«Louis-Napoléon cherche à faire tomber lord Aberdeen pour faire surgir

lord Palmerston; il ne croit pas à la possibilité d'une paix solide, mais

voudrait une entrée en campagne plausible, régulière et d'accord avec un

Ministère anglais renouvelé. On hésite donc et on hésitera encore quelque

temps, non pas entre la paix et la guerre, mais entre les différentes

façons d'entamer la guerre, puis, quand le parti sera pris, la France

s'éveillera avec son _deux décembre_ du dehors!»

_Sagan, 12 septembre 1853._--Il paraît certain que l'Empereur Nicolas

arrivera le 20 à Olmütz[86].

[86] L'Empereur Nicolas arriva, en effet, à Olmütz: il était

accompagné de son beau-frère, le Prince de Prusse, pour

s'entendre avec l'Autriche et la Prusse. Une longue conférence

eut lieu le 2 octobre, sous la tente impériale, entre les deux

Empereurs, le Prince de Prusse et MM. de Nesselrode et de Buol.

Les délibérations en restèrent d'abord secrètes, puis, on apprit

bientôt que le Czar avait fait savoir à la Porte Ottomane que ces

puissances ne lui donneraient qu'une garantie séparée de chacune

d'elles, et non pas une garantie collective, et qu'il n'y aurait

aucune solidarité entre les garants de l'intégrité et de

l'indépendance de la Turquie. La proposition austro-russe fut

repoussée à Londres comme à Paris, et absolument rejetée à

Constantinople.

Lady Westmorland me mande ce qui suit de Vienne, en date du 9: «Je n'ai

plus aucune patience avec ces Turcs, qui refusent si sottement ce que

l'Empereur Nicolas acceptait de si bonne grâce; et maintenant, je crains

fort qu'il ne se redresse contre les exigences et les prétentions de la

Porte: nous attendons avec anxiété la réponse de Pétersbourg.»

Il paraît que lord Stratford Redcliffe a joué le même rôle à

Constantinople que dans ses précédentes missions, et, que tout en tenant

un langage officiel calmant, il a beaucoup stimulé sous main, d'une part,

les arrogances de Menschikoff, et de l'autre, les résistances musulmanes.

On dit qu'il va être rappelé.

_Sagan, 22 septembre 1853._--Il ne se passe pas de semaine où il ne

faille placer un nouveau jalon mortuaire sur notre route; ce sont des

signets de deuil dans le triste livre de la vie, que nous ne feuilletons

pas avec assez d'attention, et dont la dernière page se clôt avant que

nous n'ayons bien reconnu la vraie signification de l'œuvre. Hier

encore, j'ai appris la mort de mon cousin, Paul de Médem. Sans doute, il

faut bénir la Providence de l'avoir tiré des ténèbres qui

s'épaississaient, de plus en plus, autour de son intelligence, pour le

placer au centre de cette lumière, qui seule ne s'éteint jamais. Mais

cette fin prématurée ne laisse pas que de fendre le cœur.

_Sagan, 25 septembre 1853._--Le prince Paul Esterhazy est à Vienne; il

est arrivé de Pesth avec les insignes royaux de Hongrie, et c'est lui qui

a porté la couronne à la cérémonie de l'église[87]. Voilà qui le

réhabilite complètement à la Cour et à la ville! J'en suis bien aise, car

je lui veux toutes sortes de bien.

[87] Pour le mariage du Duc de Brabant.

M. de Salvandy, ayant dans un voyage à Nantes passé devant Rochecotte,

s'y est arrêté et y a fait une visite à Pauline[88], après laquelle il

m'a écrit une fort aimable lettre. Il y dit ce qui suit: «Mon impression

générale sur tout ce que nous voyons, c'est que les événements sont

destinés à se précipiter; qu'en gros, ils ressembleront à ce que nous

avons déjà vu, avec les différences qui me laissent partagé entre la

douloureuse crainte de ressemblances complètes, quant aux moyens, et

l'espérance d'issues plus indépendantes, plus dignes, et, par cela même,

plus durables. Je ne rentrerai en ville que fort tard; il s'est fait dans

le monde des vides qui me sont de grandes tristesses; je me sens dépaysé

dans la génération nouvelle qui remplit les salons: Mmes de Noailles, de

Maillé, d'Osmond, de moins; Mme de Boigne éteinte; M. Pasquier baisse à

vue d'œil; l'empreinte du temps atteint M. Molé. Je renonce à poursuivre

M. Guizot dans la lanterne, très peu magique, de Mme de Lieven. Le duc de

Noailles n'hérite pas, comme il l'aurait pu, de tant de successions

ouvertes; les Decazes sont abîmés entre la maladie, le Roi Jérôme et M.

