Il n'y a pas d'amertume dans mes paroles; pour de la tristesse, c'est

autre chose! Comment n'en éprouverais-je pas là? et ailleurs? et partout?

J'ai eu mari sans vie domestique; j'ai des enfants sans vie matérielle;

j'ai quelques rares amis dont je suis séparée; j'ai eu des guides et des

protecteurs, ils ne sont plus sur la terre; ma santé n'est plus ce

qu'elle a été; mes souvenirs sont souvent fort amers, comme le sont tous

ceux dans lesquels on ne peut fouiller sans buter à chaque pas contre une

erreur, une folie, une déception. J'ai fait, en grand, en petit, en

autrui et surtout en moi-même les plus tristes expériences. Voilà de quoi

justifier toutes les tristesses. Les miennes sont fréquentes, je dirai

même constantes au fond de l'âme, point apparentes dans le monde, moins

comprimées dans la solitude; et voilà pourquoi je leur appartiens sans

partage à Sagan. Et cependant, en y regardant bien, je trouve que si j'ai

autre part plus de distractions, j'ai, à Sagan, plus de consolations. J'y

ai mes pauvres; c'est si bon à aimer, à soigner, précisément parce que

les individus n'entrent pour rien dans l'intérêt qu'ils inspirent. On ne

voit ni leurs défauts, ni leurs qualités, on ne voit en eux que les

membres souffrants de Celui qui s'est immolé pour nos péchés. Plus les

péchés ont été multipliés, et plus il est doux et consolant de soigner

notre Sauveur dans les plaies et misères de ceux que la Providence place

sous nos yeux.

Il me semble que je viens de montrer mon âme dans tous ses replis, toute

pleine à la fois des meurtrissures que je dois à Satan et des

miséricordes que je dois à Dieu.

_Sagan, 29 février 1852._--Je continue à bien m'arranger de ma solitude,

qui me permet de causer sans distractions avec mon curé, sans

interruptions avec mon médecin. D'ailleurs, on a beau ne pas se plaire

dans le monde, en reconnaître le vide et l'illusion, il nous atteint,

quoi qu'on en ait. Il agite l'esprit, il trouble la paix, il obscurcit

l'âme, il la fatigue, il l'épuise; on y perd le gouvernement de soi-même

par mille pauvretés qu'on méprise, et cependant auxquelles on cède. Bref,

on ne reprend tout son équilibre que dans une certaine réclusion, qui,

pour être salutaire, doit, pendant quelque peu de jours du moins, être

absolue. On en sort, et plus douce, et plus armée, plus paisible et plus

forte, plus aimable dans le service des autres, et, cependant,

s'appartenant davantage à soi-même. Voilà ce que je demande à ma

solitude; je voudrais être sûre de l'avoir trouvé.

_Sagan, 13 mars 1852._--L'incendie du château à Varsovie donnera de

l'humeur à Saint-Pétersbourg[41]. Une chose qui ne laisse pas d'être

extraordinaire et, par conséquent, remarquée, c'est ce voyage des jeunes

Grands-Ducs de Russie, se rendant, par Vienne (où on leur prépare de

grandes fêtes), à Venise, en passant par Breslau et Dresde, et évitant

Berlin, dont ils ne passent qu'à si extrêmement petite distance, et où se

trouve, comme Roi, leur propre oncle!

[41] Le palais habité par le général-gouverneur de Varsovie fut,

par suite d'un accident, la proie des flammes dans la nuit du 22

février/6 mars 1852. A force d'efforts on put, pourtant, en

sauver une partie, ainsi que les archives. Cet ancien palais de

la famille Radziwill avait été vendu en 1821 au gouvernement du

Royaume de Pologne.

