_Venise, 8 avril 1853._--Hier, j'ai été au couvent des Arméniens de l'île

Saint-Lazare, que les études arméniennes de lord Byron ont rendu

particulièrement célèbre: nous y avons vu le vieux moine qui lui donnait

des leçons. C'est un bel établissement, propre, bien tenu, où on fait

poliment accueil aux étrangers. L'air y est bien meilleur qu'en ville, et

un joli jardin, dans le milieu du cloître intérieur, rappelle, par sa

végétation, ceux des villas de Nice: c'était un vrai rafraîchissement de

retrouver de la verdure et des fleurs. L'imprimerie, la bibliothèque,

l'église, la sacristie, tout nous a été ouvert et montré par un jeune

moine, fort bien élevé, parlant français et italien.

Le duc de Lévis, qui m'avait demandé, à jour et heure fixe, un entretien,

est venu chez moi; notre conversation, qui s'est longtemps prolongée, m'a

confirmée dans la conviction que ce n'est pas d'ici que partent les

difficultés à la fusion.

_Venise, 9 avril 1853._--Nous avons senti une tempête que la _Bora_ nous

a envoyée de Trieste, en vraie rivale malicieuse. J'étais, le soir, au

palais _Vendramin_, et le canal montait si haut dans le _Canal Grande_

que je suis arrivée chez Mme la Duchesse de Berry avec le mal de mer.

C'était une petite soirée en famille, où le whist, le thé et un peu de

conversation ont rempli une couple d'heures. Dans la matinée, j'avais été

faire une longue station au palais des _Doges_; j'y ai vu et revu des

merveilles artistiques, historiques, et de curieux manuscrits dans le

cabinet particulier du bibliothécaire. Le palais des _Doges_ est ma

grande préférence à Venise, car il semble que toutes les grandes ombres

puissent encore y être évoquées, au moindre mot, à chaque pas, à chaque

soupir.

M. de Bacourt étant venu passer un mois à Venise, la

correspondance subit alors une interruption.

_Berlin, 14 mai 1853._--Je suis arrivée, avant-hier à une heure après

midi, à Potsdam; j'ai été invitée pour le thé et le souper au Château.

J'y ai vu arriver le Duc et la Duchesse de Gênes: le Duc est beau et a

une sérieuse attitude. Je trouve seulement que son sérieux touche au

sombre et au taciturne, plus que son âge ne le comporte; du reste, sa

femme est si gaie, si fraîche, si ouverte, si naturelle, qu'évidemment

elle est heureuse. Elle ressemble infiniment d'extérieur à feu la Reine

des Belges[80], avec une expression plus gaie. Le Roi Léopold a fait ici

feu des quatre pieds pour être agréable. On trouve son fils par trop bien

élevé, tant il est poli, doucereux, courbé en humilité: la vraie école

paternelle. On dit qu'il serait beau si son long nez ne profilait pas une

ombre semblable à l'ombre classique du mont Athos (réflexion de Humboldt,

naturellement). Ici, le Ministère est divisé, la Famille Royale divisée,

la Cour divisée, les questions communales parlementaires et religieuses

en effervescence. Il paraît que c'est le chanoine Fœrster qui sera

Prince-Évêque de Breslau. Il est bon prêtre, homme d'esprit, grand

prédicateur, bon écrivain, actif ami des jésuites: il ne paye pas de

mine, il manque de calme, il n'est pas gentilhomme, mais il n'appartient,

en aucune façon, au clergé niveleur. Personnellement, je ne pouvais

désirer un meilleur choix. Il n'est point encore proclamé!

[80] Princesse d'Orléans, fille du Roi Louis-Philippe.

Le Roi et la Reine de Prusse m'ont beaucoup questionnée sur le Comte et

la Comtesse de Chambord, avec un intérêt visible et tendre. On n'a aucun

goût, aucune estime, aucune confiance pour Louis-Napoléon; mais on est

craintif, méticuleux; au fait, on a bien des motifs pour être prudent.

_Sagan, 18 mai 1853._--Je suis arrivée hier, ici, ravie de me retrouver

dans mon _home_, émue par l'accueil qui m'est fait par la population.

