62. Le crime n'approcha pas de lui:--il n'est pas fils de la solitude.

La santé ne le quitta pas;--son asile est dans les déserts rarement

franchis; et si, dans ces lieux, les hommes ne l'appellent pas, si la

mort[261] même finit par être de leur choix plutôt que la vie, nous

devons leur pardonner; ils ne font que s'accoutumer aux scènes qui

les environnent, en appelant de leurs vœux ce qu'ils avaient en

horreur--dans la prison de nos villes. En ce moment, je dois me

contenter de dire que Boon vécut en chasseur jusqu'à l'âge de

quatre-vingt-dix ans,

[Note 261: La mort, c'est la liberté. Tout, dans les villes,

respire la vie; il est donc naturel qu'on tienne, dans les villes, aux

entraves de la vie; mais dans les déserts, où tout rappelle la mort

et la liberté, l'homme perd naturellement peu à peu la crainte de la

mort. Telle est ici, je pense, la pensée de Byron.]

63. Et que, chose plus étrange, il acquit ainsi de la renommée

(pour laquelle les autres hommes se déciment vainement), et de cette

_bonne_ renommée, sans laquelle la gloire n'est plus qu'un refrain de

taverne;--simple, calme, véritable antipode de l'infamie, et qui n'a

rien à redouter des coups de la haine ou de l'envie. Ermite actif, il

resta jusque dans sa vieillesse l'enfant de la nature, ou bien encore

l'homme de Ross, devenu sauvage[262].

[Note 262: «Voyez Pope, sur l'homme de Ross.»

(_Note de M. A. P._)

]

64. Il est vrai qu'il s'éloigna des hommes même de sa première

patrie, quand ils vinrent bâtir sous l'obscurité de ses

arbres,--qu'il alla chercher, à plusieurs centaines de milles

au-delà, une terre moins surchargée de maisons et beaucoup plus

commode.--La civilisation a cet inconvénient, qu'on ne peut jamais

trouver quelqu'un à qui on plaise ou qui lui-même vous plaise; mais

toutes les fois qu'il trouva l'homme individuel, il montra toute la

sympathie dont jamais homme put être susceptible.

65. Et, d'ailleurs, il n'était pas seul: autour de lui s'élevait

une tribu de champêtres[263] enfans de la chasse, dont les yeux non

encore dessillés ne découvraient jamais de satiété dans le monde.

Jamais l'épée ou le chagrin n'avaient imprimé leur passage sur

leurs fronts sereins, et jamais le plus léger froncement ne voilait,

en ces lieux, la beauté de la nature ou des hommes.--Les libres

forêts garantissaient leur liberté et donnaient à toutes leurs

sensations une fraîcheur comparable à celle que l'on respire sous un

arbre ou aux bords d'un torrent.

[Note 263: L'expression _sauvage_ serait ici un contresens, comme

le prouve la strophe suivante.]

66. Ils étaient bien autrement grands, agiles et robustes, que les

pâles avortons de vos cités mesquines, parce que les soins ni les

soucis n'avaient jamais flétri leurs pensées. Les arbres verts, tel

était leur patrimoine. L'affaiblissement des organes intellectuels ne

leur disait pas qu'ils devinssent vieux, la mode ne les réduisait

pas à singer ses difformes caprices. Ils étaient simples, mais non

sauvages, et leur butin (car ils en faisaient réellement) ne servait

pas à payer des bagatelles.

67. Le mouvement présidait à leurs journées, le sommeil à leurs

nuits, et l'enjouement à tous leurs travaux. Leur nombre n'était

encore ni trop grand ni trop faible, et la corruption ne pouvait

essayer de pénétrer dans leurs cœurs. La convoitise dévorante,

la magnificence insatiable n'avaient aucune proie à saisir chez des

indépendans forestiers; aussi les solitudes de cet heureux peuple des

bois étaient-elles toujours sereines et paisibles.

68. Assez pour la nature.--Maintenant, afin de varier, je reviens à

tes ineffables joies, ô civilisation! aux suaves conséquences des

grandes sociétés, la guerre, la peste, le désolant despotisme, les

royales oppressions, la soif du scandale, les soldats massacrant des

millions d'hommes pour obtenir leurs rations; des épisodes comme le

boudoir de Catherine par vingtaines, et pour embellir l'ensemble, des

tableaux comme la prise d'Ismaïl.

