_Sagan, 4 décembre 1851._--Les nouvelles télégraphiques de Paris me

jettent depuis hier dans une grande agitation[32]. Je ne m'étendrai pas

ici sur les réflexions, prévisions, qui se pressent en foule dans

l'esprit de tous à de pareilles extrémités. L'année 1851 n'a pas voulu

laisser à son héritière le soin de justifier les prédictions qui s'y

attachaient; elle s'est chargée de la déflorer.

[32] Dans la nuit du 1er au 2 décembre, le Prince Louis

Bonaparte, ayant fait garder à vue le président de l'Assemblée,

avait fait arrêter les principaux chefs des partis républicain et

monarchistes, puis, par deux proclamations, déclaré l'Assemblée

dissoute et le suffrage universel rétabli. Il procéda ensuite à

un plébiscite qui lui donna la Présidence pour dix ans. La force

armée et les commissions mixtes ayant fait justice des

récalcitrants, ce coup d'État, préparé avec l'énergique concours

de M. de Morny, du général de Saint-Arnaud et du préfet de

police, M. de Maupas, triompha de toutes les résistances.

_Sagan, 6 décembre 1851._--Les projets me semblent plus jetés au hasard

que jamais par le coup de tonnerre parti de France. On m'écrit de Berlin

que l'on s'y attend à ce que le Président, pour _distraire les rouges_,

voudra les jeter hors des frontières par une guerre étrangère. J'avoue

que je n'y crois pas pour l'instant. Il a trop de difficultés

intérieures, qui réclament d'autres remèdes qu'une guerre étrangère;

pendant qu'il porterait ses troupes contre le dehors, le pays resterait

livré aux démagogues, et c'est ce qu'il ne saurait, ce me semble,

risquer. Il doit être uniquement occupé du résultat de ce _suffrage

universel_ dont il évoque l'épreuve dans ce mois-ci. C'est là aussi ce

qui doit occuper l'Europe entière, car si les rouges triomphent en

France, leur sanglant succès sera assuré, ou du moins tenté partout, et

partout probable. Je n'ai aucune nouvelle directe de France depuis la

crise du 2. Mme la Duchesse d'Orléans comprendra-t-elle enfin, hélas!

après coup, le guêpier dans lequel l'héroïque Thiers et consorts l'ont

fait tomber? La fusion, qui aurait pu sauver les principes et la

civilisation entière, est maintenant hors de propos. M. Thiers à

Vincennes, le douteux Changarnier sous les verrous, la candidature

Joinville couverte de ridicule, Mme la Duchesse d'Orléans reste la grande

coupable aux yeux de l'Europe[33]. Et voilà où conduisent l'esprit faux

chez tous et l'ambition _personnelle_ chez les femmes, à qui il n'est

permis d'en avoir que pour autrui. Mais à quoi servent toutes ces

réflexions? Hélas! à rien, qu'à reconnaître une fois de plus le profond

aveuglement de l'humanité.

[33] M. Thiers, qui croyait la branche aînée des Bourbons frappée

d'une impopularité irrémédiable, avait approuvé et appuyé avec

énergie l'opposition faite par la Duchesse d'Orléans à un accord

entre la branche aînée et la branche cadette. Regardée comme le

principal obstacle d'une si désirable réconciliation, les

partisans de la fusion accusaient la Princesse d'avoir, par ses

fautes, contribué plus que toute autre chose à ramener l'Empire

au pouvoir. Ils avaient aussi trop mis leurs espérances dans le

général Changarnier qui, loyal mais présomptueux, jouait serré

les légitimistes et les orléanistes les uns contre les autres, ne

donnant aucun signe de ses intentions réelles, mais ne voulant,

dans le fond de sa pensée, que poser la couronne sur la tête qui

devait la porter, en tenant à la poser lui-même. Son attitude

énigmatique l'avait rendu suspect aux yeux de plusieurs.

