_Nuremberg, 19 octobre 1852._--Après avoir passé quelques jours à

Potsdam, j'en suis partie le 17 après-midi pour aller coucher à Leipzig,

et hier j'ai fait, en quinze pénibles heures de chemin de fer, le long et

ennuyeux trajet de Leipzig ici, par une gelée blanche qui ne s'est pas

même évanouie devant un tardif et pâle soleil. La jolie et intéressante

contrée s'apercevait à peine à travers les fenêtres ternies. Je resterai

aujourd'hui ici pour rafraîchir mes souvenirs de Nuremberg. Demain, je

compte être à Munich, puis me diriger sur Nice.

1853

_Nice, 5 janvier 1853._--Je trouve, dans une lettre de Paris, de Mme

Louis de Talleyrand, une phrase qui me paraît juste: «On respire ici sous

l'oppression, tant l'anarchie a fatigué, mais on en prévoit le retour, et

la tristesse domine, au fond, tous les esprits non officiels.»

J'ai achevé les _Mémoires_ de Cosnac. Si des deux volumes on en faisait

un seul, il pourrait être des plus piquants, car il s'y trouve quelques

coins de coulisses qui n'étaient point encore venus jusqu'à nous. Puis

l'auteur était évidemment un esprit fin, prompt, vif, original, hardi,

libre d'allures, par hauteur plus que par licence, ce qui le plaçait

presque au niveau de ceux de qui dépendait sa fortune. La charmante

Henriette d'Angleterre y paraît sous le jour le plus touchant[51].

[51] Cosnac, nommé évêque de Valence par le cardinal Mazarin et

appelé plus tard à l'archevêché d'Aix, fut aumônier de

_Monsieur_, frère de Louis XIV. Il joua un rôle actif lors de

l'Assemblée du Clergé en 1682, et il laissa des _Mémoires_ qui ne

furent publiés qu'en 1852, par le comte Jules de Cosnac, pour la

Société de l'Histoire de France.

Mes lettres de Berlin disent que, pour la politique générale, le voyage

de l'Empereur d'Autriche y a fait merveille, mais que pour la question

douanière elle n'a pas fait un pas. La cuisine parlementaire qui se fait

en ce moment à Berlin y cause une grande agitation; on en est ému et

inquiet.

_Nice, 8 janvier 1853._--Dans _l'Indépendance_ du 3 janvier se trouve la

liste officielle des sénateurs: Mouchy, La Rochejaquelein et Pastoret

étonnent! La Maison Impériale y est aussi; du moins, est-elle toute prise

dans les sommités bonapartistes, il n'y a rien à y reprendre.

Mon fils Alexandre[52], qui est arrivé hier, et la poste m'ont apporté de

Paris une quantité de lettres, dont je vais donner quelques extraits: 1º

«Ici on se querelle, on se boude, l'hiver est triste; notre pauvre

société française n'existe plus; il n'y a plus un salon possible; chacun

vit dans son coin. Vous aurez vu les noms des grandes et premières

charges avec leurs énormes cumulants, traitements, dans les gazettes.

Voici ceux des chambellans: MM. de Flamarens, d'Arjuzon, de Quitry,

Walsch, de Belmont, et quelques autres encore que j'oublie en ce moment.

Chaque chambellan aura un traitement de dix mille francs. Il n'y aura

plus de Clichy pour les sénateurs, leur prison sera le Luxembourg.»

[52] Le duc de Dino.

2º «Vous aurez vu les grandes charges de la Maison Impériale. Elles ont

amené la démission de sénateur du prince de Wagram, qui s'attendait à

être Grand-Veneur, son père l'ayant été sous l'Empire, et le fils

connaissant mieux que personne la vénerie.

«La société est intenable. L'aigreur réciproque de chaque fraction, à son

comble, l'anathème contre MM. de Pastoret et de La Rochejaquelein presque

unanime.

«M. Molé est revenu accablé et dérouté de Champlâtreux.