_Sagan, 4 avril 1852._--Je suis décidée à essayer de passer l'hiver

prochain dans le Midi. Je veux choisir un lieu où ma fille Pauline puisse

venir me rejoindre. J'ai donc arrêté ma pensée sur Nice, que je connais,

où j'ai déjà fait deux séjours agréables, où on vit à bon marché, sans

devoirs de Cour. Le climat, pour qui n'a pas mal à la poitrine, est

excellent, les environs charmants, la mer superbe, les promenades

faciles. Veut-on vivre en ermite? on le peut. Veut-on voir du monde? on y

trouve des échantillons des différents pays de l'Europe, parmi lesquels

on peut choisir. Dans une secousse politique on peut ou s'embarquer

immédiatement, ou passer en une demi-heure en France. Mon intention est

d'être à Nice le 1er novembre pour y rester cinq mois consécutifs.

C'est bien hardi de plonger si avant dans l'avenir, mais j'avoue que je

me suis attachée à ce projet, qu'il me serait pénible d'y renoncer et que

je demande à Dieu de le bénir.

_Sagan, 8 avril 1852._--La mort du prince Félix Schwarzenberg est un

événement bien grave pour le jeune Empereur, pour tous les intérêts

autrichiens, et, à mon avis, pour l'Europe entière, car tout ce qui

affaiblit le principe conservateur est fatal, et, assurément, il était un

habile et courageux champion dans la lutte contre le mauvais principe.

_Sagan, 13 avril 1852._--On sera fort content à Saint-Pétersbourg du

choix de Buol pour remplacer le prince Schwarzenberg; très mécontent à

Berlin, où sa raideur est, depuis les conférences de Dresde, fort

redoutée. Windisch-Graetz, que j'aime personnellement beaucoup, n'eût pas

convenu à ce poste; ce n'est pas un personnage politique, et, excepté une

petite coterie de famille, tout le monde le juge ainsi. Il paraît que le

prince Schwarzenberg, _qui savait que ses jours étaient comptés_, a

souvent parlé à l'Empereur des éventualités après sa mort, et que c'est

lui qui a désigné Buol pour les Affaires étrangères, Kübeck pour la

présidence du Conseil.

_Vienne, 11 mai 1852._--Je suis arrivée à Vienne hier, vers huit heures

du soir, après quinze heures de chemin de fer qui m'ont paru un peu

longues, malgré un beau soleil, qui avait toutes les grâces de la

nouveauté et tout le mérite de l'à-propos. A Brünn, où on s'arrête une

demi-heure, j'ai aperçu le Spielberg, rendu célèbre par Silvio Pellico.

Il domine de fort près la ville et comme on lui a donné, à l'extérieur,

un badigeonnage _rose_, on peut de loin se faire illusion sur le _noir_

de l'intérieur. Aussitôt après mon arrivée ici, j'ai vu ma sœur. Plus

tard, on m'a raconté qu'il n'était question que de la belle revue du

matin: trente mille hommes de troupes superbes ont été montrées à

l'Empereur de Russie. Le jeune Empereur d'Autriche a commandé lui-même

toute la revue. Il doit y avoir ce matin des exercices à feu; après

dîner, promenade élégante de tout le beau monde au Prater où les deux

Empereurs se montreront ensemble[42].

[42] Cette entrevue des deux souverains n'avait d'autre but, pour

l'Empereur Nicolas, que de rendre à l'Empereur d'Autriche, dans

sa capitale, les deux visites que le Monarque lui avait faites à

Varsovie.

L'Empereur Nicolas est allé, en personne, voir Jellachich et le prince

Windisch-Graetz; ce dernier lui a présenté ses cinq fils, tous les cinq

dans l'armée.

_Vienne, 15 mai 1852._--Avant-hier, j'ai eu mon audience chez Mme

l'Archiduchesse Sophie, très longue, très gracieuse, très _intéressante_.

Le comte de Nesselrode avait désiré me voir; nous avons pris rendez-vous

dans le cabinet de Mme de Meyendorff; autre conversation fort

intéressante dont j'espère ne pas perdre le souvenir.