_Sagan, 9 décembre 1851._--Mme d'Albuféra me mande que rien n'égale les

fureurs de Mme Dosne[34]. On ne relâche pas en masse les députés faits

prisonniers le 2, mais tantôt l'un, tantôt l'autre, les orléanistes et

les montagnards les derniers. Le carnage a été très grand à Paris. Si le

Président comprend bien sa mission, il terrassera les rouges. C'est le

meilleur, le seul moyen pour se perpétuer au pouvoir, car il gagnerait

ainsi la reconnaissance de toute l'Europe. On me mande de Vienne qu'on y

est très favorable au Président, surtout, je pense, aux mesures

énergiques de son coup d'État. Il me paraît que Thiers, en cage, est

plutôt l'objet du ridicule qu'il n'a la gloire du martyre.

[34] A cause de l'arrestation de M. Thiers.

_Sagan, 11 décembre 1851._--Les nouvelles de Paris m'intéressent. Voilà

les mesures de déportation qui prennent rang dans toutes celles que le

coup d'État a enfantées. Il ne s'agit ni de l'exalter, ni de le

stigmatiser pour le moment. Il s'agit d'en observer les conséquences, et,

si elles tournent à l'ordre, à la conservation, si l'anarchie est

terrassée, si les _intérêts matériels_ de la société sont sauvés, il

faudra bien chanter le _Te Deum_. Mais quand tout cela origine d'une

dictature militaire, sans l'appui d'un principe, d'une tradition, sans le

prestige d'une gloire personnelle, sans dynastie, sans entourage, on se

demande où est l'avenir, et tous les calculs humains restent sans base.

On en est donc réduit à ces intérêts matériels dont je parlais tout à

l'heure, et qui, momentanément, semblent protégés. Le commerce, le

crédit, la valeur des propriétés, tout cela peut avoir et aura

probablement une résurrection, dont il faut jouir avec reconnaissance,

avec prudence, et surtout sans aveuglement.

_Sagan, 13 décembre 1851._--J'ai eu hier une lettre de Paris, qui me dit

que l'état des provinces est assez mauvais; que, dans le centre de la

France surtout, il y a eu bien plus d'horreurs commises qu'on ne le dit.

Rien ne peut mieux servir le Président, car sa seule force est dans la

terreur que causent les rouges, mais cette force est réelle et augmente

en raison de ce que ceux-ci démasquent leurs infâmes projets. On me dit

aussi qu'il est fort question d'envoyer à la Martinique les généraux

prisonniers à Ham[35]. On n'y va pas de main morte! Du reste,

Changarnier, avec son système de bascule, ses finasseries et tromperies

entre Frohsdorf et Claremont, n'a que ce qu'il mérite.

[35] Les généraux Le Flô, Changarnier, Lamoricière et Bedeau.

_Sagan, 15 décembre 1851._--Je trouve qu'on donne trop d'importance à M.

Thiers. En Allemagne, il eût été sans inconvénient, car on lui eût fait

partout assez mauvais accueil, mais à Claremont, il sera très nuisible, à

moins que les derniers événements n'aient fait ouvrir les yeux sur le

fallacieux de ses avis, et le danger de ses directions. Mais les esprits

faux se refusent à la lumière, et je n'en connais pas de moins juste que

celui de Mme la Duchesse d'Orléans.

_Sagan, 17 décembre 1851._--J'ai reçu une lettre de mon fils Alexandre,

qui avait vu M. de Falloux à son passage par Orléans, se rendant en Anjou

après sa sortie de prison à Paris[36].

[36] M. de Falloux, ainsi que le duc de Luynes, le comte de

Rességuier et bien d'autres, avait été emprisonné au

Mont-Valérien, lors du coup d'État du 2 décembre.

Mme d'Albuféra me mande que rien n'égale la division des familles: les

plus proches s'invectivent, d'anciens amis se brouillent, il n'y a plus

de salon possible. Elle me mande aussi, comme un fait certain, que les

brigands ont saccagé un couvent de femmes en Nivernais.

Les embarras financiers de la France pourraient bien devenir le nœud

gordien de la destinée du Président. Tout est énigme en ce moment, et la

solution n'a pas plus de vraisemblance pour une chose que pour une autre.

Le point essentiel reste l'extermination des rouges, car ils ruineraient

le pays tout autant, plus même, en y joignant les incendies, les pillages

et les massacres. Puisse le Président les extirper. Parfois, la crainte

du contraire me prend, car c'est une hydre à cent têtes qu'il s'agit

d'abattre.

