La santé ne le quitta pas;--son asile est dans les déserts rarement
franchis; et si, dans ces lieux, les hommes ne l'appellent pas, si la
mort[261] même finit par être de leur choix plutôt que la vie, nous
devons leur pardonner; ils ne font que s'accoutumer aux scènes qui
les environnent, en appelant de leurs vœux ce qu'ils avaient en
horreur--dans la prison de nos villes. En ce moment, je dois me
contenter de dire que Boon vécut en chasseur jusqu'à l'âge de
quatre-vingt-dix ans,
[Note 261: La mort, c'est la liberté. Tout, dans les villes,
respire la vie; il est donc naturel qu'on tienne, dans les villes, aux
entraves de la vie; mais dans les déserts, où tout rappelle la mort
et la liberté, l'homme perd naturellement peu à peu la crainte de la
mort. Telle est ici, je pense, la pensée de Byron.]
63. Et que, chose plus étrange, il acquit ainsi de la renommée
(pour laquelle les autres hommes se déciment vainement), et de cette
_bonne_ renommée, sans laquelle la gloire n'est plus qu'un refrain de
taverne;--simple, calme, véritable antipode de l'infamie, et qui n'a
rien à redouter des coups de la haine ou de l'envie. Ermite actif, il
resta jusque dans sa vieillesse l'enfant de la nature, ou bien encore
l'homme de Ross, devenu sauvage[262].
[Note 262: «Voyez Pope, sur l'homme de Ross.»
(_Note de M. A. P._)
]
64. Il est vrai qu'il s'éloigna des hommes même de sa première
patrie, quand ils vinrent bâtir sous l'obscurité de ses
arbres,--qu'il alla chercher, à plusieurs centaines de milles
au-delà, une terre moins surchargée de maisons et beaucoup plus
commode.--La civilisation a cet inconvénient, qu'on ne peut jamais
trouver quelqu'un à qui on plaise ou qui lui-même vous plaise; mais
toutes les fois qu'il trouva l'homme individuel, il montra toute la
sympathie dont jamais homme put être susceptible.
65. Et, d'ailleurs, il n'était pas seul: autour de lui s'élevait
une tribu de champêtres[263] enfans de la chasse, dont les yeux non
encore dessillés ne découvraient jamais de satiété dans le monde.
Jamais l'épée ou le chagrin n'avaient imprimé leur passage sur
leurs fronts sereins, et jamais le plus léger froncement ne voilait,
en ces lieux, la beauté de la nature ou des hommes.--Les libres
forêts garantissaient leur liberté et donnaient à toutes leurs
sensations une fraîcheur comparable à celle que l'on respire sous un
arbre ou aux bords d'un torrent.
[Note 263: L'expression _sauvage_ serait ici un contresens, comme
le prouve la strophe suivante.]
66. Ils étaient bien autrement grands, agiles et robustes, que les
pâles avortons de vos cités mesquines, parce que les soins ni les
soucis n'avaient jamais flétri leurs pensées. Les arbres verts, tel
était leur patrimoine. L'affaiblissement des organes intellectuels ne
leur disait pas qu'ils devinssent vieux, la mode ne les réduisait
pas à singer ses difformes caprices. Ils étaient simples, mais non
sauvages, et leur butin (car ils en faisaient réellement) ne servait
pas à payer des bagatelles.
67. Le mouvement présidait à leurs journées, le sommeil à leurs
nuits, et l'enjouement à tous leurs travaux. Leur nombre n'était
encore ni trop grand ni trop faible, et la corruption ne pouvait
essayer de pénétrer dans leurs cœurs. La convoitise dévorante,
la magnificence insatiable n'avaient aucune proie à saisir chez des
indépendans forestiers; aussi les solitudes de cet heureux peuple des
bois étaient-elles toujours sereines et paisibles.
68. Assez pour la nature.--Maintenant, afin de varier, je reviens à
tes ineffables joies, ô civilisation! aux suaves conséquences des
grandes sociétés, la guerre, la peste, le désolant despotisme, les
royales oppressions, la soif du scandale, les soldats massacrant des
millions d'hommes pour obtenir leurs rations; des épisodes comme le
boudoir de Catherine par vingtaines, et pour embellir l'ensemble, des
tableaux comme la prise d'Ismaïl.
