15. Les troupes déjà débarquées s'avancèrent pour prendre une

batterie sur la droite, et les autres, qui avaient pris terre plus

bas un instant après eux, firent aussitôt leurs efforts pour

lutter d'activité avec leurs camarades; ils étaient grenadiers. Ils

grimpèrent un à un (et aussi gaiement que les enfans sur le sein

de leur mère) sur les palissades et les retranchemens, conservant

toujours autant d'ordre dans leurs rangs qu'au moment d'une parade.

16. Et rien de plus admirable; car le feu était si vif, que si le

rouge Vésuve eût avec ses laves renfermé toutes sortes de machines,

de fers ou d'enfers, il n'aurait pu cependant déployer plus de furie.

Un tiers des officiers fut terrassé; cet incident n'était pas un

présage de victoire pour ceux qui combattaient en avant. Quand les

chasseurs sont renversés, les chiens sont bientôt en défaut.

17. Mais ici je laisserai le mouvement général pour m'attacher aux

pas glorieux de notre héros. Il doit cueillir des lauriers séparés,

et, pour ce qui est de mentionner par leurs noms cinquante mille

héros, tous également dignes, il est vrai, d'inspirer un couplet ou

de réclamer une élégie, ce détail formerait un assommant lexicon

de gloire, et, ce qu'il y a de pis, une histoire beaucoup trop longue.

18. Nous en abandonnerons donc le plus grand nombre à la

gazette,--qui sans doute en a bien agi avec ceux qui reposent d'un

glorieux sommeil dans les fossés, les champs; partout enfin où leurs

ames ont, pour la dernière fois, senti le poids de leur enveloppe

matérielle.--Trois fois heureux celui dont le nom a été

correctement écrit dans la dépêche. Je sais un homme dont on a

rappelé la mort sous le nom de _Grove_, et qui réellement s'appelait

_Grose_[241].

[Note 241: C'est un fait: voyez les gazettes de Waterloo. Je

me souviens de l'avoir fait remarquer, dans le tems, à un de mes

amis:--«Voilà la gloire, lui dis-je: un homme est tué, son nom

est Grose, on l'imprime Grove.» J'avais été au collége avec

le défunt; c'était un homme spirituel et fort aimable, dont on

recherchait la société à cause de sa finesse, de son enjouement et

de ses _chansons à boire_.

(_Note de Lord Byron_.)

]

19. Juan et Johnson joignirent un certain corps et combattirent de

toutes leurs forces, sans savoir quel était l'endroit où ils se

trouvaient pour la première fois, ignorant encore mieux le point vers

lequel ils se dirigeaient. Cependant, tout en marchant, ils foulaient

aux pieds des cadavres; ils faisaient feu, étouffaient et donnaient

assez de preuves de valeur pour mériter à eux deux seuls les frais

d'un entier bulletin.

20. C'est ainsi qu'ils se vautraient dans cette fange sanguinaire de

milliers d'hommes morts ou mourans:--tantôt gagnant quelques pieds

de terrain plus rapprochés d'un vieil angle que toute l'armée

s'efforçait d'emporter; tantôt reculant devant le feu non interrompu

qui tombait sur eux comme si tout l'enfer, au lieu du ciel, se

fût écoulé en pluie: à chaque instant ils trébuchaient sur un

compagnon blessé, qui se débattait au milieu de son sang.

21. C'était pour Don Juan le premier des combats, et bien que le

tableau nocturne et la marche silencieuse des troupes dans la froide

obscurité, alors que le cœur ne s'enflamme pas comme sous les

voûtes d'un arc triomphal, fussent bien capables de le faire frémir,

pâlir, ou contempler, en soupirant après le jour, les lourds nuages

épaissis comme un empois sur l'immensité des cieux, cependant il eut

le courage de ne pas prendre la fuite.

22. Il est vrai qu'il ne le pouvait pas; mais quand il l'eût fait? On

a vu et l'on voit encore des héros qui n'ont guère commencé mieux,

ou moins mal. Frédéric-le-Grand daigna se sauver de Molwitz pour la

première et la dernière fois[242]. La plupart des mortels sont comme

un cheval, un faucon ou bien une jeune mariée; après une affaire

chaude, ils s'habituent à leur nouvel état et combattent ensuite

comme des diables pour leur solde ou pour les politiques.

[Note 242: En 1741. La bataille de Molwitz fut cependant gagnée

par les Prussiens, mais Frédéric ne fut pas témoin de sa victoire;

il s'était éloigné dès les premiers coups de canon.]