J'ai aussi été chez la Princesse Amélie de Suède, qui m'a beaucoup

questionnée sur sa nièce Caroline[43]. J'en ai dit tout le bien que j'en

pense.

[43] La Princesse Royale de Saxe.

J'ai passé une heure entre le prince de Metternich et sa femme, car

celle-ci ne permet jamais de voir le premier seul. Je pourrais rendre mon

récit bien plus intéressant, mais sous de certains courants d'air la

plume se paralyse.

_Vienne, 17 mai 1852._--C'est aujourd'hui l'anniversaire de la mort de M.

de Talleyrand. Ce jour rappelle de grandes épreuves, de grandes

consolations, des larmes de regret et d'espérance.

M. et Mme de Metternich ayant mis une insistance particulière à ce que je

dînasse chez eux, j'y ai dîné hier. Il a été question de M. de

Talleyrand; et, à cette occasion, M. de Metternich s'est fort bien

expliqué sur mon oncle. Il a dit et répété que, sans avoir toujours été

de son avis, sans avoir approuvé tous les actes de son existence, il

l'avait toujours trouvé d'une grande douceur, d'un grand agrément dans

le commerce; plein de véritable et naturelle bienveillance, incapable

d'une noirceur, encore moins d'une cruauté; sans fiel, sans rancune,

fidèle à ses amis, fidèle à sa patrie, bon Français et incapable de

trahir, pour un vil intérêt, ceux de la France. M. de Metternich s'est

tout autrement exprimé sur M. de Chateaubriand, dont il a fait un

portrait affreux, et qui m'a semblé parfaitement ressemblant.

Les nouvelles de Berlin ne sont pas bonnes; les crises ministérielles et

parlementaires sont imminentes; la position de Manteuffel intolérable;

Gerbach, l'aide de camp, donne sa démission; le comte de Stolberg est

abreuvé de chagrin; le Prince de Prusse _antinobiliaire_; l'Impératrice

de Russie inquiète, agitée, désolée; l'Empereur Nicolas qui, de Myslowitz

à Cosel, a été tellement de glace que le Roi de Prusse a fait semblant de

s'endormir parce qu'il n'y avait plus moyen d'y tenir; l'Empereur,

dis-je, a dû arriver hier à Potsdam, et Nesselrode également. On s'attend

à être, pendant les six jours que durera cette visite, dans l'eau

bouillante. L'Empereur Nicolas a dit ici, au moment de son départ, à tout

son entourage russe qu'il a rassemblé _ad hoc_: «_Messieurs, je vous

défends, sous peine de ma disgrâce, de mettre le pied dans cette infâme

ville de Berlin, pendant mon séjour à Potsdam._» L'Empereur, qui souffre

du foie, et qui a des vomissements de bile à chaque émotion désagréable,

a dit ici à quelqu'un de qui je le tiens sans intermédiaire: «_Vous

verrez que mes vomissements me reprendront à Potsdam, et que j'y tomberai

malade._» Ici sa disposition a été toute différente; il n'y a eu que

tendresses et effusions paternelles entre le Czar et le jeune Empereur.

_Sagan, 22 mai 1852._--Me voici rentrée dans mes foyers.

On me mande de Berlin que l'Empereur de Russie a concentré toutes ses

tendresses fraternelles sur la Reine de Prusse, qui, du reste, les mérite

parfaitement. Il paraîtrait, néanmoins, que les sollicitations et les

palpitations ravivées de l'Impératrice ont obtenu que son auguste époux

se rendit à Berlin pour des manœuvres, l'Opéra, et un grand dîner au

Château.

_Sagan, 26 mai 1852._--J'ai reçu une invitation officielle pour assister

à l'ouverture du _Palais de Cristal_ de Breslau, qui a lieu après-demain.

Je voudrais pouvoir m'y rendre, afin d'y voir en lumière les industries

saganaises, auxquelles on a accordé des places excellentes, dans l'idée

de m'allécher. Le Roi et la Reine ne s'y rendront que le 9 ou le 10 du

mois prochain, et coucheront probablement ici le 8.

