_Paris, 23 mai 1851._--Je voudrais pouvoir écrire longuement

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et

n'a pas été harmonisée.

L'accent aigu sur la lettre n ou N a été transcrit comme ['n] ou [N'].

CHRONIQUE

DE

1831 A 1862

[Illustration: Portrait de la Duchesse de Talleyrand et de Sagan]

Héliog Ducourtioux Imp Routy

DUCHESSE DE TALLEYRAND ET DE SAGAN

1850

Plon-Nourrit & Cie Edit.]

DUCHESSE DE DINO

(PUIS DUCHESSE DE TALLEYRAND ET DE SAGAN)

CHRONIQUE

DE

1831 A 1862

_Publiée avec des annotations et un Index biographique_

PAR

LA PRINCESSE RADZIWILL

NÉE CASTELLANE

IV

1851-1862

_Avec un portrait et deux fac-similés d'autographes_

Troisième édition

PARIS

LIBRAIRIE PLON

PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

8, RUE GARANCIÈRE--6e

1910

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

Copyright 1910 by Plon-Nourrit et Cie.

DUCHESSE DE DINO

CHRONIQUE

1851

_Sagan, 1er janvier 1851._--Cette date fait naître plus de pensées

sérieuses et graves qu'elle ne permet d'espérance et qu'elle n'offre de

joies. Que nous donnera cette année que nous inscrivons aujourd'hui pour

la première fois? Que de mystères elle renferme!

_Sagan, 7 janvier 1851._--Je pars dans quelques heures pour Berlin où la

grippe règne épidémiquement. D'après les derniers relevés, soixante mille

personnes en étaient atteintes. Cette vilaine _grippade_, partout où elle

a régné, a été le précurseur du choléra. Ainsi, il se pourrait bien que

ce grand moissonneur se réveille sur nouveaux frais pour une nouvelle

récolte. A la garde de Dieu!

Je pense trouver Berlin fort à la paix pour ce qui regarde l'est de

l'Europe. C'est pour l'instant le principal. Quant à Dresde, je ne crois

pas qu'on y parvienne à résoudre promptement toutes les questions

pendantes. L'équilibre est bien difficile à retrouver, après de si

formidables secousses.

_Berlin, 9 janvier 1851._--Le Cabinet Manteuffel a eu la majorité dans

les deux Chambres, pour empêcher la reprise de la discussion de

l'Adresse[1]. Tous les ministres, à cette occasion, ont fort bien parlé,

déclarant qu'ils étaient décidés à briser sans retour avec la révolution.

[1] La Commission pour rédiger l'Adresse en réponse au Discours

du Trône venait d'être nommée par la Chambre, lorsque M. de

Manteuffel monta à la tribune et donna lecture du décret royal de

prorogation de la Chambre au 3 janvier 1851. Ce jour-là, le

Bureau de la Chambre venant d'être de nouveau nommé, l'extrême

droite, unie au Ministère, déclara qu'il n'y avait plus lieu de

discuter une Adresse, la situation politique étant changée.

Je ne sais pas encore grand'chose, n'ayant vu que la Mission anglaise. A

tout prendre, j'ai cependant aperçu que si les gens sages sont satisfaits

de la paix, chacun se sent plus ou moins humilié des reculades

nécessaires; on reste abattu et sérieux. M. de Manteuffel, que j'ai

rencontré sortant de la Chambre, et qui a arrêté ma voiture, m'a dit

qu'il était fort préoccupé des nouvelles de France; que Hatzfeldt, dans

ses dépêches, le préparait à de nouvelles crises.

_Berlin, 11 janvier 1851._--On est assez sérieux ici, socialement.

Hier cependant il y a eu un joli concert à Charlottenburg, et les

physionomies étaient assez ouvertes. M. de Manteuffel est retourné

à Dresde, pour y passer quarante-huit heures et prendre congé du

prince Schwarzenberg qui repart définitivement pour Vienne.

Dresde marche clopin-clopant; cependant, on y cherche, et on croit

y trouver une solution. Il est question, mais vaguement encore,

d'envoyer le comte d'Arnim-Heinrichsdorf à Vienne.

On se montre, ici, très préoccupé des destinées de la France et de l'état

critique qui s'y révèle de plus en plus. M. de Persigny a laissé un

triste renom. On est satisfait de son successeur, qui a une chétive mine,

mais qui est poli et sans jactance[2].

[2] Ce successeur fut M. Armand Lefebvre, qui arriva à Berlin le

20 novembre 1850 et y demeura jusqu'en février 1852.

Humboldt se porte étonnamment bien, mais sa politique est, à mes yeux,

moins belle que sa mine.

_Berlin, 15 janvier 1851._--Les agitations politiques parisiennes

préoccupent ici[3], mais cependant l'attention du public est toujours

principalement tournée vers Dresde d'où il paraît que le baron de

Manteuffel est revenu de bonne humeur, il y a deux jours. Hier au soir,

ses salons étaient remplis. J'y ai paru un instant, tout le parti

conservateur s'étant promis de s'y rendre.

[3] Les sourdes menées bonapartistes amenaient à tout instant des

conflits, des dissentiments qui entretenaient l'agitation

publique; à une revue à Satory, Edgar Ney ayant engagé plusieurs

régiments à crier: «Vive l'Empereur!», le général Changarnier

avait répondu par un ordre du jour où il défendait à ses troupes

de faire entendre aucun cri politique. Le général Changarnier fut

bientôt destitué et, le 3 janvier, le Ministère, ne rencontrant

ni sympathie ni respect dans la Chambre, donna sa démission.

M. Thiers est aux pieds de Mme de Seebach, disant qu'elle n'est pas

jolie, mais qu'elle a de l'élégance dans l'esprit. On dit aussi qu'il

écrit souvent à la Reine des Pays-Bas, et que ces commerces féminins le

consolent des mécomptes de son ambition.

_Berlin, 17 janvier 1851._--J'ai vu hier la Reine, qui était venue de

Potsdam pour voir la nouvelle chapelle que le Roi a fait construire dans

le Château, et où on a fait le premier essai de la musique qui y sera

exécutée demain à la fête des Ordres[4]. Cette chapelle, dans le style

byzantin, est grande et vraiment très belle; les proportions en sont

vastes, la coupole surtout imposante. La musique y fait un fort bel

effet.

[4] Frédéric Ier s'était fait couronner Roi de Prusse le 17

janvier 1701 et avait institué, le lendemain, l'Ordre de l'Aigle

noir. Il ordonna que, pour perpétuer le souvenir de son

couronnement et de la fondation de cet Ordre, cette fête fût

célébrée chaque année. Cette tradition est pieusement conservée à

la Cour de Berlin sous le nom de _fête des Ordres_.