Bixio. Il n'y a plus de Sainte-Aulaire, Mme Mollien est toute seule dans

l'appartement charmant qu'elle s'est fait; Mme de Châtenay, en perdant

Alexis de Saint-Priest, est restée seule dans le sien. Albert de Broglie,

qui a repris sa place dans le monde pour lequel il est fait, et dont son

père s'était exilé, va beaucoup chez les autres et n'a point de chez soi.

La duchesse de Mouchy plus aimable chaque jour, depuis qu'elle ne

s'abrite plus chez sa mère; la duchesse de Rauzan dont la santé se

détruit de plus en plus, sont mes seules amitiés vivantes. Mmes de

Choiseul et de Vogüé, qui recueillent l'héritage de leurs amitiés

défuntes, malgré une bonne grâce infinie, ne sont plus des centres, parce

qu'il s'y réunit trop de monde, trop de jeunesse, qu'il n'y a pas de

petits jours, que dès lors, on ne cause pas. Le salon de Mme de La Ferté

reste froid et austère comme elle. Le monde ancien est fini!»

[88] Marquise de Castellane.

Ce passage compose, ce me semble, un tableau assez rapide et assez vrai

de ce qu'est devenu le Paris de la _bonne compagnie_.

_Sagan, 4 octobre 1853._--Lady Westmorland me mande de Vienne en date du

2: «Mon mari est revenu d'Olmütz, avant-hier au soir, enchanté de son

séjour, et surtout très content de ses conversations avec l'Empereur

Nicolas, et de la modération de ses intentions pacifiques dont il a donné

des preuves incontestables. Hier donc, nous étions un peu remontés, en

espérant une solution, mais aujourd'hui, nous avons une dépêche

télégraphique de Constantinople du 25, qui annonce que le Sultan, poussé

par le Divan, s'est décidé à déclarer la guerre, malgré l'avis des quatre

représentants[89]. Dieu sait si cet événement ne fera pas peur à nos

commerçants en Angleterre, et n'arrêtera pas un peu les cris furibonds de

ces odieuses gazettes qui poussent à la guerre depuis si longtemps.»

[89] Une dépêche avait apporté la déclaration formelle de la

guerre de la Porte à la Russie. Le texte en était d'abord parvenu

à la Légation ottomane à Vienne avec la condition que les

hostilités ne seraient ouvertes que dans le cas où la Russie

n'évacuerait pas les Principautés danubiennes dans les quatre

semaines.

_Sagan, 14 octobre 1853._--Voici l'extrait d'une lettre que le baron de

Humboldt m'écrit de Berlin, en date d'hier: «Pourquoi le Czar est-il venu

ici? Dans quel but? Qu'est-ce que cela lui rapporte? Je l'ai vu arriver,

figure de marbre de Paros, un peu vieillie avec de rares velléités

d'animation bienveillante; j'ai reçu trois poignées de main en trois

jours; de l'inquiétude dans le regard scrutateur et morose: en général,

de la politesse soutenue, mais glaciale. Je l'ai vu partir dans le

vestibule de Sans-Souci, couvrir aux adieux la Reine de ses baisers,

embrasser le Wachtmeister[90] puis revenir encore et embrasser la Reine.

J'ai résisté, pour ma part, à l'attendrissement. Je pense qu'il avait un

vif intérêt à faire croire aux Tuileries, à Londres et aux Dardanelles

que les trois puissances du Nord étaient plus familièrement d'accord que

jamais, de faire une politesse à notre Reine et de s'assurer de son

appui, de gagner huit à dix jours de temps pour avoir des nouvelles de

Constantinople, et de s'assurer avant tout de l'impression que les vagues

pourparlers d'Olmütz, renouvelés plus vaguement encore à Varsovie (sans

la moindre coopération de Manteuffel qui, en Cincinnatus vertueux, était

allé visiter ses choux de Lusace), avait produite à Londres.

[90] Maréchal des logis.