Lady Westmorland m'écrit de Vienne que le Roi Léopold doit être, ce qu'il

est en effet, enchanté de l'accueil que l'Empereur et son Auguste Mère

lui font[81]. Lord Westmorland avait été invité à la parade et bien

traité par le chef de cette brillante et fidèle armée. Elle me dit aussi

que tout le parti révolutionnaire en Angleterre, avec lequel lord John

Russell et lord Palmerston ont été si longtemps en coquetterie, est

maintenant à couteaux tirés avec ces deux ministres, qui n'en ont pas

moins eu un vote éclatant en leur faveur. Dieu veuille que cela leur

donne la volonté de mieux faire et d'user, pour le bien du monde entier,

du pouvoir que ce vote leur donne.

[81] Le Roi Léopold des Belges, dans le but de présenter aux

principales Cours de l'Europe son fils aîné, qui avait atteint sa

majorité, et qu'il voulait marier, et en même temps désireux

d'obtenir l'augmentation des garanties de l'indépendance de la

Belgique, ainsi que la conclusion d'un traité de commerce avec le

_Zoll-Verein_, entreprit, au mois de mai 1853, un voyage à Berlin

et à Vienne. Le Roi de Prusse, qui le reçut à Berlin avec une

grande affabilité, le retrouva peu de jours après dans la

capitale de l'Autriche, où Frédéric-Guillaume IV, accompagné de

son frère, le Prince Charles de Prusse, se rendit le 20 mai pour

y signer le traité de commerce austro-prussien. Le Roi put alors

assister aux fiançailles du Duc de Brabant avec l'Archiduchesse

Marie, fille de feu le Palatin. Ce mariage fut célébré le 23 août

suivant.

_Günthersdorf, 27 mai 1853._--Nous voici avec un Prince-Évêque nommé par

le Chapitre: c'est celui que j'annonçais. Le Roi ne tardera pas à

confirmer ce choix; et Rome, sans doute, le sanctionnera. Il est de

beaucoup préférable à celui de l'insignifiant Évêque de Münster ou du

curé spirituel, mais niveleur, de Ratibor. Il n'y a que l'Évêque de

Mayence, Mgr Kettler, que j'eusse préféré.

Mes lettres de Vienne ne parlent que des ovations, tout exceptionnelles,

dont le Roi de Prusse y est entouré. C'est aimable, convenable et habile.

J'en suis charmée. Le mariage du Duc de Brabant avec l'Archiduchesse

Marie est déclaré. Elle a un caractère des plus vifs.

_Sagan, 5 juin 1853._--Quelqu'un qui a vu, il y a quelques jours, à

Berlin, le duc d'Ossuna, m'a dit que ce grand d'Espagne lui avait raconté

que, tout témoin qu'il était au mariage de l'Impératrice Eugénie, il

n'avait pu la voir, à son passage par Paris, dernièrement. L'Empereur la

tient sous un joug assez austère, et, du reste, elle est d'une santé fort

délicate.

On me mande de Vienne que le Roi Léopold est plus enchanté de sa future

belle-fille que ne l'est l'épouseur. Mme de Metternich, avec sa rudesse

habituelle, dit que c'est unir un palefrenier à une religieuse, mais que

c'est le Duc de Brabant qui est la religieuse.

_Sagan, 9 juin 1853._--Toutes les lettres de Berlin ne cessent de parler

du ravissement du Roi de Prusse de son séjour à Vienne. L'Archiduchesse

Sophie arrive dans trois jours à Sans-Souci avec ses deux fils cadets.