23. Juan était ce qu'_Erin_ appelle, dans son vieil et sublime idiome

Erse, Irlandais ou peut-être _Punique_[243] (car les antiquaires,

en fixant le niveau du tems lui-même qui nivelle toutes choses,

les Romaines, les Runiques et les Grecques, jurent que le langage

de Pat[244] sent le climat d'Annibal et conserve encore la tunique

tyrienne de l'alphabet de Didon: or cette supposition en vaut bien une

autre, mais elle n'a rien de national[245]),

[Note 243: _Erin_ est le nom que les Irlandais donnent à leur

île. On connaît les nombreuses hypothèses des Irlandais pour

expliquer l'origine de leur langue: ils la font remonter aux Grecs,

aux Carthaginois, aux Celtes, etc. Ils ont même été jusqu'à

prétendre que le latin n'était qu'une corruption du vieil

irlandais.]

[Note 244: Diminutif de _Patrick_, surnom des Irlandais.]

[Note 245: Voyez le major Vallencey et sir Lawrens Parsons.

(_Note de Lord Byron_.)

]

24. Juan, dis-je, était un _consommé de jeunesse_, une créature

incapable de résister à ses premières impulsions, un enfant de

poésie. Aujourd'hui il nageait dans le sentiment ou (si vous l'aimez

mieux) la sensation de la volupté, et demain, s'il s'agissait de

détruire, on le voyait occuper ses loisirs avec la même activité,

dans la bonne compagnie de ceux qui ne se livrent qu'à des batailles,

des siéges et autres semblables parties de plaisir.

25. Mais il n'y mettait jamais de malice. Qu'il combattît ou

qu'il aimât, c'était dans ce que nous appelons _les meilleures

intentions_, espèce de _carte_ que se propose bien de _retourner_

tout le genre humain, quand il s'agira pour lui de rendre ses

derniers comptes. Ainsi nous entendons l'homme d'état, le héros, la

prostituée et l'homme de robe, quand le peuple s'inquiète de leurs

projets, opposer à toutes les attaques _leurs intentions pures_; quel

malheur que l'enfer soit pavé de ces intentions[246]!

[Note 246: Les Portugais disent en proverbe: _L'enfer est pavé de

bonnes intentions_.

(_Note de Lord Byron_.)

]

26. Il m'est venu dernièrement en pensée que le pavé de

l'enfer--(si toutefois il est ainsi fait)--devait être aujourd'hui

bien usé, non parce qu'un grand nombre _des porteurs de bonnes

intentions_ aurait été sauvé, mais plutôt par la multitude de ceux

qui, l'ayant traversé sans pouvoir en alléguer de semblables, ont

balayé et emporté le ciment sulfurique de cette rue de l'enfer, dont

nous retrouvons parfaitement l'image dans Pall-Mall[247].

[Note 247: La plus grande et la mieux éclairée des rues de

Londres; celle dont les larges pavés sont le plus continuellement

fatigués.]

27. Juan, par l'un de ces étranges hasards qui souvent séparent,

dans leur hideuse carrière, le guerrier du guerrier, et comme

les plus chastes épouses, quand, à la fin de la première année

conjugale, elles quittent les plus constans maris du monde, Juan,

dis-je, par l'un de ces bizarres tours de la fortune, s'était trop

imprudemment avancé, et après avoir, pendant un certain tems,

chargé et déchargé son fusil, il s'aperçut qu'il était seul et

que ses compagnons avaient disparu.

28. Je ne sais comment était arrivée la chose.--Peut-être le plus

grand nombre avait-il été tué ou blessé, tandis que les autres

avaient rétrogradé à droite. César lui-même fut jadis confondu

par un pareil mouvement, quand, à la vue de toute son armée,

pourtant si intrépide, il ramassa un bouclier et finit par ramener au

combat ses fiers Romains.

29. Juan, n'ayant pas de bouclier à ramasser et d'ailleurs n'étant

pas un César, mais un beau jeune homme qui se battait sans savoir

pour qui, eut à peine remarqué son isolement qu'il s'arrêta

une minute, et peut-être aurait-il dû s'arrêter plus long-tems.