«Il paraît que le Czar a préféré la voie de terre pour avoir la

possibilité, si quelque nouvelle importante arrivait, de retourner sur

ses pas, à Kiew et à Odessa. Au départ de l'Empereur Nicolas, il n'y

avait de Constantinople que des nouvelles du 26: ce matin, il en est

arrivé par télégraphe électrique du 2 octobre, confirmant simplement la

nouvelle que si, dans quarante jours, les troupes russes n'évacuaient

pas, ce qui, sans doute, restera paisiblement en leur possession jusqu'en

mai 1854, on ferait une déclaration de guerre, ce qui, dans le nouveau

dictionnaire diplomatique, ne dit aucunement qu'il y aura guerre.

«Le Ministre de la guerre Bonin a été l'objet de grandes froideurs. M. de

Manteuffel a beaucoup insisté sur la neutralité de la Prusse; cependant,

le Czar est parti avec la ferme persuasion que si la guerre se faisait

effectivement, la Prusse lui viendrait en aide, et je crois qu'il ne se

trompe pas. Notre excellent Roi me paraît soucieux.

«L'homme qui, aux Tuileries, ne parle pas, mais rumine d'autant plus, est

bien aise de la rupture des traités, de ces provinces occupées qui

semblent lui donner des droits analogues; sa haine personnelle et

politique est dirigée de plus en plus contre la Belgique. La

pusillanimité de Léopold lui fait espérer qu'en cédant le nord du Brabant

et Anvers à sa douce alliée la Hollande, il pourra occuper la Belgique

proprement dite, sans que les fureurs dynastiques de Windsor osent

pousser à la guerre ce bon peuple, qui ne veut pas voir troubler son

commerce et qui, dans l'occupation d'Anvers par la Hollande, verrait

s'évanouir toute rivalité dangereuse. On prouvera, par un manifeste, que

l'hydre de la révolution ne sera vaincue qu'autant que les libertés

belges ne serviront plus d'abominable contraste aux douceurs angéliques

du gouvernement absolu des Tuileries.

«Radowitz est au plus mal; c'est un rétrécissement organique des

intestins, d'affreux vomissements en sont le résultat.

«A Glienicke, on rêve noces et festins; on a jeté les yeux sur l'agréable

jeune Princesse de Dessau; le Prince Frédéric-Charles, dans sa

silencieuse chasteté, paraît peu empressé d'abandonner le culte de la

caserne.»

La duchesse d'Albuféra m'écrit de Paris, en date du 10: «Pensez-vous que

la réunion de Varsovie aura amené quelque solution satisfaisante à

l'interminable affaire d'Orient? Chacun a bien assez à faire chez soi

pour se tenir tranquille au dehors. Nous avons ici bien des ennemis

intérieurs par la cherté du pain; il faut s'attendre à un hiver très

difficile; les quêtes et les pauvres vont pleuvoir; la Ville de Paris

fait un sacrifice de quarante-deux mille francs par jour pour tenir le

pain à un prix raisonnable. Comme elle s'est fort endettée par tous les

embellissements qu'elle fait de tous côtés, elle va nous cribler

d'impôts: voitures, chevaux, domestiques, pianos; tout ce qui est luxe va

payer. Le résultat ne sera pas ce qu'on croit: on ira à pied, on renverra

la moitié des domestiques et on ne fera plus de musique. Les fortunes de

Paris sont trop médiocres pour pouvoir faire face à tout.»

_Sagan, 21 octobre 1853._--Voici l'extrait d'une lettre que lady

Westmorland m'écrit de Vienne en date du 19:

«Nous sommes dans un état de stagnation et d'attente, quant à la

politique. La déclaration de guerre de la Porte met nécessairement fin à

toutes les négociations pour empêcher la guerre. Maintenant, il faut

tâcher de _faire_ la paix; mais pour commencer cette tâche, on attend de

savoir de quelle manière l'Empereur Nicolas aura reçu la déclaration de

guerre. Je crois qu'il ne serait pas difficile d'arranger une paix, comme

il aurait été facile d'empêcher la guerre, si l'on n'avait affaire de

tous côtés qu'à des médiocrités. Celui qui me paraît avoir le plus

d'habileté, c'est Drouyn de l'Huys; Buol, comme mon cousin[91] à Londres,

sont de bonne foi, désirent le bien, ne manquent pas d'esprit, mais sont

tous deux de _seconde rate_[92] quand il s'agit de diriger une grande

affaire.

[91] Lord Clarendon.

[92] (De l'anglais), de second rang.