_Sagan, 30 mai 1852._--C'est le 8 juin que m'arrive le flot royal; le 9

on va à Breslau, dont je suis revenue hier, très satisfaite de ce qu'une

province si peu en renom de civilisation ait produit de belles et bonnes

choses; le tout arrangé de fort bon goût, avec intelligence et une sorte

de grandeur, eu égard à notre position géographique, à nos rares

débouchés et à la misère des temps.

Mon pauvre Cardinal est bien malade, il s'est réfugié à la campagne; il

paraît que le coup que lui a porté l'animal furieux qui l'a terrassé

l'automne dernier est la cause, longtemps cachée, de ses souffrances

actuelles[44].

[44] Mgr Diepenbrock, Prince-évêque de Breslau, mourut le 19

janvier 1853. Deux années auparavant, Son Éminence avait été

poursuivie et attaquée, dans la montagne du Johannisberg, par une

vache furieuse, excitée par la vue de la soutane rouge du

Cardinal, qui ne se remit jamais de cet accident.

L'Empereur de Russie a failli périr par un accident de chemin de fer

entre Myslowitz et Varsovie. Le train a déraillé sur territoire russe;

plusieurs personnes de la suite ont été blessées, mais l'Empereur est

sain et sauf.

Le 26 au soir, à la fête donnée au Babelsberg pour l'anniversaire qu'on

célébrait ce jour-là, un orage, une trombe d'eau, des éclairs furieux ont

fondu sur tous les augustes promeneurs, tout au travers d'une course en

voitures ouvertes; la foudre est tombée deux fois devant celle où se

trouvait l'Impératrice, elle en a eu des défaillances; bref, on m'écrit

que le tout a été ce qu'on peut imaginer de plus déplorable.

_Sagan, 10 juin 1852._--Avant-hier, Leurs Majestés, accompagnées de Mme

la Grande-Duchesse douairière de Mecklembourg-Schwerin, sont arrivées ici

à deux heures de l'après-midi. J'avais été à leur rencontre. Après un peu

de repos et une grande toilette, long dîner, conversation après le café,

toilette de promenade, thé pris dans le haut du parc, sous une tente

dressée exprès et fort ornée. Après quoi, longue tournée dans le parc, en

totalité illuminé, mi-partie en ballons de couleurs, mi-partie en

lampions brillants; chaque dix minutes des feux de Bengale colorés. Des

bandes de musique sur l'eau dans des bateaux illuminés, des chants, des

fusées; bref, c'était très beau, je dois en convenir. L'église de

Sainte-Croix s'est produite dans une mer de feux rouges; le temps

superbe, plus de huit mille personnes circulant librement partout, foule

tranquille et respectueuse, et cependant faisant entendre de _bons_ cris.

Toute la caravane royale dans huit voitures à moi, parcourant au pas

toute cette étendue. On est rentré souper au milieu des livres et des

gravures; après quoi, toute la ville, les corporations diverses,

bannières flottantes, transparents allégoriques, se sont placées sur la

place du Château en _Fakel-Zug_[45]. Le Roi s'est fait présenter tous mes

petits protégés du gymnase. La bonne humeur, la bonne grâce ont été

parfaites. La Reine surtout, avant tout, par-dessus tout, d'une gaieté,

bonté, abandon de conversation comme je ne me doutais pas qu'elle pût

être.

[45] Cortège accompagné de torches enflammées.

_Sagan, 16 juin 1852._--C'est le Prince de Hesse, ex-gendre de l'Empereur

Nicolas, qui épouse la Princesse Anna de Prusse. Elle devra vivre à

Cassel dans les plus désagréables relations de famille, avec un mari qui

ne semble pas rassurant. Il doit hériter de l'Électorat, ce qui suffit à

le rendre odieux à l'Électeur actuel qui est un très méchant homme. Il a

négocié partout pour que ses enfants morganatiques fussent reconnus ses

successeurs, mais partout il a échoué. L'avenir de la Princesse Anna fait

naître bien des appréhensions; mais elle a beaucoup d'esprit, beaucoup de

volonté, cela aide.