_Sagan, 13 juin 1853._--Je ne puis m'empêcher dans mes méditations

solitaires de trouver que les événements paraissent se précipiter en

Orient. Assurément, l'Empereur de Russie est trop âgé pour agir en

étourdi, mais il ne l'est pas assez pour qu'on ne puisse lui supposer

l'ambition de vastes projets. Je m'imagine qu'à Paris, on pense souvent

qu'il faudrait compléter le 2 Décembre du dedans par un 2 Décembre du

dehors. Ce sont là deux gros nuages bien chargés d'électricité, aux deux

bouts du monde européen, qui courent au-devant l'un de l'autre. Je crois

bien qu'au centre on aimerait à dresser des paratonnerres, mais sera-ce

possible? Et si cela ne se pouvait, quelle guerre naîtrait de ce choc! Du

reste, il m'est revenu dernièrement qu'à Paris, on hésitait beaucoup

devant la guerre franchement révolutionnaire, qu'on s'y flatte même qu'en

n'entrant pas _immédiatement_ en Belgique, ni en Savoie, on pourrait

entrer en campagne d'accord avec l'Angleterre. Mais cela me paraît

terriblement _platonique_. La France, si éprise du luxe et du bien-être,

bénéficie de la paix; comment supporterait-elle d'en être sevrée, si on

ne lui offrait promptement les émotions et les dédommagements de la

conquête? D'ailleurs, le monde n'est-il pas mûr pour une crise

définitive? Les grands instruments de vitesse qui ont été si

merveilleusement prodigués à ce siècle, le sont-ils, dans les décrets de

la Providence, uniquement pour les trains de plaisir et les ballots de

coton? Ne sont-ce pas plutôt les bottes de sept lieues de la

civilisation, avide de rentrer en Orient? Tout cela semble, à mon petit

horizon solitaire, plus vraisemblable, quelque romanesque que cela

paraisse, que la prolongation d'un état de choses qui n'est lui-même que

la permanence du malaise et du péril pour tous les Gouvernements et pour

tous les peuples.

_Sagan, 19 juin 1853._--Je suis allée à Hansdorf[82] où Mme

l'Archiduchesse Sophie a désiré (selon l'itinéraire que lui avait tracé

le Roi de Prusse) dîner à deux heures pour arriver à Sans-Souci à l'heure

du thé. J'ai passé une heure à côté d'elle, à causer de mille choses

qu'elle traite avec facilité, agrément, abandon. Elle a paru fort

sensible à mon attention et au superbe bouquet que je lui ai apporté.

Elle a, depuis _bien, bien, bien_ des années, été toujours également

bonne pour moi, et je la trouve très aimable, animée, bienveillante et

spirituelle.

[82] Hansdorf était alors la station du chemin de fer

d'embranchement de Berlin-Sagan.

_Dresde, 29 juin 1853._--Nous sommes arrivés ici, d'où la

Grande-Duchesse[83] est partie ce matin pour Weimar; sa fille Wasa est

malade à Pilnitz et est soignée par la Princesse Carola, ou pour mieux

dire, par Mme la Princesse Albert de Saxe, sa fille. J'apprends que le

jeune ménage est fort satisfait. Le public ne trouve pas du tout la

Princesse Carola jolie, mais on lui trouve l'air prévenant,

bienveillant; elle est fort polie et obligeante. La Famille Royale est

très contente d'elle, et le public, qui n'a pas vu ce mariage d'un bon

œil, se radoucit devant les jolies et bienveillantes façons de la jeune

Princesse. Comme le Prince Albert est très aimé et estimé, tout le pays

lui a fait de superbes cadeaux: les villes manufacturières, notamment, et

les villes de commerce, comme Leipzig, par exemple, qui a offert une

magnifique vaisselle. On ne sait où placer l'énorme quantité de choses

qui arrivent de toutes parts.

[83] La Grande-Duchesse Stéphanie.

_Carlsbad, 3 juillet 1853._--Je suis arrivée hier dans cette fournaise.

Le dernier jour de Dresde, j'ai dîné chez les Redern avec le Prince

Albert de Prusse[84]. Redern, ministre de Prusse en Saxe a, de son

souverain, la permission d'inviter le Prince Albert chez lui, mais non

pas d'aller chez le Prince. Défense lui est faite de prendre notice

quelconque de l'épouse qui, dit-on, est en couches en ce moment; c'est un

peu bien près des noces. L'influence de la Reine de Prusse, pour empêcher

le Roi de permettre ce mariage (à condition de ne jamais voir la femme),

n'a jamais pu l'emporter sur les obsessions de la Princesse Charlotte de

Meiningen et de l'Impératrice de Russie.

[84] Le Prince Albert de Prusse, qui vivait séparé de sa femme

depuis quelque temps, venait d'épouser, assez clandestinement,

une dame d'honneur de cette Princesse, Mlle de Rauch, qui reçut

le titre et le nom de comtesse de Hohenau.

J'ai appris, à Dresde, que le Prince Wasa avait donné les beaux diamants

emportés de Suède à sa fille, la Princesse Carola, à l'occasion de son

mariage; mais aussi à la condition de ne pouvoir, ni les vendre, ni les

faire changer de monture; ils doivent rester dans la caisse du Prince

Albert, qui en est responsable, et la Princesse ne peut les porter qu'en

donnant chaque fois un reçu. On évalue cet écrin à quatre cent mille

écus.

_Carlsbad, 8 juillet 1853._--Le Grand-Duc de Saxe-Weimar est décidément

au plus mal. Voilà un deuil qui jettera du trouble dans le séjour de Mme

la Princesse de Prusse à Londres. Elle aime son père, et elle

s'inquiétera pour son frère, elle se préoccupera pour sa mère; enfin,

elle aura quelques soucis de plus à joindre à ceux qui, déjà, ne lui

manquent pas.