«Depuis que les journaux n'osent plus rien dire, les faux bruits nous

inondent: je ne vous donne donc pas pour certain que c'est le duc de

Guiche qui ira à Berlin remplacer M. de Varennes, M. de Béarn allant à

Bruxelles, ce qui mécontente les Broglie.»

3º «Les lettres de créance du ministre de Prusse ont tardé à arriver

jusqu'il y a six jours. On en était de bien mauvaise humeur ici, et on le

montrait d'une façon bien gauche. Les lettres envoyées à M. de Kisseleff

ne contenaient pas les mots: _Monsieur mon frère_, tandis que celles de

l'Autriche et de la Prusse les portaient. L'ordre était donné aux

ministres de ces deux Puissances de ne remettre leurs lettres que si

celles de Russie étaient acceptées, et on ne voulait pas les recevoir.

Cependant, tout s'est arrangé, Kisseleff vient de remettre les siennes,

les autres le seront demain.»

4º «Rien ne peut vous donner une idée de ce qu'a été le séjour de la

_Cour Impériale_ à Compiègne. Entre autres, on y a joué des charades en

action. Sur le mot _curé_, par exemple, les dames, à quatre pattes,

faisaient les chiens, etc.

«L'Empereur est décidément fort amoureux d'une Espagnole, Mlle de

Montijo. Il lui a montré la couronne impériale préparée pour

l'Impératrice. On dit ce joyau splendide. Pour le faire valoir,

l'Empereur a voulu que la belle Espagnole l'essayât, à quoi elle s'est

prêtée sans difficulté, accueillant même ce que cet augure pouvait avoir

de personnel pour son avenir.

«Il paraît que les trois Cours du Nord reconnaissent le fait impérial,

mais non comme provenant d'un droit hérité, ni même transmissible par

héritage: _Napoléon élu Empereur par la nation_, voilà tout.

Louis-Napoléon a reçu officieusement communication de cette rédaction à

Compiègne; ayant au premier moment comprimé l'impression qu'elle lui

faisait, le soir l'effet a éclaté par de violentes attaques de nerfs et

de colère, pendant lesquelles il menaçait de faire immédiatement entrer

l'armée française en Belgique. On a fait chercher au plus vite les

Ministres pour le calmer. Ils y sont parvenus avec peine. C'est là le

vrai de cette indisposition qui l'a retenu à Compiègne, au delà du

premier terme fixé pour la durée de ce séjour.»

_Nice, 11 janvier 1853._--J'ai reçu hier une très affectueuse lettre de

la Reine Marie-Amélie, en réponse à une lettre de bonne année. Elle m'est

parvenue par Mme Mollien, qui était chargée de me la faire arriver.

Celle-ci me mande que Mme la Duchesse d'Orléans était allée, avec ses

enfants, passer les fêtes de Noël et du jour de l'An avec sa sainte

belle-mère; que, depuis, elle est retournée à la belle habitation qu'elle

a louée près de Plymouth; elle s'y ennuie beaucoup, à ce qu'il paraît,

et, au printemps, elle veut changer, non seulement de lieu, mais aussi

de pays. On ne sait point encore celui qu'elle choisira.

_Nice, 15 janvier 1853._--J'avance dans la lecture de l'histoire de Louis

XVII[53], si profondément émouvante. Il ne s'y trouve rien de nouveau en

fait de grands événements; les contours extérieurs du quadruple drame du

Temple sont connus de tout le monde; mais des détails curieux dans leur

révélation abondent et remplissent ce cadre de larmes et de sang d'une

manière habile, parce que la vérité est prise sur le fait, qu'elle se

sent partout, se reconnaît à des signes certains et met ainsi le lecteur

directement aux prises avec tous les bourreaux et toutes les victimes.

