extraits: «_Paris, 22 mars._--L'horizon s'obscurcit de plus en plus, la
Prusse ne se dessine pas comme il y avait lieu de l'espérer; l'Autriche,
elle-même, est moins explicite qu'on ne pouvait le supposer. Nous avons
la fièvre intermittente par rapport à ces deux pays, et, en définitive,
je prévois que l'Angleterre et la France ne pourront compter que sur
elles-mêmes. On dit l'Impératrice triste, ennuyée et délaissée!»
Extrait d'une lettre de Berlin, du 25 mars, écrite par un membre du parti
Gerlach. (Traduction.) «D'après les ouvertures et les éclaircissements
donnés par le ministre Manteuffel à la Chambre et à la Commission, il
résulte que nos efforts, et je les crois sincères, tendent à nous unir
fermement à l'Autriche et au reste de l'Allemagne (autant que les
intérêts de l'Allemagne, dans l'acception la plus étendue du mot, le
demandent), et à écarter tout ce qui pourrait nous gêner dans cette
marche. J'ignore si l'Autriche et la Russie peuvent s'entendre sur
certaines questions en discussion et sur leurs opérations respectives;
mais je n'en désespère pas encore. Si cette entente pouvait s'effectuer,
nous n'aurions alors que les inimitiés de l'Occident à redouter; et une
union complète entre l'Autriche, le reste de l'Allemagne et nous, serait
extrêmement facilitée. Nos adversaires dans les deux Chambres, et tout
d'abord dans la Commission, s'appliquent à arracher à M. de Manteuffel
les notions les plus détaillées; je ne crois pas que jusqu'à présent il
ait dit _trop_.
«Ces messieurs déclarent, du reste, tout haut, qu'ils ne nous accorderont
l'argent demandé que si nous leur donnons, noir sur blanc, la garantie
que le gouvernement ne s'unira pas à la Russie et n'agira pas dans les
intérêts de cette puissance. Nos adversaires ne se sont pas prononcés sur
quoi devait reposer cette garantie; ils veulent traîner la question en
longueur et attendre le retour du Prince de Prusse dans lequel ils
espèrent trouver un soutien et un appui.»
Extrait d'une lettre de M. de Humboldt, de Berlin, le 24 mars 1854: «Le
Roi s'est blessé à la joue, en faisant une de ces promenades solitaires
et nocturnes dans le parc de Charlottenbourg, qui inquiètent sous plus
d'un rapport. Il s'est blessé au visage contre une grosse branche
d'acacia. Cet accident n'aura pas de suites graves; cependant, il y a un
peu de fièvre et nécessité absolue de quelques jours de tranquillité. On
concevrait ces promenades nocturnes dans une nuit d'été, mais dans cette
saison! Goût fantastique du vague dans l'obscurité, plaisir d'imagination
cherchant sa nourriture. La veille de l'accident, nous avons eu un grand
dîner pour les anges de paix envoyés en Occident[127]. Ils en sont
revenus très moroses, car ils n'ont fait que de la bouillie pour les
chats. Le prince de Hohenzollern, le seul qui observe juste, l'avait
prédit. Malheureusement, encore aujourd'hui, on ne veut pas croire ici
combien les choses sont furieusement avancées à Paris et surtout à
Londres, d'où Palmerston, dès novembre dernier, avait envoyé à Berlin,
par le pieux Bunsen, un projet de démembrement de l'Empire russe.
[127] Le prince de Hohenzollern-Sigmaringen à Paris, le général
de Grœben à Londres.
«Les uns et les autres mettent leurs ennemis à la broche, avant de les
avoir expédiés dans l'autre monde. La Russie propose de faciliter
l'agonie turque, Albion propose d'écarteler la Russie; on se vaut bien en
fait de traîtrise!
«Le pauvre Grœben a frappé à Londres par son ignorance parfaite de la
langue française. Son premier mot à lord Clarendon a été, dit-on:
«_L'Empereur de Russie, guerre veut pas._» Clarendon a fait alors la
réflexion qu'il était naturel que la Prusse, se complaisant dans une
position inexplicable, eût choisi un représentant qui ne sût pas
s'expliquer.
«Il y a ici beaucoup d'humeur contre Bunsen; il y en a aussi à
Osborn-House, où il avait fait croire que la Prusse guerroyerait bel et
bien contre la Russie, contre cette _douce_ Russie, qui ne veut prendre
Constantinople _qu'en dépôt_.
