Ville Éternelle pour la proclamation du dogme de
l'Immaculée-Conception le 8 décembre, la marquise de Castellane,
emmenant sa fille avec elle, se rendit à Rome, par mer, vers la
fin de novembre; elle y séjourna jusqu'à la fin du mois d'avril
1855.
1855
_Sagan, 5 janvier 1855._--Le passage par Paris, pour se rendre à Nice, de
Mme de Lieven (qui sera à mon avis un retour définitif à Paris), me
semble avoir le retentissement d'un événement politique; les lettres et
les journaux le répètent à l'envi[141]. On dit que la voiture de M. de
Morny l'attendait à la gare du chemin de fer de Paris. C'est bien drôle,
le monde, quand il n'est pas bien laid! Je lis des articles de journaux
où cette rentrée à Paris fait conclure à des reprises de négociations
pacifiques avec la Russie. Pour mon compte, je crois que cette conjecture
n'est fondée que relativement à quelques membres du Ministère français,
mais point en ce qui regarde Louis-Napoléon.
[141] La princesse revenait de Bruxelles où elle s'était réfugiée
après l'entrée en campagne des Puissances belligérantes.
Je suis de plus en plus frappée des altérations profondes qui se
manifestent dans la conduite du Gouvernement anglais. On ne retrouve plus
ce grand accord, ni ces ménagements mutuels qu'entraînait si
naturellement jadis une crise extérieure. Les Ministres tirent les uns
sur les autres, les deux Chambres sur le Ministère, les journaux sur les
Ministres, sur les deux Chambres, et, ce qui me paraît sans exemple, sur
l'armée, sur les généraux en pleines opérations de guerre, et de quelle
guerre! Ne sont-ce pas là des signes infaillibles de l'avènement de la
démocratie en Angleterre! J'y vois, de mes faibles yeux, le véritable
secret de l'alliance entre la France et l'Angleterre.
Lady Westmorland m'écrit de Vienne qu'à Londres on trouve très mauvais
qu'on permette à Mme de Lieven de venir à Paris et d'y rester. Londres
proscrivant Mme de Lieven! Ah! George IV, où es-tu?
_Sagan, 8 janvier 1855._--Lady Westmorland m'écrit de Vienne, en date du
4 janvier: «Nous sommes dans un moment bien critique, car la réponse
faite à la _référence_ faite à Saint-Pétersbourg, qui doit être ici avant
le 15, décidera s'il y a un espoir de paix, ou si la guerre doit devenir
_générale et éternelle_. Mon espérance pacifique s'affaiblit de plus en
plus, non par ce qui se passe ici, mais par ce qui est _la pensée
actuelle_ à Paris. Si l'Empereur Napoléon avait envie de faire la paix,
je crois que l'Angleterre ne pourrait y mettre de sérieuses entraves,
malgré nos infâmes gazettes, notre sot public et les _mischievous_[142]
diplomates. Mais il me paraît certain que l'Empereur Napoléon pousse à la
guerre plus violemment que jamais. Le petit Bourqueney est en convulsion
quand il voit une _ombre_ de négociation possible. L'état de nos armées
et l'attitude des Russes en Crimée devraient, ce me semble, nous rendre
plus _traitables_. J'avoue que je ne puis partager la sécurité de ceux
qui voient déjà Sébastopol pris, la flotte russe détruite et l'Empereur
Nicolas à genoux!
[142] De l'anglais: pernicieux.
«Le Duc et la Duchesse de Brabant ont eu la bonté de venir me voir,
pendant que mon mari était malade. Elle est embellie; il m'a paru qu'elle
a grandi et maigri. Ce qui est sûr, c'est qu'elle est bien mise, que sa
tournure est moins lourde et qu'elle a des manières douces et naturelles
qui plaisent. Son mari n'a pas l'air d'avoir un jour de plus que quand il
était ici, il y a vingt mois; on lui donnerait seize ans. C'est une
grande asperge avec la poitrine étroite, et sans ombre de barbe; il parle
beaucoup, ne manque pas d'esprit, mais si son corps est trop jeune, son
esprit ne l'est pas du tout; il parle non pas en homme, mais en
vieillard. Jugez s'il doit être amusant pour sa jeune femme, avec
laquelle il prend des airs de maître. Ils vont voyager en Égypte pour la
santé du mari, qui a la manie des voyages.»