C'est une douleur et une angoisse qui saisissent à la première page du

livre et qui s'accroissent jusqu'à la dernière, sans aucune relâche. J'en

suis parfois malade, parce que la torture devient contagieuse, et

cependant je ne sais pas quitter cette agonie si barbare et si

admirablement chrétienne, et sublime jusque dans ce malheureux enfant,

qui se retrouve en mourant le petit-fils de saint Louis. Je sais bon gré

à l'auteur, M. de Beauchesne, d'avoir consacré tant de soins à cette

courte vie de dix ans, qui se trouve être celle d'un enfant, d'un homme,

d'un vieillard, d'un martyr.

[53] M. de Beauchesne, ancien gentilhomme de la Chambre du Roi

sous la Restauration, avait publié en 1852, le fruit de longues

études et de patientes recherches sur le malheureux fils de Louis

XVI, sous le titre: _Louis XVII, sa vie, son agonie, sa mort_.

Cet ouvrage fut couronné par l'Académie française.

Mon fils Louis[54] m'a apporté une lettre de Paris dont voici l'extrait:

«L'intérêt des derniers jours ici a roulé sur la _reconnaissance_ par les

Puissances du nouveau titre impérial de Louis-Napoléon. Cet intérêt a été

vif. Louis-Napoléon a hésité pendant quarante-huit heures à accepter les

lettres de créance. La raison politique l'a emporté; il s'est appuyé,

vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis des autres, sur les termes aimables et

amicaux de l'Empereur de Russie, pour passer par-dessus ce qui y

manquait, et il l'a fait d'assez bonne grâce. Mais c'est un sacrifice

qu'il a fait, il ne le cache pas à certaines personnes. En gardera-t-il

rancune? C'est là la question. Je suis porté à le croire. Il y a une

chose certaine, c'est que, sans désirer la guerre positivement, et

voulant surtout que la France ne l'accuse pas de la faire par ambition

personnelle, _il ne la craint pas_; il croit qu'elle tournerait à son

avantage, et que son nom aurait, sur les bords du Rhin, l'effet qu'il a

eu dans le midi de la France. Que ce soit une illusion ou non, une

pareille conviction suffit pour tout commencer. Rien n'est prochain,

cependant cela est sûr. Il y a une autre chose certaine, c'est que c'est

une tête froide, qui travaille toujours, qui se croit sûre de ne pas se

tromper, et qui n'abandonne jamais ses desseins. La réalité, qui a

justifié ses plus chimériques espérances, donne raison d'avance à toutes

celles qu'il peut former désormais. Or, il a dans l'esprit l'idée qu'il

est appelé à faire de grandes choses pour la France, et même pour

l'Europe. Toutes ces conditions ne présentent pas une grande sécurité

pour l'avenir.

[54] Le duc de Valençay.

«L'intérieur est très calme; de longtemps les difficultés ne viendront

pas de là. On se rapproche peu du nouveau Gouvernement. Nous sommes

vis-à-vis de lui comme l'étranger, _nous_ ne lui disons pas: _mon frère_.

«On songe toujours au mariage; j'y crois l'Empereur décidé, mais on ne

trouve pas de Princesse; tout a échoué; il y en a d'ailleurs fort peu. Il

serait possible qu'il s'en passât, et qu'il épousât une femme quelconque,

afin d'avoir une postérité. Cela ne grandirait pas la situation. En tout,

l'opinion s'arrête très difficilement à l'idée qu'il aura des

successeurs, et elle est surtout très hostile à Jérôme et à son fils.»

_Nice, 21 janvier 1853._--Les lettres reçues hier de Paris tournent

toujours autour du même sujet: le mariage de Louis-Napoléon. Je lis dans

les journaux l'étonnant discours qu'il a adressé au Sénat et aux Corps

constitués. Il faut lire cette allocution _in extenso_; le _Journal des

Débats_ donne ce texte en entier[55].

[55] Au mois de janvier 1853, le bureau du Sénat, celui du Corps

législatif et le Conseil d'État tout entier furent convoqués au

Palais des Tuileries, dans la salle du Trône; Napoléon III, en

uniforme de général, monta les degrés de ce trône, et, par un

discours qui fut affiché dans toute la France, annonça aux grands

Corps de l'État sa résolution d'épouser Mlle de Montijo et de la

faire Impératrice. Le mariage fut célébré quelques jours plus

tard, le 31 janvier.