_Sagan, 18 décembre 1851._--J'ai reçu une lettre du duc de Noailles dont

je vais faire quelques extraits: «Au fond, et en prenant l'ensemble de la

situation, l'état de l'Assemblée, la division des partis, l'impossibilité

de la fusion, l'épouvantable organisation du socialisme et des sociétés

secrètes, l'imminence du péril en 1852, l'événement qui s'est accompli

est heureux. C'est ainsi que le sentent tous les esprits réfléchis et

sensés, c'est ainsi que je l'ai senti du premier moment. Il a été

accompli avec une habileté, un ensemble, et dans des proportions qui le

rendent véritablement prodigieux; le 18 brumaire n'est qu'un petit garçon

auprès du 2 décembre. Cet événement, heureux pour le présent, n'est même

pas malheureux pour l'avenir: à mes yeux, l'orléanisme a été à peu près

tué avec la République, et la légitimité est l'héritière directe de la

phase actuelle; seulement, on ne sait pas quand la succession

s'ouvrira... Cela sera-t-il court?

«Cela pourra être long. Il reste certain que le despotisme militaire

pouvait seul nous tirer de l'état où nous étions, et des dangers que nous

courions. Il faut que ce despotisme dure encore, car le mal est immense

et profond; ce qui se passe dans les provinces le fait bien voir! Il faut

que l'œuvre entreprise s'accomplisse, c'est ce que je ne me lasse pas de

répéter et de faire arriver à ceux qui gouvernent, par les voies qui me

sont ouvertes. Il faut déraciner le socialisme et les sociétés secrètes;

il faut en briser tous les cadres, enlever dans chaque département

l'état-major de ces sociétés, frapper sur tous les chefs aux différents

degrés, terrifier les autres, leur montrer leur impuissance et les

décourager à jamais! On me dit que telle est, en effet, l'intention.

«Je crois que le Président aura un grand nombre de voix; les légitimistes

et conservateurs voteront pour lui ou s'abstiendront.

«Les princes d'Orléans, et surtout la Duchesse, sont atterrés; ils

étaient dans la plus complète illusion, surtout sur les sentiments de

l'armée. La Duchesse était convaincue qu'elle serait au premier jour aux

Tuileries. On avait saisi, il y a six semaines (par le moyen d'un

domestique), une lettre de M. Roger du Nord à la Duchesse d'Orléans, où

il lui disait que tout était prêt, que Thiers assurait que dans un mois

tout serait fini, et qu'on était sûr de Changarnier (qui, en même temps,

par parenthèse, se promettait à nous). Le Président a cette lettre.

«La vie du Président est fort menacée; il s'attend à être tué; il

s'occupe de former d'avance une espèce de gouvernement militaire pour le

cas de cet événement, qui serait bien malheureux pour tout le monde dans

le moment actuel.

«Il y a, dans les actes du Président, depuis le 2 décembre, une douceur

et des égards très marqués pour le parti légitimiste. Nous verrons la

suite de ces grands événements; c'est le premier pas de fait pour

remonter l'échelle sociale.»

_Sagan, 28 décembre 1851._--Les journaux apportent des nouvelles

d'Angleterre: la démission donnée et acceptée de lord Palmerston. C'est

un soulagement universel, et qui déroutera la démagogie autant, pour le

moins, que les coups d'État du Président. Mes vieilles rancunes et mes

indignations subséquentes saluent cette chute ministérielle à cris de

joie. Pourvu qu'elle soit définitive, et que ce méchant brandon soit

éteint pour de bon! Hélas! Cette chute a été tardive: le mal s'est fait

trop longtemps pour n'avoir pas creusé profondément; mais enfin, il vaut

mieux un arrêt tardif qu'une durée indéfinie.

1852

_Sagan, 1er janvier 1852._--Bon an! Puisse Dieu fermer toutes les

plaies du passé, faciliter le présent et garantir l'avenir, car que sont

tous nos efforts sans la grâce?

_Sagan, 5 janvier 1852._--Si lord Palmerston s'est retiré du Cabinet, il

ne l'est pas de la politique, et je ne tiens pas le monstre pour accablé.