«L'envoi du général Lindheim au Czar excitera encore l'humeur contre
nous, à Paris et à Londres[128]. Je crois l'_homme taciturne_ des
Tuileries beaucoup plus entreprenant que ne l'est la Russie; il se
pourrait bien que le centre d'action fût déplacé et que la querelle
commençât sur la rive gauche du Rhin; on y parviendrait par quelques
détours, on n'attaquerait pas tout de suite la Belgique, mais on
attaquerait, conjointement avec la Belgique, notre Prusse rhénane.
L'Angleterre voudra-t-elle, pourra-t-elle s'y opposer? Bunsen a envoyé
ici deux de ses fils (l'aîné a épousé la fille de la prêcheuse Mme Frey).
Le Roi ne les a pas reçus. Cependant on ne rappellera pas le père, de
peur de contrarier le Prince Albert.
[128] Les rapports du prince de Hohenzollern-Sigmaringen et du
général de Grœben à la Cour de Berlin déterminèrent le départ du
général de Lindheim pour Saint-Pétersbourg, avec une lettre
particulière pour le Czar dans laquelle le Roi faisait de
nouvelles propositions de médiation. L'Empereur Nicolas, ne
pouvant maîtriser sa colère, chargea le prince Georges de
Mecklembourg-Strélitz de porter sa réplique dans une lettre où il
disait hautement à son royal beau-frère: «que quand les
Puissances occidentales assureront l'émancipation des chrétiens
en Turquie par un traité, lui, le Czar, consentirait à évacuer
les Principautés, en même temps que les flottes combinées
évacueraient le Pont-Euxin.»
«Vous aurez sans doute lu l'article du journal de Bethmann-Holweg dans le
numéro du 18[129]. Il est d'Albert de Pourtalès, qui raconte la véritable
cause de sa défaite. Il s'est cru le maître, tandis qu'il était berné par
M. de Manteuffel qu'il pensait détrôner. Celui-ci faisait venir en hâte
et en cachette son neveu, qui est _persona grata_, pour contre-balancer
Albert de Pourtalès.»
[129] Dans le parti libéral en Prusse, il y avait la nuance des
_vieux Prussiens_, à la tête desquels se trouvaient
Bethmann-Holweg, Usedom, Pourtalès, Goltz. Le _Preussische
Wochenblatt_ était leur organe et avait comme rédacteur le
docteur Jasmund. On le nommait communément _le Journal de
Bethmann-Holweg_. Cette feuille se distinguait par des articles
bien écrits, critiquant avec une certaine modération les actes du
Gouvernement, mais pleins d'amertume contre le parti représenté
par la _Kreuzzeitung_. Cette feuille cessa de paraître en 1861.
_Sagan, 2 avril 1854._--On a eu officiellement à Vienne la _certitude_
que Mazzini avait débarqué à Gênes cinq ou six jours avant l'attentat de
Parme[130]. Un groupe de spectateurs, en apparence bénévoles, s'est
ouvert pour donner refuge au meurtrier, qui a porté son coup en se
glissant derrière le Duc et le blessant par le côté dans le bas-ventre.
Le Duc était accompagné de deux officiers, dont l'un l'a reçu dans ses
bras, l'autre s'est précipité sur le meurtrier abrité par le groupe, qui,
en se refermant, a un instant barré, sans affectation, le chemin à
l'officier et a laissé au criminel le temps de s'évader derrière le
rideau humain qui l'abritait. Tout ceci est officiel. Il l'est de même
que de nouvelles tentatives ont été faites d'empoisonner les puits des
casernes dans le royaume lombardo-vénitien. On est obligé de placer des
sentinelles près de chacun de ces puits et de les couvrir de grands
couvercles fermés à clef.
[130] Ferdinand-Charles III, duc de Parme, avait succombé le 27
mars 1854, après avoir été frappé la veille par un assassin qui
lui avait porté un coup de couteau dans le ventre.