Ensuite, tel qu'un âne (ici ne vous scandalisez pas, benoît lecteur,

puisque le grand Homère lui-même n'a pas jugé cette similitude

indigne d'Ajax, Juan la préférera peut-être à quelque autre plus

nouvelle),

30. Ensuite, comme un âne, il poursuivit son chemin, et, ce qu'il y

a de singulier, sans regarder derrière lui. Mais, voyant flamber, tel

que le jour sur les montagnes, un feu assez éclatant pour aveugler

ceux qui tremblent à la vue d'un combat, il s'égara en cherchant un

sentier qui lui permît de réunir son bras et ses efforts à ceux

du corps d'armée dont la majeure partie n'était déjà plus que

cadavres.

31. Mais il ne retrouvait toujours pas le commandant de son corps,

ni le corps lui-même qui avait absolument disparu,--les dieux savent

comment! (Je ne puis expliquer clairement tout ce qui semble

louche dans mon histoire; il me suffit de persuader qu'il n'est pas

incroyable qu'un jeune garçon avide de gloire s'obstine à marcher en

avant, et fasse de sa vie aussi peu de cas que d'une prise de tabac.)

32. N'apercevant ni commandant ni commandés, et laissé, comme un

jeune héritier, libre d'aller--il ne savait où,--sans lisières;

de même que les voyageurs suivent à travers marais et fougères

un _ignis fatuus_[248], ou que les naufragés se réfugient sous la

première hutte qui se présente à leurs regards, Juan, suivant les

inspirations de l'honneur et de son nez, se précipita vers l'endroit

où le plus violent feu annonçait des ennemis plus nombreux.

[Note 248: Feu follet.]

33. Il ne savait où il allait, et s'en souciait fort peu; il était

éperdu, exaspéré; la foudre coulait, pour ainsi dire, dans ses

veines,--en un mot, son esprit était à la hauteur du moment,

comme cela arrive aux têtes ardentes. Il courut où l'on voyait et

entendait le feu le plus vif, où les plus énormes canons formaient

les plus longues détonnations, tandis que la terre et les airs

étaient également ébranlés, ô frère Bacon, par ta découverte

philanthropique[249].

[Note 249: C'est à ce moine qu'on attribue la découverte de la

poudre à canon.

(_Note de Lord Byron_.)

]

34. Tout en s'avançant, il vint à se retrouver au milieu de ce qui

avait été la seconde colonne, commandée par le général Lascy,

et maintenant réduite, comme un lourd volume (mais avec moins

d'extension), en un extrait agréable de héros. Il prit gravement

sa place parmi les survivans qui tenaient encore leurs yeux hardis et

leurs armes redoutables braqués contre le glacis.

35. Justement à ce moment de crise parut Johnson, qui avait _fait

retraite_, comme on le dit de ceux qui font en arrière quelques

pas au lieu de s'élancer par la gueule de la mort dans le fond des

diaboliques cavernes. Johnson était, d'ailleurs, un garçon plein

d'expérience; il savait quand et comment il était à propos de fuir

et d'avancer, et jamais il ne s'éloignait que pour revenir à la

charge avec plus d'avantage.

36. Ainsi, quand il vit morts, ou près de l'être, tous les hommes

de son peloton, tous, excepté Don Juan,--franc novice, dont la valeur

vierge encore ne pouvait pas se démentir, attendu son ignorance du

danger (cette vertu, semblable à la tranquille innocence, inspire

toujours une fermeté calme et intrépide),--Johnson recula un peu,

afin de mieux rallier ceux dont le courage pouvait se refroidir _au

milieu des ombres de cette vallée de mort_[250].

[Note 250: Ces derniers mots sont une citation de Shakspeare.]

37. Là, un peu à l'abri des balles qui pleuvaient des bastions,

batteries, parapets, remparts, murailles, fenêtres, maisons;--car,

dans cette vaste ville, pressée par une chrétienne soldatesque, il

n'était pas un pouce de terrain sur lequel on ne combattît comme le

diable,--Johnson rencontra un certain nombre de chasseurs, épuisés

complètement par des obstacles qu'ils avaient rencontrés dans leur

battue.

38. Il les appela, et, ce qu'il y a de singulier, ils arrivèrent

à son appel; bien différens en cela des _esprits du vaste abîme_,

«que vous pourriez, dit Hotspur, invoquer long-tems avant de

les obliger à quitter leur séjour[251].» Leur motif était

l'incertitude dans laquelle ils se trouvaient, ou la honte de reculer

devant les boulets ou les bombes. Ils obéissaient encore à cette

impulsion singulière, qu'en fait de guerre ou de religion tous les

hommes reçoivent, comme un troupeau de moutons, de celui qui se

trouve à la tête.

