dès hier au soir, ce qui, en effet, nous eût été facile, si nous n'avions
pas manqué de dix minutes le dernier départ du chemin de fer. Il a donc
fallu rester à Mantoue, où nous étions pitoyablement gîtés dans un
détestable petit cabaret, les auberges passables étant encombrées par les
parents de ceux qu'on juge en ce moment à Mantoue, non pas à la suite des
derniers événements de Milan, mais en conséquence de la grande
conspiration découverte en novembre dernier[73]; quatorze cents
personnes sont gravement compromises; cinq ont déjà été exécutées dans un
des forts de Mantoue. L'Empereur vient d'en gracier un grand nombre et de
commuer la peine des autres. Mais, Mantoue, cette forteresse déjà si
sérieuse et si obscure en elle-même, vue ainsi au travers des torrents
d'une pluie glaciale, et sous le voile lugubre des conspirations et des
tragédies _réelles_, dans une petite chambrette dont les vitres étaient
cassées et la cheminée était pleine, non pas de feu, mais d'une fumée
épaisse, offrait le plus triste séjour.
[73] La paix ayant été signée après la guerre de 1848-1849,
l'Autriche, croyant rendre plus solide sa souveraineté sur ses
possessions italiennes en les frappant de terreur, leur fit
lourdement sentir le poids de son joug. Les populations de ces
provinces, de plus en plus irritées, recoururent,
malheureusement, pour le secouer, au moyen des conspirations.
Mazzini, réfugié à Londres et à l'abri de tout danger, y avait
fondé un Comité national d'où partait le mot d'ordre, et qui
centralisait les efforts des sociétés secrètes répandues en
Lombardie et en Vénétie, dans le seul but de chasser les
Autrichiens d'Italie. Pour agir plus efficacement, un Comité
révolutionnaire se constitua à Mantoue, sous la présidence d'un
prêtre fort estimé: Enrico Tazzoli. La police autrichienne fut
mise sur sa piste par l'imprudence d'un des membres du Comité
qui, pour en augmenter le nombre, admit dans son sein des
personnes appartenant aux classes les plus basses de la
population. Dès lors, le secret devint impossible à garder et les
procès commencèrent. Plusieurs exécutions en furent la suite et
enfin celle du prêtre Crioli, fusillé à Mantoue pour avoir
conseillé à des soldats autrichiens de déserter, fut le prélude
de cette _Conspiration de Mantoue_ qui eut son épilogue sur les
glacis de Belfiore. Une poésie révolutionnaire ayant été trouvée
sur une des victimes qui, sous le bâton, avoua qu'il la tenait du
prêtre Tazzoli, ce dernier fut arrêté. On trouva dans ses papiers
la liste chiffrée des noms de tous les membres du Comité
révolutionnaire, dont un traître livra la clef, ce qui permit de
les saisir et de les arrêter tous. Un long procès en fut la
suite: procès qui dura depuis janvier 1852 jusqu'au 19 mars 1853.
Les accusés étaient au nombre de cent cinquante; tous
appartenaient aux meilleures classes de la population: neuf
d'entre eux furent pendus à Belfiore à la suite de la sentence
qui en condamnait presque la moitié à mort. Les autres virent
leur peine commuée et furent envoyés aux galères.
_Vérone, 24 mars 1853._--L'Archiduchesse Sophie a fait un touchant cadeau
au comte O'Donnel, cet aide de camp qui était près de l'Empereur
d'Autriche au moment de l'attentat contre sa personne. Elle lui a donné
une bague très simple, contenant une grosse turquoise, qui s'ouvre, et
sous laquelle se trouve une mèche des cheveux ensanglantés de l'Empereur,
qui lui ont été coupés après l'attentat. En lui donnant cette bague,
l'Archiduchesse a dit au comte O'Donnel: «_Ce n'est pas un cadeau_
_impérial, c'est le souvenir d'une mère reconnaissante._»
On a fait à Vienne plusieurs bons mots, dont j'ai retenu les suivants: Le
général Haynau est mort le même jour et presque à la même heure que
l'Archevêque de Vienne, qui se nommait _Milde_ (ce qui en allemand veut
dire _douceur_). On dit donc, que malgré la férocité attribuée à Haynau,
il est mort _mit milde_[74]. Voici le second bon mot. Le général
Leiningen, en mission à Constantinople, a obtenu des Turcs de ne plus
appeler les chrétiens _des chiens_; mais à la condition expresse que,
désormais, il ne serait plus permis aux chrétiens de donner à leurs
chiens le nom de Sultan. Ceci est bien digne du théâtre des Variétés.