69. La ville est forcée: d'abord, une colonne parvient à se frayer
une route ensanglantée;--puis une seconde. La fumante baïonnette et
l'épée flamboyante croisent les cimeterres; les cris, les prières
des enfans et des mères semblent, à quelque distance, devoir monter
jusqu'au ciel.--Des nuages sulfureux plus épais étouffent le souffle
du matin et celui des hommes; cependant les Turcs éperdus disputent
encore pied à pied la possession de leur ville.
70. Kutusow, le même qui plus tard refoula (avec l'aide tant soit peu
efficace de la neige et des glaces) Napoléon sur son chemin audacieux
et ensanglanté, Kutusow était, justement alors, obligé de reculer.
C'était un joyeux compagnon, qui trouvait toujours le mot pour
rire en présence de ses amis comme de ses ennemis, quand même
il s'agissait de la vie, de la mort ou de la victoire. Mais ici il
paraît que ses saillies ne furent pas fort bien accueillies.
71. Il s'était jeté dans un fossé, dont la bourbe fut bientôt
honorée par le sang de plusieurs grenadiers accourus sur ses traces:
ils montèrent jusqu'au bord du parapet; mais là se terminèrent
leurs succès: les musulmans les rejetèrent tous dans le fossé, et
parmi les morts on eut surtout à regretter le général Ribaupierre.
72. Heureusement quelques troupes perdues, après avoir long-tems
erré sur le fleuve, étaient descendues à terre, dans un endroit
où elles se trouvaient entièrement égarées. Après avoir marché
aveuglément çà et là dans l'obscurité, elles parvinrent, au
lever du jour, devant ce parapet, qui parut à leurs yeux comme un
portail.--Sans ce hasard, le gai et illustre Kutusow se serait couché
où reposent encore les trois quarts de sa colonne.
73. Ces troupes s'étant donc avancées rapidement sur le rempart,
après la prise du _cavalier_, et tandis que la plupart des enfans
désespérés[264] de Kutusow se nuançaient, comme les caméléons,
d'une légère teinte de frayeur, ces troupes, dis-je, ouvrirent la
porte appelée _Kilia_ aux groupes de héros désappointés qui se
tenaient à quelques pas dans la plus silencieuse circonspection,
les genoux enfoncés dans une bourbe auparavant gelée, mais alors
transformée en un marais de sang humain.
[Note 264: _Forlorn of hopes_, privés d'espérance. Cette
expression répond aussi à celle d'_enfans perdus_ de l'armée.]
74. Les Kozaks, ou Cosaques, si vous l'aimez mieux (je me soucie
peu de l'orthographe, pourvu que je ne tombe pas dans de grossières
erreurs sur les faits, la statistique, la tactique, la géographie ou
la politique), les Cosaques ont l'habitude de combattre à cheval,
et, d'ailleurs, ils ne sont pas précisément des _dilettanti_ en
topographie de forteresse; s'étant donc précipités partout où
il plut à leurs chefs de les envoyer,--ils furent tous taillés en
pièces.
75. Leur colonne, malgré le feu continuel des batteries turques,
était parvenue au haut des remparts, et dès-lors elle se croyait
naturellement en situation de piller la ville sans rencontrer
de nouveaux obstacles; mais, comme tous les braves, mes Cosaques
s'abusaient.--Les Turcs n'avaient d'abord songé à la retraite que
pour les attirer sous les angles de deux bastions, et de là ils
revinrent à la charge sur les trop confians chrétiens.
76. Se trouvant, par ce moyen, pris en queue,--prise aussi fatale aux
évêques qu'aux soldats[265],--ces Cosaques, dès les premiers rayons
du jour, furent tous accablés, et sans doute se plaignirent alors
d'avoir reçu la vie à si courts termes.--Mais ils moururent sans
frémir ou rétrograder, ayant même eu soin de disposer leurs
carcasses amoncelées en échelles, sur lesquelles montèrent le
lieutenant-colonel Yesouskoï, suivi du brave bataillon de Polouzki.
[Note 265: Allusion à l'anecdote de l'évêque Jocelyn qui, en
1821, fut surpris, à Londres, enfermé _flagrante delicto_ avec un
giton de la garde royale.]
77. Ce vaillant homme tua tout ce qu'il rencontra de Turcs; mais il
ne put rien en faire, attendu que lui-même fut frappé par certains
musulmans qui ne voulaient pas encore consentir à la destruction
de leur patrie. Les murailles étaient emportées, mais il était
toujours impossible de deviner laquelle des deux armées serait
vaincue. On répondait aux coups par des coups; on disputait le
terrain pouce par pouce; les uns ne voulaient pas fuir et les autres
refusaient de reculer.
