intérêt. Le tableau de l'époque qui en fait l'introduction est habilement
tracé. Je n'en suis que là jusqu'à présent. Le bruit que fait cet ouvrage
en prouve l'importance. C'est évidemment un livre sérieux, puisé à des
sources bien authentiques. Les Jésuites font habilement de n'y pas
répliquer et d'éviter une polémique prolongée sur ce terrain que M.
Crétineau leur a rendu le mauvais service de provoquer. On me mande que
les amis des Pères Jésuites font tous leurs efforts pour obtenir que ce
livre soit mis à l'index à Rome, mais que le Saint-Père s'y refuse. Je
crois, j'oserais même dire que je sais qu'en effet il y a de fort bonnes
raisons pour qu'il ne laisse pas toucher l'auteur, qui a puisé ses
inspirations, disons même son audace (car il y en a beaucoup dans une
telle communication), dans des encouragements supérieurs.
[62] L'_Histoire du Pontificat de Clément XIV_, écrite d'après
des documents inédits des Archives secrètes du Vatican, par A.
Theiner, prêtre de l'Oratoire et garde-adjoint de ces Archives,
venait d'être traduite de l'allemand par Paul Geslin, et publiée
chez Firmin-Didot. C'était une réhabilitation de la mémoire de
Clément XIV pour le venger des attaques des Jésuites, et comme
une réponse à M. Crétineau-Joly, qui, partisan de l'autorité
absolue, en religion comme en politique, avait écrit une
_Histoire de la Compagnie de Jésus et de Clément XIV_, où il se
montrait très sévère pour ce Pape.
_13 février 1853._--M. Avigdor est venu m'assurer que les troubles de
Milan avaient cessé. Il m'a, de plus, apporté la proclamation incendiaire
de Mazzini, qui, de sa personne, paraît avoir été à Bellinzona. Le bruit
court ici qu'on aurait découvert une vaste conjuration à Bologne; que des
troubles auraient éclaté à Bologne et une révolte à Monza; on ne peut
trop encore y voir clair, et quoique je ne doute pas que la victoire
restera à l'autorité légale, je n'en suis pas moins troublée en pensant
qu'il y a un pays tellement miné et en effervescence.
Le _Journal des Débats_ a donné deux passages relatifs à l'arrestation de
M. de Saint-Priest et à la lettre qu'il écrit à ce sujet. Tout palpite
encore sur cette pauvre terre de France, travaillée par tant de passions
diverses[63].
[63] Le 7 février, le général vicomte de Saint-Priest, MM. René
de Rovigo, de la Pierre, le comte de Mirabeau, de Coëtlogon et
quarante autres personnes, parmi lesquelles plusieurs Allemands
et Italiens, furent arrêtés à Paris, dans leurs domiciles
respectifs, et après une perquisition faite dans leurs papiers,
ils furent tous conduits à la prison de Mazas. Ils étaient
prévenus d'avoir fait partie d'agences secrètes, ayant pour but
d'adresser aux journaux étrangers de fausses nouvelles sur l'état
de la France et de déconsidérer le Gouvernement de Napoléon III
aux yeux de l'Europe. Parmi les personnes arrêtées se trouvait M.
Joseph Ta['n]ski, réfugié polonais, naturalisé français et
attaché depuis plusieurs années à la rédaction du _Journal des
Débats_. Le général de Saint-Priest fut remis en liberté le soir
même de son arrestation, tandis que M. Ta['n]ski n'obtint sa mise
en liberté sous caution que le 24 février.
Voici l'extrait d'une lettre que mon fils Alexandre a reçue hier de
Paris: «A propos de Carmélites, savez-vous que M. Cousin, poussé par son
amour rétrospectif pour Mme de Longueville, va très souvent aux
Carmélites de la rue d'Enfer, et qu'il ne veut plus écrire une ligne sans
la soumettre à la Supérieure, qui est une personne du plus haut mérite,
dit-on. Elle lui envoie ses manuscrits revus et corrigés, et il se soumet
en enfant à ses décisions[64]. C'est fâcheux qu'il n'ait pas pris plus
tôt ce parti, mais on ne peut qu'applaudir à cette complète conversion.
J'ai toujours estimé les hommes qui reviennent; il faut pour cela autant
de courage que de conscience et de sincérité.
