M. de Radowitz est mort, après de longues et poignantes douleurs, d'une

maladie analogue à celle du feu Cardinal Prince-Évêque de Breslau.

Certes, je n'aimais pas l'influence politique de M. de Radowitz sur le

Roi, influence qui, à une époque donnée, a porté grand dommage à son

gouvernement; mais sa mort n'en est pas moins regrettable, aujourd'hui

qu'il n'était plus ministre. C'était, dans la vie privée, un homme des

plus honorables; ses facultés intellectuelles, sa science, sa prodigieuse

mémoire, son aptitude dans toutes les branches, excepté la politique, en

faisaient un être à part de la plus rare distinction; il y a, en ce

moment, si peu d'hommes qui s'élèvent au-dessus de la médiocrité, qu'on

ne saurait trop regretter les deux ou trois âmes qui dominent encore de

fort marécageuses vallées. La Prusse perd, en moins d'un an, deux appuis

du catholicisme, si cruellement battu en brèche par l'insidieux piétisme

protestant: le cardinal de Diepenbrock et M. de Radowitz. Ce dernier

était ferme dans sa foi, et son crédit auprès du Roi était un appui pour

ses coreligionnaires. Dieu veut nous ôter notre dernier «_chevet_», mais

pour continuer avec Bossuet, il faut ajouter: «_Puis il agit._» Espérons

donc qu'à travers tant de pertes et d'attaques, l'Église triomphera et

qu'elle se montrera d'autant plus forte, qu'elle aura moins d'appui. Le

Roi sera personnellement très affligé de la perte d'un homme avec lequel

la tournure particulière de son esprit et de son imagination trouvait une

pâture toujours abondante.

_Sagan, 31 décembre 1853._--M. de Humboldt m'écrit ce qui suit de Berlin:

«La mort de Radowitz est un événement qui sans doute affecte le Monarque;

mais on dit qu'un mémoire de Radowitz, que le Roi lui avait demandé sur

les changements à introduire dans la Constitution, quelque temps avant sa

maladie, a été si libéral et blâmant si franchement ce que l'on fait

réactionnairement, qu'il s'en était suivi quelque froideur; cela

expliquerait le calme royal pendant la maladie et les visites rares et

tardives faites au moribond.

«La famille Radowitz en a été très affligée et moi-même, j'en ai été très

surpris. Pour les personnes qui ont regardé l'excentricité des conseils

de Radowitz comme peu utiles auprès d'un Roi à imagination mobile (par

exemple la Reine), elles doivent trouver cette mort un accident très

commode.

«L'homme était doué d'une puissante intelligence, d'une noble nature,

sincère, consciencieux, vertueux, mais voulant toujours l'impossible. De

formes arrogantes, offrant un mélange bizarre d'aristocratie et de

théologie, appartenant au moyen âge, fortement saupoudré du libéralisme

le plus moderne, sermonnant avec talent, mais incapable de causer, doux

et aimable dans son intérieur où il était déifié.

«Le Roi se flatte que les éclatantes victoires remportées par les Russes

vont disposer l'Empereur, son auguste beau-frère, aux idées pacifiques;

moi, je crains, au contraire, l'engouement et le fanatisme du parti

ultra-russe, ainsi que l'influence du clergé grec; je crains aussi le

désespoir des Turcs qui leur inspirerait de fatales violences[102].

[102] L'amiral russe Dachinoff avait remporté, le 30 novembre,

une éclatante victoire dans la mer Noire, près de Synope, sur une

division navale turque, commandée par Osman-Pacha, qui fut fait

prisonnier et vit tous ses navires détruits. Quelques jours plus

tard, le général russe Andranikoff battait les Turcs sur terre à

Aikaizick. Ils perdirent quatre mille hommes dans ce sanglant

combat.

«Deux mystères occupent ici la faible partie du public qui en a eu vent,

jusqu'à présent. La mission d'Albert Pourtalès à Londres et la course

rapide que Bunsen a faite pour affaires politiques, à Paris, dont il est,

du reste, déjà revenu[103]. Quel peut avoir été le but de ce voyage d'un

ministre de Prusse à Paris, si ce n'est pour disposer les Tuileries

favorablement pour Saint-Pétersbourg? mais alors, comment employer

Bunsen, la bête noire de Brunnow et de la Russie? Vous avez très bien

deviné, comme toujours, quel était le but de lord Palmerston!