_Sagan, 13 janvier 1855._--Je suis revenue hier de Breslau où j'ai passé
un jour plein, en grande partie avec le Prince-Évêque à causer de ce
qu'il vient de quitter à Rome et de ce qu'il trouve ici; et ce qu'il
trouve ici est grave et triste; car il n'est que trop évident que le
Gouvernement prussien, conduit par les piétistes, cherche par tous les
moyens, surtout par des voies occultes, qui n'en sont que plus
dangereuses, à saper l'Église catholique et à en paralyser les
Ministres. Ces voies occultes se trouvent même mises en jeu, à Rome, au
point que le Saint-Père, loin de redouter le _retrait_ de la Légation de
Prusse, le _désire_, tant celle-ci a fait de protestantisme et de
franc-maçonnerie au palais Cafarelli[143]. Il y aurait des volumes à
écrire sur tout ceci.
[143] Le palais Cafarelli à Rome était la propriété du Roi de
Prusse et la résidence de la Légation auprès du Saint-Siège.
_Sagan, 20 janvier 1855._--Voici une lettre de lady Westmorland, en date
du 17, de Vienne: «Tous les jours, les chances de paix me paraissent
moindres, et cependant nous sommes au seul moment où elle serait
possible, car on pourrait la faire avec honneur de tous les côtés[144].
Je crois l'Empereur de Russie sincère; il fait de grandes concessions
pour terminer une guerre qui, jusqu'à présent, n'a pas eu pour lui des
conséquences trop désastreuses. Mais l'idée seule qu'on pourrait entrer
en négociation avec l'Empereur Nicolas met Bourqueney en fureur. Il me
semble, cependant, bien difficile de refuser la négociation, quand les
conditions, qu'on a posées soi-même comme nécessaires, ont été acceptées
sous réserve. Mais le fait est que, lorsqu'on a posé les conditions, on
était convaincu qu'elles ne seraient pas acceptées. Les détails de la
Conférence du 8 ont été reçus à Londres le 9; et, aujourd'hui 17, encore
point de réponse, excepté un simple accusé de réception. C'est qu'on
attend _les ordres de Paris_ pour savoir ce que l'on doit faire. Soyez
sûre que c'est l'Empereur Napoléon qui est le maître de la situation. La
paix se ferait demain s'il le voulait; mais il ne le veut pas, il ne l'a
jamais voulu. Je ne sais quelles sont ses _arrière-pensées_; mais il en
a. Le Gouvernement anglais est trop faible et trop divisé, trop soumis au
joug de la presse pour agir selon les lois du bon sens; et puisque la
nation anglaise entière est dans un paroxysme fiévreux en faveur de
l'alliance française, il faut bien que le Cabinet cherche sa seule force
dans le soutien de la France. Voilà pourquoi je désespère de la paix. On
s'acharne à ne rien écouter, jusqu'à ce que l'on se soit rendu maître de
Sébastopol par quelque succès éclatant; mais, si on y parvient, je doute
fort qu'_alors_ la Russie soit aussi bien disposée qu'elle l'est en ce
moment à désarmer. Mais obtiendrons-nous ce succès? J'en doute. Nous
pourrons, _peut-être_, avec des sacrifices _énormes_, détruire la ville
et les vaisseaux, mais je ne crois pas qu'il soit possible de _prendre_
et d'_occuper_ Sébastopol sans avoir pris les forts du nord, c'est-à-dire
sans un second siège plus difficile que le premier. Si on manque la
chance que les concessions actuelles de la Russie offrent en ce moment,
je ne vois plus qu'un avenir plein de périls pour le monde entier. Ici,
on désire ardemment la paix, on cherche à avancer les négociations; et,
tout en adhérant aux garanties demandées, on voudrait ne pas rendre les
choses trop difficiles pour la Russie. On serait bien aise de voir la
Prusse entrer dans l'alliance; on le désire aussi à Londres, mais la
France fera tout ce qu'elle pourra pour l'empêcher, car c'est ce qu'elle
craint _par-dessus tout_.»
[144] Le traité du 2 décembre avait fait la plus profonde
impression à Saint-Pétersbourg. La Russie cherchait, par des
moyens détournés, d'affaiblir cette puissante coalition, afin
d'enlever au Cabinet de Vienne tout prétexte d'hostilité active.