[74] Avec douceur.
Une question plus sérieuse, plus importante, c'est l'arrestation à Milan
d'un avocat, chez lequel on a saisi des papiers très explicatifs des
projets mazziniens et, entre autres, la preuve qu'à un jour _fort
prochain_, il devait éclater à Naples, Florence et Gênes, des explosions
formidables, et mieux organisées que ne l'a été la dernière échauffourée
de Milan. On a aussitôt expédié des courriers sur les différents points
menacés qui, très probablement, seront arrivés à temps pour empêcher les
bombes d'éclater.
_Vérone, 25 mars 1853._--Le maréchal Radetzky, m'ayant très poliment fait
exprimer ses regrets qu'un reste de grippe ne lui permit pas de venir
chez moi, j'ai été hier chez sa femme, où le Maréchal s'est rendu.
L'appartement est beau, commode et chaud, la vieille dame fort polie;
mais l'intérêt principal se fixait, naturellement, sur l'illustre
vieillard, qui complète, pour moi, la série des illustres guerriers
contemporains, que j'ai tous connus plus ou moins. Cette série commence
par Souvarow qui, à Prague, lorsque son fils cherchait à épouser ma
sœur, m'a fait sauter et gambader avec lui, quand j'avais sept à huit
ans; ses originalités, encore plus que sa gloire, l'ont fixé dans mon
souvenir. Napoléon, avec ses capitaines célèbres; Wellington,
Schwarzenberg, Blücher, et maintenant Radetzky, et d'autres encore, m'ont
été connus d'assez près, pour pouvoir conserver une impression distincte
de leur individualité; et je sais apprécier cette longue chaîne
d'illustrations contemporaines.
Il est impossible d'avoir été plus naturellement obligeant, simple, et,
en même temps, plus aimablement communicatif que le feld-maréchal
Radetzky l'a été avec moi. Sa verdeur, son entrain, à _quatre-vingt-six_
ans, sont une véritable merveille; mais il lui faut soigner une toux qui
est incessante depuis quelques jours. Il était parfaitement rassuré sur
les suites de la grande conspiration (qui se tramait et qui devait
éclater hier), depuis qu'en outre de l'arrestation de l'avocat Milanais,
on a aussi opéré celle d'un riche banquier de Bologne. Ici, on est obligé
de faire garder les puits des casernes par des sentinelles, pour empêcher
l'exécution du projet découvert de les empoisonner; les détails les plus
douloureusement curieux abondent.
_Vérone, 26 mars 1853._--J'ai eu hier la visite du général Benedeck, une
des plus brillantes célébrités des dernières campagnes d'Italie et de
Hongrie. Il est maintenant chef d'état-major du feld-maréchal Radetzky.
Sa position ici est très importante et, par le temps qui court, très
lourde. Il est doux, modeste, poli; sa conversation mesurée sans être
froide; ses blessures ont rendu sa santé délicate; il est maigre et de
taille moyenne.
Les uns disent que l'ennui commence à régner aux Tuileries; d'autres, au
contraire, que les tendresses y sont extrêmes et que l'Impératrice est
très touchée des soins constants et charmants dont elle est l'objet. En
dehors des grandes soirées, il y en a de petites qu'on dit fort gaies.
Pour les présentations à l'Impératrice, l'étiquette ne laisse pas que
d'être sévère. Elle consiste en une simple défilade. Mme Le Hon en était
furieuse et le disait tout haut.
J'ai reçu une lettre de Mme Mollien, désolée du bruit, qui se répandait
de tous côtés, que Mme la Duchesse d'Orléans épousait M. de Montguyon; et
elle espère que toute cette histoire est une invention.
Voici les extraits de deux lettres: la première est de M. de Falloux, la
seconde du duc de Noailles:
_Premier extrait_: «Je suis mal au courant des directions actuellement
prédominantes à Venise; j'ai eu le chagrin de me trouver en désaccord
avec un premier mouvement de M. le Comte de Chambord. A la suite du 2
Décembre, j'aurais voulu que l'élite seule du parti légitimiste
représentât, en se retirant de tout, la protestation morale, mais qu'on
laissât le gros de nos amis à leurs mairies, à leurs Conseils généraux,
y fonder ou y développer les écoles religieuses, qui seules rendront la
France, à l'avenir, une nation sur laquelle on puisse régner. Une ligne
plus cassante, plus hostile a été préférée[75]. Je conçois que cela fut
bien tentant pour le Chef de la maison de Bourbon; cependant, j'ai
persisté à croire que les conseils donnés étaient _exagérés_ et
_funestes_. Quant à la fusion, M. le Comte de Chambord l'a toujours
désirée et a beaucoup témoigné ce désir. On y a mal répondu; et il a fini
par être blessé, sans cependant y renoncer ou la repousser absolument.