J'ai lu l'article de Cousin sur Mme de Longueville dans la _Revue des

Deux Mondes_, et j'en ai été ravie. Il m'est venu à la pensée que des

allures chrétiennes avaient échappé au voltairien[46], tant il est vrai

qu'il n'y a pas moyen de rester profane quand on touche au _grand

siècle_. Aussi, je voudrais m'y plonger et délaisser toute autre lecture.

[46] Victor Cousin, le père de l'éclectisme, après avoir erré

plus de quarante ans sur tous les grands chemins de la pensée,

sans dresser sa tente nulle part, finit par renoncer à la

philosophie pour se donner à la littérature et à l'érudition,

disant qu'après tout, la philosophie se réduisait à la morale.

Or, d'après lui, la morale ne différait pas de la religion, et la

religion, c'était le christianisme. Le voltairien s'était ainsi

créé une religion intellectuelle, qui explique l'esprit de ses

derniers ouvrages sur le dix-septième siècle.

_Günthersdorf, 18 juin 1852._--Humboldt m'a prêté un livre que j'ai lu

hier: _L'Orléanisme, c'est la révolution_. On dit qu'il fait effet, et je

le crois. Ce n'est pas qu'on ne puisse en partie le controverser, mais il

y a des faits, des rapprochements, des résultats habilement et clairement

établis, impossibles à nier. Puis il y a, à la suite, des pièces,

lithographiées sur originaux, frappantes. Je regrette, pour la pauvre

Reine Marie-Amélie, que l'amertume ne lui en soit pas épargnée.

_Lœbichau, 30 juin 1852._--Je suis auprès de ma sœur. Elle est fort

triste et moi très abattue; à nous deux, nous ne nous sommes pas

importunes, parce que nous ne contrastons pas dans nos dispositions

d'âme. Les mille et une souvenances d'enfance et de jeunesse ensevelies

dans les tombeaux, et qui, ici, semblent nous faire appel, ne laissent

pas que de mettre les cordes les plus sensibles en jeu. Ma sœur et moi

nous nous sentons sur la pente rapide qui nous conduit là où reposent

ceux qui remplissaient jadis brillamment des lieux devenus si solitaires.

Les vieux serviteurs qui restent gardiens de ces déserts en font encore

plus apercevoir le vide, ou, pour mieux dire, la vétusté.

_Carlsbad, 4 juillet 1852._--Mme Alfred de Chabannes m'écrit de

Versailles: «La position de Mme la Duchesse d'Orléans en Suisse deviendra

affreuse. Ses beaux-frères négocient maintenant avec le Comte de

Chambord, qui, dégoûté et blessé, demande des garanties. Les jeunes

Princes ne consultent plus leur belle-sœur; elle sera forcée de les

suivre plus tard, en attendant, elle se place dans un vrai guêpier. Le

duc de Montpensier, arrivant d'Espagne, est le plus spirituel et le plus

actif; il a fait changer les voies; c'est lui qui mène mère, et frères,

et sœur; aussi Mme la Duchesse d'Orléans ne l'aime-t-elle guère.»

_Carlsbad, 14 juillet 1852._--M. de Flavigny, venant de Paris, et qui a

passé vingt-quatre heures ici, dit que la santé du Président inquiète ses

amis. Il a, dit-on, un tempérament épuisé, et parfois, des somnolences

étranges.

Changarnier et Lamoricière, qui ont vu la Duchesse d'Orléans en Belgique,

lui ont, à ce qu'il paraîtrait, fortement parlé pour la fusion. Je

suppose qu'en Suisse elle entendra d'autres sons qui lui paraîtront plus

harmonieux.