78. Il y eut encore une autre colonne qui souffrit beaucoup, et nous
remarquerons ici avec l'historien, qu'il est bon de ne donner que peu
de cartouches aux soldats destinés à se couvrir de gloire. Quand
l'affaire ne peut se décider qu'à la pointe de la brillante
baïonnette, et qu'il est nécessaire de se précipiter en avant, les
soldats, n'écoutant que leur amour de la vie, se contentent de faire
simplement feu à une folle distance.
79. Enfin s'opéra la jonction des gens qui essayaient de gravir une
seconde fois le sommet fécond en trépas des remparts, avec ceux
qui marchaient sous les ordres du général Meknop (mais ce dernier
n'était pas avec eux; il avait, quelques instans auparavant,
succombé pour avoir été mal secondé). Malgré la sublime
résistance des Turcs, le bastion fut emporté, et le séraskir ne la
défendit qu'à un prix extrêmement cher.
80. Juan, Johnson et quelques volontaires les plus avancés, lui
offrirent quartier, mot qui sonne mal à l'oreille des séraskirs,
ou qui, du moins, ne séduisit pas celles du généreux Tartare. Il
mourut digne des pleurs de sa patrie, et comme un sauvage et guerrier
martyr. Un officier anglais, s'étant approché pour le faire
prisonnier, eut tout sujet de s'en repentir.--
81. Pour toute réponse à sa proposition, il reçut un coup de
pistolet qui le renversa mort. Aussitôt, et sans le moindre retard,
les autres firent intervenir le plomb et l'acier, bienfaisans métaux
auxquels, en pareille circonstance, on a volontiers recours. Pas une
tête ne fut épargnée;--trois mille musulmans perdirent la vie, et
seize baïonnettes percèrent en même tems le séraskir.
82. La ville est prise,--mais pied à pied.--Partout la mort s'enivre
de sang; il n'est pas une rue où ne lutte quelque cœur désespéré
pour ceux qui, dans un instant, cesseront de le faire battre. Ici
la guerre préfère à son art destructeur des expédiens plus
destructeurs encore, et la chaleur du carnage, telle que la vase
échauffée par le soleil sur les bords du Nil, engendre les formes
variées des plus monstrueux crimes.
83. Un officier russe marchait hardiment sur un monceau de corps
lorsqu'il sentit son talon mordu comme par la tête du serpent
dont, grâce à Ève, tous les hommes sentent encore aujourd'hui les
griffes. Vainement il se débattit, jura, frappa et demanda secours
en criant comme les loups quand ils ont faim,--la dent, semblable aux
serpens dont on parlait autrefois, ne lâcha pas son heureuse prise.
84. C'était celle d'un musulman qui, ayant senti son corps expirant
oppressé par le pied d'un ennemi, l'avait saisi et s'était attaché
au tendon de la plus délicate structure (celui qu'une muse ancienne
ou quelque bel-esprit moderne a désigné, Achille, par ton nom):
la dent pénétra profondément, et ne l'abandonna pas même avec la
vie;--car (mais c'est peut-être un mensonge) on assure que la jambe
vivante traîna long-tems encore après elle la tête séparée de son
tronc.
85. Quoi qu'il en soit, il est certain que l'officier russe resta
boiteux pour la vie, et que cette musulmane dent, plus aiguë et plus
longue qu'une brochette, l'envoya grossir le nombre des invalides
et des opérés. Le chirurgien du régiment ne put guérir cette
blessure, et peut-être faut-il plutôt l'en blâmer que la tête de
cet ennemi invétéré, qui avait à peine consenti à lâcher prise
après avoir elle-même été divisée de son cadavre.
86. Mais les faits sont des faits, et c'est le devoir d'un véritable
poète d'éviter, autant qu'il le peut, les fictions. Il y a, en
effet, aussi peu d'art à sacrifier la vérité dans les vers que
dans les ouvrages de prose, à moins qu'on n'y soit forcé par cette
routine habituelle qu'on appelle diction poétique, et par cette
odieuse ardeur du mensonge dont Satan se sert comme d'un hameçon pour
pêcher les ames.