Les d'Orléans répètent beaucoup qu'ils ont fait de nouvelles démarches;
mais, de fait, ces démarches étaient des conditions déplacées. Voilà où
on en est aujourd'hui. C'est une situation bien dangereuse pour tout le
monde. Ce sont les Princes d'Orléans qui ont fait l'Empire; ils suivent
une ligne de conduite toute propre à fortifier cet Empire. Tant que la
France ne verra pas un grand et fort gouvernement à mettre à la place de
ce qui lui donne aujourd'hui le repos matériel, elle ne s'en dégoûtera
pas. Mais il faut craindre aussi les illusions du Comte de Chambord. Tant
qu'il n'a pas d'enfants, le principe réside bien encore en lui, avec tous
ses avantages; mais la réalité, la perpétuité de la Maison de Bourbon,
sont dans la branche cadette. Le Comte de Chambord est donc fort
paralysé, lui, dont la valeur première est l'hérédité; il ne faudrait
donc pas qu'il voulût avoir trop _rigoureusement_ raison, sans vouloir
tenir compte de l'état de démoralisation où la France est plongée, sans
réfléchir qu'une nation, dans un tel état, est accessible à tous les
coups de main. M. le Comte de Paris grandit, M. le Comte de Chambord
prend des années, l'action du temps est donc bien inégale pour les deux,
et il faudrait tout concilier, en unissant tout indissolublement. Je sais
bien que, sans nous autres légitimistes, aucun gouvernement ne durera,
mais la France est trop épuisée pour supporter de nouvelles expériences;
et si on ne lui ôte pas en commun la chance de se tromper, sa prochaine
erreur serait la dernière et la France serait en lambeaux... avant vingt
ans. Je voudrais que, des deux côtés, on fût bien persuadé de cette
vérité.»
[75] Par ordre de M. le Comte de Chambord, les légitimistes
devaient s'abstenir de toute espèce de service dans l'État.
_Second extrait_: «La fusion est aussi éloignée que jamais. Le fait est
que, malgré quelques semblants, les d'Orléans n'en veulent pas, la façon
dont ils l'entendent la rendant _a priori_ impossible. Ils ne veulent
s'engager vis-à-vis du Comte de Chambord que dans le cas où la volonté
nationale se sera prononcée à son égard et lorsque le fait se sera joint
au _droit_. Quant à l'Angleterre, elle ne fera rien contre les réfugiés;
on ne pourrait l'y forcer que si la France était à la tête des autres
puissances pour l'y obliger, et c'est ce qu'elle ne fera pas. Du reste,
point de projets de guerre clairs et arrêtés; mais l'Empereur Napoléon a
dit hier, à quelqu'un, qui me l'a répété immédiatement: «_La France n'a
toute sa puissance et toute son influence que dans_ _l'action. Quand
l'Europe est en repos, les vieilles monarchies l'emportent toujours sur
elle, et il faut bien avouer que je suis né d'hier._» Ceci a été dit à
propos de la rapidité du succès de la mission du Comte de Leiningen à
Constantinople[76].»
[76] Le Feld-Maréchal comte Leiningen avait été chargé d'une
mission diplomatique auprès de la Porte Ottomane, concernant les
différends entre les deux Gouvernements. Ayant remis au Sultan,
le 3 février, la lettre autographe de l'Empereur d'Autriche, le
comte de Leiningen était de retour le 16 février à Vienne, la
Porte ayant adhéré aux demandes et réclamations que l'Autriche
lui avait adressées par l'intermédiaire de ce diplomate.
_Vérone, 27 mars 1853, jour de Pâques._--Il a fait hier un joli petit
semblant de printemps dont, bien vite, j'ai profité pour aller au
_Giardino Giusti_, que j'avais envie de revoir. Les violettes y
abondaient, et nous nous sommes livrés à de fort douces illusions, sous
les cyprès séculaires égayés par le chant des oiseaux, qui tous
paraissaient en belle humeur. Nous avons gagné les terrasses supérieures,
d'où la vue était très nette, riche et variée. Nous nous sommes laissés
conduire ensuite à un théâtre antique, destiné jadis aux jeux olympiens.
