Je viens de lire la lettre de Louis-Napoléon au Czar, qui est dans tous

les journaux; il ne m'appartient pas d'en discuter la justice et

l'exactitude politique, mais en tout cas, je trouve de la dernière

inconvenance de publier une lettre confidentielle, de souverain à

souverain, sans même en avoir attendu la réponse. Voilà une façon de

faire, révolutionnaire s'il en fut[114]. Il me semble de la disposition

des esprits ici, qu'il y a une confusion inimaginable, des factions et

des scissions à l'infini, et à tout prendre, un grand dégoût des formes

représentatives, auxquelles le pays n'est pas accoutumé, qui dérangent la

vie privée de chacun, blessant les uns sans satisfaire les autres. Les

Prussiens des bords du Rhin, plus rapprochés de cette forme de

gouvernement, se trouvent en opposition avec les mœurs, les coutumes et

les tendances des anciennes provinces. Il résulte de l'indifférence des

uns, des dégoûts des autres, de la vivacité de certains groupes, de

grandes aigreurs sociales et une stagnation fatale pour les intérêts de

la localité qui restent en suspens.

[114] La diplomatie officielle et régulière étant à bout de

ressources, l'Empereur Napoléon III avait, avec l'assentiment du

Gouvernement anglais, écrit à l'Empereur Nicolas une lettre

confidentielle où il se montrait très désireux d'une conclusion

pacifique et proposant de signer, tout d'abord, un armistice,

pour reprendre ensuite le cours régulier diplomatique. A la date

du 8 février, l'Empereur Nicolas répondait négativement à cette

lettre, qui fut fort indiscrètement publiée dans les journaux; et

il la faisait suivre d'un manifeste adressé au peuple russe sur

sa mésintelligence avec la Porte Ottomane. Le Czar y évoquait le

souvenir de l'année 1812 et attestait la valeur déployée par son

peuple dans ces fastes mémorables.

On accuse le Prince et la Princesse de Prusse d'avoir fait dévier par

leur influence la fraction Hohenlohe[115] et de l'avoir jetée à gauche

pour faire crouler M. de Westphalen, ministre de l'Intérieur, qui seul,

dans le Cabinet, appartenait à la droite pure. Le Ministre du Commerce

est un Rhénan dont les tendances sont différentes. M. de Manteuffel se

laisse ballotter et ne sait comment suffire tout à la fois aux grandes

complications extérieures et aux irritantes questions intérieures. En un

mot, il y a des tiraillements et un décousu déplorables.

[115] Un parti, ayant à sa tête le prince Adolphe de

Hohenlohe-Ingelfingen, représentait à la Chambre prussienne la

nuance des _Conservateurs-libéraux_. Dans la session de 1854, une

proposition faite par le comte Westphalen, se rapportant à l'état

des communes pour les six provinces orientales n'ayant pu aboutir

à une solution dans la Commission constituée pour en délibérer,

des membres des divers partis libéraux, auxquels se joignirent

ceux de la fraction Hohenlohe, composèrent un nouveau projet,

modifiant la proposition du Gouvernement et demandant qu'il fût

examiné par la Commission. Cette demande, qui s'appelait _la

demande de la fraction Hohenlohe_, fut rudement attaqué par le

parti de la _Kreuzzeitung_.

Quant à ce qui est de la politique extérieure, il me semble voir quatre

partis se dessiner très nettement. Le _parti russe_ qui aurait voulu que

les propositions Budberg-Orloff fussent acceptées, qui tremble de la

rupture plus marquée avec la Russie et qui cherche à l'empêcher par

toutes les influences de famille. Peut-être, pourrait-on personnifier ce

parti plus précisément en disant qu'il se place sous l'étendard du Prince

Charles de Prusse.

Puis vient le _parti autrichien_ qui désire, avant tout, que les Cabinets

de Vienne et de Berlin se tiennent fermement unis dans une neutralité

armée, et également armée contre l'Ouest et l'Orient, alliance à laquelle

se rattacherait toute l'Allemagne; celle-ci se fractionnerait si

l'Autriche et la Prusse ne marchaient pas identiquement ensemble; et une

fois l'Allemagne scindée, elle deviendrait bien vite la pâture de ses

ambitieux voisins. Peut-être la Reine est-elle la personne dans laquelle

ce parti autrichien trouve le plus de sympathie.