La seconde Chambre paraît pousser le Cabinet à la dissolution, en le

taquinant et l'entravant sans cesse.

La première Chambre est aussi ministérielle que la seconde l'est peu.

_Berlin, 19 janvier 1851._--Je vois avec peine qu'en France le gâchis est

à son comble; c'est le nivellement le plus complet. Pas un nom, pas une

individualité qui ressorte et qui se détache sur ce fond boueux.

Ma vie ici est sans chocs, sans contrariétés, mais aussi sans grand

intérêt, et les journées effiloquées par mille petites obligations

sociales me laissent l'âme assez vide. Il n'y a ni grandes fêtes, ni

grandes fatigues, mais une mauvaise coupe d'heures, et une série de

petits devoirs auxquels on ne peut se refuser, qui heurtent ma paresse et

effarouchent ma sauvagerie, deux dispositions qui vont fort en

augmentant.

_Berlin, 23 janvier 1851._--M. de Radowitz est revenu avant-hier

d'Angleterre, ce qui fait naître bien des inquiétudes, et aussi bien des

espérances, et jette, de toutes parts, une certaine agitation dans les

esprits surtout, le Roi ayant dit tout haut, à table, qu'il l'avait

appelé auprès de lui.

_Berlin, 25 janvier 1851._--Avant-hier, à un grand dîner chez Prokesch,

le ministre d'Autriche, on m'a assuré qu'à Dresde tout allait bien entre

la Prusse et l'Autriche, mais que les petites puissances leur donnaient

beaucoup de fil à retordre. En attendant, il y a tous les jours ici des

revues pour inspecter les régiments de la Landwehr, qui rentrent dans

leurs foyers; cependant, le désarmement ne va pas aussi vite que le

voudrait le ministre des Finances, et que les populations le demandent.

_Berlin, 1er février 1851._--J'ai dîné avant-hier à Charlottenburg,

avec le comte de Sponneck, danois arrivant de Vienne et s'arrêtant ici

pour y terminer l'interminable question danoise.

Quelqu'un de fort avant dans la haute diplomatie me disait hier que,

depuis que Schwarzenberg avait écarté Schmerling du Cabinet de Vienne,

il s'y était grandement fortifié et avait éliminé un dangereux intrigant.

Ce n'est pas un autrichien qui m'a tenu ce langage.

_Berlin, 5 février 1851._--L'Archiduc Léopold est venu, de Hambourg,

faire une pointe ici. Il y est arrivé hier; je l'ai vu le soir, en petit

comité, chez le ministre d'Autriche. Il est grand, beau, gai, naturel,

aimable, avec cette rondeur et cette bonhomie autrichienne qui a de la

grâce. Il m'a beaucoup plu. Aujourd'hui, il y a parade en son honneur à

Potsdam, demain ici. Il repartira le 8, je crois, pour son corps d'armée.

_Berlin, 7 février 1851._--A la Cour, avant-hier, tout avait fort bel

air; les femmes en grand habit; le cercle suivi d'un superbe concert

exécuté dans la grande salle blanche. Le Roi portait le cordon de

Saint-Étienne, en l'honneur de l'Archiduc.

Hier matin, pour le même objet, grande parade. Le soir, grande soirée

chez le ministre d'Autriche, où tous les Princes, par exception, se sont

rendus, sauf le Prince de Prusse.

Le Roi, après la parade d'hier, a porté, lui-même, le grand cordon de

l'Aigle noir à l'Archiduc. Pendant la parade, il a fait jouer l'air

national autrichien. Que tout cela est étrange par la rapidité des

changements de scènes, sans transition! Ce qui est triste, c'est qu'il

n'y a là aucune garantie contre un changement également rapide en sens

contraire.

_Berlin, 23 février 1851._--Les nouvelles de Dresde ne semblent pas très

rassurantes; les petites puissances se montrent toujours difficultueuses,

récalcitrantes; les grandes puissances qui pourraient, qui devraient

s'entendre pour les soumettre, se combattent par des rivalités hors de

saison.

La France proteste contre l'incorporation des provinces

lombardo-vénitiennes; la Prusse veut ravoir Neuchâtel; Mazzini agite

l'Italie et aiguise partout des poignards; ses émissaires arrivent même

dans le Nord, et la police prussienne commence à avoir l'éveil sur leur

présence ici, mais cette police est d'une maladresse proverbiale. Le

Hanovre se met aussi à faire son petit bout de libéralisme, intempestif,

incommode, déplorable, et cela parce que le vieux Roi baisse visiblement,

que son ministre principal est actuellement M. de Münchhausen, qui a des

tendances pour le parti de Gotha[5] et qui est soutenu par la

toute-puissance de la comtesse de Grote, dont il est le gendre. Les

intrigues Bunsen-Cobourg-Gotha brochent sur le tout. Le Prince Albert,

qui voit son frère sans enfants, vise à l'agrandissement du duché de

Cobourg et à la formation d'une espèce de royaume de Thuringe pour son

second fils, et il s'agite, à cet effet, par tout moyen.

[5] L'Assemblée nationale de Francfort ayant complètement échoué

dans son œuvre, Gagern, qui n'avait pas renoncé à régler les

affaires de l'Allemagne, invita les députés à se réunir à Gotha

pour y délibérer sur l'ébauche d'une Constitution, ayant pour

point de départ la réunion de l'Allemagne sous la prépondérance

de la Prusse, à l'exclusion de l'Autriche. Cent trente députés

environ se rendirent à cet appel. Les disputes furent tris vives

au sein de cette Assemblée, qui fut promptement l'objet des

attaques et des moqueries du pays. On appelait ses membres _die

Gothaer_ ou _le parti Gotha_.

La Reine Victoria a invité le Prince et la Princesse de Prusse à venir à

Londres pendant la fameuse _Exhibition_[6].

[6] La première exposition universelle. C'est le Prince Albert,

mari de la Reine d'Angleterre, qui en était l'instigateur.

_Sagan, 1er mars 1851._--Me voici rentrée dans mon silencieux séjour,

qui m'a souri à travers le neigeux linceul qui le recouvre. Je m'étais

couchée tard, avant-hier, à Berlin, ayant été au bal donné par mes amis

les Radziwill. J'avais eu, à la veille d'un départ, grande envie de m'en

dispenser, mais ils tenaient à ma présence, surtout au souper, afin de me

placer à côté du Roi, qu'on prétend que je fais causer, et que je

divertis plus qu'une autre. Je ne le pense pas, car je me trouve on ne

saurait moins divertissante, mais enfin j'ai voulu être agréable à de

bons et excellents amis d'enfance, et je suis restée. A ce bal, le

ministre Manteuffel est venu dire au Roi qu'il venait de recevoir par

télégraphe la nouvelle que lord Stanley avait accepté le Ministère, et

qu'il allait dissoudre la Chambre des Communes. A l'examen, il s'est

trouvé que cette nouvelle venait, non pas de Londres, mais de Paris, et

par voie télégraphique il est vrai, mais adressée à une maison de

commerce; les Westmorland la mettaient donc en doute. La grande affaire

de l'Europe entière, c'est la retraite de lord Palmerston; si elle ne se

vérifie pas, on n'aura rien gagné[7].