Un propriétaire d'ici a acheté et fait abattre les maisons qui
encombraient ces ruines; elles paraissent avoir couvert un très grand
espace. Des pierres colossales reproduisent ce caractère de grandeur,
imprimé à tous les monuments d'une puissance en elle-même gigantesque.
_Vérone, 29 mars 1853._--J'ai été hier dire adieu au maréchal Radetzky,
toujours retenu par les restes de la grippe. Il a fort agréablement causé
dans son cabinet, où je l'ai trouvé, écrivant d'une main aussi ferme que
ses conceptions sont claires et lucides. Il m'a montré une belle
miniature, représentant l'Empereur François-Joseph, que l'Archiduchesse
Sophie lui a envoyée, en y joignant quelques vers des plus touchants. La
Maréchale m'a menée dans la bibliothèque, où se trouvent, sous verre, les
bâtons de maréchaux autrichien et russe; le second est fort orné de
diamants; le premier, moins brillant, est plein d'allusions, de noms, de
dates, de symboles. Le tout repose sur un piédestal en bronze, fondu dans
l'airain d'un des canons pris à Novare.
_Venise, 30 mars 1853._--Au bout de ce prodigieux chemin de fer, qui
traverse la lagune, pour enchaîner insolemment l'épouse de la mer à la
terre, Pierre d'Aremberg m'attendait hier, au débarcadère. Il s'est placé
dans notre gondole pour descendre avec nous le _Canal grande_, au bout
duquel est l'_Albergo Danieli_ où nous sommes descendus. Les salons sont
grands, avec la belle vue sur _Santa Maria della Salute_, _San Giorgio
Maggiore_, la _Riva degli Schiavoni_ et son bruyant mouvement: tout ce
grand et vivant tableau se perdant dans le lointain de la mer. La route
de Vérone, ici, est charmante, traversant une large vallée, bordée à
gauche par les Alpes Tyroliennes, à droite par les monts Euganéens; les
unes couvertes de neige et de glace, les autres se dessinant en pointes
aiguës sur un ciel, qui s'était enfin purifié.
_Venise, 31 mars 1853._--Ma cousine Emma de Chabannes[77], pour laquelle
j'avais un petit paquet, est venue me voir et me dire que sa Princesse
pensait, avec plaisir, qu'elle pourrait enfin faire ma connaissance
personnelle. La Princesse part après-demain, pour aller passer quinze
jours à Modène; j'y vais ce matin, et ensuite chez la Duchesse de Berry.
[77] Elle était dame d'honneur de Mme la Comtesse de Chambord.
Hier j'ai été dans la matinée, en gondole, à l'église _degli Scalzi_, la
plus riche de Venise, et à celle de _Santa Maria gloriosa dei Frari_, la
plus intéressante par ses monuments funéraires. Les Carmes déchaussés qui
soignent l'église _degli Scalzi_ sont très polis, et m'ont accueillie à
merveille. Ils m'ont montré un autographe de leur patronne, sainte
Thérèse, qu'ils conservent sous verre et qui n'est pas placé pour être vu
commodément; ensuite je suis rentrée. Il faisait un froid humide fort
déplaisant; aussi suis-je restée chez moi, tout le reste du jour, à ne
voir de Venise que ce que ma fenêtre veut bien m'offrir; à la vérité,
c'est beaucoup, beaucoup à voir, beaucoup aussi à entendre, parce que la
voix humaine, dans ses plus diverses inflexions, se charge ici de
remplacer le bruit des roues et le piaffement des chevaux.
_Venise, 1er avril 1853._--Il faisait positivement chaud dans la
gondole qui m'a descendue hier, à midi et demi, au _Palais Cavalli_.
L'accueil y a été fort bon, la conversation facile. Le Comte de Chambord
a une bonne figure ouverte et de la rondeur dans les manières, mais il
ne faut le voir qu'assis. Quant à la Comtesse de Chambord, elle a toutes
mes préférences: dignité, grâce, naturel, politesse bienveillante, taille
superbe, bel air, yeux intelligents, cheveux admirables, dents blanches,
sourire aimable. L'inégalité de son visage ne va pas jusqu'à la
contorsion ni à la grimace. Sa conversation est fort en harmonie avec son
extérieur; enfin, elle est ce qu'elle doit être, la position donnée;
position si touchante, si élevée, si triste, si difficile, dont la
simplicité la tire mieux que toutes les habiletés ne pourraient le faire.