69. La ville est forcée: d'abord, une colonne parvient à se frayer

une route ensanglantée;--puis une seconde. La fumante baïonnette et

l'épée flamboyante croisent les cimeterres; les cris, les prières

des enfans et des mères semblent, à quelque distance, devoir monter

jusqu'au ciel.--Des nuages sulfureux plus épais étouffent le souffle

du matin et celui des hommes; cependant les Turcs éperdus disputent

encore pied à pied la possession de leur ville.

70. Kutusow, le même qui plus tard refoula (avec l'aide tant soit peu

efficace de la neige et des glaces) Napoléon sur son chemin audacieux

et ensanglanté, Kutusow était, justement alors, obligé de reculer.

C'était un joyeux compagnon, qui trouvait toujours le mot pour

rire en présence de ses amis comme de ses ennemis, quand même

il s'agissait de la vie, de la mort ou de la victoire. Mais ici il

paraît que ses saillies ne furent pas fort bien accueillies.

71. Il s'était jeté dans un fossé, dont la bourbe fut bientôt

honorée par le sang de plusieurs grenadiers accourus sur ses traces:

ils montèrent jusqu'au bord du parapet; mais là se terminèrent

leurs succès: les musulmans les rejetèrent tous dans le fossé, et

parmi les morts on eut surtout à regretter le général Ribaupierre.

72. Heureusement quelques troupes perdues, après avoir long-tems

erré sur le fleuve, étaient descendues à terre, dans un endroit

où elles se trouvaient entièrement égarées. Après avoir marché

aveuglément çà et là dans l'obscurité, elles parvinrent, au

lever du jour, devant ce parapet, qui parut à leurs yeux comme un

portail.--Sans ce hasard, le gai et illustre Kutusow se serait couché

où reposent encore les trois quarts de sa colonne.

73. Ces troupes s'étant donc avancées rapidement sur le rempart,

après la prise du _cavalier_, et tandis que la plupart des enfans

désespérés[264] de Kutusow se nuançaient, comme les caméléons,

d'une légère teinte de frayeur, ces troupes, dis-je, ouvrirent la

porte appelée _Kilia_ aux groupes de héros désappointés qui se

tenaient à quelques pas dans la plus silencieuse circonspection,

les genoux enfoncés dans une bourbe auparavant gelée, mais alors

transformée en un marais de sang humain.

[Note 264: _Forlorn of hopes_, privés d'espérance. Cette

expression répond aussi à celle d'_enfans perdus_ de l'armée.]

74. Les Kozaks, ou Cosaques, si vous l'aimez mieux (je me soucie

peu de l'orthographe, pourvu que je ne tombe pas dans de grossières

erreurs sur les faits, la statistique, la tactique, la géographie ou

la politique), les Cosaques ont l'habitude de combattre à cheval,

et, d'ailleurs, ils ne sont pas précisément des _dilettanti_ en

topographie de forteresse; s'étant donc précipités partout où

il plut à leurs chefs de les envoyer,--ils furent tous taillés en

pièces.

75. Leur colonne, malgré le feu continuel des batteries turques,

était parvenue au haut des remparts, et dès-lors elle se croyait

naturellement en situation de piller la ville sans rencontrer

de nouveaux obstacles; mais, comme tous les braves, mes Cosaques

s'abusaient.--Les Turcs n'avaient d'abord songé à la retraite que

pour les attirer sous les angles de deux bastions, et de là ils

revinrent à la charge sur les trop confians chrétiens.

76. Se trouvant, par ce moyen, pris en queue,--prise aussi fatale aux

évêques qu'aux soldats[265],--ces Cosaques, dès les premiers rayons

du jour, furent tous accablés, et sans doute se plaignirent alors

d'avoir reçu la vie à si courts termes.--Mais ils moururent sans

frémir ou rétrograder, ayant même eu soin de disposer leurs

carcasses amoncelées en échelles, sur lesquelles montèrent le

lieutenant-colonel Yesouskoï, suivi du brave bataillon de Polouzki.

[Note 265: Allusion à l'anecdote de l'évêque Jocelyn qui, en

1821, fut surpris, à Londres, enfermé _flagrante delicto_ avec un

giton de la garde royale.]

77. Ce vaillant homme tua tout ce qu'il rencontra de Turcs; mais il

ne put rien en faire, attendu que lui-même fut frappé par certains

musulmans qui ne voulaient pas encore consentir à la destruction

de leur patrie. Les murailles étaient emportées, mais il était

toujours impossible de deviner laquelle des deux armées serait

vaincue. On répondait aux coups par des coups; on disputait le

terrain pouce par pouce; les uns ne voulaient pas fuir et les autres

refusaient de reculer.