[103] Le comte Pourtalès à Londres et M. de Bunsen à Paris

avaient pour mission de s'assurer des déterminations positives

des puissances occidentales, dans le but de dessiner la part de

la Prusse à l'action commune; on espérait ainsi avoir une

influence considérable sur l'Autriche, qui, si elle devait se

ranger du côté de la Russie, se trouverait fort embarrassée par

l'hostilité de la France à l'ouest, et par sa grande rivale

allemande au nord.

«Il est rentré plus puissant que jamais, et le mot prononcé lors de sa

retraite dans le _Moniteur officiel_ de France, prouve qu'il mettra les

fers au feu, conjointement avec _l'homme taciturne_ des Tuileries. L'idée

d'occuper la mer Noire, comme on occupe la terre ferme, de montrer les

dents sans se battre, me paraît une folie insigne[104].»

[104] A la réception de la dépêche annonçant le combat naval de

Synope, les Gouvernements de France et d'Angleterre envoyèrent à

leurs amiraux respectifs l'ordre d'entrer immédiatement dans la

mer Noire; par suite de quoi, les vaisseaux russes se trouvèrent

bloqués à Sébastopol, et la Turquie put travailler librement à

son ravitaillement.

Voici donc le Prince Albert qui paraît en arriver, quoiqu'un peu plus

tard, au même point que jadis son oncle Léopold: c'est-à-dire d'être

détesté en Angleterre pour ses ambitieuses influences[105]. On croit

qu'il fera une course, soit à Cobourg, soit à Lisbonne, pour se

soustraire aux avanies que lui destine le _Mob_[106].

[105] On faisait courir en Angleterre mille bruits absurdes sur

l'influence que le Prince Albert cherchait à prendre dans les

affaires politiques et même sur ses ambitions personnelles pour

accaparer l'autorité. La populace commençait à s'en montrer très

irritée.

[106] De l'anglais: la populace.

1854

_Sagan, 5 janvier 1854._--Lady Westmorland m'écrit de Vienne du 3: «Cette

nouvelle année s'ouvre bien tristement. Je ne vois pas de possibilité de

paix depuis la déclaration qui accompagne l'envoi des flottes dans la mer

Noire. Cette pièce est venue briser l'espoir que nous avions d'un bon

résultat aux démarches faites par les quatre Puissances réunies, et

auxquelles la réponse n'est point encore arrivée de Constantinople.»

_Sagan, 7 janvier 1854._--J'ai lu les cent premières pages de l'ouvrage

de Villemain intitulé: _Souvenirs historiques et littéraires_[107].

Assurément, je suis ravie du style, des pensées, des jugements.

Seulement, comme j'ai connu M. de Narbonne, je m'avise de penser et même

de dire, tout bas, que Villemain s'est amusé à _fabriquer_ un M. de

Narbonne. Le véritable était autre. Mais à une époque où on dit et où on

croit du mal de tout le monde, même de ceux auxquels on a été le plus

redevable, on est bien aise de voir quelqu'un trompé par la louange. Du

reste, l'erreur n'est certainement pas involontaire: c'est un cadre bien

choisi et spirituellement rempli pour stigmatiser le présent qui déplaît,

à juste titre, par le contraste avec le passé. Pour ce qui regarde les

passages sur M. de Talleyrand, j'aurais voulu une impartialité moins

absolue. Le jugement est sans haine, sans aigreur, peut-être même sans

injustice; mais aussi, il est sans faveur, et fort en deçà, comme

bienveillance, de la part que M. Villemain fait à M. de Talleyrand dans

les pages si belles que l'ingratitude de Thiers lui a inspirées.

Villemain touche même à l'injustice en représentant M. de Talleyrand

comme beaucoup plus insouciant et froid pour ses amis, qu'il ne l'était

en effet. Je me souviens, du reste, fort bien que M. de Narbonne et M. de

Choiseul se plaignaient que leur ancien camarade de collège leur rendait

bien moins de services qu'à Montrond, Sainte-Foix et Cie. Certes, M.

de Talleyrand avait tort de se laisser arracher pieds et ailes par des

gens tarés; mais M. de Choiseul oubliait cinquante mille francs qu'il

devait à mon oncle, et dont celui-ci a fait généreusement remise à sa

succession; et, quant à M. de Narbonne, qu'il trouvait spirituel causeur

et aimable convive, il n'en faisait aucun cas comme homme politique, ni

même comme homme privé. M. de Talleyrand prétendait que Mme de Staël

faisait ses discours pendant son ministère de la guerre, même ses

rapports sur l'état de l'armée et des forteresses; il avait mille contes

plaisants à ce sujet.