Le troisième parti est celui qui se sentirait disposé à une _quadruple

alliance_ et qui abandonnerait la neutralité pour arrêter d'une part, les

mouvements révolutionnaires, et de l'autre, les mouvements agressifs des

Moscovites; je ne serais pas étonnée que ce fût là le secret désir de M.

de Manteuffel, qui y trouve encore quelques obstacles dans les affections

de famille, les liens de parenté et dans la reconnaissance qu'on conserve

encore en Autriche pour les secours reçus, il y a quatre ans, en Hongrie.

M. de Manteuffel n'est pas quelqu'un qui sache donner une impulsion

marquée; il n'a pas d'ailleurs beaucoup d'usage diplomatique, il n'en

manie pas bien la langue, il se laisse trop absorber par les

ferraillements des Chambres qui, ici, n'ont en vérité d'autre importance

que celle qu'on veut bien leur donner encore, tant elles sont peu dans

les mœurs.

Enfin, il y a un quatrième parti, le plus vif, le plus actif de tous, qui

est hautement conduit par la Cour de Coblentz[116]: c'est le _parti

anglais_ qui pousse à conclure une alliance intime avec Saint-James et

les Tuileries, sans se soucier du parti que prendrait l'Autriche, sans

s'arrêter au déchirement qui en résulterait pour l'Allemagne et la

faiblesse qui en naîtrait pour elle tout entière. Je crois avoir tracé un

tableau très vrai de ce clavier qui rend des sons assez peu harmonieux.

[116] Le parti du Prince et de la Princesse de Prusse était ainsi

désigné.

_Berlin, 21 février 1854._--Dans ce pays-ci, les formes

constitutionnelles entrent plus aisément dans les esprits et les mœurs

de telle province que de telle autre. Le malheur de la Prusse est d'être

une agglomération successive de parties hétérogènes, différentes, souvent

opposées dans leurs intérêts matériels, leurs traditions, leurs

sympathies; ce qui peut convenir aux uns déplaît aux autres; ce qui est

utile à ceux-ci est nuisible à ceux-là; c'est une grande plaie à laquelle

je ne connais pas de vrai remède. Ainsi, cette manie constitutionnelle

est positivement nulle en Silésie, en Poméranie, dans la Prusse

orientale; mais elle existe entre l'Elbe et le Rhin très positivement;

aussi entre l'Elbe et la Vistule; mais entre la Sprée et la Vistule,

_non_.

_Berlin, 26 février 1854._--Le Roi et le Grand-Duc de

Mecklembourg-Strelitz s'étaient donné le mot pour dîner hier chez moi: en

tout, dix convives autour d'une table ronde, ce qui a permis une

conversation générale, animée et dont la politique a été soigneusement

bannie. Le Roi y a trouvé un peu de détente et de distraction; et le tout

s'est passé simplement et confortablement. A part quelques rares moments

semblables, on est généralement ici bien soucieux, bien tiraillé; on est

au moment de se rapprocher de ceux qu'on n'aime pas, auxquels on ne se

fie pas, pour se brouiller plus ou moins avec ceux qu'on estime et qu'on

aime.

On cite un mot de M. de Metternich, qu'il aurait dit la semaine dernière:

«_Il ne nous reste plus qu'à être ingrats._» Cela rappelle le mot de

Félix Schwarzenberg qui, deux jours avant sa mort, aurait dit à quelqu'un

qui lui parlait du trop grand poids que la Russie avait acquis par les

services qu'elle avait rendus à l'Autriche: «_Nous étonnerons le monde

par notre ingratitude._»

Il faut convenir que la politique ne supporte pas le microscope moral.

Henri Redern, ministre de Prusse à Dresde, qui est venu faire une course

ici avec sa femme, m'a raconté que la Princesse Carola vivait fort bien

avec son mari, qu'elle était généralement fort bien vue par la Famille

Royale, par la société et par le public; mais qu'on voyait avec peine

que, probablement, elle n'aurait pas d'enfants. Cela jette un triste

voile sur cette union. Le frère du Prince Albert a la poitrine en mauvais

état, et la succession ne compte pas d'autre représentant.

_Berlin, 3 mars 1854._--Le manifeste russe et la réponse de l'Empereur

Nicolas à l'Empereur Louis-Napoléon ont paru hier dans les journaux

allemands. On les trouve dignes et modérés dans la forme, mais on ne

suppose pas qu'on en permettra la publication en France.