«Nesselrode a commis des bévues incroyables; il faut que l'âge l'ait

paralysé; au fond, c'est lui qui a tout gâté en donnant raison à cet

esprit intrigant, haineux, rancuneux de Stratford Canning, qui a commencé

tout le mal par ses perfides conseils à Constantinople, et qui aurait été

désavoué et bafoué partout, si la stupide dépêche de Nesselrode n'eût

tout embrouillé de nouveau[93].

[93] M. de Nesselrode avait envoyé une dépêche datée du 7

septembre, destinée à expliquer les motifs par lesquels

l'Empereur Nicolas avait rejeté les modifications, demandées par

le Sultan, au projet de note préparé par le Cabinet de Vienne.

Entre autres, il joignait à cette dépêche une note spéciale

adressée à M. de Meyendorff, alors ambassadeur de Russie à

Vienne, dans laquelle étaient discutées point par point les

modifications elles-mêmes.

«On me paraît singulièrement tranquille à Vienne; on y est persuadé que

les hostilités ne peuvent commencer avant le printemps et que nous avons

six mois pour négocier. Je ne partage pas cette sécurité, et je m'attends

après le 24 à quelque coup de main. Une fois un coup de canon tiré,

qu'arrivera-t-il? En Angleterre, les gens raisonnables n'osent pas

résister à la presse radicale. Le Cabinet voit très bien les dangers de

cette guerre, mais il n'a pas le courage de résister aux fureurs de la

populace, qu'on a la faiblesse de prendre pour l'opinion publique;

celle-ci, dans les classes honorables, n'est rien moins que guerroyante.

Mon oncle[94] avait raison quand il prévoyait, avec douleur, l'importance

que le _Reform-Bill_ donnerait aux masses ignorantes. L'union de notre

Cabinet avec Louis-Napoléon est des plus intime; Louis-Napoléon y tient

beaucoup, il fait toutes les concessions que nous demandons.» Cela

durera-t-il? je ne m'y fie pas trop.

[94] Le duc de Wellington.

_Sagan, 23 octobre 1853._--On m'écrit de Paris ce qui suit: «Je ne crois

pas à la guerre; l'Empereur Louis-Napoléon ne la désire pas et fera tout

son possible pour l'éviter. Nous avons déjà la disette ou à peu près, de

grands embarras financiers, d'immenses travaux entrepris de tous côtés.

Ce serait la ruine de la France au moment où on jouit du repos et du

bien-être qui suivent de grandes agitations. L'Angleterre n'est pas

franche, son Cabinet ne se soucie pas de tirer le canon; mais, pour se

maintenir et plaire à l'esprit public, irrité contre la Russie, il joue

un jeu dangereux qui pourrait nous entraîner plus loin qu'on ne le

compte. Quant aux Turcs, ils sont comme l'Ibrahim de Racine, indignes de

vivre et de mourir[95], et je ne m'intéresse à eux que par rapport à la

secousse européenne.

[95] Allusion à ces vers de Racine dans sa tragédie de _Bajazet_:

L'imbécile Ibrahim, sans craindre sa naissance,

Traîne, exempt de péril, une éternelle enfance.

Indigne également de vivre et de mourir,

On l'abandonne aux mains qui daignent le nourrir.

«On me dit que la Grande-Duchesse Stéphanie arrive aujourd'hui à

Compiègne, où toute la Cour est réunie. Notre Impératrice est jolie,

frivole, insignifiante et stérile; son mari en est encore amoureux, mais

la dernière qualité, parmi celles que je vous ai énumérées, ne le flatte

pas.»

_Sagan, 8 novembre 1853._--Le nouvel évêque de Breslau[96], arrivé ici

avant-hier, est parti après le déjeuner; il avait, la veille, officié

pontificalement dans la grande église; et hier, il l'a fait dans l'église

de Sainte-Croix qui lui a plu singulièrement. Ma maison ressemblait à un

séminaire, tant il y avait de soutanes. Le Prince-Évêque a été fort

aimable pour tous, prenant intérêt aux personnes et aux choses. Durant

son séjour, nous avons eu, lui et moi, en trois fois, quatre heures de

conversation, seul à seule, fort instructives et intéressantes. Moins

prince de l'Église, moins imposant et moins homme du monde, aimable et

attrayant que son prédécesseur, il a autant d'esprit, plus de calme sur

certaines choses et plus d'activité pour d'autres, une piété égale, une

éloquence écrite et parlée analogue, et tout aussi remarquable: bref,

c'est un homme très distingué et très apostolique.

[96] Mgr Fœrster.