78. Il y eut encore une autre colonne qui souffrit beaucoup, et nous

remarquerons ici avec l'historien, qu'il est bon de ne donner que peu

de cartouches aux soldats destinés à se couvrir de gloire. Quand

l'affaire ne peut se décider qu'à la pointe de la brillante

baïonnette, et qu'il est nécessaire de se précipiter en avant, les

soldats, n'écoutant que leur amour de la vie, se contentent de faire

simplement feu à une folle distance.

79. Enfin s'opéra la jonction des gens qui essayaient de gravir une

seconde fois le sommet fécond en trépas des remparts, avec ceux

qui marchaient sous les ordres du général Meknop (mais ce dernier

n'était pas avec eux; il avait, quelques instans auparavant,

succombé pour avoir été mal secondé). Malgré la sublime

résistance des Turcs, le bastion fut emporté, et le séraskir ne la

défendit qu'à un prix extrêmement cher.

80. Juan, Johnson et quelques volontaires les plus avancés, lui

offrirent quartier, mot qui sonne mal à l'oreille des séraskirs,

ou qui, du moins, ne séduisit pas celles du généreux Tartare. Il

mourut digne des pleurs de sa patrie, et comme un sauvage et guerrier

martyr. Un officier anglais, s'étant approché pour le faire

prisonnier, eut tout sujet de s'en repentir.--

81. Pour toute réponse à sa proposition, il reçut un coup de

pistolet qui le renversa mort. Aussitôt, et sans le moindre retard,

les autres firent intervenir le plomb et l'acier, bienfaisans métaux

auxquels, en pareille circonstance, on a volontiers recours. Pas une

tête ne fut épargnée;--trois mille musulmans perdirent la vie, et

seize baïonnettes percèrent en même tems le séraskir.

82. La ville est prise,--mais pied à pied.--Partout la mort s'enivre

de sang; il n'est pas une rue où ne lutte quelque cœur désespéré

pour ceux qui, dans un instant, cesseront de le faire battre. Ici

la guerre préfère à son art destructeur des expédiens plus

destructeurs encore, et la chaleur du carnage, telle que la vase

échauffée par le soleil sur les bords du Nil, engendre les formes

variées des plus monstrueux crimes.

83. Un officier russe marchait hardiment sur un monceau de corps

lorsqu'il sentit son talon mordu comme par la tête du serpent

dont, grâce à Ève, tous les hommes sentent encore aujourd'hui les

griffes. Vainement il se débattit, jura, frappa et demanda secours

en criant comme les loups quand ils ont faim,--la dent, semblable aux

serpens dont on parlait autrefois, ne lâcha pas son heureuse prise.

84. C'était celle d'un musulman qui, ayant senti son corps expirant

oppressé par le pied d'un ennemi, l'avait saisi et s'était attaché

au tendon de la plus délicate structure (celui qu'une muse ancienne

ou quelque bel-esprit moderne a désigné, Achille, par ton nom):

la dent pénétra profondément, et ne l'abandonna pas même avec la

vie;--car (mais c'est peut-être un mensonge) on assure que la jambe

vivante traîna long-tems encore après elle la tête séparée de son

tronc.

85. Quoi qu'il en soit, il est certain que l'officier russe resta

boiteux pour la vie, et que cette musulmane dent, plus aiguë et plus

longue qu'une brochette, l'envoya grossir le nombre des invalides

et des opérés. Le chirurgien du régiment ne put guérir cette

blessure, et peut-être faut-il plutôt l'en blâmer que la tête de

cet ennemi invétéré, qui avait à peine consenti à lâcher prise

après avoir elle-même été divisée de son cadavre.

86. Mais les faits sont des faits, et c'est le devoir d'un véritable

poète d'éviter, autant qu'il le peut, les fictions. Il y a, en

effet, aussi peu d'art à sacrifier la vérité dans les vers que

dans les ouvrages de prose, à moins qu'on n'y soit forcé par cette

routine habituelle qu'on appelle diction poétique, et par cette

odieuse ardeur du mensonge dont Satan se sert comme d'un hameçon pour

pêcher les ames.