_Teplitz, 12 août 1853._--J'ai quitté Carlsbad sans regret; il me faut

maintenant conter, tant bien que mal, le peu qui arrive jusqu'à moi; et

d'abord le mariage de la jeune Mélanie de Metternich: elle épouse le

comte Pepy Zichy, un sien cousin, qu'elle a refusé deux fois, tant

qu'elle visait, avant 1848, à un prince de maison souveraine.

On dit que la jeune Archiduchesse, future Duchesse de Brabant (ou plutôt

déjà Duchesse de Brabant, car le mariage par procuration a dû se célébrer

hier), a l'air bien triste. Je la plains et le jeune Duc de Brabant

aussi; car ce sont deux enfants qui se marient à contre-cœur tous deux.

La sensibilité paternelle ne s'en émeut guère. Le Roi Léopold fait son

chemin à pas discrets, mais sûrs, sans se soucier ni des aigreurs des

uns, ni des soupirs des autres; il a bien la figure de son rôle, bien

plus desséchée que vieillie!

Son Ministre à Vienne, M. O'Sullivan de Grass, est tellement enflé de

joie, à ce qu'on dit, et d'orgueil d'être _ambassadeur_, et de ses

fonctions auprès de la Princesse, qu'il en aurait crevé, si cela avait

duré; mais après la cérémonie d'hier, il redevient Ministre, tout en

précédant, cependant, la Princesse à Bruxelles où le Prince Adolphe

Schwarzenberg l'accompagne.

D'après ce qui me revient, je ne crois pas que l'entrevue du duc de

Nemours et du Comte de Chambord ait eu lieu jusqu'à présent.

_Teplitz, 15 août 1853._--Ma cousine de Chabannes m'écrit ce qui suit:

«Mme la Duchesse d'Orléans me paraît vraiment dans une sorte d'aberration

d'esprit, car ce qu'elle fait, en ce moment, y ressemble fort, et je lui

suis trop attachée pour ne pas en éprouver un vif chagrin. Vous savez

que, l'année dernière, tout en se montrant fort opposée au désir de tous

les siens, elle avait cependant fini par se soumettre à moitié, et à de

certaines conditions qui, du reste, tout naturellement, ont dû faire

échouer le projet de fusion entre les deux branches. Depuis un an, elle

se tenait à part avec une certaine affectation; mais maintenant, et à

l'occasion du voyage du duc de Nemours en Autriche, elle a déclaré ne

plus rien vouloir entendre, ni avec, ni sans condition, menaçant, si on

passait outre, _d'un éclat public_ et d'une séparation hautement avouée.

Les Princes et la Reine Amélie se plaignent de la nécessité de ne point

causer une division de plus, et de devoir tout sacrifier à l'union de

l'intérieur de leur groupe, exilé en Angleterre. Quelle déplorable

faiblesse et quelle étroite façon de juger une position aussi grave! Une

fois qu'elle se verrait toute seule de son bord, il faudrait bien qu'elle

se soumit. Mais enfin on est en terreur d'elle, Dieu sait pourquoi!»

Voici maintenant l'extrait d'une lettre de l'obligeant Scarella, qui

m'écrit de Venise, après son retour d'un voyage à Rome, au sujet des

commissions artistiques qu'il veut bien surveiller pour moi à Venise; il

me dit: «J'ai eu occasion de me convaincre, hélas! à Rome, que le

vénérable Pontife Grégoire XVI a été bien négligé et même abandonné dans

sa dernière maladie! J'ai eu une longue audience de son successeur. Il a

daigné me parler avec confiance et grande tristesse. Il m'a avoué l'état

cruel de sa position actuelle, environnée de partis révolutionnaires qui

conspirent sans cesse. On parvient à grand'peine à les comprimer, mais

non à les détruire. L'esprit public est très mauvais dans les États

romains et en révolte contre le Gouvernement qui est faible et inactif,

incapable de conserver la tranquillité sans les troupes étrangères. Le

Gouvernement qui, il y a quelques années, a si légèrement encouragé la

révolution, n'a pas admis, jusqu'à présent, les moindres progrès

administratifs; ni chemins de fer, ni télégraphes, ni éclairage au gaz,

etc., etc... Ce Gouvernement misérable épuise la fortune de ses sujets,

sans qu'il en résulte de bénéfice pour lui-même. J'ai assisté à

l'élection du Général des Jésuites, le Père Beckx; il a été bien reçu du

Pape, quoique le Saint-Père n'aime pas cette Compagnie, si essentielle

cependant, et qui pourrait lui être bien utile. J'ai également assisté

_aux fonctions_ du chapeau donné aux deux Cardinaux français, et j'ai vu

l'illumination de la Girandole au Monte Pincio, substituée à celle du

Château Saint-Ange, occupé maintenant par le magasin à poudre des

Français.»