Mais du moins cette retraite aura-t-elle eu le mérite de calmer bien des

susceptibilités continentales, de donner une certaine satisfaction à de

justes griefs et de décourager moralement les démagogues d'Italie et de

Suisse. On finit par se conduire en politique comme dans la vie privée,

c'est-à-dire, à se contenter des plus petits acomptes que de mauvais

débiteurs vous apportent. Mais je ne me fais aucune illusion, et je ne

crois encore à aucune durée, à aucun équilibre fixe nulle part. Le

Président a beau rétablir les aigles impériales et faire remeubler les

Tuileries, il n'en est, pour cela, pas plus définitivement établi que

l'Europe n'est sauvée. Depuis 1793, le plus long régime en France n'a pas

duré dix-huit ans accomplis.

_Sagan, 13 janvier 1852._--D'après ce qu'on m'écrit, Paris doit être

vraiment fort curieux en ce moment. Il paraît que Mme de Lieven y tient

salon comme par le passé, qu'elle n'arbore aucun drapeau, et que son

salon reste terrain neutre pour tous. Il me semble difficile cependant

qu'il ne se soit pas modifié. J'y ai vu au printemps dernier Molé,

Berryer, Falloux, Changarnier, etc., qui sont tous ou boudeurs ou

éparpillés.

_Berlin, 20 janvier 1852._--Je suis ici depuis trois jours. La Reine,

avec laquelle j'ai eu l'honneur de causer hier, m'a dit que la

Grande-Duchesse Stéphanie allait à Paris; puis, elle m'a paru regretter

que lady Douglas, à laquelle elle s'intéresse beaucoup, ait pris une

attitude secondaire auprès de la princesse Mathilde, qui n'est pas en

trop bonne odeur ici.

Le ministre de Russie, avec lequel j'ai dîné hier, m'a raconté que le

Président se plaignait du salon de Mme de Lieven comme lui étant fort

hostile, et que la princesse Mathilde en avait fait une scène au jeune

d'Oubril.

_Berlin, 22 janvier 1852._--La Cour a commencé hier la série des fêtes

qu'elle compte donner deux fois par semaine jusqu'au Carême. Hier,

c'était un très beau concert dans la salle Blanche, qui s'y prête si

bien, les femmes en grand habit, le tout très noble; les chœurs du

_Prophète_, dirigés par Meyerbeer, d'un grand effet.

_Berlin, 26 janvier 1852._--Les dernières nouvelles de France ne

plaisent pas ici. Les mesures de rigueur prises contre la famille

d'Orléans et l'avènement, à cette occasion, de Persigny au Ministère

semblent des fautes graves, dans l'intérêt même du Président[37].

[37] Le 22 janvier, le Prince-Président avait fait publier le

fameux décret qui confisquait les biens de la famille d'Orléans.

Ce décret, appelé _le premier vol de l'aigle_, ne fut pas sans

rencontrer quelque désapprobation dans l'entourage même du chef

de l'État. M. de Morny et M. Fould refusèrent de le signer et,

après deux jours de discussion, donnèrent leur démission. M. de

Persigny remplaça alors M. de Morny à l'Intérieur.

_Berlin, 28 janvier 1852._--Hier au soir, on a représenté des tableaux

vivants chez M. de Manteuffel. Toute la Cour s'y trouvait et le Roi m'a

fait l'honneur de me dire qu'il venait d'apprendre, par dépêche

télégraphique, que le ministre de France ici, M. Lefebvre, était rappelé

pour faire partie du Conseil d'État. Son successeur n'est point encore

connu. On est fâché, ici, du rappel du petit homme; il s'est tenu

tranquille, il n'a été ni importun, ni désagréable à personne, et

l'inconnu est rarement rassurant. Le successeur, quel qu'il soit,

trouvera d'ailleurs une fort mauvaise disposition, provoquée par les

mesures Persigny, qui sont autant de fautes et de vilenies. M. de

Manteuffel m'a assuré savoir par voie certaine que M. de Morny ne s'était

pas retiré devant la mesure anti-orléaniste, mais parce que son ton de

maire du palais était devenu insupportable au Président. En attendant, M.

de Morny se donne les airs d'être la victime chevaleresque de Persigny.