[107] Ce volume était la première partie des _Souvenirs

littéraires_ de M. Villemain, qui publia la seconde deux ans

après.

M. de Narbonne a longtemps vécu des privations que s'imposaient la

généreuse abnégation et l'aveugle dévouement de la vicomtesse de Laval,

dont M. de Narbonne acceptait les sacrifices sans ménager son amie, ni

dans ses propos, ni dans ses actions. M. de Narbonne a laissé des dettes

à Vienne, que M. de Talleyrand, lors du Congrès, s'est hâté de payer pour

ne pas ébruiter des désordres qui auraient souillé la mémoire de son ami

d'enfance. Voilà ce que Villemain ignore sans doute, et qu'il n'eût pas

été à propos de citer; seulement, la froideur qu'il reproche à M. de

Talleyrand n'était pas réelle, ou s'il en éprouvait pour M. de Narbonne,

elle était motivée.

Des trois amis, que j'ai connus d'assez près pour les juger, quoique je

fusse fort jeune encore, lors de la mort de M. de Narbonne, le plus

aimable, le plus simple, celui dont le goût était le plus fin et les

façons les plus nobles, était assurément M. de Talleyrand, et cela à

grande distance.

M. de Choiseul qui, tout d'abord, à mon arrivée en France, quand j'avais

quinze ans, m'avait prise en amitié, prédisait à M. de Talleyrand, qui ne

s'en doutait pas, que j'avais de l'esprit et que je serais distinguée un

jour. M. de Choiseul que j'aimais et qui a passé beaucoup de temps chez

moi, à Rosny et à Paris, M. de Choiseul était le plus instruit des trois,

d'un commerce sûr, d'une conversation un peu trop abondante pour être

vive, mais toujours instructive et attachante, sans éclat, mais du goût

d'ailleurs le plus irréprochable. Celui de M. de Narbonne était souvent

fort risqué, surtout avec les jeunes femmes, il aimait les antithèses et

visait à l'effet; _il brillantait trop_. A un âge où il aurait été plus

convenable d'imiter les allures paternelles de M. de Choiseul, il

conservait celles qui jadis lui avaient valu des succès d'un autre

genre.

Je me souviens qu'il avait pris à tâche de m'éblouir, il ne parvenait

qu'à m'embarrasser. Un jour, à un petit dîner chez ma mère, où chacun

entendait ce que disaient les autres, M. de Narbonne se mit à me faire

des compliments très directs, mais sous la forme de contre-vérités,

parlant de mes petits yeux, de mes airs à la fois gauches et féroces,

etc. Je ne comprenais pas bien, et mes dix-sept ans ne trouvaient pas de

répliques à une langue dont le dictionnaire était fermé pour moi. M. de

Talleyrand me prit en pitié, ou plutôt, bien aise de donner un coup de

patte à M. de Narbonne, il reprit tout haut: «Tais-toi, Narbonne, Mme de

Périgord est trop jeune pour te comprendre et trop allemande pour

t'apprécier.» Parler de ma jeunesse était une critique pour l'un, parler

de mon _allemanderie_ une critique pour l'autre. Il y en avait donc pour

chacun, mais même, en me laissant arracher plume de mon aile, je sus gré

à mon oncle de m'avoir délivrée de mon persécuteur.

Les hommes de cette époque, et j'en ai encore vu et connu plus d'un,

m'ont toujours semblé mettre bien plus leur esprit dans la conversation

que dans leurs actions, leurs affaires et leurs correspondances privées.

_Sagan, 9 janvier 1854._--Je suis à moitié du livre de Villemain; j'y

trouve un peu trop de _conversation faite_. Il est évident que si le fond

des pensées, des opinions est exact, que, si même quelques expressions

sont originales, il est cependant impossible que _le mot à mot_ soit

textuel, car il aurait fallu que, dans le tête-à-tête de l'Empereur

Napoléon et de M. de Narbonne, ils eussent été l'un et l'autre des

sténographes. Dès lors, il y a trop de Villemain dans ces longues

citations, ce qui leur ôte de l'importance historique, quoique le style

de l'écrivain reste charmant et brillant, sage, habile et élégant;

seulement, il y a un peu trop de prévisions, _après coup_.