[7] Le 22 février 1851, le Cabinet de lord John Russell, dont

lord Palmerston faisait partie, se sentant faible et prévoyant de

grandes difficultés financières, avait déposé sa démission entre

les mains de la Reine, au sujet de la discussion du budget. La

Reine voulut alors confier le Ministère à lord Stanley, mais sur

les instances du duc de Wellington, elle décida lord J. Russell à

garder ses fonctions. Le 3 mars suivant, lord J. Russell annonça

donc, à la Chambre des Communes, que le Ministère whig conservait

le pouvoir.

_Sagan, 7 mars 1851._--Les tristes prévisions que j'entends faire sur

l'état politique du monde me préoccupent d'autant plus que je voudrais

fort, du mois de mai prochain en un an, voir la France, l'Allemagne et

l'Italie se maintenir sans nouvelles explosions. Mais quelle

outrecuidance que de jeter ses regards et de pousser ses exigences aussi

loin! Hélas! Possédons-nous seulement le lendemain?

_Sagan, 9 mars 1851._--Je vois avec douleur lord Palmerston reprendre sa

place. Lors même qu'il n'y resterait pas longtemps, il aurait toujours le

loisir d'y faire du mal, surtout d'en faire au Continent déjà si malade;

il faut, hélas! si peu de jours pour faire un mal incalculable!

_Sagan, 19 mars 1851._--J'ai reçu hier une lettre de Mme Alfred de

Chabannes qui habite Versailles, mais dont le mari est à Claremont. Elle

est dévouée à la Maison d'Orléans, mais comme elle est sensée et

éclairée, elle juge sans aveuglement, et j'ai été frappée de trouver ce

qui suit dans sa lettre: «Mes amis de Claremont vont dans l'abîme. Quel

horrible article dans _l'Indépendance belge_, en réponse à la lettre si

digne du Comte de Chambord[8].

[8] A la suite de la réunion de Wiesbaden, il fut publié, au nom

du Prince prétendant, un manifeste, signé par M. de Barthélémy,

où le système de l'appel au consentement de la nation était

absolument rejeté comme étant la négation du principe de

l'hérédité monarchique. C'est à cette lettre que _l'Indépendance

belge_ répondit, le 13 mars 1851, par un article non signé, des

plus injurieux pour la Royauté.

«Je suis au désespoir. Nos bonnes têtes, les conservateurs habiles,

passent aux légitimistes, les brouillons, tels que Thiers et autres, aux

républicains modérés. Ma chère Duchesse d'Orléans sert de prétexte à ces

derniers; ils la trompent; leur plan est d'avoir Mgr le prince de

Joinville pour président de la République, et c'est là le vrai but de la

proposition Creton[9]; c'est l'anguille sous roche que Berryer a devinée.

Les douleurs de cette pauvre Duchesse d'Orléans sont les miennes; elle

maigrit, elle change; ils la tueront à force de tracas. Elle va retourner

à Eisnach; la Reine sa belle-mère se rendra en Belgique; les Aumale et

Joinville à Naples, les Nemours en Autriche.»

[9] La proposition Creton, relative au rappel des lois d'exil

contre les Bourbons et les d'Orléans, avait été amenée le 1er

mars à la Chambre. Ce rappel n'aurait pu être obtenu que par

l'accord des deux branches qui n'avait pas encore été rendu

possible. Les légitimistes acceptaient ces lois d'exil, car ils

étaient désireux de les maintenir pour le compte des orléanistes;

M. Berryer, au nom de leur parti, proposa d'ajourner la

proposition Creton au 1er septembre. Toute la Montagne vota

avec les orléanistes et M. Berryer, avec les légitimistes,

continua de faire campagne pour le triomphe de l'idée

monarchique, sans favoriser les menées de l'Élysée.

Dans une lettre que j'ai reçue du marquis de Dalmatie, il me répète à peu

près les mêmes choses, disant que Thiers, honni, conspué par tous les

partis, impopulaire partout, n'en reste pas moins le plus actif et le

plus habile instrument du mal. Il déplore, non moins que ma cousine de

Chabannes, qu'à Claremont on soit aussi complètement la dupe de Thiers,

qui règne absolument sur les esprits de cette pauvre famille. Le Marquis

en revient au reproche qui devient bien général contre la Duchesse

d'Orléans, celui de ne faire que de la politique personnelle; répétant

qu'elle ne voudra jamais de la fusion, qu'elle se complaît dans le rôle

de chef de parti, rôle que la fusion ferait cesser. Quant à ses

beaux-frères, M. Guizot dit d'eux que ce sont d'excellents

fonctionnaires, mais pas des Princes. Les légitimistes, ajoute le

Marquis, qui avaient fait de grandes avances, qui se berçaient de

l'espoir de toucher à la fusion, ont été tout à coup réveillés de leur

rêve, quand on est venu leur demander, un peu trop naïvement, de jouer le

rôle de dupes, et, après leur avoir refusé toute garantie, leur dire:

«Remettez-vous-en à la loyauté de M. Thiers», qui, au même moment, était

en intrigue avec la Montagne. La bonhomie des légitimistes ne pouvait

aller jusque-là. Thiers a alors fait croire à Claremont que les

légitimistes s'étaient indignement conduits et que l'honneur exigeait que

les Princes d'Orléans rompissent tous les fils avec Frohsdorf; ils ont

donné dans le panneau, et leurs dernières lettres détruisent toute

espérance de fusion. Ils s'enveloppent, disent-ils, dans leur dignité, et

ils congédient leurs troupes.

Pour cela, il n'ont pas grand'chose à faire.

_Sagan, 21 mars 1851._--J'ai reçu une lettre de M. Molé, la plus

coquette, la plus cajolante, la plus complimenteuse, la plus flatteuse,

la plus tendre, la plus admiratrice qui se puisse imaginer. C'est à

l'occasion du mariage de sa petite-fille, Mlle de Champlâtreux, avec le

fils aîné du duc de Noailles, qu'il rompt un long silence, disons mieux,

un profond oubli. Il y a deux pages sur ce mariage, une sur la politique,

une autre tout imprégnée des échos du passé, de sa jeunesse, de la

mienne, _quoiqu'elles ne se soient jamais confondues_, mais elles se sont

envisagées, elles ont suivi deux routes parallèles, qui, par cela même

n'ont pu se toucher, en étant, cependant, bien rapprochées.