La sœur de Mme de Montijo a épousé Lesseps, autrefois Consul; voilà une

petite parenté toute gentille! _Eugénie_[56] a choisi comme témoins le

duc d'Ossuna et le marquis de Bedmar, qui ont accepté de la conduire à

l'autel.

[56] La nouvelle Impératrice se nommait Eugénie.

On voulait marier le fils de Jérôme avec Mlle de Wagram, mais il a reculé

devant la parenté Clary, qu'il trouve au-dessous de sa dignité. Cela

flattera le Roi de Suède[57]. Quel tohu-bohu que tout ceci!

[57] Les Clary étaient une famille de petits négociants à

Marseille. Dans sa jeunesse, et avant les grandeurs de sa

famille, Joseph Bonaparte avait épousé Julie Clary, et leur fille

Désirée épousa Bernadotte qui devint Roi de Suède. Le fils aîné

de Berthier, prince de Neufchâtel, duc de Wagram, avait épousé

Françoise Clary, et c'est leur fille qu'il était question de

marier au prince Jérôme-Napoléon.

_Nice, 22 janvier 1853._--C'est décidément un mariage _d'amour_ que fait

Louis-Napoléon. On me mande que Mlle de Montijo, élevée dans une pension

de Paris, est fort belle, de grande naissance _par son père_; sa mère est

fille d'un consul anglais, ce qui explique la teinte anglaise du genre de

beauté, nullement espagnol, de la nouvelle _Impératrice_, car il n'est

pas question de formes _morganatiques_; ainsi, _point de Princesse_. J'en

suis charmée. Mais quelle charge, à l'âge et avec la santé du _sposo_,

d'avoir une femme jeune, belle et méridionale! et cela dans l'entourage

Bonaparte et l'atmosphère qui l'enveloppe.

Voici d'autres détails que j'ai glanés dans mes lettres de Paris, qui ne

sont remplies que du mariage: Mlle de Montijo a de vingt-cinq à

vingt-sept ans; beauté hautaine avec des cheveux _auburn_ qu'elle tient

de sa mère irlandaise; elle a des allures hardies. On raconte que jouant

à cache-cache dans les saturnales de Compiègne, l'Empereur l'aurait

découverte cachée derrière le rideau d'une chambre, où, se croyant seul

avec elle, il aurait voulu l'embrasser étroitement, et qu'elle l'aurait

repoussé en disant: «Pas avant d'être Impératrice.» Une autre personne,

cachée tout auprès, prétend avoir entendu ce propos.

Le Conseil des Ministres a été très opposé à ce mariage. Les entours

immédiats en sont très peinés. Légitimistes et orléanistes sont charmés

de cette équipée matrimoniale et de tout ce qu'elle promet.

_Nice, 28 janvier 1853._--J'ai eu hier une nouvelle qui me va au cœur.