_Teplitz, 19 août 1853._--Il paraît qu'on porte des jugements fort divers

sur la nouvelle Duchesse de Brabant. On me dit que la Reine de Prusse en

fait un portrait flatteur; et avant-hier, Mme de Ficquelmont et sa fille

assuraient toutes deux que cette Princesse avait une tête charmante et

une expression pleine d'agrément dans les yeux; que c'était, en un mot,

une beauté de Rubens qui semblait faite exprès pour la Belgique; qu'en

outre, elle avait l'esprit prompt et ouvert, et que les maîtres qui

l'avaient instruite assuraient qu'elle avait une intelligence rapide et

une capacité rare. Maintenant, où est le vrai?

_Teplitz, 25 août 1853._--_L'Indépendance belge_ nous fait assister à la

marche triomphale de la Duchesse de Brabant. Elle doit être touchée de

l'accueil que lui fait le beau et riche pays qu'elle traverse, où les

souvenirs de ses ancêtres ressuscitent sous ses pas.

On me mande qu'on en a une _humeur de chien_ aux Tuileries, ce que je

conçois à merveille; mais ce que je ne m'explique pas, c'est que le

Ministre de France à Bruxelles soit le seul du Corps diplomatique qui ne

se trouvera pas à son poste pour la cérémonie.

J'ai eu les détails suivants sur ce qui vient de se passer à Ischl.

L'Empereur d'Autriche y est arrivé le 16 août au soir. Il a vu sa tante

et ses cousines de Bavière le 17, et on a été frappe de la façon

particulière et attentive dont il regardait sa cousine Élisabeth. Le 18,

au bal, il a dansé la première valse avec la sœur aînée; cette valse a

été courte; il a dansé la seconde avec la sœur cadette, qui a été

interminable. Plus tard, dans la figure du cotillon où on offre des

bouquets, il a traversé la salle et a offert le sien à la Princesse

Élisabeth. Le 19, il s'est renfermé, n'a vu personne, et à dîner, il

avait l'air très sérieux. Le 20, au matin, il a été avec sa mère, chez sa

tante, la Duchesse de Bavière, demander la main de sa cousine. Le _oui_ a

été dit sans beaucoup de difficultés. Aussitôt après, il a été avec la

fiancée et les deux mères à l'église. Une personne qui se trouvait dans

un coin de l'église, y entendant la messe pour son propre compte, les a

vus arriver, tous très émus, très pieux, et recueillis. (Ce n'était pas

un dimanche.) En sortant de l'église, le mariage a été déclaré et

aussitôt après, l'Empereur a été, en famille, passer le reste de la

journée dans les montagnes. Si l'Empereur avait écouté les désirs

particuliers de sa mère et de sa tante, la Reine de Prusse, il eût épousé

une de ses cousines germaines de Saxe; mais aucune ne lui a plu; il l'a

déclaré tout simplement, en disant qu'il n'était nullement pressé de se

marier, et qu'il n'épouserait qu'une Princesse qui lui plairait. C'est

donc une autre cousine germaine de Bavière qui lui a plu, et après avoir

pris vingt-quatre heures de solitude et de réflexion, il a passé outre.

Le comte de Ficquelmont, qui dînait hier chez moi, me disait que tout

cela était bien, en effet, dans le caractère du jeune Empereur:

«_Indépendant_, _réfléchi_ et _déterminé_.» Il aime et estime son jeune

Souverain, et je vois que c'est l'effet qu'il produit sur tous ceux qui

l'approchent. M. de Ficquelmont me citait aussi un mot du général russe

de Berg qui, après l'éclatante entrée de l'Empereur à Raab, disait aux

Autrichiens: «_Messieurs, je vous félicite d'avoir un Empereur aussi

brillant; mais ce qui vaut mieux, c'est que vous avez en lui non

seulement un Empereur, mais encore un maître._»

La Princesse Élisabeth, étant cousine germaine de l'Empereur et Princesse

de Bavière de père et de mère, est tout à fait du bois dont on fait de

très véritables Impératrices. On la dit très agréable, de fort beaux

yeux, une jolie expression et une taille gracieuse. Elle n'aura seize ans

qu'au mois de décembre; le mariage ne se célébrera qu'après le jour de

l'An. Cette nouvelle alliance bavaroise pourrait bien ne pas plaire à

Berlin. La future belle-mère de l'Empereur est, à ce que j'ai lieu de

croire, la plus spirituelle princesse et la plus instruite de sa famille,

qui compte cependant plus d'une princesse distinguée; elle est originale,

retirée, ne sortant que peu de son château de Possenhofen, où elle a vécu

d'études et de dévouement à l'éducation de ses filles.