_Sagan, 14 avril 1851._--Les gazettes apportent aujourd'hui la nomination

du nouveau Ministère français, et, en même temps, je trouve dans

_l'Indépendance belge_ un long article à la louange de l'énergie et de

l'habileté du nouveau Ministre de l'intérieur, M. Léon Faucher, qui

serait, dit-on, l'âme et le véritable chef du nouveau Cabinet. Si telle

est, en effet, l'importance du personnage, il faut espérer qu'une main

ferme arrêtera, momentanément du moins, le torrent socialiste, et qu'il y

aura sursis aux explosions jusqu'en 1852[10].

[10] Le Cabinet français du 14 avril était ainsi composé: M.

Baroche aux Affaires étrangères; M. de Chasseloup-Laubat à la

Marine; M. Léon Faucher à l'Intérieur; M. Rouher à la Justice; M.

Buffet à l'Agriculture et au Commerce; M. de Crouseilhes à

l'Instruction publique; M. Fould aux Finances; le maréchal Randon

à la Guerre.

_Sagan, 16 avril 1851._--J'ai reçu, hier, plusieurs lettres de Paris,

une, entre autres, de M. de Barante, qui représente la France comme fort

malade, à la vérité, mais qui ne croit à aucune explosion prochaine, et

qui semble ne prévoir de conflit sérieux que pour 1852. Il ajoute que

c'est l'opinion des faiseurs de toutes les nuances; mais les faiseurs

sont sujets à illusion, preuve le 24 février 1848.

_L'Indépendance belge_ continue à prôner les mesures énergiques prises

dès le début par M. Léon Faucher contre les socialistes. Dieu veuille

qu'elles soient efficaces!

_Sagan, 20 avril 1851. Jour de Pâques._--Un beau soleil éclaire la fête

de la Résurrection. Que ne peut-il rajeunir ce vieux monde politique,

comme il ravive la nature! Car, quant à l'âme, il ne dépend que d'elle de

se raviver et de s'embellir; il lui faut, à la vérité, plus d'un effort

pour y parvenir; souvent une santé éprouvée suffit pour paralyser la

meilleure volonté; je m'en aperçois sans cesse à moi-même, qui, depuis

deux jours spécialement, suis reprise d'à peu près toutes mes misères de

l'année passée. Mon voyage de France pèse sur moi; pourtant, il faut y

avoir été une dernière fois avant de mourir. La première communion de ma

petite-fille Marie[11] est une circonstance spéciale. Je voudrais parler

à mes hommes d'affaires, voir mes petits-enfants que je ne connais, ou

pas du tout, ou que peu, visiter le tombeau de mon oncle[12] avant de

prendre place dans le mien, serrer la main de deux ou trois personnes qui

m'ont conservé bon souvenir, et puis en avoir fini. Mais je m'arrête, je

suis en sombre disposition.

[11]: Marie de Castellane.

[12]: Le prince de Talleyrand à Valençay.

_Sagan, 6 mai 1851._--Je n'entreprendrai pas mon voyage _in good

condition_ ni _in good spirits_. Je ne sais trop où je vais, je me

sentirai seule et _destitude_[13]. Comme ce n'est ni par légèreté, ni par

goût de changement ou futilité, mais bien pour accomplir un devoir de

haute convenance, que je m'engage dans cette route, je veux espérer

qu'elle ne me sera pas fatale.

[13]: De l'anglais: ni avec entrain, ni en bonne humeur: je me

sentirai seule et délaissée.

Voilà la correspondance Mirabeau-La Marck livrée au public[14]. Je suis

on ne saurait plus curieuse du livre et des articles qu'il provoquera

dans les journaux et revues.

[14] Le comte de La Marck ayant légué sa correspondance avec

Mirabeau à M. de Bacourt, celui-ci la publia en 1851, en la

faisant précéder d'une préface historique qui fut assez

remarquée.

_Hanovre, 15 mai 1851._--J'ai fait tout ce que je m'étais proposé de

faire à Berlin et à Potsdam, où l'indisposition de la Reine et le voyage

à Varsovie occupaient tous les esprits[15]. Il est question d'une visite

de l'Empereur de Russie à Olmütz, d'y réunir les trois potentats du Nord.

On espère les Majestés russes à Berlin, pour l'inauguration, fixée au 31

mai prochain, du beau monument de Frédéric le Grand[16]. Ici, à Hanovre,

on est redevenu fort prussien, depuis la course que le vieux Roi a faite

à Schwerin et à Charlottenburg.

[15] Le 17 mai, le Roi de Prusse se rendit à Varsovie, où il se

rencontra avec l'Empereur et l'Impératrice de Russie. Le 26, les

deux souverains partirent ensemble jusqu'à Oderberg; le Roi se

dirigea alors sur Breslau, tandis que l'Empereur Nicolas allait à

Olmütz, où il conféra avec l'Empereur d'Autriche. C'est là que M.

de Manteuffel, qui venait de remplacer M. de Radowitz comme

premier ministre, se rendit pour déclarer au prince Schwarzenberg

que la Prusse accordait à l'Autriche la présidence de la Diète

germanique de Francfort, humiliation qui amena Sadowa quinze ans

plus tard.

[16] Les Majestés russes n'assistèrent pas à cette inauguration.

_Bruxelles, 16 mai 1851._--Arrivée hier soir ici, je viens de recevoir

une très gracieuse lettre de la Reine Marie-Amélie, qui m'annonce que le

Roi Léopold, voulant profiter aussi de ma présence, m'engage à dîner

demain à Laeken, mais que je devrais arriver une heure avant, pour

qu'elle puisse me voir seule.

J'irai dans la matinée, aujourd'hui, voir les Metternich.

_Paris, 19 mai 1851._--Me voici dans Babylone. J'y suis arrivée hier à

cinq heures du soir. A Laeken, j'ai été touchée de l'accueil qui m'a été

fait par belle-mère et gendre; mais j'ai été effrayée du changement du

prince de Joinville, complètement sourd, courbé, voûté, grisonnant,

abattu, silencieux, sauvage. Il me semble que si on le voyait ainsi en

France, il n'y paraîtrait redoutable à personne.

_Paris, 23 mai 1851._--Je voudrais pouvoir écrire longuement, mais on

sait ce que c'est qu'un vol à travers Paris. J'y suis traquée, abîmée, et

cependant je ne le quitterai que le 31, et cela sur le désir de l'évêque

d'Orléans[17], que j'ai vu longuement hier. Il veut faire route avec

Pauline et moi; il veut me montrer lui-même l'établissement de la

Chapelle[18] où sont mes petits-fils; il veut que je dîne à l'Évêché;

bref, il veut de si bonne grâce qu'il n'y a pas moyen de s'y refuser sans

en avoir une très mauvaise.