87. La ville est prise, mais non rendue!--Non, il n'est pas un
musulman qui dépose encore son glaive. Que le sang ruisselle comme
roulent autour des murs les flots du Danube, nul geste, nulle parole
ne révélera la moindre crainte de la mort ou de l'ennemi. Vainement
retentissent les hurlemens de victoire, poussés par les accourans
Moscovites,--le dernier soupir du vaincu est encore répété par
celui du vainqueur.
88. La baïonnette perce, le sabre taille et les vies humaines sont
en tous lieux prodiguées. Telle, quand l'année, à son déclin,
détache et roule la feuille écarlate des arbres, la forêt
elle-même s'incline sous les coups de la pâle et mugissante
atmosphère, ainsi déjà chancelle la cité privée de ses meilleurs
et de ses plus aimables soutiens; elle tombe, mais en éclats vastes
et imposans, et telle que les chênes déracinés avec tous leurs
mille hivers.
89. Un pareil sujet est fort imposant,--mais je n'ai pas l'intention
d'être terrible. Telle qu'on la voit, la destinée humaine,
parsemée de bon, de mauvais et de pire, est, Dieu merci! féconde en
divertissemens mélancoliques, et n'en citer que d'une espèce serait
s'exposer à endormir le lecteur.--Sous ou sans le bon plaisir de mes
amis ou ennemis, j'ai résolu d'esquisser votre monde exactement tel
qu'il est;
90. Et une bonne action, au milieu des crimes, a vraiment quelque
chose de _rafraîchissant_, comme on affecte de dire en ces jours
suaves et pharisaïques, si féconds en expédiens mielleux et
insipides. Elle pourra donc arroser convenablement ces rimes,
maintenant brûlées par le vent des conquêtes et de leurs
conséquences, du reste si précieuses et si belles dans un poème
épique.
91. Sur un bastion couvert de quelques milliers de soldats immolés,
un groupe encore chaud de femmes égorgées (elles étaient venues
chercher un asile en cet endroit) était capable d'attendrir ou de
glacer les bons cœurs, et cependant, belle comme le mois de mai, une
jeune fille de dix ans essayait de couvrir et de cacher son petit sein
tremblant au milieu des corps endormis dans cette couche sanglante.
92. Les yeux et les glaives étincelans, deux horribles Cosaques
poursuivaient cet enfant déplorable. Près d'eux, la bête féroce,
qui remplit de ses hurlemens la sauvage Sibérie, avait des sentimens
purs et polis comme le diamant taillé;--l'ours était civilisé,
le loup rempli de commisération. Et qui devons-nous ici accuser?
le naturel de ces hommes, ou leurs souverains qui emploient tous
les moyens imaginables pour donner à leurs sujets la rage de _la
destruction_?
93. Au-dessus de sa petite tête étincelaient déjà leurs sabres;
ses beaux cheveux bouclés se redressaient d'épouvante, tandis que
sa face restait cachée sur les corps morts qu'elle pressait. Juan
aperçoit une lueur de ce triste tableau; je ne répéterai pas ce
qu'il dit alors, afin de ne pas choquer les _oreilles bien
élevées_; mais ce qu'il fit, ce fut de tomber sur le dos des
brigands,--excellente manière de raisonner avec des Cosaques.
94. Il taillada la hanche de l'un, fendit l'épaule de l'autre, et les
envoya chercher, en hurlant, quelque chirurgien pour cicatriser des
blessures méritées à si juste titre, et pour calmer leur rage
et leur férocité déçues. Mais bientôt sa colère s'apaisa en
considérant les joues pâles et sanglantes de la jeune captive, et en
la soulevant du funeste monceau qui devait lui servir de tombe.
95. Elle était froide comme ceux dont on la séparait; une légère
trace de sang qui sillonnait son visage annonçait combien peu s'en
était fallu qu'elle ne partageât le sort de sa famille. Le même
coup qui avait immolé sa mère l'avait elle-même effleurée, et
avait déposé sur son front une ligne de pourpre, seul lien qui
l'unît encore à tout ce qu'elle aimait au monde. Mais elle n'avait
pas reçu d'autre atteinte. Elle ouvrit ses grands yeux, et, avec un
air d'effroi, les porta sur Juan.