[64] En 1853, M. Victor Cousin publia son livre sur _Mme de
Longueville_, qui ouvrait la série de ses études sur _les Femmes
et la Société du dix-septième siècle_, et esquissait tous les
personnages de la Fronde.
«Si l'on s'est égayé à l'étranger de _notre nouvelle comète_, comme vous
l'appelez (l'Impératrice), je vous assure qu'ici les sonnets, les
pamphlets, les calembours pleuvent de tous côtés, et dans toutes classes,
comme dans tous les salons. Je trouve cela plus déplorable que risible,
car à quelque parti qu'on appartienne, il est triste de voir notre pauvre
France tombée si bas. Cette malheureuse Impératrice a été tellement
traînée dans la boue que, ne fût-ce que par charité chrétienne, je serais
portée à la défendre. Tout en faisant la part de l'excentricité de son
caractère, on s'accorde généralement sur la bonté de son cœur. Quant à
moi, elle a fait ma conquête à Notre-Dame, pas comme beauté, mais par sa
dignité et le pieux recueillement de son maintien.
«Savez-vous aussi l'affaire de M. Veuillot avec l'abbé Gaduel? Cet homme
est incorrigible[65].»
[65] A propos d'articles que l'abbé Gaduel, vicaire général
d'Orléans, avait fait paraître dans _l'Ami de la religion_, et
qui critiquaient philosophiquement et théologiquement un livre
recommandé par Louis Veuillot, dans son journal _l'Univers_, Mgr
Sibour, archevêque de Paris, avait condamné ce journal et en
avait interdit la lecture au clergé de son diocèse. M. Veuillot,
au lieu de discuter ces critiques, attaqua M. Gaduel dans sa
personne et se livra à de sarcastiques déclamations contre la
science et l'enseignement de la théologie.
_Nice, 14 février 1853._--Il est arrivé hier ici un aide de camp du Roi
de Sardaigne, qui a raconté qu'en effet Mazzini s'était avancé jusqu'à
Lugano ou Bellinzona, mais que Kossuth, moins prudent, s'était aventuré
jusqu'à Voghera. C'est par les autorités autrichiennes que le comte
Apponyi en a été averti, ainsi que du passage projeté de certains
réfugiés avec armes et munitions, qui devait s'opérer à Stradella. Sur la
demande d'Apponyi, on a envoyé des troupes pour disperser le
rassemblement, saisir les munitions, etc.; mais on est arrivé, avec ou
sans bonne volonté, trop tard à Voghera pour se saisir de Kossuth, qui
avait pris le large.
_Nice, 18 février 1853._--On m'écrit de Paris: «La tentative faite à
Milan prouve que les socialistes ne se tiennent pas pour battus. Aussi la
mise en liberté de quatre mille trois cents détenus, en France, a-t-elle
produit une véritable terreur dans nos provinces. J'espère encore que ce
mouvement milanais suspendra l'exécution de cet acte de clémence; ce
serait un grand bonheur.
«On dit que les personnes qui allaient à la Cour de l'Empereur avant son
mariage devront être représentées, pour permettre d'éliminer celles qu'on
désire en écarter.
«L'Impératrice, _jusqu'à présent_, ne décide rien par elle-même. Elle
soumet tout à l'Empereur, même la robe qu'elle doit porter; ils ne se
quittent pas; on dit l'Empereur éperdument amoureux.
«M. de Caulaincourt, second fils de la duchesse de Vicence, épouse Mlle
de Croix; il avait été refusé plusieurs fois à cause d'un œil de verre.
La mère est enchantée de ce mariage. La jeune personne est riche, bien
née et bien élevée. La duchesse de Périgord est moins charmée du mariage
de son fils Paul: les Saint-Aignan ne donnent que 15000 francs de rente à
leur fille, dont ils retiennent 6000 francs pour frais de nourriture et
de logement.
«Il est certain que le maréchal de Castellane avait reçu l'ordre, par le
télégraphe, d'entrer en Savoie et de s'emparer du Comté de Nice, si le
mouvement milanais n'avait pas été étouffé tout de suite, probablement
sous le même prétexte et avec la même durée qui a mené et qui fait rester
les Français à Rome.»
_Nice, 23 février 1853._--Que dire de cette nouvelle horreur tentée à
Vienne[66]. Je suis encore sans détails; je ne sais que ce que disent les
nouvelles télégraphiques, qui, même, ne sont pas d'accord entre elles.