_Teplitz, 28 août 1853._--J'ai eu une nouvelle lettre d'Ischl dans

laquelle on me mande que, lorsque l'Empereur a parlé à Madame sa mère du

désir d'épouser la Princesse de Bavière, il l'a fait dans ces termes:

«_Si j'étais sûr qu'on ne persuadât et ne poussât pas la Princesse à

m'accepter, je voudrais lui demander moi-même si elle consent à partager

mon sort difficile, à m'aider à en porter le poids et à l'alléger._» On a

donc sondé la jeune personne en lui disant qu'elle ne devait consulter

que son cœur et ne regarder en rien à l'éclat de la situation. Elle a

répondu que ce n'était que cette position trop élevée et trop difficile

qui pourrait l'effrayer, car quant à la personne, elle s'y sentait

vivement attirée. L'Empereur, en recevant cette réponse, a dit au comte

O'Donnel: «_Je vous remercie aujourd'hui doublement de ce que vous avez

été pour moi, sur le bastion de Vienne._» Les deux mères auraient voulu

que la chose fût tenue secrète jusqu'à l'arrivée ou, au moins, jusqu'à la

réponse du Duc Maximilien, père de la Princesse, auquel personne n'avait

songé dans les premiers moments d'effusion; mais l'Empereur a dit qu'il

ne fallait pas que son bonheur fût caché et qu'il avait hâte de le

proclamer.

_Sagan, 3 septembre 1853._--On me mande de bonne source que le duc de

Broglie est converti à la fusion; c'est malheureusement bien tard, et il

n'a pas peu contribué, par son hérésie politique, à creuser l'abîme entre

les deux branches en fortifiant, pendant des années, l'obstination de Mme

la Duchesse d'Orléans.

Qu'il est rare que les gens, même les plus honnêtes et les plus

distingués, fassent les choses _importantes_ à propos!

_Sagan, 6 septembre 1853._--Lady Westmorland me mande de Vienne ce qui

suit: «Nous voilà replongés dans les incertitudes et les négociations par

cette réponse de Constantinople. Je ne crois pas que cela empêche

l'accommodement que tous veulent, mais cela nous donnera encore beaucoup

de peine et de tracas[85].»

[85] L'Église grecque, dans les Lieux Saints, empiétait sur

l'Église latine qui perdait ainsi tout droit. Appuyée par la

France, l'Église latine demanda que la question reçût un nouveau

règlement, et la Turquie fut appelée à en décider. La Russie,

croyant le moment venu d'imposer ses volontés, envoya à

Constantinople le maréchal Menschikoff, avec des propositions

dont elle exigeait la signature immédiate. La Turquie, voyant

l'abdication de son indépendance, les rejeta. La Russie envahit

aussitôt les Principautés danubiennes. C'était un _casus belli_.

L'Angleterre, la France et l'Autriche, dans l'espoir de maintenir

la paix, adressèrent à la Russie une note portant leurs trois

signatures. La Turquie, n'ayant pas accepté, sans modification,

le contenu de cette note, le Czar la rejeta, et le but que l'on

se proposait ne fut pas atteint.

On dit la jeune Impératrice jolie, et l'Empereur épris et très heureux.

_Sagan, 9 septembre 1853._--Voici ce que m'écrit d'Anjou M. de Falloux;

il revenait de faire une course à Paris. «On a trois politiques

distinctes à Paris: celle des agioteurs qui jetteraient volontiers le

Sultan dans le Bosphore pour cinq francs de hausse à la Bourse. M. de

Morny et M. Fould patronnent cette politique, et la font, à cette heure,

triompher _officiellement_. A l'extrémité opposée, la politique

révolutionnaire de la guerre ronge son frein, prépare ses chances, et

elle a ses représentants fort près aussi de l'oreille impériale. Entre

les deux se place la pensée suprême qui veut la guerre plus que M. Fould

et moins que M. de Persigny.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4) · 第 7 / 39 段