96. Au même instant leurs regards se dilatèrent en se fixant l'un
sur l'autre. Les yeux de Juan exprimaient un mélange de peine, de
plaisir, d'espérance et de crainte; on y distinguait la joie d'avoir
pu la sauver et la crainte de ne pouvoir toujours la défendre aussi
heureusement: celle-ci ne le regardait encore qu'avec des transes et
une terreur enfantine. Ses traits étaient purs, transparens, pâles,
et cependant radieux tels qu'un vase d'albâtre quand on vient à
l'éclairer.
97. Alors survint John Johnson (je ne veux pas l'appeler Jack, ce nom
est trop vulgaire et trop prosaïque pour de grandes occasions, telles
qu'une prise de ville), survint Johnson, à la tête d'une centaine
d'hommes. «Juan! Juan! s'écria-t-il, allons, mon enfant, arme au
bras! Je gage Moscou contre un dollar que vous et moi allons gagner le
collier de Saint-Georges[266].
[Note 266: Ordre militaire de Russie.
(_Note de Lord Byron_.)
]
98. «Le séraskir a la tête cassée, mais on n'est pas encore
maître du bastion de pierres, et le vieux pacha, entouré de
plusieurs centaines de morts, y reste à fumer tranquillement sa pipe,
au milieu du feu de notre artillerie et de la sienne. On dit que nos
morts forment déjà autour de la batterie une pile de cinq pieds de
haut, mais elle n'en continue pas moins ses décharges, et nos gens
reçoivent autant de boulets qu'il y a de grains de raisin dans une
vigne.
99. «Venez donc avec moi!» Juan répondit: «Regardez cette
enfant;--c'est moi qui l'ai sauvée.--Je ne veux pas laisser encore
sa vie exposée. Indiquez-moi quelque lieu de salut où elle ait moins
sujet de craindre et de s'effrayer, et je suis à vous.»--Johnson
alors regarda autour de lui,--leva les épaules,--se pinça la
hanche,--la cravate de soie noire, et enfin répliqua: «Vous avez
raison. Pauvre créature! Comment faire? Je n'en sais vraiment rien.»
100. Juan dit: «Quelque chose qu'il y ait à faire, je ne la
quitterai pas avant que sa vie ne me semble beaucoup plus assurée
que la nôtre.--Ah! je ne répondrais d'aucune des trois, dit Johnson,
mais _vous_, du moins, avez l'occasion de mourir avec gloire.»
Juan reprit: «Je suis prêt sans doute à endurer tout ce qu'il
faudra,--mais je n'abandonnerai jamais cette enfant qui n'a plus de
père et qui, par conséquent, est désormais ma fille.»
101. Johnson dit: «Juan, nous n'avons pas de tems à perdre; cette
enfant est un bel enfant,--un fort bel enfant;--je n'ai jamais vu de
pareils yeux; mais, écoutez! il faut choisir entre votre honneur et
votre sensibilité, votre gloire et votre compassion: écoutez comme
le bruit augmente!--Il n'y a pas d'excuse dès qu'on fait le sac d'une
ville.--Je serais fâché de marcher sans vous; mais, pardieu, nous
n'arriverons pas assez tôt pour porter les premiers coups.»
102. Cependant Juan resta immobile jusqu'à ce que Johnson, qui
réellement l'aimait à sa manière, se tourna vers quelques soldats
de sa troupe, qu'il jugeait les moins avides de butin. Il jura que,
s'il arrivait le moindre mal à l'enfant qu'il leur confiait, ils
seraient tous fusillés le lendemain, et que, s'ils le représentaient
sain et sauf, ils recevraient au moins cinquante roubles de
récompense,
103. Et leur part dans les autres gratifications que recevraient leurs
camarades sur la masse du butin.--Juan alors consentit à marcher
au-devant du tonnerre qui diminuait à chaque pas leur nombre. Ceux
qui restaient n'en avançaient pas avec moins d'ardeur,--et, n'allez
pas vous en étonner, ils étaient animés par l'espoir du pillage,
comme cela se voit tous les jours et en tous lieux.--Il n'est pas de
héros qui puisse se contenter d'une demi-solde.
104. Et telle est la victoire, et tels sont les hommes, ou, du moins,
les dix-neuf vingtièmes de ceux que nous appelons ainsi.--Mais Dieu
sans doute donne un autre nom à la moitié des créatures humaines,
si ses voies ne sont pas tout-à-fait inconcevables. Pour revenir
à notre sujet, il y eut un brave kan tartare,--ou bien un _sultan_
(comme ce prince est appelé par l'auteur dont la prose historique
guide en ce moment mon humble muse), qui ne voulait reculer à aucun
prix.