[17] Mgr Dupanloup.

[18] Les évêques d'Orléans possèdent, à quelques kilomètres de la

ville épiscopale, une jolie maison de campagne au bord de la

Loire et près du petit bourg de la Chapelle Saint-Mesmin. Ils y

ont établi un petit séminaire. L'abbé Dupanloup, quand il prit

possession de l'évêché d'Orléans, s'occupa beaucoup de cet

établissement d'éducation, et réussit à y élever les études à un

point remarquable.

J'ai fait la connaissance de M. de Falloux, qui a parfaitement répondu à

l'idée que je m'en étais faite, et c'est une chose qui, en bien ou en

mal, se rencontre fort rarement. J'ai vu bien d'autre monde encore; mais

l'intérêt qu'offre la curiosité satisfaite me manque complètement, car je

n'ai plus aucune curiosité, du moins celle des personnes, et le temps me

manque pour satisfaire celle des choses. J'ai été cependant avec la

maréchale d'Albuféra assister à une représentation d'_Adrienne

Lecouvreur_ à la Comédie-Française, mais cela m'a fait veiller, car tout

se passe bien tardivement ici; on y dîne aussi très tard, et cela ne me

va pas du tout.

Je n'ai point encore vu la princesse de Lieven, malgré deux essais

réciproques; mais il me faudra aujourd'hui passer sous les fourches

caudines.

_Paris, 25 mai 1851._--L'horizon politique s'obscurcit sur nouveaux

frais. Les _Burgraves_ croient à des éruptions volcaniques pour le mois

de juin. Est-ce du 15 au 20, ou du 20 au 30 que la bombe éclatera? Voilà

où on en est.

Une espèce de Jacquerie a commencé en Berry aux environs du château du

duc de Mortemart[19]. On y met le Château en état de défense.

[19] A Meillan, dans le Cher.

_Paris, 27 mai 1851._--M. de Falloux viendra assister à Marmoutiers à la

première Communion de Marie[20]. Il paraît qu'il m'a prise à gré; c'est

on ne saurait plus réciproque. Je lui sais d'ailleurs bien bon gré de

m'avoir offert quelqu'un à _estimer au complet_. Lui, l'Évêque et le cher

Chatelain sont ici les êtres avec lesquels je me plais, sans oublier

cependant le doux et aimable Barante.

[20] Marie de Castellane fit sa première Communion le 22 juin

1851 dans le couvent des Dames du Sacré-Cœur, établi à deux

kilomètres de Tours, dans l'ancienne abbaye des Bénédictins,

fondée en 371 par saint Martin, évêque de Tours.

_Paris, 31 mai 1851._--Hier, à dîner, chez M. Molé, on parlait de votre

livre[21], dont, en tout, on parle beaucoup, pour louer le rôle que vous

avez dans cette publication, ainsi que la manière dont vous l'avez saisi

et rempli. Celui que vous donnez à M. d'Arenberg et le jour sous lequel

vous l'avez placé l'ont fort grandi aux yeux de tous. Quant à Mirabeau,

il me semble diminué, amoindri dans l'opinion qu'on avait de ses

ressources d'habileté, sans se relever du mépris qu'inspirait son

caractère.

[21] Extrait de lettre. La correspondance Mirabeau-La Marcq

venait d'être livrée au public par M. de Bacourt.

J'ai dîné avant-hier chez Mme de Lieven. J'ai eu la satisfaction qu'elle

m'a trouvée stupide et qu'elle me l'a dit assez clairement pour me faire

espérer qu'elle le dirait et répéterait dans ses _lettres vertes_, si

fort en circulation dans toute l'Europe[22]. Du reste, tout s'est passé

très poliment entre nous. Seulement, elle a voulu me _produire_ à son

_Club_ du dimanche[23], à quoi je me suis absolument refusée, mais sous

des prétextes plausibles et qui n'avaient rien de désobligeant.

[22] Mme de Lieven, qui souffrait des yeux, avait adopté pour

écrire un papier vert qui frappait plus dans un temps où ce genre

était à peu près inconnu.

[23] A Paris, la Princesse recevait tous les dimanches soirs.

Je pars ce soir. Je passerai la journée de demain à Orléans, et

après-demain j'irai à Valençay.

_Valençay, 3 juin 1851._--Je me sens fort tristement émue ici, par ce qui

est resté, par ce qui a été déplacé, par les ressemblances, par les

différences...

_Valençay, 5 juin 1851._--Mme de Hatzfeldt est arrivée ici seule[24], son

mari ayant été retenu à Paris par l'intempestive éloquence du Président

au banquet de Dijon. A cette occasion, on m'écrit de Paris ce qui suit:

«L'incartade du Président à Dijon assombrit encore notre horizon. Elle

remet tout en question et la discorde éclate plus violente que jamais. La

dégradation du gouvernement, obligé de nier et de se rétracter, est à son

comble et ne profite cependant à personne. Je ne crois pas la

tranquillité matérielle en jeu pour le moment, mais le chaos de 1852,

l'œil seul de Dieu peut le percer.»

[24] Mlle Pauline de Castellane, fille du Maréchal, avait épousé

le comte de Hatzfeldt, ministre de Prusse à Paris. Devenue veuve,

elle épousa en secondes noces, en 1851, le duc de Valençay, fils

aîné de l'auteur de la _Chronique_.

_Rochecotte, 14 juin 1851._--Je suis arrivée ici hier dans la soirée, ce

qui n'a pas laissé de m'émouvoir. On inflige de grands supplices, soit au

cœur, soit à la conscience, par cette vie rétrospective que je mène

depuis près d'un mois; je veux espérer qu'elle est salutaire à l'âme.

_Le Mans, 20 juin 1851._--M. de Falloux est arrivé avant-hier à

Rochecotte. Il nous a apporté les lettres familières du comte Joseph de

Maistre, qui viennent de paraître, et nous en a lu quelques-unes, qui

sont dignes de ce grand penseur et de cet écrivain si original.

Les deux premiers volumes de l'_Histoire de la Convention_ par Barante se

publient ces jours-ci. Il est heureux que cette terrible époque soit

traitée par un _honnête_ homme.

_Paris, 27 juin 1851._--Je pars demain pour Bruxelles; je serai, Dieu

aidant, à Bade le 1er juillet.

Il y eut ici une interruption dans la correspondance, qui ne

reprit qu'après le séjour de Bade.

_Wurtzburg, 11 août 1851._--Nous sommes arrivées ici sans encombre. Hier

au soir, nous nous sommes fait conduire au vieux Château de Heidelberg.