Bref, elle m'a plu au delà de ce que je supposais; son mari moins,
quoique sa candeur et la loyauté répandues sur ses traits aient de
l'attrait. Il a un beau front, droit, élevé; sa conversation est bonne,
sage, mais je ne la trouve pas élevée; puis il est, ce me semble, de très
belle humeur; je ne sais pas si je n'aimerais pas mieux un nuage de
mélancolie.
Le palais _Vendramin_ a des allures toutes différentes. Mme la Duchesse
de Berry est devenue d'une laideur suffocante: laideur, allures, gestes,
son de voix, plaisanteries, tout est commun jusqu'au vulgaire; bonne
femme au fond, mais hurluberlue dans son langage et grotesque de sa
personne. Le comte Lucchesi[78] n'est pas plus beau, mais il est poli et
se tire en maître absolu de sa très difficile position; il fait les
honneurs du palais, plus en grand maréchal qu'en époux; mais on sent la
main de fer sous le gant de velours. Les trois enfants, issus de ce
mariage (la petite fille, née à Blaye, a eu le bon esprit de mourir, il y
a longtemps), ne se sont pas montrés.
[78] Mari de Mme la Duchesse de Berry.
Après ces deux audiences, je suis allée au jardin botanique, créé en
1815, par ordre de l'Empereur François: j'y ai vu de fort belles plantes;
on n'est pas fâché de se retrouver par moments sur des petits carrés de
terre ferme.
Lady Westmorland me mande ce qui suit, en date de Vienne du 28 mars:
«Lord Stratford de Redcliff a été ici, pendant quelques jours, en route
pour Constantinople. Il a eu une audience de l'Empereur et en a été très
content, ainsi que du comte Buol. Ils paraissent être tout à fait
d'accord sur les affaires de Turquie; c'est une goutte de consolation,
car, du reste, il y a une irritation et une animosité des deux côtés, qui
nous font passer de mauvais moments. Vienne est fort triste; point de
bals, un mauvais opéra et un ballet détestable.»
_Venise, 2 avril 1853._--J'étudie Venise de mon mieux. Je vois peu à la
fois, mais bien en conscience et avec force livres et recherches. Hier
nous avons été visiter _San Giorgio_ avec son magnifique perron, d'où la
vue est si belle. Palladio a mis tout son art dans cette église, très
correcte par conséquent, mais froide dans ses lignes, sa couleur et ses
formes; mais dix belles colonnes de marbre antique, quelques belles
figures en bronze et un ou deux souvenirs historiques lui donnent de
l'intérêt. Les tableaux s'y perdent par l'humidité de cette île, qu'on
va fortifier, et qui deviendra un point de défense formidable. L'église
des Capucins, _Il Redentore_, également du Palladio, a ses mérites et ses
défauts; ceux-ci fort augmentés par des ornements d'un goût affreux,
imaginés par les bons franciscains, qui ne sont guère artistes. Leur
sacristie contient trois Jean Bellini de _prima sorte_, et, comme
contraste, une série de _crachoirs_, d'une configuration si étrange que
je n'ai pu comprendre leur destination que par l'explication que m'en a
donnée le Père sacristain. Celui-ci a la plus belle, la plus longue et la
mieux tenue, peignée, brossée et brillante de toutes les barbes de
capucins que j'aie jamais vues. Il m'a prise en bonne part, et, au
dernier moment, il a ouvert une petite armoire contenant une figurine en
cire qu'on dit être: _il vero Ritratto del santissimo Fondatore degli
ordini mendicanti_[79]. Le fait est que c'est tellement ainsi qu'on se
représente saint François d'Assise que, pour moi du moins, je ne mets pas
en doute que ce ne soit là son véritable portrait. Enfin, je suis
rentrée, bien fatiguée. Après le dîner, je me suis assoupie, mais pas
longtemps, car le chant des gondoliers qui, en chœur, égayent leur
station au Molo, m'a fait vite ouvrir la fenêtre pour les mieux entendre.
C'était fort joli.
[79] De l'italien: le véritable portrait du très saint Fondateur
des Ordres mendiants.