Toujours est-il que ce charmant Empereur a été blessé. Dieu veuille qu'il
n'y ait pas de mauvaises suites pour ce jeune Souverain, qui annonce de
si belles qualités et dont l'Allemagne a bien grand besoin à l'heure
qu'il est.
[66] Le 18 février, l'Empereur d'Autriche se promenait sur les
remparts de Vienne, lorsqu'il fut tout à coup arrête par un
garçon tailleur hongrois, ancien hussard. L'assassin avait dirigé
son coup de poignard vers la gorge, mais François-Joseph, ayant
aperçu l'arme levée contre lui, fit avec le bras un mouvement qui
la repoussa en arrière, au bas de la nuque. L'aide de camp de Sa
Majesté, comte O'Donnell, dégaina aussitôt et porta à l'assassin
un coup de sabre qui l'abattit à ses pieds.
_Nice, 25 février 1853._--J'ai reçu de Vienne, de mon beau-frère[67],
quelques lignes écrites après l'attentat contre l'Empereur. La blessure
avait énormément saigné, mais les médecins la déclaraient sans danger.
L'émotion, l'indignation, étaient générales dans toutes les classes; le
peuple s'est porté à l'Archevêché, demandant qu'un _Te Deum_ fût chanté à
l'instant à Saint-Étienne, pour rendre grâce à Dieu que le coup n'ait pas
été mortel.
[67] Le comte Schulenbourg.
Un Espagnol est arrivé ici de Paris. Il est l'ami de la sœur du marquis
de Bedmar et de Mme de Toreno. Cette sœur, qui se nomme _Incarnation_ de
son nom de baptême, a épousé le beau M. Manuel, l'agent de change
élégant, héros d'assez éclatantes aventures. Mme Manuel était l'amie de
cœur de Mlle de Montijo, mais l'Empereur n'a pas voulu qu'elle fût reçue
à la Cour de l'Impératrice. Enfin, à force d'insistances, celle-ci a
obtenu de voir, le matin, en particulier, cette amie de cœur. Dans cet
entretien, il paraît que la jeune couronnée s'est jetée en pleurant dans
les bras d'_Incarnation_, disant qu'elle se sentait enfermée dans une
cage, dorée à la vérité, mais hermétiquement fermée; qu'elle n'était
maîtresse de rien, et qu'elle n'avait eu aucune liberté pour la
composition de sa maison.
Il faut lire dans le _Journal des Débats_ du 22 de ce mois un article sur
l'ouvrage du Père Theiner par M. de Sacy. Il n'y est ni janséniste, ni
philosophe, il y est homme de discernement judicieux et impartial,
résumant parfaitement l'ouvrage, l'appréciant sans dénigrement, et
portant un jugement juste, sain, modéré, et, à mon avis, excellent sur
les Jésuites, non pas les Jésuites de l'institution ni ceux
d'aujourd'hui, mais ce qu'ils étaient au moment de leur suppression, et
ce qu'ils tentent toujours plus ou moins à redevenir.
Le _Galignany_ du 17 février contient la réponse de Mme Tyler, seconde
femme de l'ex-Président des États-Unis, à la fameuse lettre collective
des dames anglaises[68]. Elle est plus rude que l'article que John
Lemoinne a fait à ce sujet. Il paraît que les dames américaines, au lieu
d'être flattées d'avoir été traitées en sœurs par quelques grandes dames
anglaises, sont fort blessées de leurs conseils. Mme Tyler les traite
avec une ironie sanglante et le _leading article_ du _Times_ à ce
sujet[69], que le _Galignany_ rapporte également dans la même feuille du
17, n'est pas moins désagréable pour les dames anglaises que pour celles
du Nouveau Monde. On dit les Duchesses, Marquises et Comtesses de la
Grande-Bretagne, signataires de l'Épître, très embarrassées, et aux
regrets que leur vaniteuse charité leur ait fait faire une semblable
démarche. Il est sûr qu'il est impossible d'en avoir fait une plus
ridicule.
[68] En 1848, la publication de _la Case de l'oncle Tom_, où Mme
Becker-Stowe peignait avec autant de vivacité que de couleur les
souffrances des esclaves noirs en Amérique, provoqua en
Angleterre un mouvement d'opinion très accentué en faveur de
l'abolition de l'esclavage. Plusieurs grandes dames, réunies à
Stafford-House, sous la présidence de la duchesse de Sutherland,
rédigèrent une lettre ouverte aux dames américaines, les
engageant à faire œuvre de propagande pour l'abolition de
l'esclavage dans leur pays. Cette lettre provoqua une verte
réponse de Mme Tyler, où, en parlant de la misère et des abus de
toutes sortes qui règnent en Angleterre, elle invitait les dames
anglaises à vouloir bien s'occuper de réformer leur nation, avant
de penser à réformer les institutions américaines, qui avaient
leur raison d'être dans les conditions spéciales de cette
contrée.