_Berlin, 30 janvier 1852._--Je suppose que la Grande-Duchesse Stéphanie

sera peinée des derniers actes de son neveu et qu'elle les désapprouvera

complètement. J'aurais compris que le Prince-Président obligeât les

Princes d'Orléans à tout vendre dans le délai d'un an; mais la

confiscation! Berryer a proposé de plaider pour les Princes, dans cette

question: c'est habile et de bon goût. Malheureusement, il paraît que le

récri contre cette spoliation ne s'élève que dans les salons, mais que

les masses inférieures trouvent la mesure d'autant meilleure qu'on dit

vouloir leur en appliquer les bénéfices matériels. Quelle confusion dans

ce triste monde plus ou moins partout! Quelle en sera l'issue ou plutôt

quelle en sera la fin? Vivrons-nous assez pour y atteindre? Je ne le

pense pas, pour ma génération du moins.

_Berlin, 3 février 1852._--Mes lettres de Paris font une triste peinture

des salons. Ainsi, il n'y en a pas d'ouvert dans la société française,

excepté celui de M. Molé, devenu légitimiste pur. Depuis les décrets de

confiscation des biens d'Orléans, la princesse de Lieven ne sait plus

quel drapeau déployer, ni quel langage tenir. Il paraît, du reste, que le

décret a été modifié pour le caveau de Dreux, rendu à ceux qui y ont

versé tant de larmes, mais si on rend ainsi les morts aux vivants, on

réduit ceux-ci à une gêne extrême, qui gâtera singulièrement leur

existence. En attendant, Jérôme Napoléon est nommé Président du Sénat,

avec deux cent mille francs de traitement, le Luxembourg pour palais

d'hiver, et le château de Meudon pour résidence d'été. Chaque ministre a

cent mille francs d'appointements.

Au bal des Tuileries, il y a eu querelle de préséance, _dans la famille

impériale_, la princesse Mathilde furieuse du pas accordé à la marquise

de Douglas. Le sang corse n'est pas assez refroidi pour que, pendant la

durée du _règne_, il n'y ait pas quelque _vendetta_ à redouter.

M. Nothomb m'a dit que le Roi des Belges avait formellement protesté

contre la spoliation de l'héritage maternel de ses enfants.

_Berlin, 6 février 1852._--Une dépêche télégraphique a apporté hier la

nouvelle qu'on avait tiré sur la Reine d'Espagne, et qu'elle avait été

blessée[38]. En même temps, M. de Manteuffel disait que tous les rouges

expulsés de France s'étaient concentrés en Espagne et en Italie, que les

meurtres s'y multipliaient et que tous les gouvernements étaient avertis

qu'il existait un vaste complot pour tuer tous les souverains. J'ai su

d'ailleurs, par une excellente source, qu'il y a eu déjà deux tentatives

contre la vie du Prince-Président, et que l'un des assassins était un

soldat. A chaque fois, on les a fusillés sur-le-champ, et on n'en a pas

fait mention dans le public. C'est assurément le plus court, le plus sûr

et le plus habile.

[38] Le 2 février, six semaines après la naissance de sa fille

aînée, la Reine Isabelle se rendait, pour la cérémonie de ses

relevailles, à l'église d'Antocha, quand un prêtre du nom de

Martin Merimo se précipita sur elle, lui porta vivement un coup

de couteau dans le côté droit, au-dessous de la hanche, et avec

tant de force que la lame coupa une baleine de son corset, et fit

une blessure d'à peu près dix pouces de profondeur. L'assassin

était un ancien moine connu pour son exaltation démagogique. Il

avait autrefois déjà menacé les jours de Ferdinand VII. Frappé

alors d'exil, il avait passé plusieurs années en France et en

Belgique et, depuis huit ans, il avait été autorisé à rentrer en

Espagne. Condamné cinq jours après sa tentative d'assassinat sur

la Reine, il dut subir la peine du _garote_ et fut exécuté le 7

février.

Quand on regarde l'Europe, on se dit plus que jamais que tout projet est

insensé et qu'entre les chances habituelles de la vie humaine, il y a,

moins que jamais, un lendemain à la veille.

Pourquoi serait-ce lord Normanby qui serait la vraie cause du renvoi de

lord Palmerston[39]? On dit que lord Normanby cherche à être gouverneur

des Indes.

[39] Après le coup d'État du 2 décembre, lord Palmerston, alors

ministre des Affaires étrangères, avait envoyé à lord Normanby,

représentant de l'Angleterre à Paris, une dépêche officielle où

il lui prescrivait de continuer comme par le passé les relations

avec le Gouvernement français, la Reine ne voulant point paraître

intervenir en rien dans les affaires intérieures de la France.