87. La ville est prise, mais non rendue!--Non, il n'est pas un

musulman qui dépose encore son glaive. Que le sang ruisselle comme

roulent autour des murs les flots du Danube, nul geste, nulle parole

ne révélera la moindre crainte de la mort ou de l'ennemi. Vainement

retentissent les hurlemens de victoire, poussés par les accourans

Moscovites,--le dernier soupir du vaincu est encore répété par

celui du vainqueur.

88. La baïonnette perce, le sabre taille et les vies humaines sont

en tous lieux prodiguées. Telle, quand l'année, à son déclin,

détache et roule la feuille écarlate des arbres, la forêt

elle-même s'incline sous les coups de la pâle et mugissante

atmosphère, ainsi déjà chancelle la cité privée de ses meilleurs

et de ses plus aimables soutiens; elle tombe, mais en éclats vastes

et imposans, et telle que les chênes déracinés avec tous leurs

mille hivers.

89. Un pareil sujet est fort imposant,--mais je n'ai pas l'intention

d'être terrible. Telle qu'on la voit, la destinée humaine,

parsemée de bon, de mauvais et de pire, est, Dieu merci! féconde en

divertissemens mélancoliques, et n'en citer que d'une espèce serait

s'exposer à endormir le lecteur.--Sous ou sans le bon plaisir de mes

amis ou ennemis, j'ai résolu d'esquisser votre monde exactement tel

qu'il est;

90. Et une bonne action, au milieu des crimes, a vraiment quelque

chose de _rafraîchissant_, comme on affecte de dire en ces jours

suaves et pharisaïques, si féconds en expédiens mielleux et

insipides. Elle pourra donc arroser convenablement ces rimes,

maintenant brûlées par le vent des conquêtes et de leurs

conséquences, du reste si précieuses et si belles dans un poème

épique.

91. Sur un bastion couvert de quelques milliers de soldats immolés,

un groupe encore chaud de femmes égorgées (elles étaient venues

chercher un asile en cet endroit) était capable d'attendrir ou de

glacer les bons cœurs, et cependant, belle comme le mois de mai, une

jeune fille de dix ans essayait de couvrir et de cacher son petit sein

tremblant au milieu des corps endormis dans cette couche sanglante.

92. Les yeux et les glaives étincelans, deux horribles Cosaques

poursuivaient cet enfant déplorable. Près d'eux, la bête féroce,

qui remplit de ses hurlemens la sauvage Sibérie, avait des sentimens

purs et polis comme le diamant taillé;--l'ours était civilisé,

le loup rempli de commisération. Et qui devons-nous ici accuser?

le naturel de ces hommes, ou leurs souverains qui emploient tous

les moyens imaginables pour donner à leurs sujets la rage de _la

destruction_?

93. Au-dessus de sa petite tête étincelaient déjà leurs sabres;

ses beaux cheveux bouclés se redressaient d'épouvante, tandis que

sa face restait cachée sur les corps morts qu'elle pressait. Juan

aperçoit une lueur de ce triste tableau; je ne répéterai pas ce

qu'il dit alors, afin de ne pas choquer les _oreilles bien

élevées_; mais ce qu'il fit, ce fut de tomber sur le dos des

brigands,--excellente manière de raisonner avec des Cosaques.

94. Il taillada la hanche de l'un, fendit l'épaule de l'autre, et les

envoya chercher, en hurlant, quelque chirurgien pour cicatriser des

blessures méritées à si juste titre, et pour calmer leur rage

et leur férocité déçues. Mais bientôt sa colère s'apaisa en

considérant les joues pâles et sanglantes de la jeune captive, et en

la soulevant du funeste monceau qui devait lui servir de tombe.

95. Elle était froide comme ceux dont on la séparait; une légère

trace de sang qui sillonnait son visage annonçait combien peu s'en

était fallu qu'elle ne partageât le sort de sa famille. Le même

coup qui avait immolé sa mère l'avait elle-même effleurée, et

avait déposé sur son front une ligne de pourpre, seul lien qui

l'unît encore à tout ce qu'elle aimait au monde. Mais elle n'avait

pas reçu d'autre atteinte. Elle ouvrit ses grands yeux, et, avec un

air d'effroi, les porta sur Juan.