Le soleil s'est couché pittoresquement derrière les ruines; l'air, la

couleur, le paysage, tout était beau.

Aujourd'hui, j'ai beaucoup lu: j'ai fini les deux volumes de M. de

Maistre; je les ai lus crayon en main. Il se trouve dans cette

correspondance des lettres de M. de Bonald que je préfère à celles de M.

de Maistre; aussi élevées, elles sont plus simples, plus serrées, et plus

_françaises_ en fait de style. Cependant, je suis assez sous le charme de

M. de Maistre, quand il est sérieux; je ne l'aime guère quand il

plaisante, quoique l'esprit ne manque jamais, seulement ses ailes ont

quelquefois du plomb dans leurs plumes. M. de Maistre, le fils, a eu une

heureuse et _vengeresse_ idée en publiant les lettres de l'abbé de

Lamennais et de M. de Lamartine adressées à son père, et qui, par la

différence du point de départ, font encore mieux ressortir l'infamie du

point d'arrivée.

_Bamberg, 17 août 1851._--Les journaux qui nous ont été prêtés ici à

l'auberge disent que décidément le prince de Joinville accepte toutes les

candidatures: députation, présidence, tout lui convient; il se prête à

tout. Il ne manquait que cet abaissement de plus pour assurer le progrès

des rouges, car les légitimistes, auxquels à Claremont on a refusé la

fusion, préféreront voter pour les candidats de la Montagne, à voir

revenir un Orléans sans un Bourbon, et les bonapartistes en feront

autant. Il paraît qu'un manifeste fort travaillé du prince de Joinville

va être lancé dans le public. En attendant que je le lise, j'ai lu

aujourd'hui le petit volume de la comtesse Hahn, intitulé _De Babylone à

Jérusalem_. Il est intéressant, surtout pour qui connaît ses précédents

ouvrages, pour qui la connaît elle-même. Il est d'ailleurs intéressant

pour la foi; il est écrit avec verve et talent; il répond aux objections

courantes des gens du monde ignorants contre le catholicisme; mais je ne

suis pas bien sûre que sa conversion, du reste fort sincère, lui ait fait

rencontrer en chemin l'_humilité_; je serais un peu tentée d'en douter;

il faut bien qu'elle parle d'elle puisqu'il s'agit de son voyage

spirituel, mais il y a façon de le faire; puis, tout en abjurant tous ses

écrits précédents, tout en répétant qu'elle n'en sait plus une ligne,

qu'elle a tout oublié, elle se cite elle-même sans cesse... Ce petit

livre peut avoir une utilité réelle pour les autres; c'est donc une

œuvre méritoire; mais lui sera-t-il utile à elle? Il me semble que si

j'étais son confesseur, je dirais que non; mais, comme je n'ai point ce

difficile honneur, je n'ai point à me faire une opinion à cet égard.

_Taunenfeld, près Lœbichau, 20 août 1851._--J'écris d'un pavillon, à une

lieue de Lœbichau, que j'ai habité dans mon enfance, qui m'appartenait,

dont la situation est fraîche et jolie, et où ma sœur s'est établie

pendant qu'elle fait faire des réparations urgentes à Lœbichau. Je vais

aller tout à l'heure, dans la partie sombre du parc, où un tertre de

gazon sans clôture et une croix de fer indiquent le lieu de repos de

notre mère et de notre sœur Pauline[25]. Je n'aime pas cette façon

presque païenne, du moins peu catholique, de déposer des restes chéris.

Encore est-il trop heureux que la croix s'y trouve! Mais ce bois ouvert,

ces allées tournantes, ces massifs de fleurs jardinières, tout cela m'est

parfaitement antipathique. J'aime une certaine austérité recueillie (qui

n'ait rien de trop lugubre) pour les tombeaux; mais, avant tout, une

défense sûre contre toute profanation, une barrière qu'il faille ouvrir,

un verrou à tirer, une cloche à sonner. Ce n'est pas le hasard d'une

promenade, peut-être joyeuse, qui doit nous conduire auprès de ceux qui

nous ont quittés pour nous attendre ailleurs. Il faut savoir qu'on va à

eux, il faut le vouloir, et y arriver dans une certaine disposition de

l'esprit, du cœur, de l'âme...

[25] La duchesse de Courlande et la princesse de Hohenzollern.

J'ai reçu une lettre de Paris, de ma cousine Mme Alfred de Chabannes,

dans laquelle il y a le passage suivant:

«Ici, la situation politique devient _honteuse_ pour ma couleur. La

candidature du prince de Joinville a reçu son adhésion, s'appuyant sur

les républicains avancés. Je doute qu'on sache le fond de cette intrigue

à Claremont; même, j'en suis sûre, le _Journal des Débats_ qui nous était

favorable ne suivra pas cette ligne désastreuse. Si, du moins, Mme la

Duchesse d'Orléans voulait comprendre tout ce qui se passe, et qu'elle

restât en Allemagne au lieu de n'y faire qu'une course. Thiers est au

fond de toute cette détestable intrigue; il joue la Princesse et cela

depuis longtemps. Il jouera de même le prince de Joinville, pour

consolider la République à son profit personnel. Il est bien douloureux

de voir ceux qu'on aime lancés à pleines voiles sur une semblable mer,

celle des révolutions. J'en suis au désespoir.»

_Sagan, 8 septembre 1851._--J'attends aujourd'hui le Roi pour dîner, et

demain dans l'après-midi, il continuera sa route. Heureusement que la

pluie diluvienne d'hier a cessé et que, pour l'instant, le soleil luit et

le ciel est pur.

_Sagan, 10 septembre 1851._--Le temps n'est pas beau ici; cependant, il

n'est pas tombé une goutte de pluie pendant le temps que le Roi a bien

voulu y rester. Seulement, s'il faisait clair, il faisait froid. Mais

cela n'a pas empêché le Roi de vouloir se promener à pied, en phaéton, de

vouloir tout regarder, de s'amuser des progrès qu'il remarque entre

chacun de ses voyages. Il était de la meilleure humeur du monde, content

de tout, gracieux, en train, drôle; bref, tout à fait entraînant comme il

sait l'être; pour moi, plus affectueux que jamais. En m'embrassant à

l'adieu, il a passé à mon bras un petit bracelet fort simple et d'autant

meilleur goût, sur lequel se trouve gravé: _Donné par l'amitié_. Un petit

médaillon s'y trouve accroché, contenant, sous de l'émail bleu, des

cheveux de la Reine. Quel dommage que cet aimable homme soit... Roi!

Il avait dans sa suite, très nombreuse, un officier autrichien, le baron

de Hammerstein, qui lui avait été assigné pour l'accompagner dans les

États autrichiens et auquel il a fait la politesse de l'inviter à le

suivre jusqu'à Berlin.