_Carlsbad, 18 juillet 1852._--Voici deux faits dont l'exactitude m'est

certifiée. Le Gouvernement français a trouvé très mauvais les honneurs

rendus sur le territoire belge à Mme la Duchesse d'Orléans; il en a fait

porter plainte, et on s'est confondu en excuses, disant que le maire de

Liège entre autres avait agi sans ordres. En outre, l'Ambassadeur de

France à Londres a reçu ordre de ne point se rendre à l'audience

diplomatique que la Duchesse de Montpensier a donnée comme Infante

d'Espagne au Corps diplomatique de Londres. L'Ambassadeur d'Espagne a

fort ressenti ce procédé, et a déclaré qu'il ne mettrait plus le pied à

l'Ambassade de France.

_Teplitz, 2 août 1852._--La comtesse de Hahn-Hahn m'a écrit une lettre

inattendue, dans laquelle elle m'annonce se dépouiller de tout ce qu'elle

possède. Elle donne toute sa fortune à l'établissement du couvent du

Bon-Pasteur, à Mayence, dans lequel elle prendra le voile[47]. Mais cette

fortune ne suffit pas; elle quête pour achever cette œuvre, et elle

commence par moi. Cette lettre figurera dans ma collection

d'autographes, et c'est ce que j'en aime le mieux.

[47] La comtesse de Hahn-Hahn prit en effet le voile en novembre

1852.

J'ai reçu aussi une lettre de la comtesse Mollien. Elle est en

Angleterre, auprès de la Reine Marie-Amélie, et fait des tournées

intéressantes avec cette Reine douée d'une force physique extraordinaire

et d'une activité que le malheur ne peut détruire.

Le duc d'Aumale a acheté une propriété en Angleterre; je crois que c'est

la maison que ses parents habitaient jadis à Twickenham. Il s'y établira

à l'automne avec sa belle-mère[48], qui est venue rejoindre sa fille. Le

prince de Joinville partira à l'automne avec femme et enfants pour

l'Espagne; peut-être sa mère sera-t-elle du voyage. Les Nemours restent à

Claremont. On paraît être là fort ignorant des projets de Mme la Duchesse

d'Orléans.

[48] La Princesse de Salerne. Elle était fille de François II,

Empereur d'Autriche.

_Teplitz, 10 août 1852._--Sans nier l'incontestable talent de Mlle

Rachel, qui est maintenant à Bade, sa belle prononciation, sa physionomie

expressive, ses gestes gracieux, ses inspirations heureuses, je dois dire

qu'_elle ne ma jamais entraînée_. Elle est trop étudiée; tout est calculé

à l'avance, minutieusement calculé; et la preuve, c'est qu'elle joue

chaque rôle toujours de la même manière; même geste, même intonation,

même accent, même cri placé au même instant. C'est une page _notée_, et

c'est là aussi ce qui fait qu'à la seconde ou troisième fois qu'on l'a

vue dans le même rôle, elle paraît extrêmement monotone. Mais ce sont de

ces aveux qu'il ne faut faire qu'à huis clos. Quant à la comédie, dans

laquelle je l'ai vue aussi s'essayer, elle m'a déplu; elle y est sèche et

trop risquée à la fois, à cent pieds au-dessous de Mlle Mars, dont la

grâce, le bon goût et les nuances fines étaient si remarquables.