_Berlin, 15 janvier 1854._--M. de Humboldt m'a parlé avant-hier de M. de

Narbonne et de M. Villemain; il n'honore pas beaucoup la mémoire de l'un,

ni le caractère du second.

Ici, il y a une disposition généralement soucieuse; il me semble entendre

murmurer que la neutralité sera bien difficile à conserver; et, si on la

rompt ici, ce ne sera pas au profit de l'alliance française.

J'ai achevé la lecture de Villemain, les morceaux sur la Sorbonne et sur

M. de Feletz contiennent de jolies, de justes et bienveillantes phrases

sur M. de Talleyrand. Les allusions critiques contre Louis-Napoléon y

sont plus claires encore, un peu trop tirées par les cheveux; mais cela

m'a plu beaucoup, comme langue et comme mouvement.

J'ai lu l'article de Cousin sur Mme de Sablé dans la _Revue des Deux

Mondes_[108]. On voit bien que Cousin n'en n'est pas rétrospectivement

amoureux, comme de Mme de Longueville; c'est pâle et froid, mais c'est

une silhouette de plus, d'un temps dont j'aime jusqu'aux découpures.

Comme Cousin garde rancune à Mme de Sablé de ne pas s'être exposée à la

petite vérole de Mme de Longueville! C'est drôle d'être si fort d'un

autre temps, quand on est tellement du sien: bourgeois et philosophe,

converti à la Fronde et à Port-Royal.

[108] Comme suite à son premier volume sur Mme de Longueville,

Cousin fit paraître en 1854 une étude sur Mme de Sablé,

poursuivant ainsi ses publications sur les femmes de la société

du dix-septième siècle.

Ce sont là, du reste, de bonnes conversions au moins! Il y en a de tout

aussi inattendues qui n'ont pas la même grâce, témoin MM. de La

Rochejaquelein et Pastoret[109].

[109] M. de La Rochejaquelein, partisan du suffrage universel,

s'était rallié au coup d'État, après avoir rompu avec les

légitimistes de la rue de Poitiers, ainsi qu'avec M. le Comte de

Chambord. M. de Pastoret, qui avait refusé en 1830 de prêter

serment à Louis-Philippe, avait trempé dans le complot des tours

de Notre-Dame, se montra sympathique au gouvernement du Prince

Louis-Napoléon, qui le nomma sénateur en 1853.

Le maréchal Radetzky perd à peine une habitude en perdant sa femme,

habitude qui avait été vingt-cinq ans interrompue pour raisons très

multipliées[110].

[110] La comtesse Radetzky de Ravez était morte à Vérone, le 12

janvier, des suites d'une fluxion de poitrine.

On fera à Berlin les plus grands efforts pour prolonger la neutralité;

mais, si on était _absolument forcé_ d'y renoncer, je ne crois pas que ce

soit au profit de l'alliance anglo-française. On dit ici que M. de

Nesselrode est tombé sérieusement malade. Nouvelle complication. Il

paraît qu'il était fortement prononcé contre la guerre et que toute cette

affaire lui a fait faire bien du mauvais sang.

_Berlin, 24 janvier 1854._--On n'entend parler que de maladies et de

guerre. Quelle triste perspective! J'apprends à l'instant qu'Orloff est

attendu ici aujourd'hui. On se demande pourquoi, et on est fort

agité[111].

[111] L'Empereur Nicolas comprenant l'importance de l'Union des

Puissances belligérantes tentait, alors, par un vigoureux effort

de rompre l'accord de la Conférence de Vienne et de rattacher à

sa cause l'Autriche et la Prusse. Ce fut le but de la mission du

comte Orloff. La lettre autographe de son maître, dont le comte

Orloff était porteur pour l'Empereur d'Autriche, lui demandait de

prendre, conjointement avec le Roi de Prusse, vis-à-vis de lui,

l'engagement d'observer une neutralité stricte, pendant toute la

durée de la guerre; mais François-Joseph s'y refusa nettement, le

Czar ne voulant pas donner la promesse de ne pas franchir le

Danube et de ne pas troubler l'ordre et la possession

territoriale de l'Empire turc. A Berlin, l'Empereur Nicolas

voulut traiter l'affaire comme en famille. Il en chargea tout

simplement son représentant accrédité à cette Cour, le baron de

Budberg. Celui-ci se servit, en cette occasion, de l'intervention

du Ministre de la maison du Roi et non de celle du Ministre des

Affaires étrangères. M. de Manteuffel, blessé de ce procédé,

donna sa démission qui ne fut pas acceptée, et le baron de

Budberg fut éconduit moins courtoisement que ne l'eût été le

comte Orloff.