[Note 251: Shakspeare, _Henri IV_, première partie.]

39. Par Jupiter! c'était un bon compagnon que Johnson, et bien que

son nom ne soit pas aussi harmonieux que celui d'Ajax ou d'Achille,

cependant nous ne sommes pas près de revoir, sous le soleil, un homme

qui lui soit comparable. Il pouvait rester, en expédiant son homme,

inébranlable comme la constante mousson[252] quand elle souffle dans

la même direction pendant plusieurs mois de suite. Il était bien

rare qu'il changeât de traits, de couleur ou de mouvemens, ou qu'il

fît le moindre embarras en terminant les affaires les plus critiques.

[Note 252: _The monsoon_; tout le monde connaît les vents

moussons périodiques qui, sur les mers de l'Indostan et de l'Asie,

se partagent l'année. Voici comment M. A. P. a rendu ce passage:

«Il tuait son homme _aussi_ tranquillement _que le missoun_, quand il

souffle des mois entiers.» Puis en note il dit: _Le missoun, vent de

l'Arabie déserte_.]

40. Ainsi, il ne s'était éloigné que par réflexion. Il savait

qu'il allait trouver d'autres guerriers sur ses pas, disposés à

repousser ces misérables appréhensions qui, comme le vent, troublent

les estomacs les plus héroïques. Les héros, il est vrai, ferment

souvent trop tôt leurs paupières; mais tous cependant ne sont pas

aveugles, et quand ils considèrent la mort sans intermédiaire, ils

se retirent un peu, uniquement pour reprendre haleine.

41. Pour Johnson, il ne se retira, comme nous l'avons dit, que pour

revenir avec un plus grand nombre de guerriers sur ces _rives_

tant soit peu brumeuses dont Hamlet nous dit que le passage est si

terrible[253]. Mais ce mot ne fit sur notre ami qu'une impression fort

légère; il agit (tel que le galvanisme sur les cadavres) sur ses

compagnons encore vivans comme sur un fil, et ils coururent à sa

suite au milieu du feu le plus violent.

[Note 253: Les rives de la mort, allusion en monologue d'_Hamlet_,

acte III, scène Ire. «Mais la seule crainte de quelque chose

après la mort--cette contrée non découverte, des rives de laquelle

nul voyageur ne revient, arrête la volonté.»

«Sans l'effroi qu'il inspire et la _terreur_ sacrée

Qui défend son _passage_ et siége à son entrée, etc.»

(DUCIS.)

]

42. Hélas! ils trouvèrent une seconde fois ce qui, la première,

leur avait paru assez effrayant pour les décider à la fuite,

malgré ce que le vulgaire nomme la gloire et toutes ces chimères

d'immortalité qui stimulent un régiment (sans compter la solde

quotidienne d'un schelling, qui fait bouillonner leur sang). Ils

obtinrent donc, à leur retour, le même bon accueil, que les uns et

les autres regardèrent comme un accueil _infernal_[254].

[Note 254: Il y a ici un jeu de mots fort plaisant sur _wel-come_,

bon accueil, et _hall-come_, infernal accueil, que l'on prononce à

peu près de même en anglais.]

43. Ils tombèrent aussi nombreux que les moissons sous la grêle, les

prés sous la faux et les blés sous la faucille; se chargeant ainsi

de justifier cette vieille et triviale vérité, que la vie de l'homme

a la fragilité de tous les plaisirs qui le captivent. Les batteries

turques les criblaient comme un fléau, ou bien un bon boxeur, et les

plus braves d'entre eux, réduits en capilotade, tombaient sur leur

tête avant d'avoir pu lâcher un coup de fusil.

44. Placés derrière les traverses[255] et les flancs des bastions,

les Turcs faisaient un feu d'enfer et balayaient des rangs entiers

comme des flots d'écume frappés par le vent. Cependant (Dieu sait

comment!) le destin, qui comprend les villes, les nations et les

mondes dans ses capricieuses révolutions, permit qu'au milieu de tous

ces divertissemens sulfuriques Johnson et quelques autres qui avaient

tenu bon gagnassent le talus intérieur du rempart.

[Note 255: Retranchemens formés entre deux ouvrages de

fortifications.]

