d'amertume, d'une belle et noble carrière, si brillamment commencée, si
honorablement continuée, terminée par tant d'outrages et d'injustices. A
Londres, nous l'appelions _la Perle_[168]. J'ai une lettre de lady
Westmorland, désespérée sur cette perte; c'est son fils, lord Burgersh,
qui est chargé d'escorter les restes de son oncle en Angleterre.
[168] Lord Raglan avait soutenu avec dignité le poids du
commandement, mais le dénuement de ses soldats et les attaques de
la presse anglaise contre un état de choses, auquel il ne pouvait
remédier, l'affectèrent vivement. Atteint du choléra, il n'y
résista pas et mourut à son quartier général.
Le discours de l'Empereur Napoléon, à l'ouverture des Chambres, est ici
depuis hier; il y fait sensation. Il semble ridicule aux Russes,
impertinent aux Autrichiens, déplacé aux Prussiens, impudent aux Anglais,
et effrayant aux Français. Personne n'en est satisfait, et chacun d'en
tirer des horoscopes plus ou moins charmants. On veut y voir de nouveaux
symptômes de guerre générale, de révolutions, de bouleversements, de fin
du monde. Sans aller jusque-là, il est certain que l'Europe a bien
mauvais visage et qu'elle est entre les mains de médecins empiriques peu
rassurants[169].
[169] L'Empereur Napoléon III avait convoqué les Chambres en
session extraordinaire, afin de faire un nouvel appel à leur
patriotisme, en leur demandant les moyens de continuer la lutte.
_Carlsbad, 11 juillet 1855._--En Angleterre, on blâmera la police d'avoir
fait son devoir à Hyde-Park en réprimant l'émeute; partout on ne songe
qu'à désarmer l'autorité et à décourager ceux qui la représentent[170].
Quelles singulières explications que celles de lord John Russell! Quelle
étrange façon de dire: «_Comme diplomate à Vienne, j'étais pour la paix;
comme ministre à Londres, je suis pour la guerre._» Cela s'appelle être
un homme d'État, ce n'est autre chose qu'un homme de désordre. Ce petit
fauteur de la réforme vivra assez pour voir s'achever la révolution.
[170] A propos de l'observation du dimanche et du bill dit _du
Commerce_ de lord Growenor, une démonstration populaire avait eu
lieu à Hyde-Park. La police dut arrêter la circulation des
voitures et sévir contre les personnes qui avaient voulu
intervenir.
_Poor dear old England_[171]!
[171] De l'anglais: pauvre chère vieille Angleterre.
_Teplitz, 16 juillet 1855._--Je ne m'amuse pas ici, mais je trouve l'air
excellent. Ce joli pays est plus accessible qu'à Carlsbad; j'y demeure à
l'écart des indifférents; tout cela me convient assez, car, à défaut de
ce qui plaît, il faut du moins tâcher d'avoir ce qui est commode.
J'ai fait ma cour au Comte et à la Comtesse de Chambord qui partent
après-demain; ils me traitent avec les mêmes bontés qu'à Venise, et mes
impressions sur eux restent les mêmes. On espère la Reine Marie-Amélie
avec tous ses fils à Frohsdorff au mois de septembre; elle y trouvera un
neveu fort tendrement respectueux[172].
[172] La Reine Marie-Amélie voulant aller passer une partie de
l'hiver en Italie, on avait parlé d'une visite à Frohsdorff, mais
la Reine se borna à un séjour à Savone, sans donner suite à ce
premier projet.
_Teplitz, 18 juillet 1855._--La Saint-Henri a été fêtée ici par un dîner
champêtre donné par Mme la Comtesse de Chambord; on n'y avait convié que
les Français. Hier, ils m'ont fait l'honneur de venir me dire adieu dans
la matinée; ils partent ce matin, et toute la colonie française se
disperse. Je trouve plus de fermeté et de sérieux dans la conversation du
Comte de Chambord qu'il y a deux ans, et la même dignité gracieuse dans
la Princesse. Elle m'a comblée, et le mari m'a dit au bout de mon
escalier, en se retournant encore une fois: «_Ma femme vous aime
beaucoup._» J'avoue que cela m'a fait plaisir.
_Brienne-le-Château, 5 août 1855._--Je suis arrivée ici hier dans la
matinée; je suis accueillie, on ne peut mieux, par la princesse Laurence
de Bauffremont, à laquelle ma visite paraît faire plaisir. Le château est
noble, parfaitement meublé et arrange; il domine trente lieues de pays,
mais d'un pays plat, plus convenable pour livrer une bataille que pour
charmer l'œil. Il n'y a guère de fleurs, pas même précisément de jardin;
mais des allées droites en charmilles, et des quinconces, à l'ancienne
mode française, se perdent dans des bois mal percés. Le tout est très
noble, très éventé, assez sec et sans charme extérieur. L'intérieur est
excellent et magnifique.