J'ai lieu de croire que le Roi a été content de son passage par

l'Autriche, et que la satisfaction a été réciproque à l'entrevue

d'Ischl[26].

[26] Le Roi et la Reine de Prusse étaient arrivés à Ischl le 31

août et s'y étaient rencontrés avec l'Empereur d'Autriche. Le

prince Schwarzenberg et M. de Manteuffel assistèrent à cette

entrevue.

_Sagan, 20 septembre 1851._--Voilà la duchesse de Maillé morte; voilà la

vicomtesse de Noailles morte. Ces deux dames n'avaient que quelques

années de plus que moi. Toutes deux bien douées, encore à l'âge où l'on

peut se croire un certain sursis; l'une portant avec courage de grands

désastres, l'autre jouissant d'une très belle existence. Rien n'y fait,

rien n'abrite le bonheur, ni l'infortune; si j'avais quelque chose à

apprendre sur ce grave chapitre, ces deux événements me frapperaient

encore plus, mais, en vérité, _je suis bien habile sur le néant_.

Disons-nous, au milieu de tout ce qui périt et de cette banqueroute

absolue qui est la vie, que l'affection, celle que nous ressentons

nous-mêmes, encore plus que celle que nous pouvons inspirer, est un bien,

un trésor, qu'il nous est accordé d'emporter dans le grand _par-delà_.

Quoi de plus beau, en effet, que de se sentir encore, au couchant de la

vie, la faculté d'aimer, de croire et par conséquent d'espérer.

_Sagan, 1er octobre 1851._--Non, je ne crois pas que l'âme la mieux

préparée, la plus détachée des choses d'ici-bas, soit pour cela obligée

d'éteindre tous les besoins du cœur. Je crois au contraire que rien

n'est plus doux, plus tendre, plus dévoué que l'âme détachée, parce

qu'elle ne doit être détachée que de l'égoïsme personnel; par conséquent,

elle doit se faire toute à tous, aimer mieux, aimer avec une abnégation

plus parfaite.

Sainte Thérèse dit que la grande punition infligée à Lucifer était de ne

plus pouvoir aimer. Il y a des dévots secs, arides, impitoyables,

orgueilleux; ou bien il y a des ascétiques qui, ermites dans une grotte

sauvage, ont rompu tout commerce avec les hommes. Mais ces ermites

eux-mêmes se sont mis à aimer les oiseaux, à nourrir les hôtes des bois,

à aimer la nature et les créatures ailées ou sauvages, et à les

apprivoiser, tant l'homme a besoin d'aimer. Nous ne serons jamais des

dévots desséchés, ni des habitants du désert. Nous serons tout simplement

des chrétiens dociles, humbles, ne craignant pas la mort, résignés à

vivre, aimant ceux qui sont doux et honorables à aimer, et attendant en

charité, paix et confiance que Dieu nous appelle et nous juge dans sa

miséricorde. C'est là, je crois, le vrai travail chrétien. Le

_desséchement_ est un piège du démon; _le détachement de soi et non pas

des autres_, c'est là l'œuvre de Dieu.

Voilà mon petit traité. A mon sens, on peut parvenir à résoudre le

problème sans arriver à la démence de Pascal. Cruelle solution qu'un Dieu

de bonté et d'équité ne saurait préparer à notre faiblesse!

_Sagan, 7 octobre 1851._--Le duc de Noailles finit une lettre, en réponse

à mon compliment de condoléance sur la mort de la Vicomtesse, par ces

mots: «Tout le monde ici est triste, l'Élysée est triste, les

fusionnistes et les légitimistes sont tristes, les orléanistes ne sont

pas gais; la confusion est au comble, les divisions sans bornes et la

prévision impossible.»

J'ai reçu hier la visite d'une belle dame, ou, du moins, d'une jadis

belle dame parisienne, légitimiste de tout temps, enfin, de la marquise

de La Roche-Lambert, née de Bruges, tante d'un des élèves de notre

collège de Sagan. Elle revenait de Frohsdorf et retournait en France.

Elle a voulu voir son neveu en passant et a cru devoir me remercier de

l'intérêt que j'ai témoigné à cet enfant. Elle a déjeuné chez moi. Une de

ses raisons, m'a-t-elle dit, pour demander à me voir, a été de me

rapporter des paroles de Mme la Dauphine. Celle-ci lui ayant demandé

quelle route elle prendrait pour retourner en France, Mme de La

Roche-Lambert lui a répondu qu'elle passerait par Sagan embrasser son

neveu et qu'elle me verrait en passant. Sur cela, Mme la Dauphine aurait

répondu: «Ah! Dorothée. J'ai toujours eu du faible pour elle, car je l'ai

connue bien jeune à Mittau, avant son mariage. Dites-lui que je me

souviens d'elle, avec intérêt.» J'avoue que j'ai été fort touchée, mais

fort étonnée de ces paroles, qui, du reste, me sont fort précieuses. M.

de Falloux et le duc de Noailles m'avaient, à la vérité, répété que

j'étais en fort bonne odeur à Frohsdorf, mais je pensais que c'était tout

au plus chez la seconde génération.

_Berlin, 13 octobre 1851._--Je suis arrivée avant-hier soir ici. Hier,

j'ai fait ma cour à Mme la Princesse de Prusse. J'ai vu Humboldt,

Prokesch et d'autres encore. De nouvelles, je n'en entends pas. Je crois

qu'il n'y a rien à savoir pour le moment. On dit M. de Manteuffel

s'affermissant dans le pays et auprès du Roi, content des différentes

Diètes provinciales; mais à tout prendre, on sommeille. Espérons que ce

sommeil est un véritable repos d'où ressortiront le calme et l'équilibre.

Cela dépend de la France: je vois tous les regards se porter vers elle

avec anxiété.

_Sagan, 20 octobre 1851._--Me voici rentrée depuis hier dans ma cellule.

J'ai eu très froid en route, mais le ciel était pur, et le soleil

reflétait ces joyeux rayons sur ces teintes chaudes et variées de

l'automne, qui me plaisent tout particulièrement. Je vais maintenant me

caser ici pour de bon. Je n'ai plus de courses à faire; je ne m'attends

plus à des visites dans cette saison avancée; je vais me mettre à lire, à

peindre, à broder, à écrire, à gouverner ma maison et mes établissements

de charité, à faire planter, bref, à remplir mes journées le moins mal

possible, c'est-à-dire le plus utilement pour mon âme et pour le

bien-être de mes entours.