105. Flanqué de cinq valeureux fils (un avantage de la polygamie,
quand on ne poursuit pas la bigamie comme un prétendu crime, c'est
qu'elle fraie des guerriers par vingtaines), il ne voulait pas
convenir que la ville pût être emportée tant qu'il resterait un
bâton dans les mains d'un homme courageux.--Ai-je donc ici à peindre
un fils de Priam, de Pélée ou de Jupiter? Nullement,--mais un
froid, brave et vieux bonhomme qui était, avec ses cinq fils, à
l'avant-garde.
106. Le point était de le _prendre_. Les véritables braves
éprouvent volontiers le désir de protéger le brave quand il est
opprimé sous le nombre.--Ils sont un mélange de bêtes féroces et
de demi-dieux, tantôt furieux comme la vague montante, et tantôt
attendris par la pitié. L'arbre altier se courbe sous les zéphirs de
l'été; ainsi quelquefois la compassion fait fléchir les cœurs les
plus sauvages.
107. Mais il _ne_ voulait _pas être pris_. À toutes les offres de
merci que lui faisaient les chrétiens attendris, il répondait en
les moissonnant à droite et à gauche, avec l'obstination du Suédois
Charles à Bender. Ses cinq braves enfans ne défiaient pas moins
l'ennemi, aussi les cœurs russes se fermèrent-ils bientôt à la
pitié, vertu qui, comme la patience humaine, ne résiste guère aux
provocations hostiles.
108. Vainement Johnson et Juan, dépensant toute leur phraséologie
orientale, le conjuraient-ils, au nom de Dieu, de montrer, en
combattant, tout juste assez de tiédeur pour leur permettre sans
honte de défendre sa vie;--il tranchait toujours devant lui,
semblable à des docteurs en théologie quand ils disputent avec des
sceptiques. Il frappait, en jurant, ses amis, ainsi que les enfans
battent leurs nourrices.
109. Bien plus, il avait même déjà, quoique légèrement, blessé
Juan et Johnson: alors ils se lancèrent aussitôt, le premier en
soupirant et le second en jurant, sur sa furieuse majesté sultane.
En même tems tous leurs compagnons, également irrités contre un
infidèle aussi opiniâtre, se jetèrent pêle-mêle sur lui et sur
ses fils; pendant quelque tems ils résistèrent à cette pluie comme
une plaine sablonneuse
110. Qui pompe l'eau du ciel et reste encore desséchée. Mais enfin
le moment de succomber était venu.--Le second fils fut renversé par
un coup de fusil; le troisième fut sabré, et le quatrième, le plus
chéri des cinq, trouva la mort sur les baïonnettes. Le cinquième,
qui, nourri par une mère chrétienne, avait été négligé, mal
élevé et rebuté de toutes manières parce qu'il avait le corps
tout difforme, mourut cependant sans regret en défendant un père qui
rougissait de l'avoir pour fils.
111. L'aîné était un véritable et intrépide Tartare. Jamais
Mahomet ne destina au martyre un plus grand contempteur des
Nazaréens. Ses regards n'étaient fixés que sur les vierges aux
noires paupières, qui, dans le paradis, préparent la couche de ceux
qui n'ont pas accepté de quartier sur la terre; or, on pense bien
que ces houris, comme toutes les autres belles créatures, font, avec
leurs séduisans visages, tout ce qu'elles veulent de quiconque vient
à les regarder.
112. Et pour ce qui est de leurs intentions sur le jeune kan, je
ne les connais ni ne veux les présumer; mais sans doute
préféreraient-elles un beau jeune homme à de vieux héros endurcis.
Voilà pourquoi, si vous venez à parcourir le hideux désert
d'un champ de bataille, trouverez-vous toujours pour un cadavre de
vétéran ridé, laid, cuir-tanné, dix milliers de beaux et frais
petits-maîtres expirans.
113. Les houris éprouvent encore un plaisir naturel à confisquer
les nouveaux mariés, avant que les premières heures nuptiales soient
écoulées, que la triste seconde lune ait chassé celle de miel, et
qu'enfin le sombre repentir ait eu le tems d'oppresser le cœur de
l'époux qui regrette en vain le bonheur des bacheliers. Il se peut
fort bien que les houris soient friandes des fleurs passagères dont
elles disputent ainsi les premiers fruits.