Le Cardinal-Prince-Évêque de Breslau est mort à son château épiscopal de

Johannisberg le 19 de ce mois. Je m'attendais d'autant moins à une fin

aussi prochaine que j'avais reçu le 22 une lettre de son secrétaire

particulier, écrite par ses ordres, en date du 13, dans laquelle, en

m'envoyant sa bénédiction pour l'année 1853, il me remerciait de mon

constant intérêt, de mes vœux, et me faisait donner les détails

satisfaisants d'une crise salutaire, longtemps espérée en vain par les

médecins, enfin effectuée, depuis laquelle le sommeil et l'appétit se

reproduisaient sensiblement. Eh bien! six jours après, il a été enlevé à

ses amis, à l'Église! _Et à quelle époque?_ Il ne nous appartient pas de

demander à la Providence: _Pourquoi?_ mais il est permis de pleurer, de

prier, et surtout de suivre l'exemple de cette angélique patience qui ne

s'est pas démentie un instant durant de si longues et de si cruelles

souffrances. Je perds personnellement en lui un appui, une consolation à

laquelle j'attachais un prix infini. Sa bonté ne s'était jamais démentie

pour moi depuis 1845. Pendant huit années, il a toujours été un ami à la

fois sincère et indulgent, sachant faire la part de toute chose. Je

conserverai à sa mémoire la plus vive reconnaissance, et je le place dans

le ciel à côté de cet autre ami chrétien dont j'ai tant aussi éprouvé

l'indulgente affection[58]. Il me semble qu'à Rome on devra comprendre

quelle perte cette mort sera pour l'Église en Allemagne. Le goût

personnel du Roi de Prusse pour le Cardinal, l'influence réelle, souvent

magique qu'il exerçait d'autant plus sur le Monarque qu'il était lui-même

entraîné par tout ce que celui-ci a de séduisant, avaient formé un lien

direct, qui était devenu la seule étoile qui brillât encore en Prusse à

notre horizon religieux.

[58] Allusion à Mgr de Quélen.

_Nice, 30 janvier 1853._--Les journaux nous ont apporté hier la

nomination de la maison de l'Impératrice Eugénie[59]. La Grande-Maîtresse

est toute naturelle, la Dame d'honneur aussi, dans une Cour qui dérive du

véritable Napoléon; mais les Dames du palais sont prises dans le plus

petit monde, et les Messieurs aussi. C'est drôle, d'y fourrer tant de

parenté et de faire avancer sa voiture, fermer une portière, ouvrir une

fenêtre, porter châles et manteaux, par des _cousins_.

[59] Par un décret du 26 janvier 1853, l'Empereur Napoléon III

nommait, dans la maison de l'Impératrice, la princesse d'Essling,

Grande-Maîtresse; la duchesse de Bassano, Dame d'honneur; la

comtesse de Montebello, Mme Feray, la vicomtesse Lezay-Marnesia,

la baronne de Pierres, la baronne de Malaret et la marquise de

Las Marimas, Dames du palais; le comte Tascher de la Pagerie

(sénateur), Grand-Maître; le comte Charles Tascher de la Pagerie,

premier Chambellan; le vicomte Lezay-Marnesia, Chambellan; le

baron de Pierres, Écuyer.

Un des jeux de mots de Paris est de dire que l'Impératrice sera la femme

la mieux _habillée_, parce que tout Paris l'habille.

On dit que l'Impératrice a toute une kyrielle de prénoms; qu'on a hésité

longtemps sous lequel elle serait plus habituellement désignée, qu'on

avait flotté surtout entre _Eugénie_ et _Eudoxie_, et qu'enfin on s'était

tenu au premier, le second sentant trop le _Bas-Empire_.

_Nice, 1er février 1853._--La duchesse d'Albuféra m'écrit ce qui suit:

«La liste des Dames de l'Impératrice n'a été arrêtée qu'après plusieurs

refus. Celui de la duchesse de Vicence a été absolu. On trouve la liste

officielle fort terne.

«Le couple impérial se rendra à Saint-Cloud après la cérémonie et y

passera quelques jours; les fêtes officielles recommenceront au retour.

L'amour de l'Empereur est tel que samedi 22, pendant le bal des

Tuileries, il a quitté la nombreuse compagnie pour aller passer deux

heures dans ses petits appartements, où Mlle de Montijo s'était rendue.

Son appartement coûte _un million_ d'ameublement; les plus magnifiques

cadeaux lui seront votés; la Ville de Paris lui offre un collier valant

six cent mille francs.

«L'étiquette dans la cérémonie du mariage sera calquée sur les plus

anciennes traditions; rien n'y manquera; il y aura même de plus un dais

et le trône dans Notre-Dame, ce qui ne s'était pas pratiqué jusqu'à

présent, dit-on.