[69] Voir cet article du _Times_ aux pièces justificatives de ce
volume.
_Nice, 26 février 1853._--J'ai reçu hier des lettres de Paris, dans
lesquelles on me dit ce qui suit: «Les amis du Gouvernement ont regretté
encore plus que ses ennemis l'arrestation du vicomte de Saint-Priest; je
crois qu'il n'y aura, en définitive, que M. Ta['n]ski de sérieusement
atteint. Il correspondait avec plusieurs Cours étrangères, et leur
faisait passer, outre des bulletins politiques, tous les couplets, les
quatrains, les pamphlets qui pullulent sur l'Impératrice. On a trouvé
chez lui, entre autres, la minute d'une lettre de lui, adressée à lady
Holland, à Naples, remplie des lazzi que le mariage impérial a provoqués.
Walewski et Rothschild ont fait de grands efforts pour obtenir sa
liberté, mais inutilement. Ce même Ta['n]ski était aussi dans l'intimité
du prince Jérôme-Napoléon.
«Les témoins espagnols de l'Impératrice, au mariage civil et religieux,
n'ont pas été invités depuis aux Tuileries, pas même au bal du Mardi
Gras, où il y avait trois cents personnes. Cependant, ils ont dîné hier
avec Leurs Majestés, à l'exception du marquis de Bedmar qui a fait dire
qu'il partait le matin même pour Madrid.
«Le prince Murat n'a paru ni à la Cathédrale ni aux Tuileries; il est
resté sous sa tente, blessé de n'avoir pas eu l'_Altesse impériale_ et le
même rang que le groupe Jérôme.»
_Nice, 27 février 1853._--On me mande de Vienne que le jeune Empereur,
par la violence du coup qui lui a été porté, a cru dans le premier moment
avoir reçu un coup de feu et être assailli par plusieurs. Aussi tira-t-il
son sabre pour se défendre. Il put ensuite faire cent pas sans chanceler,
après lesquels il fut obligé de se laisser conduire par son aide de camp,
le comte O'Donnell. Son premier mot à celui-ci a été: «Ceci vient de
Milan», et en revoyant sa mère: «Je partage le sort de mes braves soldats
de Milan.»
L'Archiduchesse Sophie est dans un état affreux, elle a vraiment l'aspect
de la Mère de douleur. Elle prévoit des chances de récidive dans l'avenir
et a perdu toute sécurité.
On me mande de Paris que Cousin s'est passionné pour l'Impératrice
Eugénie, et qu'il en parle avec la même exaltation que de Mme de
Longueville. N'y a-t-il pas là de quoi faire tressaillir la poussière de
Port-Royal?
_Nice, 28 février 1853._--Ma sœur m'écrit de Vienne, du 21, que la vue
du jeune auguste blessé est encore trouble.
Elle me dit aussi qu'à Milan la haute noblesse était venue, en corps et
en voitures de gala, offrir au général Gyulay ses compliments de
condoléances à l'occasion de l'attentat, et que le général leur aurait
dit, en les recevant, qu'il regrettait de devoir à une aussi douloureuse
circonstance l'honneur de faire leur connaissance.
Il vient de paraître dans le nord de l'Italie une nouvelle proclamation
de Mazzini, qui dit qu'il ne faut pas se décourager par l'avortement de
l'insurrection de Milan, puisqu'il ne s'agit que d'attendre quelques
jours pour voir des événements plus décisifs; ce qui, d'après les dates,
coïnciderait avec l'attentat de Vienne. D'après les journaux, on devait
tenter un coup de main sur la forteresse de Bude. Toutes ces trames ont
également leurs échos dans le Grand-Duché de Posen, et dans le cœur même
de Berlin.