Le prince Gortschakoff, ambassadeur de Russie, se déclara
autorisé à négocier d'une manière générale. Les plénipotentiaires
des trois Puissances alliées du 2 décembre se réunirent à Vienne
dans la journée du 28. Les explications, données de part et
d'autre, montrèrent qu'on se comprenait, et qu'on était d'accord
sur les points essentiels, mais sous réserve de l'assentiment des
Cabinets de Londres et de Paris; une base de paix était comme
posée, mais la Russie, n'ayant jamais voulu faire aucune
concession, quant au nombre des vaisseaux qu'elle pourrait avoir
dans la mer Noire, les négociations tirèrent en longueur et
n'aboutirent pas.
_Sagan, 23 janvier 1855._--On me mande de Paris que la Cour féminine de
l'Impératrice Eugénie, par des démissions peu regrettables, va se
recruter dans le faubourg Saint-Germain, non pas, à la vérité, dans ses
sommités, mais cependant dans le beau monde.
On ajoute que le traité avec l'Autriche a adouci beaucoup de
récalcitrants. Il en reste cependant un petit nombre, entre autres le
côté Molé, plus fortement accentué chez Mme de La Ferté[145]. Sa cousine,
Mme de La Grange, s'était annoncée à Champlâtreux; elle a reçu, pour
réponse, de la part de l'intolérante Mme de La Ferté, _refus absolu_ de
recevoir une _personne ralliée_. Là-dessus, Mme de Flavigny, mère de _la
refusée_, écrit avec furie à son cousin M. Molé. Celui-ci répond plus
courtoisement, mais avec une merveilleuse impudence, qu'il a _toujours
été légitimiste_. Et voilà le monde et la société de Paris! Du reste, on
dit que celle de Berlin, celle de Vienne, ne sont pas plus commodes, que
partout, il y a division, aigreur, hostilité.
[145] Fille de M. Molé.
_Sagan, 27 janvier 1855._--On m'écrit de Berlin que le Prince de Prusse y
est fort triste et fort peiné. On croyait, avant-hier, à la sortie de M.
de Manteuffel des affaires et à l'entrée de M. de Bismarck-Schœnhausen
aux Affaires étrangères. Cependant, il n'y avait rien de fait, rien de
décidé. Si ce bruit se vérifiait, la guerre entre l'Autriche et la
Prusse, déjà probable, deviendrait certaine; car M. de Bismarck déteste
l'Autriche, autant que moi je déteste les chats[146], et il brûle de la
combattre en brandissant une lance qui pourrait bien avoir les mêmes
proportions que celle de Don Quichotte.
[146] La duchesse de Talleyrand avait une terreur innée des chats
qu'elle ne parvint jamais à vaincre.
Voici une singulière anecdote dont des personnes graves m'assurent la
parfaite exactitude; la police militaire et civile en étouffent, comme de
raison, la circulation. Il y a fort peu de jours que deux sentinelles,
placées au musée de Berlin, ont vu la nuit les portes du Château s'ouvrir
et un cortège funèbre, entouré de force flambeaux, en sortir et se
diriger vers l'église qu'on nomme le _Dom_. Sur le char funèbre, se
trouvait une couronne royale, et le Prince de Prusse conduisait le deuil.
Une des sentinelles, saisie d'effroi, a perdu connaissance; l'autre a vu
entrer le cortège dans l'église. Toutes deux, lorsqu'elles ont été
relevées du poste, ont été faire leur déposition parfaitement identique,
quant aux détails, dans la bouche de l'une comme dans celle de l'autre.
Et voilà!
_Sagan, 5 février 1855._--Quel spectacle que celui offert par
l'Angleterre! Cette grande Angleterre quand j'y vivais! Et maintenant,
quel écroulement! Le tout au profit de lord Palmerston! Mais tout cède à
l'horreur de ce qui se passe en Crimée. Je n'ose plus lire les articles
qui en dépeignent les misères; cela me bouleverse pour l'humanité en
général, et pour ceux qui m'intéressent en particulier[147].
[147] L'étrange épuisement qui consumait l'armée anglaise devant
Sébastopol avait déchaîné l'opinion publique en Angleterre contre
le Ministère, qui réclamait à grands cris le relèvement de la
puissance britannique. Le 27 novembre 1854, la Reine avait
convoqué d'urgence le Parlement, pour le 12 décembre, afin de
prendre des mesures qui pousseraient la guerre avec vigueur et
accroîtraient les forces de l'armée. Lord Palmerston, le ministre
le plus populaire de l'Angleterre, reçut la mission de former un
nouveau Cabinet. Celui-ci concentra dans les mains du commandant
en chef de l'armée les forces militaires, réforma le
commissariat, organisa un service de transport, et les dons des
particuliers affluèrent en telle exubérance, qu'après avoir passé
par toutes les souffrances, par tous les dénûments de l'extrême
misère, l'armée anglaise connut toutes les abondances, et aussi
tous les dangers de l'extrême bien-être.