96. Au même instant leurs regards se dilatèrent en se fixant l'un

sur l'autre. Les yeux de Juan exprimaient un mélange de peine, de

plaisir, d'espérance et de crainte; on y distinguait la joie d'avoir

pu la sauver et la crainte de ne pouvoir toujours la défendre aussi

heureusement: celle-ci ne le regardait encore qu'avec des transes et

une terreur enfantine. Ses traits étaient purs, transparens, pâles,

et cependant radieux tels qu'un vase d'albâtre quand on vient à

l'éclairer.

97. Alors survint John Johnson (je ne veux pas l'appeler Jack, ce nom

est trop vulgaire et trop prosaïque pour de grandes occasions, telles

qu'une prise de ville), survint Johnson, à la tête d'une centaine

d'hommes. «Juan! Juan! s'écria-t-il, allons, mon enfant, arme au

bras! Je gage Moscou contre un dollar que vous et moi allons gagner le

collier de Saint-Georges[266].

[Note 266: Ordre militaire de Russie.

(_Note de Lord Byron_.)

]

98. «Le séraskir a la tête cassée, mais on n'est pas encore

maître du bastion de pierres, et le vieux pacha, entouré de

plusieurs centaines de morts, y reste à fumer tranquillement sa pipe,

au milieu du feu de notre artillerie et de la sienne. On dit que nos

morts forment déjà autour de la batterie une pile de cinq pieds de

haut, mais elle n'en continue pas moins ses décharges, et nos gens

reçoivent autant de boulets qu'il y a de grains de raisin dans une

vigne.

99. «Venez donc avec moi!» Juan répondit: «Regardez cette

enfant;--c'est moi qui l'ai sauvée.--Je ne veux pas laisser encore

sa vie exposée. Indiquez-moi quelque lieu de salut où elle ait moins

sujet de craindre et de s'effrayer, et je suis à vous.»--Johnson

alors regarda autour de lui,--leva les épaules,--se pinça la

hanche,--la cravate de soie noire, et enfin répliqua: «Vous avez

raison. Pauvre créature! Comment faire? Je n'en sais vraiment rien.»

100. Juan dit: «Quelque chose qu'il y ait à faire, je ne la

quitterai pas avant que sa vie ne me semble beaucoup plus assurée

que la nôtre.--Ah! je ne répondrais d'aucune des trois, dit Johnson,

mais _vous_, du moins, avez l'occasion de mourir avec gloire.»

Juan reprit: «Je suis prêt sans doute à endurer tout ce qu'il

faudra,--mais je n'abandonnerai jamais cette enfant qui n'a plus de

père et qui, par conséquent, est désormais ma fille.»

101. Johnson dit: «Juan, nous n'avons pas de tems à perdre; cette

enfant est un bel enfant,--un fort bel enfant;--je n'ai jamais vu de

pareils yeux; mais, écoutez! il faut choisir entre votre honneur et

votre sensibilité, votre gloire et votre compassion: écoutez comme

le bruit augmente!--Il n'y a pas d'excuse dès qu'on fait le sac d'une

ville.--Je serais fâché de marcher sans vous; mais, pardieu, nous

n'arriverons pas assez tôt pour porter les premiers coups.»

102. Cependant Juan resta immobile jusqu'à ce que Johnson, qui

réellement l'aimait à sa manière, se tourna vers quelques soldats

de sa troupe, qu'il jugeait les moins avides de butin. Il jura que,

s'il arrivait le moindre mal à l'enfant qu'il leur confiait, ils

seraient tous fusillés le lendemain, et que, s'ils le représentaient

sain et sauf, ils recevraient au moins cinquante roubles de

récompense,

103. Et leur part dans les autres gratifications que recevraient leurs

camarades sur la masse du butin.--Juan alors consentit à marcher

au-devant du tonnerre qui diminuait à chaque pas leur nombre. Ceux

qui restaient n'en avançaient pas avec moins d'ardeur,--et, n'allez

pas vous en étonner, ils étaient animés par l'espoir du pillage,

comme cela se voit tous les jours et en tous lieux.--Il n'est pas de

héros qui puisse se contenter d'une demi-solde.

104. Et telle est la victoire, et tels sont les hommes, ou, du moins,

les dix-neuf vingtièmes de ceux que nous appelons ainsi.--Mais Dieu

sans doute donne un autre nom à la moitié des créatures humaines,

si ses voies ne sont pas tout-à-fait inconcevables. Pour revenir

à notre sujet, il y eut un brave kan tartare,--ou bien un _sultan_

(comme ce prince est appelé par l'auteur dont la prose historique

guide en ce moment mon humble muse), qui ne voulait reculer à aucun

prix.