La Reine de Grèce a écrit à la Reine de Prusse une lettre de vingt pages,

pleine de la plus vive exaltation hellénique; charmée des populations,

ravie de l'insurrection grecque qui se propage. La pauvre femme pourrait

bien se broyer dans le conflit.

On avait répandu le bruit que l'Autriche avait accédé au traité

anglo-franco-turc. Il n'en est rien encore. Aussi de Berlin et de Vienne,

on se proclame plus que jamais neutre, mais armé, et voulant défendre de

droite et de gauche cette neutralité à laquelle le reste de l'Allemagne

se rattacherait. Cela même se pourra-t-il à la longue?

La duchesse de Lévis, cette digne et spirituelle femme, se meurt. La

princesse de Metternich est également fort mal et a reçu, il y a deux

jours, les derniers sacrements. Bon Dieu, quelle année! Et l'abbé de

Lamennais qui meurt comme un pauvre chien aveugle!

Les Seymour sont arrivés ici de Saint-Pétersbourg, après un affreux

voyage. On attend à chaque instant les Castelbajac.

_Berlin, 5 mars 1854._--On vit ici dans des agitations politiques

incroyables. On ne sait à quoi se décider, on hésite, on tergiverse, on

veut jouer au fin, on se dupe soi-même; je crains bien qu'on ne finisse

par rester fort isolé, ou bien par se soumettre de mauvaise grâce, se

laissant tirer à la remorque par l'un ou par l'autre, sans que ni les uns

ni les autres vous en sachent gré. Le pis, c'est que probablement

l'Allemagne, au lieu d'être imposante par son unité, deviendra la pâture

trop facile de ses ennemis naturels ou de ses ennemis de circonstance,

quand elle n'aura pas un ensemble compact à leur opposer.

L'Autriche a fait parvenir ici des propositions, que même des

anti-autrichiens prononcés trouvent avantageuses, convenables[117].

Projet d'entente intime, non pour entrer _immédiatement_ en hostilité

contre la Russie, mais pour fortifier l'Union allemande, pour entrer, à

de certaines conditions et avec de certaines garanties, en intelligence

avec les deux puissances maritimes, et posant enfin des éventualités

éloignées de rupture plus complète avec la Russie. Il semblait que le

Roi signerait tout de suite; au lieu de cela, il y a un revirement de

bord rapide et inattendu: refus de signer, appel à Francfort de M. de

Bismarck-Schœnhausen, qui est personnellement mal avec le comte Thun,

ministre d'Autriche ici. On a chargé M. de Bismarck de discuter le projet

autrichien avec M. de Thun, en écartant ainsi le Ministre des Affaires

étrangères, M. de Manteuffel, et aussi Albert de Pourtalès envoyé

dernièrement à Londres et qui était resté, jusque-là, mêlé à la

négociation. Tout cela a été avant-hier un vrai coup de théâtre, dont le

parti russe, beaucoup de généraux et force officiers triomphent; car, il

faut le dire, _l'armée_ est toute russe. En général, on ne se fie pas aux

promesses de l'Empereur des Français et l'on peut avoir raison. On n'aime

pas, dans le public, à se brouiller avec l'Empereur Nicolas, auquel on ne

peut supposer, comme à l'autre, l'envie de s'agrandir aux dépens de la

Prusse; cependant, on n'aime pas plus à être tenu à la lisière par la

Russie.

[117] L'Autriche, invitée par les Puissances occidentales à

s'allier avec elles contre les Russes, en transmit la proposition

à la Prusse avec les modifications suivantes: «_L'Autriche ne se

croit pas appelée à s'associer aux Puissances occidentales dans

une déclaration de guerre contre la Russie, mais elle est prête à

signer une convention pour garantir l'intégrité de la Turquie

selon l'esprit du traité de 1841._» En outre, l'Autriche

maintiendrait la paix en Serbie, dans le Montenegro et en Bosnie,

laissant aux puissances de l'Occident le soin de s'occuper de la

Grèce et des provinces grecques de la Turquie.

Le Roi est tiré à quatre par mille intrigues et par les différents partis

que j'ai signalés il y a quelque temps. Tout cela fait le plus déplorable

gâchis. Je ne vois nulle part, ni un grand courage, ni un esprit lumineux

pour prendre, en temps utile, je ne dis pas le meilleur parti, car tous

ont des inconvénients incontestables, mais celui qui présente le moins de

côtés fâcheux. Et puis l'à-propos, ce dieu rancuneux, qui ne pardonne pas

de ne pas être saisi au vol, quelle vengeance ne tirera-t-il pas de ces

oscillations?