_Sagan, 5 avril 1854._--Lady Westmorland m'écrit de Berlin, où elle s'est
rendue de Vienne au-devant de son fils: «J'ai dîné chez la Reine. Le Roi
a paru après le dîner, plein de la plus charmante bonté pour moi, mais
avec un bien mauvais et pâle visage, la joue couverte d'emplâtres. Il m'a
parlé longtemps avec abandon; il s'imagine que la lettre que le duc
Georges de Mecklembourg-Strélitz, arrivé en courrier de Saint-Pétersbourg
ici, lui a apportée, doit aplanir toutes les difficultés. Personne ici
ne partage cette opinion. Le Prince de Prusse est venu me voir entre deux
accès de fièvre (il est menacé d'une fièvre quarte, qui n'est pas chose
indifférente sur un corps aussi mal disposé); il est très fâché de la
venue du duc Georges de Strélitz. En général, je ne vois ici que
confusion et méfiance.»
Hélas! Lady Westmorland ne voit que trop juste; et à force d'indécisions,
de brouillards et de mauvaises finesses, on découragera l'Autriche; la
Prusse détachera d'elle les petits États, et deviendra honteusement la
proie de ses grands voisins et la pâture des révolutionnaires qui sont
partout, et qui enlacent la pauvre vieille Europe de leur brûlant réseau.
_Sagan, 7 avril 1854._--J'ai revu hier à la station voisine, où j'ai été
l'embrasser, lady Westmorland retournant de Berlin à Vienne. Elle
rapporte une fort triste impression du lieu qu'elle quitte. Tout y est
confusion, la plus grande gît dans la tête du Roi. Le voilà qui s'imagine
être le maître de l'Europe, empêcher la guerre à son gré; bref, ce sont
des rêves creux si étranges qu'on serait tenté de leur donner un autre
nom. Où tout cela conduira-t-il? Impossible de le prévoir. En attendant,
on perd un temps précieux, on se déconsidère de plus en plus. L'opinion
publique s'excite et l'avenir se rembrunit cruellement.
Louis-Napoléon a dit au Prince de Hohenzollern qu'il ne s'agissait plus
de la question d'Orient, que c'étaient des billevesées; mais bien d'ôter
à la Russie sa prépondérance en Europe, dont, sans doute, il veut à son
tour la direction. Le Prince de Prusse a montré beaucoup d'inquiétude
pour les provinces rhénanes et une grande indignation contre le Roi
Léopold qui, de peur de perdre la Belgique, se lie étroitement à son
puissant voisin et se dispose à l'aider dans ses convoitises rhénanes.
On dit M. de Manteuffel très découragé, très fatigué des irrésolutions et
des changements continuels. La lettre apportée par le duc Georges de
Mecklembourg ne dit rien que des phrases vagues, faites pour plaire à
celui à qui elle est adressée, pour ajouter du brouillard au brouillard,
pour gagner du temps, ou, pour mieux dire, en faire perdre aux autres.
Malheureusement, ce but paraît atteint. Cependant, le Préfet de police de
Berlin a dit à son maître qu'il ne pouvait pas répondre de la sûreté
publique, si le Gouvernement se rejetait du côte russe. On dit la pauvre
Reine triste et bien agitée. La santé du Roi n'est pas ce qu'elle devrait
être, et celle du Prince de Prusse est décidément très mauvaise.
_Sagan, 25 avril 1854._--On me mande de Vienne que le prince de
Metternich a bien pauvre mine. Il paraît que la société viennoise se
divise d'une façon très aigre et très absolue en deux camps fort
hostiles; la majorité penchant pour la Russie et blâmant le jeune
Empereur de s'allier avec, ou, du moins, de se rapprocher des Puissances
maritimes qu'on suppose pleines de traîtrise et fomentant sourdement le
mouvement révolutionnaire, pour le faire éclater à leur profit et au
détriment de la Prusse, aussitôt qu'on n'aura plus besoin d'elle pour
contenir et pour diminuer la Russie.
_Sagan, 8 mai 1854._--Un mot que je reçois de Berlin me dit que le Prince
de Prusse s'est brouillé d'une manière éclatante avec le Roi, ou bien le
Roi avec le Prince, tant il y a que celui-ci a dû quitter Berlin hier au
soir.
Le renvoi de M. de Bonin, ministre de la Guerre, fait un mauvais effet;
il déplaira aux Cours occidentales et donnera de l'humeur à Vienne où,
malgré les paroles données au général de Hess et ratifiées depuis, on n'a
plus ni estime, ni confiance, ni foi en la franchise du Gouvernement
prussien, ni en sa fixité[131]. Quel état, bon Dieu!
[131] Le parti russe de la Cour regardait le général de Bonin
comme un ennemi personnel, et multiplia ses intrigues dans les
hauts parages pour le faire sortir du ministère de la Guerre.