_Teplitz, 18 août 1852._--La rentrée de l'Empereur d'Autriche à Vienne a

été quelque chose de merveilleux[49]. La Capitale a voulu effacer, par

cette réception, les mauvais souvenirs de 1848, et ne pas rester en

arrière des ovations de la Hongrie. Au débarcadère, il y avait soixante

mille personnes rassemblées autour de l'estrade préparée où le Corps

municipal a harangué l'Empereur. Toutes les corporations ont fait haie

jusqu'à l'église Saint-Étienne; les maisons étaient pavoisées, les

fenêtres se payaient jusqu'à cent francs chacune; les dames qui les

occupaient étaient en brillantes toilettes. Sur la place Saint-Étienne,

le Métropolitain, croix en tête, harangua Sa Majesté, entourée non

seulement de tout le clergé régulier de la ville, mais encore de toutes

les communautés religieuses, si nombreuses à Vienne. _Te Deum_ ensuite

dans la cathédrale. Il faisait obscur quand on est sorti, car il était

déjà six heures du soir quand l'Empereur était arrivé au débarcadère. En

sortant de l'église, il a trouvé Vienne _nageant_ dans la lumière, de

toutes les tours des différentes églises, des feux de Bengale. Tous les

édifices publics et privés illuminés _a giorno_, devises, transparents,

cris, vivats, applaudissements, rien n'y a manqué. Le jeune Empereur a

passé deux heures à se promener, en calèche découverte, dans les rues,

toujours au pas, à cause de la foule qui se pressait autour de la

voiture.

[49] L'Empereur François-Joseph était rentré solennellement dans

sa bonne ville de Vienne le 14 août 1852, après avoir fait en

Hongrie une grande tournée, qui avait achevé la pacification de

son Empire, dont les Madgyars avaient été sur le point de se

détacher par la révolution de 1849.

_Sagan, 2 septembre 1852._--J'ai quitté Teplitz, à tout prendre, contente

de l'effet des bains et douches, et satisfaite du repos et de l'air doux

et léger de cet agréable lieu. Je suis rentrée hier dans mon _home_ où

j'ai trouvé tout en bon ordre.

On m'écrit que le Président donne à Saint-Cloud des fêtes à la Louis XIV.

Il y a des loteries de bijoux pour les dames, où la princesse Schœnbourg

a gagné une bague en pierreries valant cinq cents francs. Je ne sais si,

à sa place, cela me plairait.

_Sagan, 18 septembre 1852._--La mort du duc de Wellington m'a saisie

péniblement. Je lui étais restée fort reconnaissante de son fidèle

souvenir pour mon oncle, et de sa constante bienveillance pour moi. Comme

notre misérable époque va s'appauvrissant! Les derniers astres

s'évanouissent, pour rendre les ténèbres de plus en plus profondes.

_Sagan, 26 septembre 1852._--La France va donc devenir _impériale_. Mme

la Duchesse d'Orléans l'aura bien voulu, et j'avais bien raison de lui

dire à Eisenach: «_Madame, vous jouez le jeu du Président._» Du reste,

cette France, si près l'année dernière d'entendre crier: _Vive la

République démocratique et sociale_, s'égosille à présent, par terreur, à

crier: _Vive l'Empereur!_ Du moins, si Louis-Napoléon étouffe le monstre

du socialisme, il faudra reconnaître en lui, une fois de plus, le doigt

sauveur de la Providence[50].

[50] Quelque temps après la session législative, le

Prince-Président se mit à visiter une partie de la France. Le 20

septembre, il inaugurait à Lyon une statue de Napoléon Ier, se

rendait ensuite à Marseille, à Bordeaux où il prononçait dans un

discours ces paroles célèbres: _l'Empire, c'est la paix_. A son

retour à Paris, il fut accueilli aux cris de _Vive l'Empereur_;

des députations se rendirent auprès de lui, lui demandant de

céder aux vœux du peuple, en reprenant la couronne du fondateur

de sa dynastie. Cédant à cette pression de l'opinion publique, il

consulta le Sénat qui s'empressa de répondre à cet appel en

proclamant l'Empire, par quatre-vingt-six voix sur

quatre-vingt-sept votants, le 7 novembre 1852, et son

sénatus-consulte fut soumis à la ratification du peuple. Un an

après le coup d'État, Louis Bonaparte était proclamé Empereur

sous le nom de Napoléon III, à Saint-Cloud, en présence du Sénat

et du Corps législatif.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4) · 第 3 / 39 段