«Vous verrez dans les journaux qu'on sème des jardins et qu'on en plante

en une nuit pour fleurir et ombrager le cortège.»

_Nice, 2 février 1853._--Il paraît qu'on pense, comme je le prévoyais, au

baron de Kettler pour remplacer le cardinal Diepenbrock. C'est assurément

le meilleur choix que l'on pourrait faire. M. de Kettler a beaucoup de

zèle, de fermeté; beaucoup plus d'activité corporelle que le Cardinal; il

visitera davantage son diocèse; il parlera tout aussi bien, au moins en

chaire; il a aussi un extérieur imposant; il est bien né, bien apparenté,

généralement estimé et honoré, mais il n'a pas l'onction, la grâce, la

suavité, l'élégante dignité, l'à-propos dans la conversation, le tact

aussi fin, aussi sûr; il alarme moins, et il n'exercera pas la même

séduction personnelle sur le Roi. Ils avaient servi tous les deux dans

l'armée, et M. de Kettler porte même sur son noble et austère visage une

marque de son naturel guerroyant.

_Nice, 4 février 1853._--J'ai reçu plusieurs lettres de Paris. Voici, en

résumé, quelques détails: à la cérémonie du mariage à Notre-Dame, la

princesse Mathilde était fort théâtralement arrangée, avec un air triste

et contrarié; l'Impératrice très belle; on dit que sa seule imperfection

est d'être plus grande, assise, qu'on ne s'y attend quand elle est

debout. Elle a dit que, sacrifiant sa liberté et sa jeunesse, elle

donnait plus qu'elle ne recevait, aussi _se laisse-t-elle adorer_. Les

Dames avaient l'air terre-à-terre, mais décent. Les décorations de

Notre-Dame splendides, mais les Cardinaux n'ayant pas grand air; c'est,

qu'excepté M. de Bonald, il n'y en avait pas un seul de bonne maison.

Une circonstance _sûre_, mais qu'on ne publie pas pour ne pas éveiller

les superstitions, c'est qu'en rentrant de Notre-Dame par une autre route

que celle par laquelle le cortège s'y était rendu, la voiture impériale

surmontée d'une grande couronne, en passant sous la voûte du Pavillon de

l'Horloge, les chevaux entrés, elle n'a pas pu avancer. Le cocher,

surpris, a donné des coups de fouet aux chevaux, qui, alors, ont fait

tomber l'obstacle, lequel n'était ni plus ni moins que cette couronne,

trop haute pour le portail, et qui a volé en éclats! _Ominous!_[60]

[60] Présage.

_Nice, 5 février 1853._--Quelqu'un arrivé de Paris ici dit que, pendant

les cérémonies du mariage impérial, la population était curieuse, mais

froide; que l'Impératrice a paru moins jolie qu'on ne s'y attendait; en

effet, il me revient qu'elle était d'une pâleur extrême, ce qui nuisait à

son éclat. Les marchands vendent énormément, sans doute, dans cette

frénésie de luxe, mais les affaires proprement dites restent assez

stagnantes, le public ne prenant encore aucune confiance, et tout

apparaissant jusqu'à présent fantasmagorie.

On me dit ce qui suit dans une lettre de Paris arrivée hier: «M. Molé

vient d'être très malade d'une fluxion de poitrine, une saignée l'a

sauvé. La princesse Lieven languit et se traîne misérablement dans une

complaisance admiratrice et plate de _tout ce qui est_, sans compter pour

rien les turpitudes des gens qu'elle accueille avec transport, comme

porteurs de nouvelles et dépositaires du pouvoir. Elle parle de ses

anciens amis avec un dédain qui révolte; jamais la rage du succès ne

s'est montrée avec un plus incroyable cynisme.»

On m'écrit aussi que la duchesse de Hamilton était en simple particulière

dans une tribune, à cause du grand deuil de son beau-père. Elle

paraissait fort triste, et aurait désiré un autre mariage pour le parent

qu'elle aime beaucoup.