Comme le Prince de Prusse, M. de Bonin était également favorable
à un rapprochement avec les Puissances occidentales; aussi, sa
démission, demandée par le Roi, fit la plus fâcheuse impression
en dehors du cercle de la Cour. On se rappela l'énergie déployée
par le Ministre dans la Commission au sujet de l'emprunt, et
l'ardeur avec laquelle il sentait la nécessité de la réalisation
d'une entente plus intime entre la Prusse et l'Autriche. Cette
entente était devenue un si pressant besoin que l'Empereur
d'Autriche n'hésita pas d'envoyer alors à Berlin le général de
Hess avec des propositions formelles d'une alliance offensive et
défensive, insistant pour que la Prusse concentrât un corps
d'armée sur sa frontière. Ces négociations aboutirent à un
renouvellement formel du traité secret de 1851, par lequel la
Prusse et l'Autriche se garantissaient réciproquement leurs
États, quoique le Gouvernement prussien se fût efforcé d'écarter
toute stipulation qui pouvait l'obliger à se montrer en armes
contre la Russie.
_Sagan, 19 mai 1854._--La Cour de Potsdam est très préoccupée de la
scission des deux frères. Si je puis me permettre une opinion, c'est
qu'au fond le Prince de Prusse a parfaitement raison, mais que ses
conseils auraient dû rayer quelques expressions qui ont fourni des armes
contre lui.
La mission du comte Alvensleben à Vienne est destinée à neutraliser,
autant que possible, la portée et les résultats de l'accord conclu avec
le général de Hess, et à entraver, par conséquent, la marche de
l'Autriche. On voulait surtout empêcher la levée des quatre-vingt-quinze
mille hommes; mais Alvensleben aura trouvé la chose faite[132]. Les
quatre Rois de Würtemberg, Bavière, Saxe et Hanovre, travaillés par
l'intrigue russe et les incertitudes de la Prusse, font bande à part.
Tout cela constitue le plus triste état de choses.
[132] Le comte d'Alvensleben, qui avait refusé une mission
spéciale à Londres et était retourné dans ses terres, venait d'en
être rappelé et pressé de partir pour Vienne, afin de s'y
concerter et d'y surveiller de plus près les mesures à prendre
avec le Cabinet autrichien, après la négociation du général de
Hess à Berlin.
On m'assure que Napoléon est dans un fort mauvais état de santé! Autre
complication.
Nouvelle réunion des deux correspondants, qui interrompit
l'échange de leurs lettres pendant plusieurs mois.
_Paris, 14 août 1854._--Je suis arrivée ici, hier. Aujourd'hui dans la
matinée, mon fils Louis[133] m'a conduite par la place Louis XV, la
terrasse du bord de l'eau, le Carrousel, la colonnade du Louvre,
Saint-Germain-l'Auxerrois et la rue de Rivoli: tout cela sans sortir de
voiture; mais j'ai vu un peu du nouveau Paris, dont beaucoup de choses
sont belles, d'autres manquées. Les bâtiments des Ministères, par
lesquels on a rétréci la grande place du Carrousel, écrasent le bâtiment
principal; le Louvre, en lui-même, vu de ce côté-là, n'a plus l'air de
rien du tout. Je regrette le grand et vaste jardin que je rêvais entre
les deux palais.
[133] Duc de Valençay.
_Orléans, 16 août 1854._--Je suis descendue ici dans le petit ermitage de
Pauline, au couvent du Sacré-Cœur. Ici, du moins, je suis à l'abri du
bruit extérieur dont j'étais assourdie à Paris. J'ai eu toutes les
facilités possibles pour suivre les offices pendant la fête d'hier; ils
s'y font très bien et la musique était bonne: les jeunes voix sont les
vraies pour chanter la Sainte Vierge. La cloche sonne pour la
distribution des prix; par exception j'y suis admise; j'hérite de tous
les privilèges de Pauline, quoique je n'en mérite aucun.
_Rochecotte, 20 août 1854._--M'y voici, dans ce pauvre Rochecotte qui me
serre le cœur plus que je ne puis le dire[134]. Notre vie y est toute
conventuelle: chaque matin la messe, chaque soir la prière en commun, un
maigre strict, une conversation plus ou moins sainte, jamais profane;
aucun autre bruit que celui des deux garçons et de la toux de leur abbé.