_Sagan, 24 octobre 1851._--La mort de Mme la Dauphine[27] est un

événement qui ne saurait passer inaperçu. Les grandes infortunes,

toujours portées avec la plus noble et la plus simple dignité, lui

assignent une place tout à part dans notre déplorable histoire

contemporaine. Il ne lui a manqué qu'un peu de charme et de grâce, pour

la mettre au-dessus des plus grandes victimes de tous les siècles.

[27] La duchesse d'Angoulême était morte à Frohsdorf le 19

octobre 1851.

_Sagan, 5 novembre 1851._--Le Roi de Hanovre est au plus mal. Cette mort

ne sera pas un petit événement à travers les difficultés allemandes, ce

fils aveugle et les intrigues anglaises.

_Sagan, 12 novembre 1851._--Il me revient qu'on est très blessé à

Frohsdorf: 1º de la brièveté du deuil pris à Claremont pour Mme la

Dauphine; 2º de ce qu'on n'ait pas écrit au Comte de Chambord, à

l'occasion de la mort de son illustre tante, à lui qui avait écrit lors

de la mort de Louis-Philippe; 3º de ce qu'on s'est borné à un message

verbal de condoléance, confié au duc de Montmorency, sans même le charger

d'aller à Frohsdorf, mais seulement de le transmettre à quelque chef

légitimiste présent à Paris. J'avoue que je ne puis blâmer le

ressentiment que l'on éprouve de cette façon si peu sympathique, si peu

respectueuse envers le malheur des _aînés_.

_Sagan, 14 novembre 1851._--J'ai achevé hier la lecture des _Souvenirs_

du chancelier de Müller, de Weimar. C'est celui dont M. de Talleyrand

parle dans son morceau sur l'entrevue d'Erfurt. Dans ces _Souvenirs_, il

est sans cesse question de mon oncle, avec une grande vérité de détails

et une justice rare qui m'a fait plaisir. Le tout est un petit volume pas

du tout difficile à comprendre, simplement écrit, bien pensé, clairement

exprimé, et donnant un tableau parfaitement exact de l'Allemagne sous

l'Empire. Ce M. de Müller n'a rien de commun avec l'historien Jean de

Müller.

_Sagan, 16 novembre 1851._--Le Roi de Hanovre s'éteindra sous peu, s'il

ne l'est déjà. On se querellera sur la tutelle. Ce sera un point en

litige de plus, du provisoire en herbe, vice inhérent à un siècle tout à

la fois paresseux et inquiet[28]. Et la France? si ardente et si molle,

si agitée et si insouciante? Contrastes merveilleux et déplorables que ne

simplifieront pas messieurs les Burgraves. Ils me font l'effet de momies

en service extraordinaire[29].

[28] Il n'y eut ni régence ni tutelle en Hanovre, Georges V

succéda à son père malgré sa cécité, le Roi Ernest-Auguste ayant,

dès 1843, tranché la question, en établissant que les actes

présentés à la signature du futur monarque seraient lus en

présence de douze témoins et contresignés par le secrétaire de ce

comité.

[29] On appelait du nom de _Burgraves_ quelques politiques

rétrogrades, membres de la Commission de l'Assemblée législative

chargée de préparer la loi du suffrage restreint, dite loi du 31

mai. La plupart étaient des chefs d'anciens partis monarchiques

comme Thiers, Molé, Broglie. Les républicains les regardaient

comme des politiques usés et impuissants.

_Sagan, 17 novembre 1851._--Je nie que ce que vous appelez[30] _ma haute

raison_ n'ait pas besoin des enseignements de la mort. Qui de nous peut

se croire assez détaché pour n'en avoir nul besoin? Pour ma part, j'en

suis fort nécessiteuse au contraire, et j'espère que ma pauvre âme en

tirera profit. Toutes les lectures, les méditations n'approchent pas,

dans l'impression qu'elles produisent, du spectacle réel. Il est bien

grave et plein de révélations. D'ailleurs, je ne me fais aucune illusion

sur l'état de ma santé, et je la crois assez profondément ébranlée pour,

peu à peu, _chausser mes sandales_. C'est un bon emploi de solitude. J'ai

trouvé, il y a quelque temps, dans le prophète Osée, un passage que je

pourrais à bon droit fixer sur la porte de cette maison-ci: «Je l'ai

conduit dans la solitude, et là lui ai parlé au cœur.»

[30] Extrait de lettre.

Je suis enchantée que Mgr Dupanloup veuille vous faire voir ses matériaux

sur M. de Talleyrand[31]. Je crois que plus on fouillera, plus on

recueillera sur son compte, et plus on découvrira de contrastes. Telle

est la condition de presque tous les hommes qui, avec une bonne nature et

des facultés distinguées, ont été jetés dans un monde corrompu, _dans une

position fausse_, et dans les orages révolutionnaires. L'essentiel est de

montrer l'excellent de la nature primitive, et, tout en reconnaissant les

graves erreurs, de prouver qu'elles n'ont jamais été jusqu'à la

_cruauté_ ni jusqu'à la _bassesse_. Quelque distrait que soit le public

par les grands tremblements de terre actuels, il reviendra un temps où la

curiosité, l'intérêt se réveilleront pour un passé plein d'enseignements.

On y cherchera la vérité. Elle est si souvent dénaturée, si difficile à

retrouver que ceux qui travaillent à la dégager de ses nuages seront des

bienfaiteurs de l'avenir.

[31] Intéressé par le caractère si complexe de M. de Talleyrand,

qu'il avait pu suivre de près, l'abbé Dupanloup, devenu évêque

d'Orléans, avait passé de longues années à recueillir une série

d'actes publics ou privés, concernant les diverses périodes de la

vie du Prince. Cette collection de lettres et de documents forme

quatorze volumes: Mgr Dupanloup y a joint un récit des derniers

moments du Prince de Talleyrand dont il a été déjà question dans

le deuxième volume de la _Chronique_. Tous ces papiers et

manuscrits se trouvent à l'heure actuelle dans la possession de

M. Bernard de Lacombe, Mgr Dupanloup les ayant légués à son père,

M. Hilaire de Lacombe.

_Sagan, 1er décembre 1851._--Nous voici au début du dernier mois d'une

année, qui, à travers plus d'une épreuve, sera peut-être regrettable en

comparaison de cette date 1852 qui semble devoir résoudre bien des

problèmes. Ces solutions seront-elles _lumineuses_? je ne le crois pas;

_sanglantes_? j'en doute; _boueuses_? je voudrais presque en répondre. Si

telle est la destinée politique de la vieille Europe, tâchons du moins

que, dans la vie intime, tout soit clarté, douceur, paix et confiance;

cela peut se conserver à travers tous les orages, toutes les

catastrophes, et c'est à cela qu'il faut s'attacher avec persévérance et

fermeté.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 4 (de 4) · 第 1 / 39 段