105. Flanqué de cinq valeureux fils (un avantage de la polygamie,

quand on ne poursuit pas la bigamie comme un prétendu crime, c'est

qu'elle fraie des guerriers par vingtaines), il ne voulait pas

convenir que la ville pût être emportée tant qu'il resterait un

bâton dans les mains d'un homme courageux.--Ai-je donc ici à peindre

un fils de Priam, de Pélée ou de Jupiter? Nullement,--mais un

froid, brave et vieux bonhomme qui était, avec ses cinq fils, à

l'avant-garde.

106. Le point était de le _prendre_. Les véritables braves

éprouvent volontiers le désir de protéger le brave quand il est

opprimé sous le nombre.--Ils sont un mélange de bêtes féroces et

de demi-dieux, tantôt furieux comme la vague montante, et tantôt

attendris par la pitié. L'arbre altier se courbe sous les zéphirs de

l'été; ainsi quelquefois la compassion fait fléchir les cœurs les

plus sauvages.

107. Mais il _ne_ voulait _pas être pris_. À toutes les offres de

merci que lui faisaient les chrétiens attendris, il répondait en

les moissonnant à droite et à gauche, avec l'obstination du Suédois

Charles à Bender. Ses cinq braves enfans ne défiaient pas moins

l'ennemi, aussi les cœurs russes se fermèrent-ils bientôt à la

pitié, vertu qui, comme la patience humaine, ne résiste guère aux

provocations hostiles.

108. Vainement Johnson et Juan, dépensant toute leur phraséologie

orientale, le conjuraient-ils, au nom de Dieu, de montrer, en

combattant, tout juste assez de tiédeur pour leur permettre sans

honte de défendre sa vie;--il tranchait toujours devant lui,

semblable à des docteurs en théologie quand ils disputent avec des

sceptiques. Il frappait, en jurant, ses amis, ainsi que les enfans

battent leurs nourrices.

109. Bien plus, il avait même déjà, quoique légèrement, blessé

Juan et Johnson: alors ils se lancèrent aussitôt, le premier en

soupirant et le second en jurant, sur sa furieuse majesté sultane.

En même tems tous leurs compagnons, également irrités contre un

infidèle aussi opiniâtre, se jetèrent pêle-mêle sur lui et sur

ses fils; pendant quelque tems ils résistèrent à cette pluie comme

une plaine sablonneuse

110. Qui pompe l'eau du ciel et reste encore desséchée. Mais enfin

le moment de succomber était venu.--Le second fils fut renversé par

un coup de fusil; le troisième fut sabré, et le quatrième, le plus

chéri des cinq, trouva la mort sur les baïonnettes. Le cinquième,

qui, nourri par une mère chrétienne, avait été négligé, mal

élevé et rebuté de toutes manières parce qu'il avait le corps

tout difforme, mourut cependant sans regret en défendant un père qui

rougissait de l'avoir pour fils.

111. L'aîné était un véritable et intrépide Tartare. Jamais

Mahomet ne destina au martyre un plus grand contempteur des

Nazaréens. Ses regards n'étaient fixés que sur les vierges aux

noires paupières, qui, dans le paradis, préparent la couche de ceux

qui n'ont pas accepté de quartier sur la terre; or, on pense bien

que ces houris, comme toutes les autres belles créatures, font, avec

leurs séduisans visages, tout ce qu'elles veulent de quiconque vient

à les regarder.

112. Et pour ce qui est de leurs intentions sur le jeune kan, je

ne les connais ni ne veux les présumer; mais sans doute

préféreraient-elles un beau jeune homme à de vieux héros endurcis.

Voilà pourquoi, si vous venez à parcourir le hideux désert

d'un champ de bataille, trouverez-vous toujours pour un cadavre de

vétéran ridé, laid, cuir-tanné, dix milliers de beaux et frais

petits-maîtres expirans.

113. Les houris éprouvent encore un plaisir naturel à confisquer

les nouveaux mariés, avant que les premières heures nuptiales soient

écoulées, que la triste seconde lune ait chassé celle de miel, et

qu'enfin le sombre repentir ait eu le tems d'oppresser le cœur de

l'époux qui regrette en vain le bonheur des bacheliers. Il se peut

fort bien que les houris soient friandes des fleurs passagères dont

elles disputent ainsi les premiers fruits.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 01 avec notes et commentaires, comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 27 / 28 段