_Venise, 3 avril 1853._--Il y a de bien belles choses à admirer ici; mais
il y en a trop. Je ne sais comment le mois que je veux passer à Venise
suffira pour tout ce que l'un et l'autre me dit de voir. J'ai vu
d'admirables Paul Véronèse à l'Académie _delle belle arti_, où je suis
restée deux heures dans une véritable admiration. La collection n'y est
pas nombreuse, mais les chefs-d'œuvre y abondent: presque tous de cette
admirable école vénitienne qui, depuis que je sais distinguer les
tableaux, est celle qui m'a toujours satisfaite plus que toute autre.
_Venise, 4 avril 1853._--Hier dimanche, j'ai été faire ma prière à
l'église des Saints-Apôtres, dont on célèbre la fête le 3 avril. Il y
avait, par conséquent, grande _funzione_ dans cette église qui leur est
consacrée; beaucoup de lumière, de belles orgues, mais des voix et des
chants rappelant beaucoup trop l'opéra. L'église, en elle-même, n'est pas
intéressante; d'ailleurs, n'y étant que pour assister à la grand'messe,
je l'ai fort peu examinée. Ce qui m'a singulièrement plu et touchée,
c'est une procession passant sur la _Riva degli Schiavoni_, et portant
chaque année, au premier dimanche après Pâques, aux malades qui n'ont pu
faire leurs dévotions à l'église, leur portant, dis-je, la communion
pascale, soit dans leur palais, soit dans le taudis de leur misère. C'est
bien, c'est naturel, comme l'est toujours notre mère l'Église.
A midi et demi, j'étais au palais _Vendramin_, où Mme la Duchesse de
Berry m'avait dit de me rendre, pour me montrer en détail ce charmant et
magnifique établissement que les arts dans leur plus belle expression, le
goût dans sa perfection, le confort dans tout son bien-être, l'histoire
dans ses traditions, et le luxe dans sa splendeur, se sont plu à
différentes époques à orner. Depuis des colonnes de jaspe sanguin, de
toutes grandeurs, provenant du temple de Diane, à Éphèse, jusqu'à une
botte de Louis XIV, sur le talon de laquelle Van der Meulen a peint une
des batailles gagnées par le Roi, depuis des tableaux _prima sorte_ de
Jean Bellini, Andrea del Sarto, etc., etc., jusqu'à des portraits du
pauvre petit Louis XVII, il y a de tout; et tout est bien ordonné, bien à
sa place, l'appartement bien distribué, des vues superbes; même un
jardin, chose si rare ici, où le manque d'arbres, de fleurs et de verdure
finit par fatiguer les yeux qui en cherchent vainement le repos et le
rafraîchissement. Je suis restée deux heures à suivre Mme la Duchesse de
Berry, et à écouter les explications très obligeantes et très
intéressantes que me donnait le comte Lucchesi; il est un cicerone
vraiment habile; je crois qu'il allège les pénibles honneurs qui lui sont
dévolus, en se plongeant dans les arts et la curiosité.
_Venise, 5 avril 1853._--Ma matinée d'hier a été consacrée à la basilique
de Saint-Marc, à son trésor et à l'inspection plus détaillée de la
_Piazza_ et de la _Piazzetta_. Il y aurait trop à en dire pour en
indiquer ici le détail, je me bornerai à en tracer mon impression.
Bâtie sur le modèle de Sainte-Sophie, de Constantinople, l'Orient y a mis
son cachet particulier, de telle sorte qu'on a d'abord quelque peine à se
sentir dans une église du culte catholique romain; aussi, quoique
Saint-Marc ne soit pas à comparer comme grandeur, ni à Saint-Pierre, ni
au dôme de Milan, ni à celui de Cologne, reste-t-il digne d'être mis sur
la même ligne, parce que rien de semblable ne se trouve en Europe. Ce
n'est ni l'anéantissement qui terrasse à Saint-Pierre, ni le respect
qu'inspire Cologne, ni les élancements joyeux que provoque Milan; mais
c'est un fragment du temple de Salomon. Je voudrais pouvoir me confesser
à Saint-Pierre, prier à Cologne, chanter le _Te Deum_ à Milan, et rêver
aux Croisades à Saint-Marc.
_Venise, 6 avril 1853._--J'ai été visiter, hier, les ateliers de
Schiavone et de Nerli. Les artistes vivants ont trop à lutter, ici,
contre les comparaisons inatteignables qui les entourent. Schiavone
habite une partie de l'élégant palais _Foscari-Giustiniani_. Nerli, qui
est Prussien plein de talent, occupe les mansardes de l'immense palais
_Pisani_, dont les dimensions contrastent avec le délabrement des
détails.