Les gazettes de Berlin disent qu'Orloff est à Vienne; celles de Vienne

qu'il est à Berlin. C'est drôle, mais ce n'est pas risible.

L'Autriche est très aigrie contre les Turcs qui, au lieu d'accomplir la

clause du traité conclu avec Vienne, par laquelle la Porte s'engageait à

interner en Asie les réfugiés, sujets autrichiens, les laisse tous venir

se mêler activement à la lutte sur le Danube. L'Autriche vient en

conséquence de faire marcher un corps considérable d'observation vers les

frontières ottomanes. La Russie a proposé à Vienne et ici, un traité par

lequel la neutralité de la Prusse et de l'Autriche serait reconnue pour

le moment, mais aussi par lequel la Russie, la Prusse et l'Autriche

s'engageraient à s'entr'aider réciproquement pour maintenir l'intégrité

de leurs territoires respectifs, dans le cas où cette intégrité se

trouverait violée sur un point quelconque. Cette proposition n'a reçu,

jusqu'ici, du Cabinet prussien, que des réponses évasives.

L'Autriche, qui prévoit des attaques en Italie, pourrait s'y montrer plus

favorable; il y a, du reste, des personnes qui prétendent que les

vaisseaux anglais voudront pénétrer assez avant dans la Baltique pour

exciter des mouvements dans la Pologne russe, qui ne s'arrêteraient pas

là, et qui feraient immédiatement soulever la Pologne prussienne, ce qui

ne permettrait pas au Cabinet de Berlin de rester neutre. Tout est

compliqué et le lendemain n'appartient plus à la veille.

_Berlin, 1er février 1854._--Nous voici au début d'un mois qui

éclaircira l'horizon politique; mais j'ai peur que ce ne soit bien plus à

coups de canon, que par les rayons d'un joyeux soleil, que les nuages ne

se rompent.

Orloff est bien décidément à Vienne; il y a des personnes qui croient

que, vu les réponses évasives faites ici à M. de Budberg, Orloff ne se

souciera, ni de les modifier, ni de les entendre confirmer.

J'ai vu une lettre de Paris qui annonce que, bien décidément, Brunnow et

Kisséleff s'en vont, que Mme de Lieven est au désespoir, mais qu'elle se

dispose à suivre ce dernier à Bruxelles. On ajoute que la France et

l'Angleterre n'admettent pas que la Prusse et l'Autriche restent simples

spectatrices de la lutte; et que l'on ne tardera pas, de Paris et de

Londres, à les mettre en demeure de se prononcer en impliquant

tacitement: à bon entendeur salut; que, si on ne se réunit pas à

l'Occident pour combattre le Czar, l'Italie sera soulevée, et les

provinces rhénanes de même, par des irruptions armées auxquelles les

populations seraient fort disposées à répondre. De l'autre côté,

l'Empereur Nicolas pourrait bien faire des propositions plus ou moins

menaçantes. Il est certain que pour ici le moment est bien embarrassant

et bien gros d'éventualités.

_Berlin, 4 février 1854._--Le but de la mission d'Orloff à Vienne est

tenu fort secret; on en est à des conjectures; ce qui est certain, c'est

qu'elle ne mène pas à la paix entre l'Occident et l'Orient. Il est fort

douteux qu'il vienne ici. A Vienne et à Berlin, on a répondu à M. de

Bourqueney, qui voulait faire modifier cette neutralité au profit de son

gouvernement, qu'on la conserverait réelle tant qu'on ne chercherait pas

à susciter des embarras à l'Autriche en Italie; mais, qu'à la première

étincelle, la neutralité autrichienne se romprait en faveur de la Russie.

On m'écrit de Paris qu'on y attend le Duc et la Duchesse de Brabant en

échange de la visite du prince Napoléon à Bruxelles[112]. Il paraît que

lord Palmerston pour éviter, _le cas échéant_, que la France ne fît

irruption conquérante en Belgique, aurait rapproche les deux Cours de

Laeken et des Tuileries, et négocié ces visites. Il faut convenir que si

le Duc et la Duchesse de Brabant vont aux Tuileries, _lui_, portera un

grand sacrifice à l'_intégrité_ de la Belgique, car le petit-fils de

Louis-Philippe, surtout après les décrets du 22 janvier[113], rentrant

aux Tuileries comme hôte de Louis-Napoléon, quelle tache et quelle

amertume!