Je ne demande pas mieux, je m'arrange fort bien de genres fort divers,
dès qu'ils ne choquent pas le bon sens ni le goût. Le silence est un
grand repos; le coup de cloche vaut mieux que la pendule qui n'avertit
pas tout le monde de même. La simplicité apaise et les bons propos
musellent les coups de langue impétueux.
[134] La duchesse de Talleyrand se retrouvait pour la première
fois à Rochecotte, depuis qu'elle en avait cédé la propriété à sa
fille en 1847.
J'applaudirai aux spectacles qui se préparent à Valençay; je crois que la
vraie bonne grâce est de revêtir la livrée des personnes chez lesquelles
on se trouve, dès qu'elle n'est pas choquante. Chez moi, je voudrais un
_mezzo-termine_ entre les deux genres, et, peut-être, cela ne serait-il
pas meilleur? Tant il y a que Pauline[135] remplit bien le cadre dans
lequel elle s'est placée, et il est rare d'y réussir aussi complètement.
[135] Marquise de Castellane.
_Rochecotte, 23 août 1854._--M. de Falloux, qui est ici depuis hier, nous
quitte samedi. Je l'honore et le trouve fort aimable par le cœur et par
l'esprit: la grande ferveur de sa dévotion n'a rien d'étroit; mais quelle
santé! Il m'a raconté des choses curieuses sur M. de Persigny; il lui
reconnaît beaucoup de qualités, et il en trouve aussi à Louis-Napoléon.
Ce dernier a mandé par télégraphe M. de Persigny à Biarritz; et, malgré
une violente cholérine, il s'y est rendu avec son médecin; il en est
revenu, mais on n'a pu me dire le motif de l'appel, ni le résultat de
l'entrevue.
_Valençay, 10 septembre 1854._--M. de Salvandy nous est arrivé hier avec
la même verve, la même rédaction brillante, les mêmes nobles et beaux
sentiments, la même emphase, le corps grossi, alourdi, le visage ridé et
ses longs cheveux cachant péniblement sa triste infirmité[136].
[136] M. de Salvandy était atteint au cou d'une loupe d'un volume
considérable. Il en souffrit durant de longues années et cette
tumeur fut la cause de sa fin.
_Paris, 18 octobre 1854._--L'Évêque d'Orléans va passer trois mois à
Rome; il voudrait que sa réception à l'Académie française eût lieu avant
son départ; ce sera probablement le 8 novembre, et comme il tient
beaucoup que j'assiste à cette séance, je prolongerai mon séjour jusqu'à
cette époque à Paris[137].
[137] Dans la lutte de l'Épiscopat français contre l'enseignement
des langues anciennes, Mgr Dupanloup, s'étant prononcé avec
beaucoup de talent pour l'Université, s'était acquis un titre qui
lui ouvrit les portes de l'Académie française où il remplaça M.
Tissot, le traducteur des _Bucoliques_ de Virgile. Cette
réception eut lieu le 8 novembre 1854.
Le duc de Noailles est venu hier, de Maintenon, pour me voir; il a dîné
chez moi avec Mme de Chabannes, Max de Hatzfeldt et mon fils Alexandre.
Il y avait dans ce petit dîner toutes les nuances d'opinions
représentées; cela ne rendait pas la conversation plus vive. Tout le
monde me paraît vieilli, attristé, ennuyé, et cela en regard d'un luxe
effréné, d'une cherté excessive, d'une avidité de jouissances matérielles
menaçante.
Les obsèques du maréchal de Saint-Arnaud ont été affreusement arrosées
par la pluie, et c'est sur l'air des patineurs de l'opéra du _Prophète_,
joué par la musique des guides, que l'Archevêque de Paris a donné
l'absoute[138]. Toute l'époque présente est là.
[138] Lorsque éclata la guerre d'Orient, le maréchal de
Saint-Arnaud reçut le commandement de l'armée française qui
s'embarqua du 24 au 29 avril 1854. Il débarqua avec ses troupes
le 14 septembre en Crimée; et, de concert avec les troupes
alliées, remporta la victoire de l'Alma qui leur ouvrit la route
de Sébastopol. Accablé d'une maladie mortelle, il dut remettre le
commandement de l'armée au général Canrobert, puis s'embarqua
pour la France. Il mourut pendant la traversée le 29 septembre.
Ses restes furent déposés en grande pompe à l'Hôtel des Invalides
à Paris.