_Sagan, 7 février 1855._--Humboldt, dans une longue lettre pleine de
gémissements sur les illusions que nous déplorons tous, dit ensuite: «On
a envoyé d'abord le général Wedel à Paris[148], un des innocents que l'on
flattera aux Tuileries; le dangereux Olberg l'accompagne, mais depuis,
on le fait suivre par un autre négociateur, Niebuhr[149], sous
l'apparence peu trompeuse d'un voyage de délassement. J'ai été sollicité
de lui donner des recommandations pour Guizot, Salvandy, Villemain.
Voudra-t-il pénétrer dans le temple de la rue Saint-Florentin[150]? Après
Niebuhr, il reste à envoyer Hensel, et puis le hurleur Strauss. Voilà à
quoi en est réduite la diplomatie prussienne!»
[148] Le dissentiment, qui s'était manifesté entre l'Autriche et
la Prusse sur la question de la mobilisation, avait fait
commencer au Cabinet de Vienne des négociations avec différents
gouvernements allemands, et pour donner un point d'appui,
l'Empereur d'Autriche manifestait le désir de se placer à la tête
de l'armée fédérale. Effrayée de cet isolement, la Prusse avait
envoyé le comte de Wedel à Paris, dans l'espoir de s'entendre
directement avec les Puissances occidentales. La France devait
reconnaître à la Prusse le droit de prendre part au Congrès de
Vienne et la Prusse disposée à accéder au traité du 2 décembre.
Mais ces négociations échouèrent complètement.
[149] M. de Niebuhr, conseiller du Cabinet du Roi, passait pour
un ami de la Russie.
[150] Chez Mme de Lieven.
M. de Manteuffel, m'écrit-on, d'autre part, ignorait tellement la mission
du général Wedel que, lorsque celui-ci s'est présenté au Ministère des
Affaires étrangères pour prendre connaissance des dernières
correspondances diplomatiques, le Ministre les lui a refusées, disant
qu'il ne les lui communiquerait que sur un ordre signé du Roi. Le Roi dit
aux uns, qu'il ne fera jamais la guerre aux alliés, aux autres, que
jamais il ne la fera à la Russie.
_Sagan, 12 février 1855._--Que dire de l'étrange discours de l'amiral
Napier, qui jette son _verdict_ contre la marine anglaise? Voilà donc
l'Angleterre déflorée de tous ses prestiges. Quel _fiasco_! Ce n'est pas
parlementairement qu'elle brille, pas plus que maritimement, ni
militairement; car il est impossible de plus laver son linge sale en
public qu'on ne l'a fait en plein Parlement[151]. Tout cela profite à
Louis-Napoléon, et je ne vois ici que _lui_ qui ait tiré avantage des
déconfitures des autres. J'en ai du chagrin pour l'Angleterre, j'y ai
passé de trop belles années pour qu'il me soit possible de rester
indifférente à ses échecs. Quelqu'un de très bien placé pour le savoir me
mande de l'Italie que le Roi de Sardaigne est dans une disposition
d'esprit fort abattue et troublée. Ayant demandé à sa mère de lui donner,
avant de mourir, sa bénédiction, la mourante la lui a refusée et n'a fini
par la lui accorder que sous condition expresse qu'il ne sanctionnerait
pas la vente des biens du clergé, et la jeune Reine aussi, après avoir
reçu les derniers sacrements, a conjuré le Roi de ne pas charger sa
conscience d'un tel péché. On croit donc que le Roi ne sanctionnera pas
cette loi spoliatrice; mais d'autre part, les Ministres et la majorité
des deux Chambres veulent forcer le consentement royal[152].