Mais, sans consulter ses collègues, et dans une conversation avec

l'ambassadeur de France à Londres, le comte Walewski (qui la

rapporta immédiatement à Paris), lord Palmerston exprima sa

satisfaction du coup d'État. Cette contradiction entre les

instructions officielles et le langage de son ministre direct mit

lord Normanby dans une situation embarrassante. Il écrivit à lord

John Russell, président du Conseil, pour s'en plaindre. Lord John

Russell demanda des explications à lord Palmerston, qui garda

d'abord le silence et donna ensuite une réponse qui ne parut pas

suffisante. Le Président du Conseil demanda alors à lord

Palmerston sa démission et le remplaça au portefeuille de

l'Extérieur par lord Granville.

J'ai une lettre intéressante, qui dit ceci: «A Londres, personne ne

prévoit encore quelle sera l'issue des premiers débats du Parlement. Lord

John Russell se montre fort assuré de pouvoir se maintenir; lord

Granville de même; lord Palmerston se montre calme et silencieux, mais

lady Palmerston est furieuse; elle lui reproche _son calme_, qu'elle

excuse cependant en disant que cela tient à son _angélique_ caractère,

qu'il est incapable d'aigreur, ni de rancune.

«La Reine d'Angleterre est furieuse contre Louis-Napoléon et ses décrets

de spoliation.»

_Berlin, 8 février 1852._--Une lettre de Paris me dit ceci: «L'ennui et

la curiosité de Mme de Lieven sont satisfaits par l'étrangeté du temps

actuel; elle est drôle à entendre parler sur le règne de M. Guizot, qui

n'en reste pas moins attaché à son char et qui avale des couleuvres en

plus grand nombre que la nature n'a pu en produire; il se dédommagera à

l'Académie demain; c'est là le cimetière des beaux esprits du jour[40].»

[40] Allusion au discours que M. Guizot prononça le 5 février

1852, jour où le comte de Montalembert fut reçu à l'Académie

française.

_Berlin, 14 février 1852._--Voici l'extrait d'une lettre que j'ai reçue,

et qui a quelque valeur sur les questions anglaises: «J'espère que vous

avez lu les débats de notre Parlement. Vous serez satisfaite de voir que

lord John a tellement mis lord Palmerston dans son tort. Palmerston a

manqué son essai de justification et le déplaisir qu'il a causé à la

Reine est devenu bien patent. Sa carrière avec les Whigs est finie à tout

jamais. Il paraît que le parti radical est aussi dégoûté de lui, à cause

de l'approbation qu'il a exprimée des œuvres despotiques de

Louis-Napoléon. L'impression générale de la Chambre était évidemment

contre lui; son discours a été pâle, son attitude embarrassée.

«La déclaration de lord Derby de ne vouloir rien céder sur le

protectionnisme empêchera toute coalition avec les Peelistes et laisse

l'opposition tout aussi divisée que l'année passée, ce qui donnera une

espèce de force factice aux ministres actuels.»

_Sagan, 23 février 1852._--Je suis rentrée dans ma retraite, qui est

toute ornée de glaçons. J'aime Sagan, malgré tous ses défauts, sur

lesquels je ne m'aveugle nullement; il m'a coûté trop d'efforts, trop de

sacrifices, pour ne pas avoir, par cela même, acquis du prix à mes yeux.

Puis, j'y ai fait quelque bien, ranimé la contrée, donné de la vie, du

mouvement à la population; ma surabondante activité y a trouvé pâture.

J'ai quelques motifs de croire que j'y suis bien vue, et qu'on y redoute

ma mort comme la fin du monde, c'est-à-dire, comme la fin de ce petit

point, presque imperceptible, du monde. D'ailleurs, j'y ai traversé toute

une vie de l'âme, orages, luttes, secousses; j'y ai ensuite trouvé calme,

méditation, recueillement. La Providence, en m'y conduisant par mille

voies bien détournées, a fait encore preuve, là, de son admirable

habileté, patience et miséricorde. Il est juste que ce soit là aussi que

je lui paye le plus volontiers le tribut de ma reconnaissance.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4) · 第 2 / 39 段