_Sagan, 15 novembre 1853._--Lady Westmorland me mande ce qui suit: «Les

affaires me peinent et m'indignent, car, pendant que nous nous disputons

sur des formes et des mots, le sang coule et qui sait combien? Quand je

dis _nous_, je parle de nos gouvernements, car on ne peut être plus unis,

plus en confiance réciproque, plus sincèrement dévoués à faire le bien

que ne le sont les quatre qui travaillent ici; mais il y en a trois qui

n'ont pas les coudes libres, et de là vient toute la difficulté de faire

un arrangement quelconque.

«Il paraît certain qu'on s'est battu le 3 ou le 4, et qu'il y a eu

beaucoup de morts et de blessés, mais qu'il reste fort incertain qui a eu

le dessus. Un rapport dit que les Turcs ont maintenu leur position à

Oltenitza et que les Russes se sont retirés; un autre dit que les Russes

ont fait reculer les Turcs[97].»

[97] Le 3 novembre, les Turcs remportèrent un avantage notable

sur la rive valaque du Danube. Au nombre de douze mille hommes,

ils passèrent le fleuve entre Lurtukai et Oltenitza, maintinrent

leurs positions dans ce dernier endroit et s'y fortifièrent. Les

Russes firent de grandes pertes.

Il paraît que le Père André Bobola qu'on vient de béatifier à Rome, et

qui a été un jésuite polonais, martyrisé par les Russes, il y a deux

cents ans, est l'objet d'une grande humeur de l'Empereur Nicolas, et

voici à quelle occasion: Une tradition ancienne rapporte que, lorsque

l'Église honorera particulièrement le Père Bobola, de grands malheurs

frapperont la Russie et que le sang y coulera. Cette tradition est fort

connue dans le Nord. L'Empereur ne l'ignore pas, et si peu qu'il a tâché

d'entraver à Rome cette béatification. Des prêtres lithuaniens, auxquels

les consulteurs des Rites ont écrit, pour avoir leurs témoignages sur les

miracles et le martyre du Bienheureux, et qui ne les ont pas refusés à

Rome, ont été déportés en Sibérie.»

_Sagan, 21 novembre 1853._--Le dernier ouvrage de Cousin dont j'entends

parler est un volume philosophique[98] dont le but serait de mettre

d'accord ses écrits d'autrefois avec ses pensées actuelles qui semblent,

Dieu merci, suivre un tout autre cours. Mais à quoi bon? nous perdons

tant de bonnes choses sur la route de la vie, qu'il est bien naturel de

nous défaire des mauvaises. Ne serait-il pas plus digne du vrai

philosophe chrétien d'en convenir tout simplement ou, mieux encore, de ne

pas en fatiguer le public, que cela n'intéresse guère et de continuer

l'histoire de Mme de Longueville qui charme tout le monde.

[98] Vers la fin du règne de Louis-Philippe, M. Cousin comprit

qu'il était inutile de lutter contre l'ordre des choses. Sans

renoncer positivement au libre-penser, il se rapprocha des

doctrines plus saines et publia en 1853 un ouvrage intitulé _Du

vrai, du beau et du bien_. Il y faisait appel à la conciliation

et rêvait l'union des idées religieuses avec la liberté, en

émettant des regrets de nature à calmer les animosités, au sujet

des aberrations de sa vie passée.

Je voudrais bien que Villemain fît enfin paraître son Grégoire VII[99],

ce serait une bien bonne lecture pour mes solitudes; mais, je crains

fort que le grand Pontife ne soit pas au bout de ses malheurs, et qu'il

ne reste encore captif.

[99] L'histoire de Grégoire VII fut trouvée achevée dans les

papiers de M. Villemain et ne fut publiée qu'après sa mort, en

1873. L'auteur en avait tracé le plan et rédigé une notable

partie à la fin de la Restauration, puis l'abandonna lorsque la

révolution de Juillet eut soufflé sur les entreprises du clergé,

et y revint dans les dernières années de sa vie.

On dit que M. de Lamartine est très malade. Sa santé ne pourrait alors se

comparer qu'à sa fortune et à sa renommée.

Je voudrais connaître quelque livre attachant qui me fasse passer les

langueurs de ma chaise longue; ce ne seront pas les trois derniers

volumes de l'histoire que M. Thiers a écrite sous l'empire de si

déplorables passions. La muse de l'ingratitude l'a déplorablement

inspiré[100]. Heureusement qu'il ne suffit pas d'avoir du talent pour

faire ou défaire des renommées; elles subsistent par elles-mêmes et

résistent aux folles apothéoses, comme aux iniques et ingrats

dénigrements.