M. de Bismarck veut, dans la négociation avec le comte Thun, se faire

prier, tenir la dragée haute; il dit que moins on se montrera pressé,

plus on mettra à Vienne de prix à obtenir la coopération de la Prusse;

et, par conséquent, qu'il la fera payer plus cher par de nouvelles

concessions et par une prépondérance moins contestée à la Diète. Bref, il

fait le juif et traite à la manière dont Rothschild fait un emprunt. Je

ne trouve pas que ce soit la bonne et vraie manière dont un grand État

doive, à travers de grandes crises européennes, conduire une barque qui,

dirigée ainsi, pourrait bien chavirer.

Charles de Talleyrand, qui est venu de Weimar me voir ici, raconte que

Mme la Duchesse d'Orléans avait entièrement changé d'allures; elle a

quitté l'attitude d'exilée, de veuve enveloppée de voiles lugubres. Elle

a des jours de réception, pendant lesquels, assise à une table de whist,

elle fait défiler devant elle les dames dont elle reçoit, par un signe de

tête, les révérences. A Weimar, elle paraît au spectacle en grande loge.

On la dit mal entourée, mal conseillée, fort en intrigues et en

agitations plus ou moins souterraines; elle touche très régulièrement les

trois cent mille francs que la France lui paie; elle s'est fait, soit par

la vente d'une partie de son écrin, soit par d'autres arrangements, un

revenu considérable qu'elle dépense avec assez d'évidence.

Hier au soir, il y a eu ici un petit concert dans le salon de la Reine,

très beau comme musique. Le Roi ayant fait venir la partition du grand

_Miserere_ d'Allegri, de Rome, et l'ayant fait chercher par quelqu'un

chargé d'étudier la manière dont cet admirable morceau est exécuté à la

Chapelle Sixtine, le _Dom-Chor_ d'ici l'a chanté hier. On n'a pas même

omis la partie psalmodiée qui alterne avec le chant et donne à l'ensemble

un caractère si particulier. Des voix, des voix seules, admirablement

bien conduites, un grand ensemble, un religieux silence; mais hélas! pas

d'église, pas de cierges, pas d'encens, pas de génuflexions. Des femmes

parées et quelques pasteurs protestants me faisaient, malgré leurs

allures piétistes, l'effet de prêtres de Baal. J'étais la seule

catholique. On avait convoqué, en dehors de la Famille Royale, une

douzaine d'hommes et de femmes qu'on ne voit pas habituellement à la

Cour, parce qu'ils appartiennent _to the rather serious turn_[118]. Cela

faisait le plus singulier auditoire pour cette musique latine, toute

parfumée de l'encens de Saint-Pierre, toute colorée des feux sacrés du

Vatican!

[118] De l'anglais: A la classe des caractères plus sérieux.

Vieuxtemps est venu à son tour et m'a tirée de mon extase; il a cependant

le plus magnifique coup d'archet que j'aie entendu.

J'ai vu avant-hier M. et Mme de Castelbajac revenant de

Saint-Pétersbourg. _Lui_ a parlé très librement devant moi, déplorant la

guerre, très frappé de l'enthousiasme russe, de l'impossibilité pour

l'Empereur Nicolas de reculer, assurant qu'il ne désirait pas la guerre

et que c'est le mélange de ruse, de mauvaise foi, d'intrigue et

d'insolence de l'Angleterre, qui a envenimé la plaie et l'a rendue

incurable.

Voici l'extrait d'une lettre de lady Westmorland de Vienne, 1er mars:

«L'état des affaires publiques ne laisse pas que d'agir sur la société.

Les Russes ne viennent plus chez nous, ni chez le ministre de France.

Bourqueney _exulta et s'anima_[119] sur la gloire de son maître qui a

bien certainement joué ses cartes; car il est incontestablement, dans ce

moment, à la tête des Conseils de l'Europe. Nous le suivons à la remorque

et il entraîne ce gouvernement-ci. J'avoue que je ne puis oublier son

passé et le _nôtre_; et je me sens profondément humiliée de cette

alliance tant vantée. Le jeune Empereur a été placé dans la position la

plus difficile. Je vois qu'il a été fort blessé du refus de l'Empereur

Nicolas d'accepter les propositions qu'il lui avait recommandées si

chaleureusement; et depuis le départ d'Orloff, il paraît avoir pris son

parti et s'être résolu à se mettre du côté des alliés occidentaux[120].