_Sagan, 28 novembre 1854._--Je viens d'arriver ici. Tout est couvert
d'une neige épaisse, la misère extrême, les désastres infinis, les santés
compromises; les inquiétudes de guerre augmentent, les impôts
s'accroissent, les Chambres prussiennes aussi énigmatiques, dans leur
composition singulière, que douteuses dans les travaux qu'on leur
demande. Les persécutions religieuses contre les catholiques, quoique
sourdes encore, deviennent de plus en plus irritantes; je n'ai jamais vu
une époque plus compliquée, qui offre moins d'issues consolantes, tant
pour les individus que pour les masses.
_Sagan, 6 décembre 1854._--A Berlin la division est partout et je ne sais
ce qui est le plus envenimé et le plus embrouillé, de la politique
extérieure ou de l'état intérieur. On dit déjà que la seconde Chambre va
être dissoute. Les deux traités signés coup sur coup entre la Prusse et
l'Autriche, et entre celle-ci et les Puissances occidentales, sans se
contredire, sans s'exclure, changent cependant l'état des choses.
L'Autriche s'était, à la vérité, réservé le droit de conclure
indépendamment des traités[139], mais on ne pensait pas, à Berlin,
qu'elle ferait un si prompt usage de ce droit, qu'elle en userait sans
prévenir la Prusse, et en se bornant à lui laisser la faculté de s'y
réunir, si elle le juge convenable. On m'écrit de Berlin que rien n'égale
la colère qui y règne, si ce n'est la fureur des Russes qui s'y trouvent.
Je suis fort tentée de croire que la Prusse accédera au second traité,
mais qu'on ne lui en saura aucun gré. Quel rôle que le sien! mais on peut
bien dire: _Tu l'as voulu, George Dandin!_
[139] L'Autriche avait à peine conclu à Berlin le traité
d'alliance offensive et défensive négocié par le général de Hess,
que, sans en prévenir la Prusse, et profitant des droits qu'elle
s'était réservé de conclure indépendamment des traités, elle
s'était empressée de s'entendre avec les Puissances
belligérantes. _Le Moniteur de Paris_, du 4 décembre, annonçait
que le 2, à Vienne, un traité d'alliance avait été signé entre
les plénipotentiaires de la France, de l'Autriche et de la
Grande-Bretagne.
_Sagan, 11 décembre 1854._--C'est assurément un fort grand événement que
le traité du 2 décembre, pour le présent et pour l'avenir. Il fait entrer
l'Europe dans une nouvelle phase. C'est, il me semble, la certitude qu'il
n'y aura point de guerre allemande _révolutionnaire_, ce qui était le
grand danger des circonstances actuelles; et de l'autre, la certitude de
la paix dans un temps donné. J'imagine, néanmoins, que les Français et
les Anglais voudront prendre Sébastopol avant de la conclure. Pour
l'avenir, c'est un changement complet de la politique européenne; l'arrêt
des progrès de la Puissance russe en Orient et la perte de sa
prépondérance en Allemagne. C'est aussi, je crois, le pas donné en
Allemagne à l'Autriche sur la Prusse (qui l'aura bien voulu); c'est
enfin, si je m'en souviens bien, la réalisation des projets et de la
politique de M. de Talleyrand et la rupture du redoutable faisceau des
trois Cours du Nord, qui existait depuis trente ans. Tous ces événements,
s'ils arrivent à bonne fin, serviront admirablement l'Empereur
Louis-Napoléon.
Pauline, ma fille, m'écrit de Rome des volumes sur l'unanimité des
Évêques à l'occasion de l'Immaculée-Conception[140]. Elle est dans un
ravissement séraphique. Je crains cependant que les Évêques aient voulu
plaire au Pape en se conformant à ses désirs, car j'en connais plus d'un
qui reculait devant une innovation inutile. Je ne sais rien de
particulier sur la manière dont Mgr l'Évêque d'Orléans a été reçu à Rome.
L'Église raisonnable sera-t-elle écoutée plus favorablement que l'Église
exagérée et agressive? Ces querelles intestines dans le clergé sont
funestes à la religion. Je crois que la querelle des Jésuites et des
Jansénistes a été pour beaucoup dans l'incrédulité du dix-huitième
siècle, comme les discordes de l'Église, du temps des Conciles de Bâle et
de Constance, ont amené la Réforme. Le Pape actuel a l'air d'être créé
pour toucher à tout, c'est-à-dire pour tout ébranler.