[151] Au retour de la campagne peu fructueuse de la Baltique,
l'amiral Napier, le cœur gonflé d'amertumes, ne respectant ni
autorité, ni discipline, ni convenance, ni lui-même, avait, après
un dîner du Lord-Maire, prononcé un discours extraordinaire dans
lequel il attaquait le Gouvernement et sir James Graham,
président de l'Amirauté. Il le déclara indigne de présider,
puisque sir James Graham s'était joint aux hommes qui l'avaient
blâmé de n'avoir pas enlevé Cronstadt et de s'être opposé à son
attaque. Il avait fallu rabattre des illusions qu'on se faisait
si légèrement au commencement des hostilités du Nord et de
l'Orient; les Anglais rendirent leurs chefs responsables des
difficultés, le langage de sir Charles Napier et la conduite de
lord John Russell abandonnant ses collègues à l'heure du danger
et travaillant ouvertement, par ses intrigues, à supplanter
l'administration dont il avait fait partie, rendirent plus
complète l'anarchie qui régnait dans les régions les plus élevées
du pouvoir.
[152] Ce fait n'a pas été prouvé et fut même démenti. On en parla
beaucoup à Turin, à cette époque, et il est certain que le Roi
Victor-Emmanuel ne signa qu'avec une grande répugnance les lois
dont il est ici question. La mort avait frappé, en un mois, la
Reine mère, la Reine régnante et le Duc de Gênes, frère du Roi.
On m'écrit de Paris que c'est décidément le duc de Broglie qui succédera
à Sainte-Aulaire à l'Académie française, et un homme de lettres à M.
Ancelot. Reste le fauteuil de Baour-Lormian[153] qui, je l'espère encore,
arrivera à M. de Falloux, quoi qu'on dise que M. Thiers est vif contre
lui; son propos à ce sujet est de dire: «_Jamais je ne donnerai ma voix à
l'Immaculée Conception._»
[153] Ce fut, en effet, en 1855 que le duc de Broglie prit
possession du fauteuil laissé vacant par la mort de
Sainte-Aulaire à l'Académie française. M. Ernest Legouvé remplaça
M. Ancelot. M. Ponsard succéda, dans la même année, à M.
Baour-Lormian.
_Sagan, 14 février 1855._--Voilà encore le Duc de Gênes mort. Quels
avertissements pour le Roi de Sardaigne! N'y verra-t-il pas le doigt de
Dieu?
_Berlin, 20 février 1855._--On m'assure qu'il est arrivé ici, il y a deux
jours, un projet de convention signé entre le général de Wedel et M.
Drouyn de L'Huys qui serait très acceptable pour la Prusse, mais qui,
naturellement, doit d'abord obtenir la sanction du Roi. Je n'ai pu
savoir, jusqu'à présent, si elle avait été donnée ou bien si on n'aura
pas cherché à allonger la courroie, au moins jusqu'au passage de lord
John Russell, qu'on attend d'ici à quelques jours[154].
[154] Le général de Wedel avait été chargé de négocier à Paris un
projet de traité _séparé_, pour conclure entre la Prusse et la
France, sur la base que la Prusse serait disposée à signer, le
protocole du 28 décembre, afin de prendre sa place dans la
Conférence de Vienne. Mais ces négociations n'aboutirent pas, la
Prusse cherchant toujours à conserver sa liberté d'action.
Quelqu'un disait quand on admirait devant lui l'Empereur Napoléon III:
«_Gare aux coups de tête_.» Et, en effet, en voilà un nouveau qui se
prépare et qui, s'il s'exécute, ne le cédera en rien à celui de
Strasbourg et de Boulogne. Il est parfaitement sûr qu'il veut partir à la
fin de ce mois pour la Crimée, y faire à coups d'hommes assaut à
Sébastopol, prendre la ville et être revenu à Paris au bout de six
semaines pour l'ouverture de l'Exposition. Cette fantaisie a extrêmement
effrayé à Paris. On tâche d'en détourner l'Empereur, mais c'est fort
difficile. Le général Niel lui a mandé qu'il y avait eu plusieurs fautes
de faites dans le plan du siège, fautes réparables, et que la ville,
difficile à prendre, n'était pas cependant impossible à escalader à coups
d'hommes.
_Berlin, 2 mars 1855, 4 heures après midi._--Le télégraphe apporte une
immense nouvelle qui a frappé ici comme un coup de foudre la Famille
Royale. Le retentissement en sera non moins immense d'un bout de l'Europe
à l'autre[155]. La présence à Berlin de lord John Russell au moment où on
y reçoit la nouvelle de la mort de l'Empereur Nicolas ajoute encore aux
embarras de M. de Manteuffel, car le Roi ne reçoit plus personne et il
part ce soir pour Charlottenbourg. Les dernières paroles de l'Empereur
Nicolas à l'Impératrice ont été pour faire demander au Roi de Prusse de
rester le même envers la Russie, et de se souvenir des dernières paroles
du Roi son père. On m'assure qu'après avoir appris ce détail, le Roi est
allé en chercher l'écho au tombeau de Charlottenbourg. On ne croit pas
qu'il dépende du nouvel Empereur de se montrer plus facile pour les
conditions de la paix. On pense plutôt, que pour se maintenir en
possession de ce trône sanglant, il faudra qu'il se montre presque aussi
_russomane_ que l'est son frère Constantin.