45. D'abord un, deux, puis cinq, six et une douzaine montèrent avec

vivacité; car il fallait avancer de suite ou pas du tout, et la

flamme, semblable à la poix ou la résine, pleuvait aussi bien en

haut qu'en bas. Ainsi il eût été difficile de décider lesquels

étaient plus prudens de ceux qui d'abord avaient hissé sur le

parapet leurs figures martiales, ou de ceux qui croyaient, en

attendant encore, faire un aussi bel acte de courage.

46. Mais ceux qui tentaient l'escalade s'aperçurent qu'un accident

ou une bévue protégeait leur audace. En effet, l'ignorance du Cohorn

grec ou turc avait disposé les palissades, comme vous seriez étonné

de les observer, dans les forts des Pays-Bas ou de la France--(bien

qu'ils soient inférieurs à notre Gibraltar). Ces palissades étaient

justement plantées au milieu du parapet,

47. De sorte que sur tous les cotés il restait neuf ou dix pas où

l'on pouvait, sans obstacle, marcher. Ce fut pour nos gens, ceux du

moins qui vivaient encore, un précieux avantage; ils purent former

une seconde ligne et combattre de nouveau; et, ce qui les favorisa

bien mieux, ils parvinrent à rompre les palissades, qui n'étaient

guère plus hautes que des épis de blé[256].

[Note 256: Elles n'étaient élevées qu'à deux pieds du talus.

(_Note de Lord Byron_.)

]

48. Au nombre des premiers,--je ne dis pas le _premier_, car, en

pareil cas, les prétentions à la primauté font souvent éclater de

mortelles querelles entre amis comme entre alliés. Par exemple, il

faudrait qu'un Anglais eût bien de l'audace, et qu'il ne craignît

pas de mettre à une rude épreuve la patience partiale de John

Bull, pour prétendre que Wellington s'était laissé battre à

Waterloo;--cependant les Prussiens disent la même chose;--

49. Et si, ajoutent-ils, Blucher, Bulow, Gneisenau, et Dieu sait

combien d'autres en _au_ et en _ou_, n'étaient pas arrivés assez

à tems pour jeter la terreur dans le cœur de ceux qui jusqu'alors

avaient combattu comme des tigres affamés, le duc de Wellington

aurait cessé de faire un étalage de ses ordres et de toucher ses

pensions, les plus fortes dont fassent mention nos annales.

50. Mais n'y pensons jamais.--_Dieu sauve le roi!_ et les rois! car

s'_il_ ne les garde, je doute que les hommes le veuillent long-tems

encore.--Il me semble qu'un petit oiseau vient me chanter à l'oreille

que les peuples, tôt ou tard, consentiront à être les plus forts.

La plus méchante rosse finit par ruer contre le brutal conducteur

qui l'a maladroitement attelée de manière à la blesser,--et la

multitude se lasse de suivre toujours l'exemple de Job.

51. D'abord elle gromèle[257], puis elle jure, puis, comme David,

elle lance de faibles cailloux contre le géant; enfin, elle saisit

les armes auxquelles les hommes ont recours quand le désespoir ravit

à leur cœur une partie de sa flexibilité, et alors _viennent les

tiraillemens de la guerre_;--oui, je n'en doute pas, ils reviendront

encore, et je leur dirais: «Fuyez loin de nous,» si je n'avais

pas prévu que cette révolution seule peut sauver la terre d'une

souillure infernale[258].

[Note 257: Cette expression est, je le sais, familière; mais elle

est du bon vieux français: elle est bien autrement pittoresque que

_murmurer_; enfin, elle est la traduction précise du mot anglais _it

grumbles_.]

[Note 258: M. A. P. fait sur cette octave la note suivante:

«_Ailleurs_, Lord Byron _avait_ quelque crainte sur cette

prédiction.» Cela est méchant.]

52. Mais suivons.--Je ne disais pas _le premier_, mais au nombre des

premiers s'était élancé sur les murs d'Ismaïl notre jeune ami

Don Juan, comme s'il eût été élevé au milieu de pareilles

scènes:--elles étaient cependant toutes nouvelles pour lui, et je

voudrais pouvoir dire pour la _plupart_ des autres. La soif de la

gloire, quelquefois si dévorante, s'était emparée de lui,--bien

qu'il eût une ame généreuse, le cœur sensible et les traits

féminins.