_Nice, 1er mars 1853._--Mon beau-frère Schulenbourg, qui est arrivé
hier de Vienne, nous a conté bien des particularités sur l'Autriche et la
Lombardie qu'il vient de traverser. Les dernières nouvelles
télégraphiques que Radetzky avait reçues de Vienne pendant que
Schulenbourg était à Vérone portaient que l'état cérébral du jeune
Empereur offrait de la gravité; la vue était tellement affectée que le
pauvre blessé ne pouvait pas supporter la plus petite lueur; il était
obligé de rester dans la plus parfaite obscurité, et son ouïe était
tellement surexcitée qu'il entendait distinctement tout ce qui se passait
à trois chambres de la sienne. On craignait un épanchement du sang au
cervelet. Deux minutes avant l'accident, l'Empereur avait montré au comte
O'Donnell un groupe de trois hommes à mines sinistres, en lui disant:
«Voilà des brigands.» Aussitôt que le meurtrier fut terrassé, ce groupe a
disparu. On a envoyé un prêtre hongrois à l'assassin pour remuer sa
conscience et lui faire faire des aveux; il paraissait s'y être décidé et
avoir déjà commencé. Les arrestations continuaient de tous côtés.
Cet événement, joint aux troubles et conspirations de Milan et de
Hongrie, rapprochera beaucoup les puissances continentales de l'Empereur
Napoléon III. On veut faire cause commune et se mettre en faisceau contre
le danger commun, et notamment se montrer unis et imposants à la Suisse
et à l'Angleterre. Tout tourne au profit de Louis-Napoléon, jusqu'au
danger de l'assassinat, dont il court, avec des souverains légitimes, les
terribles chances.
L'exaspération contre les Anglais, à Vienne, est telle, qu'au _Te Deum_
de Saint-Étienne, lord Westmorland a pu entendre, s'il comprend
l'allemand, des paroles, dites fort haut, et des plus rudes à ses
oreilles. Le prince de Metternich, qui n'était pas rentré à la
Chancellerie d'État depuis les événements de 1848, s'y est rendu,
aussitôt après l'attentat, pour savoir par les Ministres qui étaient
réunis, des nouvelles de l'Empereur. C'est noble et bien.
_Nice, 3 mars 1853._--Lady Westmorland m'écrit une lettre toute
désespérée sur l'attentat contre l'Empereur, auquel elle est d'autant
plus sensible que toute la mission souffre de l'_exécration_ vouée à
l'Angleterre; je cite ses mots. On voulait faire un scandale devant la
maison habitée par les Westmorland. La police a eu beaucoup de peine à
l'empêcher, et il n'y a que la connaissance qu'on a des sentiments
personnels de lord Westmorland qui fasse qu'on les _tolère_ à Vienne, et
elle ajoute: «J'ai l'espoir que les choses sont arrivées à un point tel,
que notre Cabinet _devra_ et _pourra_ mettre fin aux menées des
abominables gens réfugiés et conspirant en Angleterre contre le repos
européen. Mais j'en serais beaucoup plus sûre si mon oncle, le duc de
Wellington, vivait encore pour élever la voix.»
Schulenbourg a vu avec peine qu'en Saxe le public de toutes les classes
était mal satisfait du mariage du Prince Albert avec la Princesse
Carola[70]. On n'y trouve ni alliance politique utile, ni entourage de
famille brillant; on n'aime pas l'origine maternelle; puis, pas de
fortune, le jeune ménage sera tout simplement pauvre, 40000 écus de
rente à eux deux pour tout potage; c'est, dans leur position, n'avoir
rien. Du reste, la Famille Royale elle-même (mais elle seule) est très
affectueuse pour la Princesse Carola et le jeune homme éperdument
amoureux. On avait désiré qu'il épousât l'Archiduchesse Élisabeth, la
jeune veuve qui habite Brünn, mais aussitôt qu'il eut aperçu la Princesse
Carola, qui, par hasard, se trouvait à Brünn en ce moment, et quoique
l'Archiduchesse soit infiniment plus belle, il a dit à un neveu de
Schulenbourg: «Celle-ci ou aucune.»
[70] Le Prince Royal de Saxe avait épousé, le 18 juin 1852, la
Princesse Carola Wasa, fille du Prince de Holstein-Gottorp,
Prince Wasa.