[155] L'Empereur Nicolas avait cru au prompt triomphe de ses
armes; les défaites qu'elles essuyèrent successivement en Crimée
lui portèrent un coup terrible qui abrégea ses jours. Déjà
souffrant en janvier, il commença à ressentir les atteintes de la
grippe; malgré les défenses des médecins, il voulut, un jour,
inspecter les troupes qui partaient pour la Crimée; le mal
s'aggrava et fit des progrès si rapides qu'il fut emporté
subitement le 2 mars. Cette nouvelle inattendue fut comme un coup
de foudre pour l'Europe, particulièrement pour Berlin.
_Berlin, 3 mars 1855._--La mort de l'Empereur Nicolas, si peu prévue,
ayant éclaté dans les vingt-quatre heures que lord John Russell a passées
ici, rien n'a pu s'éclaircir entre lui et le Cabinet prussien. A Vienne
aussi, tout va être suspendu, et probablement, il en sera de même du
voyage de l'Empereur des Français en Crimée. Mon impression du moment est
que cette mort ne facilite pas la paix. L'Impératrice veuve a montré un
grand courage, une grande force morale; mais on n'en croit pas moins
qu'elle ne puisse survivre, au delà de quelques mois, à son époux.
_Berlin, 6 mars 1855._--Il est arrivé ici une dépêche télégraphique de
l'Impératrice veuve de Russie, demandant au Roi que, s'il envoyait un
Prince de sa maison à Saint-Pétersbourg, ce fût le Prince Charles de
préférence. Celui-ci était déjà parti quand la dépêche est arrivée. Je
crois qu'on a caché ce fait disgracieux au Prince de Prusse, qui en
aurait été d'autant plus peiné que son bon cœur est tout entier à la
douleur de sa sœur. Quelqu'un de bien informé m'a assuré que la nouvelle
Impératrice est aussi anti-prussienne que son époux est anti-autrichien.
On suppose qu'il sera fort tiraillé entre sa femme et sa mère, chacune
exerçant un grand empire sur lui. Le télégraphe ne cesse de porter et de
reporter les plus tendres assurances entre l'oncle et le neveu. La
politique sentimentale joue ici le premier rôle, ce qui fait que la part
de la mission relative à Berlin, dont lord John Russell était chargé, ne
pouvait se placer à un moment plus inopportun; aussi est-il parti très
mécontent. Le général de Wedel a repris la route de Paris, mais je doute
que ce soit avec des instructions plus larges. On paraît convaincu, à
côte de moi, que la paix ressortira nécessairement et même promptement en
regard de ce qui vient de se passer à Saint-Pétersbourg. Le nouvel
Empereur _n'oserait_ pas faire une concession, quelle qu'elle fût, en
outre de celles accordées par son père; sans cela, il irait de sa
couronne ou du genre de sa mort. Ce qu'on espère, c'est que les Cours
alliées, croyant avoir moins à redouter du fils que du père, exigeront
moins de l'héritier que de son prédécesseur; mais qu'il faut que les
concessions viennent de Paris et de Londres, qu'elles ne peuvent venir de
Saint-Pétersbourg, à moins que la guerre, en continuant, ne finisse par
amener de grands échecs russes.
_Berlin, 8 mars 1855._--Hier, le général Wedel était encore ici. On
annonce son départ pour ce soir; cependant, il y a un certain parti qui
tente l'impossible pour entraver ce départ, ce qui fait qu'on ne pourra
le tenir pour certain que lorsqu'il sera effectué. Il paraît que le
général a exigé des instructions moins vagues que les premières. Les lui
donnera-t-on?
Le prince Gortschakoff de Vienne a reçu la confirmation des instructions
de l'Empereur défunt. Le premier espoir pacifique, qui avait fait monter
les fonds publics partout, fait place à un peu de baisse aussi partout.
Cela ne veut pas dire que nous n'ayons pas fait un pas vers la paix, mais
cela prouve que ce pas est petit, très petit.