[112] Le 30 janvier 1854, le prince Napoléon fit à Bruxelles une

visite toute de courtoisie, très officielle, mais sans mission

politique spéciale.

[113] Allusion aux décrets du 22 janvier 1852, relatifs à la

confiscation des biens de la famille d'Orléans.

_Berlin, 8 février 1854._--Le départ des diplomates russes est accompli à

Londres et à Paris. Orloff et Budberg n'ont rien obtenu ni à Vienne, ni

ici, mais Bourqueney et de Moustiers n'ont rien obtenu non plus. On se

tient dans la plus rigoureuse neutralité; elle coûte à la reconnaissance

de l'Empereur d'Autriche ainsi qu'aux liens de parenté de la Prusse.

Ainsi on cherchera à maintenir l'équilibre le plus longtemps que faire se

pourra. Mais, ou il faudra que l'Empereur Nicolas cède, ce dont je doute,

ou que les Puissances allemandes l'aident efficacement, ce qui est contre

leurs intérêts, ou qu'elles le combattent avec la France et l'Angleterre,

ce qui est contre leur goût; car, pour maintenir _longtemps_ cette

rigoureuse neutralité proclamée aujourd'hui, je ne crois pas que cela se

puisse.

_Berlin, 12 février 1854._--Le comte de Stolberg est mort, âgé de

soixante-neuf ans, plein de vie, de force, de santé et de vertu;

serviteur dévoué du Roi, père de famille excellent, ami sûr et

affectueux, _le seul_ grand seigneur dans _l'âme_ et dans les _formes_

qui restât ici; il a fini sa vie laborieuse en chrétien, après cinq

jours d'une maladie aussi inattendue que fatale. Il s'était écorché à la

jambe à la chasse du Roi; il n'a pas soigné ce mal qui, en un rien de

temps, a amené un érésipèle; celui-ci a tourné immédiatement à la

gangrène, et tout a été fini. Le Comte était venu chez moi le samedi 4,

au soir, il était resté bien longtemps seul à seule à causer de bien des

choses qui le préoccupaient dans l'intérêt de son maître. Le dimanche 5,

il m'a écrit pour me donner un renseignement que je lui avais demandé; le

lundi, il s'est couché, et hier samedi, il est mort à l'heure même où il

devait dîner chez moi. Je suis très affectée de cette perte; il m'avait

rendu de très bons offices, son zèle pour moi augmentait en raison d'une

connaissance plus approfondie de mon caractère qui lui inspirait estime

et confiance. Tout cela est fini. Du reste, il était personnellement bien

fatigué, et dégoûté de sa tâche, que son dévouement chevaleresque pour

son maître pouvait seul lui faire supporter. Il est au repos maintenant,

repos bien mérité et que Dieu lui rendra particulièrement doux et

lumineux, car il a porté pieusement _la lourdeur et la chaleur_ du jour,

comme dit l'Écriture.

On n'en est encore à Vienne et à Berlin qu'à la neutralité; les

affections de famille combattront longtemps encore ici une union étroite

contre la Russie; cependant, elles ne seront pas insurmontables. A

Vienne, on se prêterait plus facilement à une entente, si déjà on ne

croyait à des intrigues révolutionnaires fomentées par les Puissances

occidentales en Italie et par la mauvaise foi des Turcs qui,

contrairement aux traités, emploient des réfugiés hongrois sur le

Danube. Tout est suspens, incertitude, obscurité.

_Berlin, 17 février 1854._--Les femmes assistant ici aux cérémonies

funèbres, dont elles sont exclues en France, j'ai été à la bénédiction ou

lever du corps du comte de Stolberg. Un monde énorme s'était réuni à la

maison mortuaire, à commencer par le Roi et la Reine qui étaient tous

deux en larmes et suffoquant de sanglots. Les chants, la liturgie et

surtout le discours du pasteur protestant, parfaitement simple et doux,

comme l'était celui dont il avait à parler; tout l'arrangement matériel

de la grande salle où se trouvait la bière (il était sept heures du

soir), tout était en harmonie et m'a fait une impression profonde.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4) · 第 9 / 39 段