53. Il était donc sur la brèche,--lui qui, depuis son enfance,

avait reposé comme un enfant sur le sein des femmes. Il pouvait bien

montrer quelque chose d'homme en pareille circonstance; mais dans

la première position était son Élysée. Il aurait pu facilement

supporter la terrible épreuve à laquelle Rousseau engage les amantes

inquiètes à nous soumettre. _Observez votre amant quand il sort

de vos bras_. Il est vrai que Juan n'en sortait pas tant qu'elles

conservaient leurs charmes,

54. À moins qu'il n'y fût contraint par la destinée, les flots,

les vents ou la parenté, tous obstacles de la même espèce. Or

maintenant, le voilà dans un endroit--où tous les liens formés par

la société cèdent au fer et à la flamme: _lui_ dont le corps même

était tout ame, entraîné par les destins ou l'occasion, ce tyran

des plus grands cœurs, exaspéré par le moment et les lieux, il se

précipite dans la lice, comme un cheval de race frappé de l'éperon.

55. Et quand il trouve quelque résistance, son sang bouillonne comme

celui du coursier devant une porte à cinq barres, une double défense

ou une balustrade; alors que le jeune cavalier anglais ne doit plus

compter que sur sa légèreté, pour se garantir d'une mort assurée.

Juan, de loin, avait en horreur la cruauté; ainsi tous les hommes,

avant d'être irrités, détestent-ils le sang;--mais Juan avait

cela de plus, qu'il tressaillait même aussitôt qu'il entendait un

plaintif gémissement.

56. Le général Lascy, qui, dans le même moment, était serré

de près, ayant vu arriver le renfort d'une centaine de jeunes gens

réunis qui tombaient, pour ainsi dire, de la lune, adressa tous ses

remerciemens à Juan qui se trouvait le plus près de lui; il ajouta

même qu'il espérait prendre bientôt la ville. Car il croyait

s'adresser non pas à quelque _pauvre maraud_, suivant l'expression de

Pistol[259], mais bien à un jeune Livonien.

[Note 259: Pistol, personnage de _Henri IV_, deuxième partie.

Voyez acte 5, scène 3.]

57. Mais Juan, auquel il s'adressait en langage germanique, entendait

l'allemand ni plus ni moins que le sanscrit; pour toute réponse il

fit une inclination au général qui paraissait avoir le droit de lui

commander. Or, en le voyant avec tous ses rubans noirs et blancs, ses

étoiles, ses médailles et son épée ensanglantée, lui parler d'un

air de reconnaissance, il supposa facilement qu'il avait affaire à un

officier de haut rang.

58. L'entretien ne se prolonge guère entre deux hommes qui n'ont pas

un commun langage; et d'ailleurs, dans la chaleur d'une bataille ou

d'un siége, une infinité de bruits interrompent le dialogue,

et plusieurs crimes sont exécutés avant qu'un mot ait frappé

l'oreille. Les cris d'horreur qui, tels que le tocsin des cloches,

viennent vous saisir, les plaintes, les sanglots, les prières, les

imprécations et les hurlemens, sont d'ailleurs autant d'obstacles à

une conversation suivie.

59. Voilà comment tout ce que nous venons de rapporter en deux

longues octaves se passa en moins d'une minute; mais il n'est pas

d'exécrables crimes qui n'aient cherché à se faire comprendre dans

ce moins d'une minute. Le canon lui-même assourdi au milieu de cette

scène d'horreur cessa de frapper l'oreille, et l'on eût aussi bien

saisi le chant des linottes que les éclats de son tonnerre, tant

était effroyable la voix générale de la nature humaine à l'agonie.

60. La ville est forcée.--Oh! éternité!--_Dieu fit les champs, et

l'homme fit la ville_, a dit Cowper,--et je commence à me ranger de

son opinion, en voyant tomber Rome, Babylone, Tyr, Carthage, Ninive,

toutes les villes en un mot dont les hommes ont gardé le souvenir

ou n'ont jamais entendu parler. Et quand je médite le présent et

le passé, je m'imagine que les bois finiront par nous servir de

retraite.

61. De tous les hommes, si l'on en excepte Sylla (le tueur d'hommes)

dont on envie généralement la vie et la mort fortunées; de tous

les grands noms qui éblouissent nos regards, le plus heureux fut sans

contredit le général Boon[260], devenu chasseur de Kentucky. Jamais

il ne frappa que des ours et des daims, et il jouit d'une existence

longue, solitaire, paisible, vigoureuse, au sein des plus profonds

déserts.

[Note 260: «Boon, personnage historique, général américain,

devenu sauvage par choix, qui a fondé le premier établissement du

Kentucky.»

(_Note de M. A. P._)

]

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 01 avec notes et commentaires, comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 26 / 28 段