_Nice, 5 mars 1853._--On m'écrit de Paris ceci: «La clémence de
l'Empereur a un effet déplorable sur les provinces, où on s'alarme du
retour de ces misérables[71]. Les sociétés secrètes sont en pleine
vigueur; elles se dissimulent, mais ne se dissolvent pas; les Préfets
courageux l'écrivent, ceux qui ne veulent ni inquiéter ni déplaire se
taisent lâchement. M. de Persigny, qui s'est élevé fortement, et contre
le mariage, et contre l'amnistie, est en froid avec les Tuileries. Le
vent y est revenu à M. de Morny. On dit l'intérieur impérial assez
triste; l'épuration des dames, un peu trop gaies, est positive.»
[71] A l'occasion de son mariage, et par un décret daté du 31
janvier 1853, Napoléon signa une amnistie dont profitèrent plus
de trois mille individus qui avaient été l'objet de mesures
rigoureuses après les troubles de décembre 1851.
Mes nouvelles d'Allemagne confirment la conspiration hongroise, le projet
d'assassiner l'Archiduc-Gouverneur, et à Berlin on a découvert des
trames semblables. L'émoi a été vif à Charlottenbourg. Il paraît certain
que les trois Cours du Nord feront simultanément des démarches sérieuses
pour rompre les repaires anarchiques, et rien ne pouvait mieux servir
l'Empereur Napoléon III, car avec lui on forcera la Suisse et le Piémont;
sans lui cela deviendrait difficile, et comme lui aussi est menacé des
poignards socialistes, son intérêt se trouve identique avec celui des
trois souverains, et l'entente en deviendra plus cordiale.
Dans les Cours de l'Europe, on est devenu très indifférent pour le
rejeton de la branche aînée des Bourbons, et on est tout simplement
hostile aux d'Orléans, parce qu'on est persuadé, non sans raison, qu'avec
eux reviendrait ce détestable libéralisme bavard, qui a enfanté 1848, et
que le jugement faux et vaniteux, enfin tout ce que représentait Mme la
Duchesse d'Orléans, créerait bien plus de dangers à l'Europe que la
dictature actuelle.
_Nice, 8 mars 1853._--Il paraît certain que Mazzini et Saffi se sont
embarqués sur une frégate anglaise qui a longtemps côtoyé Villefranche et
toute la rivière de Gênes.
Lord Minto se promenait l'autre jour sur l'_Acquasola_ de Gênes, bras
dessus bras dessous avec le secrétaire de Kossuth!
La frégate a relâché à Livourne. Plusieurs _midshipmen_[72] sont
descendus dans la ville, y chantant des airs et des paroles
révolutionnaires en italien. Ils ont été arrêtés par la police
autrichienne. Le commandant de la frégate les a réclamés; on les lui a
refusés et la frégate a dû prendre le large sans eux.
[72] De l'anglais: aspirants de marine.
_Nice, 13 mars 1853._--La maréchale d'Albuféra m'écrit de Paris: «Vous
désirez savoir la couleur des yeux de l'Impératrice. Ils sont bleus; mais
elle se peint les sourcils et les cils en noir, ce qui fait un contraste
avec ses cheveux blond ardent et donne beaucoup de piquant à son visage.
Tout le monde la trouve belle. On la disait grosse, mais comme elle a
valsé au bal du Mardi Gras, on ne sait plus trop que penser. Savez-vous
pourquoi l'Impératrice Eugénie est la première écuyère de France? C'est
qu'elle a sauté _la barrière du Trône_! Voilà un des lazzi avec lesquels
on se console ici.»
_Gênes, 18 mars 1853._--Je suis arrivée ici aujourd'hui à midi. La route
était encore fort encombrée de rochers détachés de leurs cimes par les
déluges de pluie, et ils entravaient singulièrement notre marche, malgré
les efforts des cantonniers occupés au déblayage. J'ai déjà visité les
églises de l'_Annunziata_, du _Gesù_, de _Santo-Ciro_ et de _San
Lorenzo_, l'_Albergo di poveri_ et l'_Ospedale di Santa Caterina_. Tout
cela a de l'intérêt et complète assez bien mon _giro_ génois.
_Alexandrie, 18 mars 1853._--Adieu le Midi, le ciel pur, la mer bleue;
adieu palmiers, myrtes, roses et oliviers! Nous avons traversé ce matin,
par une pluie froide, ou plutôt par une neige fondue, cette partie nue
et rude des Apennins. C'était fort laid et fort triste. A Bussana nous
avons pris le chemin de fer. Nous étions entassés dans un wagon avec
trois Anglais, dont l'un, Irlandais très loquace, revenant des Grandes
Indes, les deux autres revenant de Rome et de Naples.