[100] Allusion à la façon malveillante et peu impartiale dont M.

Thiers avait parlé du prince de Talleyrand dans son grand

ouvrage: _Le Consulat et l'Empire_.

_Sagan, 10 décembre 1853._--Le duc de Noailles m'écrit ce qui suit de

Paris: «Je suis fort tourmenté de ce qui va se passer à Eisenach. On y a

expédié quelqu'un de Paris pour empêcher Mme la Duchesse d'Orléans de

recevoir le duc de Nemours, revenant de Frohsdorf. Je veux espérer que

l'entrevue aura eu lieu avant l'arrivée du messager. Le Comte de Chambord

et le duc de Nemours ont été ravis l'un de l'autre. Peut-être est-ce un

bonheur que la _Veuve_ se tienne en dehors; elle aurait plutôt compliqué,

entravé, rendu l'entente plus difficile; car elle n'y aurait pas été

assez naturellement, assez simplement. Tout ce qu'on lui demande, c'est

de ne rien compromettre, de ne rien gâter; qu'elle reste isolée, si elle

le veut, mais qu'elle n'intrigue pas, qu'elle reste passive; elle

arrivera plus tard à se soumettre. En attendant, les autres s'entendent

mieux tout seuls sans elle.»

_Sagan, 11 décembre 1853._--Des lettres que je viens de recevoir me

donnent quelques petites notions, dont voici l'extrait: «Il me paraît

qu'en ce moment l'Angleterre et la France consentent à une Conférence ou

Congrès à Vienne, où tous les Cabinets (turc et russe compris),

régleraient de concert l'affaire d'Orient, avec protocole ouvert et

s'intitulant, dès l'article premier: _Affaire européenne_. Si la Russie y

consent, on pourra y forcer les Turcs; mais la question est de savoir si

elle y consentira et si elle peut sortir de cette affaire sur un échec

moral, comme celui-là? car, dans les circonstances actuelles, c'en serait

un ... Mais si la Russie n'y consent pas, j'ai lieu de croire que

l'Autriche ne poussera pas plus loin le dévouement et la reconnaissance,

et qu'elle se séparerait alors de la Russie. Or, si l'Autriche se sépare

de cette puissance et se réunit plus ou moins activement à la France et à

l'Angleterre, la guerre générale ne serait plus possible.»

«Les Cousins ont été contents l'un de l'autre à Frohsdorf, et les

Cousines aussi; j'ai pu jeter un regard sur des lettres qui l'attestent.

Le Comte de Chambord a été particulièrement ravi de sa cousine Clémentine

de Cobourg et a dit: «_J'ai vu enfin une princesse française._» Le duc de

Nemours, qui s'était rendu près de Mme la Duchesse d'Orléans pour lui

tout expliquer, n'a pas été reçu par elle, et elle a même empêché ses

fils de voir leur oncle.

«Il m'est revenu que M. Thiers n'approuvait pas l'entente entre les deux

branches, mais qu'il l'acceptait, et il ajoute qu'il est persuadé qu'à sa

majorité le comte de Paris imitera l'exemple du duc de Nemours. M.

Thiers, à ce qu'on m'assure, n'aime pas la branche aînée, mais il hait,

avant tout, ce qui gouverne aujourd'hui.»

_Sagan, 23 décembre 1853._--Lady Westmorland me mande ceci: «Mon

impression est que lord Palmerston produira une secousse qui fera crouler

la machine[101]. Je crois que Stratford Canning, qui a fait tant de mal,

fait à présent des efforts sincères pour l'arrêter; mais je doute de son

pouvoir à calmer ce qu'il a fomenté et suscité.»

[101] Le 18 décembre 1853, lord Palmerston, qui voulait devenir

Premier ministre, et qui n'était alors que ministre de

l'intérieur dans le Cabinet wigh-peelite, donna sa démission, en

refusant d'accepter le nouveau bill de _Réforme électorale_,

proposé par lord John Russell dans le sein du Cabinet; puis, sous

le prétexte d'une méprise qui se serait dissipée, il reprit son

portefeuille, qu'il n'avait jamais sérieusement abandonné. Ce ne

fut que le 8 février 1855 que lord Palmerston parvint à

remplacer, comme premier Lord de la Trésorerie, lord Aberdeen, à

la joie de Constantinople et à la stupeur de la Russie.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4) · 第 8 / 39 段