[119] De l'italien: triomphe et s'anime.

[120] La Russie avait envoyé à Vienne un projet de préliminaires

de paix, offrant d'évacuer les Principautés, lorsque ces

préliminaires seraient signés. La Conférence, réunie alors à

Vienne, considérant les conditions, auxquelles cet arrangement

était subordonné, absolument inacceptables, rejeta ce projet.

«Je suis sûre qu'une fois décidé, il suivra son chemin avec droiture et

loyauté, mais il n'entraînera pas ici toutes les opinions. Les Meyendorff

sont profondément affligés: lui, avec douceur, elle, avec irritation,

surtout contre son frère[121] qui est anti-russe.

[121] Le comte Buol.

«La princesse de Metternich est dans un état désespéré. Le Prince est

fort ému, malgré son calme habituel si près de l'indifférence. Pendant

que j'étais ce matin chez lui, Monténégro est venu le prier d'entrer

chez la Princesse qui le désirait; et quand il y est allé, Monténégro m'a

dit que la fin s'approchait, que la respiration devenait bien pénible, la

faiblesse excessive et que cela ne pouvait durer longtemps. La Princesse

est soignée par lui, par son fils et par son gendre avec un grand

dévouement. Elle a reçu les sacrements avec beaucoup de piété; elle

connaît son danger et se montre résignée et patiente.»

_Berlin, 10 mars 1854._--Je pars demain pour Sagan fort ignorante des

destinées du monde et par conséquent des miennes propres. Le prince de

Hohenzollern et le général de Grœben envoyés à Paris et à Londres sont

chargés de faire reconnaître et respecter la neutralité de la

Prusse[122]. Si on me demandait si ces messieurs réussiront, je dirais,

_non_. Si on me demandait alors au profit de qui on la rompra? je

plaiderais ignorance complète. Si je crois que ce sera pour l'Occident?

je dirai que je ne le crois pas. Si alors ce sera pour le voisin

septentrional? je dirai _non_, de même. Si on me pousse pour me faire

dire si on s'entendra avec l'Autriche? je hausserai les épaules. Si on

compte alors s'isoler complètement et voir l'Allemagne se fractionner? je

répondrai: Quelles _questions_! Faut-il encore plus de négations, j'en

ai la poche pleine, mais faut-il une seule affirmation? qu'on demande

ailleurs, je n'en ai pas à mon service et les plus haut placés ne

sauraient, je crois, dire plus ou mieux.

[122] L'esprit faible et flottant de Frédéric-Guillaume IV était

disputé par deux influences rivales: d'un côté, le parti de la

Cour, acquis à la Russie; de l'autre, les Chambres prussiennes

acquises à l'opinion libérale et parlementaire, naturellement peu

favorable à cette Puissance du nord. Le Roi, cherchant toujours à

temporiser, envoya le prince de Hohenzollern à Paris et le

général de Grœben à Londres pour donner confidentiellement des

explications sur sa politique, qui furent assez froidement

reçues, comme étant celles d'un homme à la parole duquel on

croyait peu.

Cette hésitation, ces obscurités sont insupportables et déplorables dans

leur source et dans leurs résultats; et depuis mars 1848, je ne sache pas

un moment plus critique, plus fatal que ne le sera peut-être mars 1854.

Je ne sais si je me trompe; mais il me semble que la plus mauvaise voie,

bien prononcée, vaudrait mieux que le ballottage du moment actuel.

Le Prince de Prusse est rétabli, c'est-à-dire qu'il sort en voiture pour

se promener. Il n'a pas reparu au Château; la Reine est venue le voir

pendant sa maladie, mais non le Roi. Il y a eu seulement, à ce que je

crois, des communications fraternelles écrites, des plus aigres de part

et d'autre[123]. Le Prince a très mauvais visage, et je le crois agité et

irrité.

[123] Les tiraillements entre les deux frères étaient comme

étouffés par la noble attitude du Prince de Prusse, qui disait

très haut que la volonté du Roi devait faire loi. Mais personne

n'ignorait que le Prince déplorait les hésitations du Roi, sa

politique vacillante, et que, désirant un rapprochement avec les

Puissances occidentales, il se trouvait en contradiction avec la

politique conseillée à son royal frère.