_Nice, 6 février 1853._--Hier, veille de la Sainte-Dorothée, ma patronne.

Le matin, j'avais été par politesse chez la comtesse d'Orestis, à une

bataille de _confetti_ qu'elle avait arrangée dans son jardin pour la

Société russe et anglaise. Ce plaisir particulier aux Italiens, quand la

multitude passionnée y prend part dans un long espace comme le _Corso_ à

Rome, a quelque chose d'original, de fiévreux, de contagieux dont j'ai

éprouvé moi-même la frénésie; mais dans un petit jardin, avec peu de

monde, où d'ailleurs on se tapait de trop près, et, par conséquent,

beaucoup trop fort, c'était un plaisir à froid, très peu récréatif.

Aussi, au bout de trois quarts d'heure, je suis rentrée chez moi.

Le soir, je voulais me coucher, quand, tout à coup, les portes se sont

ouvertes, et plus de vingt-cinq personnes sont entrées chez moi, avec un

déluge de bouquets, de vers, de dessins, de souvenirs de toutes sortes.

Puis, mes enfants, qui étaient dans le secret, ayant fait éclairer et

orner de fleurs la grande salle, j'y ai trouvé un concert charmant tout

organisé. Le vieux marquis de Negro avait, pour l'occasion, composé une

hymne qui a été chantée à ravir et répétée aux cris de _bis_ de la

compagnie. Tout cela a duré jusqu'à une heure du matin. J'étais exténuée

de fatigue, de reconnaissance, d'émotion.

Mme d'Avenas écrit à ma fille que l'avant-veille de son mariage,

l'Impératrice Eugénie est allée au Sacré-Cœur de Paris où elle a passé

quelques années de son enfance. Mme d'Avenas s'y trouvait par hasard;

elle a trouvé l'Impératrice charmante, naturelle, simple, voulant revoir

tous ses souvenirs de jeunesse, et jusqu'à la sœur converse qui la

lavait. Cette visite a eu un bon retentissement dans le monde pieux.

_Nice, 10 février 1853._--La poste m'a apporté une lettre de la maréchale

d'Albuféra qui me dit ceci: «Les personnes qui reviennent de Saint-Cloud

parlent du bonheur dont on y jouit. Il y aura, le Mardi gras, bal

d'intimes aux Tuileries. Les toilettes sont resplendissantes; on porte

beaucoup d'or et d'argent, non seulement dans les étoffes, mais encore

dans les rubans et les fleurs. Les formes des robes restent les mêmes,

seulement on a adopté pour les robes habillées des queues de trente

centimètres; c'est un acheminement au grand habit.»

M. de La Marmora vient de recevoir, par voie télégraphique, la nouvelle

d'un soulèvement à Milan et dans plusieurs autres villes de la Lombardie.

Les poignards mazziniens auraient joué, mais le canon autrichien l'aurait

emporté; les détails manquent[61].

[61] Une sanglante échauffourée avait eu lieu à Milan le 6

février, mais le mouvement eut peu d'importance; les émeutiers ne

tinrent nulle part devant la troupe. La véritable gravité de

cette affaire fut dans ses conséquences, dans le redoublement des

rigueurs de la police autrichienne, et les malheurs qui en

résultèrent pour un grand nombre de familles, surtout après la

proclamation de Mazzini au peuple italien, et celle de Kossuth au

peuple hongrois, dont l'apparition simultanée et la ressemblance

semblaient indiquer une entente entre ces deux chefs de la

démagogie européenne.

_11 février 1853._--Il est arrivé tout à l'heure des lettres de Milan

disant ce qui suit: «Pendant le Carnaval, des Milanais masqués et armés

ont surpris et forcé les troupes qui gardaient le Palais. Cependant la

garnison, bientôt ralliée, a pris sa revanche et a vengé les soldats et

officiers, parmi lesquels un colonel, qui avaient été massacrés.» On dit

même que des potences sont dressées sur les places publiques.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4) · 第 4 / 39 段