La princesse de Metternich a fait dire la messe le matin de sa mort dans

sa chambre, l'autel placé de façon à le voir de son lit; elle a expiré

sans agonie, à la fin du saint sacrifice. Son mari est, dit-on, très

affligé, ce qui n'empêche pas qu'il ne donne lui-même aux visiteurs des

détails anatomiques sur la cause du mal de sa femme.

Je ne savais rien du châle donné par l'Impératrice de Russie à Mme de

Castelbajac; mais, j'ai remarqué la tendance du mari qui est bien plus

russe, malgré les hostilités, qu'anglaise, malgré l'entente cordiale.

_Sagan, 20 mars 1854._--Le Gouvernement prussien, pour faire respecter sa

neutralité aux Chambres, a besoin de trente millions d'écus qui vont se

traduire en une augmentation d'impôts qui font faire bien des

grimaces[124].

[124] Le 18 mars 1854, le Ministère prussien présenta à la

seconde Chambre un projet d'emprunt de 30 millions de thalers,

accompagné d'un mémoire annonçant que la Prusse maintiendrait le

protocole de Vienne, et établissant les résolutions que le Roi se

proposait de prendre à l'égard des États de la Confédération

allemande.

Je reste bien décidée à mon voyage du Rhin, de la Seine et de la Loire;

mais quand je lis les gazettes, que je regarde la carte européenne et que

j'écoute les échos qui ci et là m'arrivent, je me demande, non sans

hésitation, ce qui sera possible dans deux mois.

Je lis avec une grande curiosité les pièces diplomatiques publiées à

Londres, les conversations de sir Hamilton Seymour avec le Czar, et les

réponses de lord John Russel[125]. Le Czar me paraît y jouer le rôle d'un

mauvais comédien, d'un Tartuffe politique; ses précédents ont si mal

préparé à le juger ainsi qu'il faut attendre les publications russes qui,

sans doute, suivront celles qui ont été faites à Londres pour asseoir un

jugement absolu sur ce singulier incident. Il me semble qu'il y aurait eu

folie ou stupidité à soulever la curiosité publique, comme on l'a fait

dans le _Journal de Saint-Pétersbourg_, si on n'avait provoqué par là les

publications dont retentissent les gazettes en ce moment.

[125] Le Gouvernement anglais fit alors la publication des pièces

diplomatiques échangées en 1853 entre la Russie et l'Angleterre,

au sujet de la Turquie, dans lesquelles se trouvaient de longs

récits des conversations de l'Empereur Nicolas avec sir Hamilton

Seymour. Le Czar dissimulait mal ses ambitieux projets et, pour

arriver à son but, il représentait à l'ambassadeur d'Angleterre

la ruine certaine et imminente de la Turquie, et il semblait

avoir arrêté dans sa pensée que l'heure _pour_ sa dissolution

devait être arrivée. A cette politique, John Russel et lord

Clarendon furent aussi explicites que conséquents; ils refusèrent

ouvertement de partager cette idée fixe de l'Empereur Nicolas et

se montrèrent très décidés à prévenir une catastrophe en Turquie.

La Princesse Charles de Prusse, qui m'avait confié, il y a vingt jours, à

Berlin, les projets de mariage de sa fille Louise, vient de m'écrire pour

me les confirmer. Le parti n'est pas riche, pas brillant, mais la bourse

généreuse du Roi comblera la lacune financière; et, quant à la jeune

Princesse, dont aucun grand Prince ne voulait, qui se mourait d'ennui, de

déplaisir, d'impatience, il est très heureux qu'en définitive elle épouse

un jeune homme de famille souveraine. Ce n'est pas, du moins, un de ces

pitoyables mariages morganatiques, trop à la mode maintenant. Le futur

est un prince Alexis de Hesse-Philippsthal, fils aîné d'une branche fort

cadette et très pauvre; il est entré au service de la Prusse, il y a six

mois. Pour lui, il a tout avantage à épouser une princesse de Prusse,

jolie, bonne enfant, nièce du Roi, pour le mari de laquelle il y aura

protection, avancement rapide, etc., etc. Je suis convaincue que le

mariage remettra la singulière santé de la Princesse, et donnera à tout

son être l'équilibre qui parfois lui manque[126].

[126] Une fièvre typhoïde des plus graves, dont la Princesse

Louise fut atteinte à l'âge de seize ans, l'avait laissée faible

de tête. Cette maladie causa la rupture de négociations déjà

entamées avec la Cour de Sardaigne au sujet d'un mariage projeté

avec le Duc de Gênes.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4) · 第 10 / 39 段