charmes des quatre jeunes épouses, et s'avançait bravement vers
sa première nuit céleste. Après tout, bien que notre excellente
religion tourne en ridicule de pareilles croyances, ces vierges aux
yeux noirs excitent les musulmans à combattre, comme s'il n'existait
qu'un paradis;--malheureusement si tous les récits qu'on nous fait
de l'enfer et du ciel sont dignes de foi, il doit y en avoir au moins
six ou sept.
115. Les gracieux fantômes éblouissaient tellement ses yeux, que
même, en sentant le fer entr'ouvrir son cœur, il s'écria: _Allah!_
qu'il vit le paradis dérouler pour lui ses mystérieuses voiles, et
la brillante éternité, comme un soleil toujours nouveau, se glisser
dans son ame avec ses prophètes, ses houris, ses anges et autres
saints, tous environnés du plus voluptueux éclat.--En ce moment-là
même il mourait,
116. Mais avec un visage embrasé d'un ravissement céleste.--Pour
le bon vieux kan, il y avait long-tems qu'il n'entrevoyait plus de
houris; toute son espérance était dans la race florissante
qui s'élevait glorieusement, comme autant de cèdres, autour de
lui.--Quand il vit son dernier héros étendu sur la terre tel qu'un
arbre déraciné, il fit un instant trêve à ses coups de cimeterre,
et laissa tomber un regard sur son fils, son premier, hélas! et son
dernier fils!
117. Les soldats ne l'eurent pas plus tôt vu détourner sa pointe,
qu'ils s'arrêtèrent également et parurent disposés à lui
accorder quartier, pourvu qu'il ne recommençât pas ses attaques
désespérées. Il n'aperçut ni leur pause ni leurs signaux; son
cœur était brisé: jusqu'alors inflexible, il fléchissait enfin
comme un jonc à l'aspect de ses enfans expirés; et,--bien qu'il eût
fait le sacrifice de sa vie,--il sentait amèrement qu'il était seul.
118. Mais ce fut un frisson passager.--D'un élan, il enfonça sa
poitrine dans le fer des Russes, avec l'impétuosité du moucheron
quand il traverse la lumière qui doit brûler ses ailes. Il se frappa
lui-même plutôt qu'il ne fut frappé, avec les baïonnettes qui
venaient de percer ses enfans; puis, jetant encore sur ces derniers un
demi-regard, son ame abandonna, par une large blessure, sa dépouille
mortelle.
119. Chose assez étrange!--ces soldats furieux qui, dans leur soif
de sang, ne pardonnaient au sexe ni à l'âge, à l'aspect de ce
vieillard héroïque tombé sur le corps de ses enfans, ne purent
résister à leur attendrissement. Ainsi, bien que nulle larme ne
coulât de leurs yeux enflammés d'une sanglante rage, ils honorèrent
dans ce héros le mépris qu'il avait montré pour la vie.
120. Mais les boulets partaient encore du bastion de pierres dont le
premier pacha défendait tranquillement l'approche. Déjà il avait
fait plus de vingt fois reculer les Russes, et il avait rendu inutiles
les assauts de l'armée entière[267]. À la fin il condescendit à
s'informer si le reste de la ville était perdu ou gagné, et quand
il apprit que les Russes étaient vainqueurs, il envoya un bey pour
répondre aux sommations de Ribas.
[Note 267: Ici Lord Byron attribue au pacha ce que l'histoire met
sur le compte du sultan. (Voyez le _Supplément aux notes du Chant_
VIII.)]
121. Et, cependant, assis les jambes croisées sur un petit tapis, il
continuait avec le plus grand sang-froid à fumer son tabac.--L'aspect
du sac de Troie n'offrait rien de comparable à la scène qu'il avait
devant les yeux;--rien ne fut capable de troubler son stoïque regard
et son austère philosophie. Tout en caressant tranquillement sa
barbe, il répandait autour de lui une vapeur ambrosiale, avec autant
de sérénité que s'il eût eu trois vies aussi bien que trois
queues.
122. La ville est emportée:--de ce moment, peu importe qu'il continue
à défendre sa vie ou le bastion, sa valeur obstinée ne peut
être d'aucun secours, Ismaïl n'est plus. Déjà l'arc argenté du
croissant est tombé; sur la terre conquise s'élève une croix de
pourpre, mais ce n'est pas un sang _rédempteur_ qui la colore: de
même que l'Océan reproduit dans son sein le disque de la lune, le
sang qui ruisselle de toutes parts offre une seconde image de toutes
les rues embrasées.
123. Tout ce que l'esprit peut imaginer d'excès; tout ce que les
mortels peuvent exécuter de pire; tout ce que nous lisons, rêvons ou
entendons raconter des misères humaines; tout ce que le diable ferait
s'il devenait entièrement fou; tout ce qui surpasse les horreurs
que pourrait tracer la plume; tout ce qui encombre les enfers, ou
des lieux aussi affreux que les enfers (habités par des êtres qui
abusent de leur force), se trouvait en ce moment réuni (comme cela
est ailleurs plus d'une fois arrivé et arrivera encore) sur les
décombres d'Ismaïl.
124. Si l'on peut citer de loin en loin quelque trait fugitif de
pitié, s'il se rencontra quelques ames assez nobles pour faire trêve
un instant à leur furie et sauver quelque petit enfant ou quelque
vieillard sans défense,--qu'est-ce que d'aussi rares exceptions
dans une ville anéantie, où s'entremêlaient pour chaque citoyen un
millier d'affections, de liens et de devoirs réciproques? Considérez
maintenant, ô _cokneys_ de Londres, et _muscadins_ de Paris! quel
pieux divertissement offre la guerre.
125. Décidez si le plaisir de lire une gazette compense parfaitement
tant d'agonies et de crimes. Et, si vous restez insensibles à ces
tableaux, n'oubliez pas que l'avenir vous réserve peut-être une
semblable destinée. Mais pourquoi des sermons, pourquoi de la
poésie? n'êtes-vous pas assez avertis par les taxes, Castlereagh, et
la dette publique toujours croissante? Écoutez la voix de votre cœur
et l'histoire actuelle de l'Irlande, puis venez nous dire si toute la
gloire de Wellesley dissipera la famine.
126. Mais, du moins, pour un peuple aussi sensible au bien-être de
la patrie et du roi, il existe un sublime motif d'exaltation et de
sécurité.--Muses, c'est à vous qu'il convient de le porter sur
vos brillantes ailes! Oui, que la misère, cette immense sauterelle,
dévore nos champs et absorbe nos moissons, jamais du moins la famine
au visage décharné n'approchera du trône.--L'Irlandais peut mourir
de faim, le grand Georges ne pèse-t-il pas deux cents livres?
127. Mais il faut enfin achever mon thème. Ismaïl cessa
d'exister.--Ville infortunée, tes tours embrasées étincelaient dans
les eaux du Danube, et celles-ci coulaient rougies par le sang de tant
de morts. On entendait encore l'affreux hurlement de guerre et les
derniers cris aigus des victimes; mais les détonations devenaient de
plus en plus rares; des quarante milles créatures qui animaient
le jour précédent l'enceinte des murailles, quelques centaines
respiraient encore:--tout le reste était silencieux.
128. Il faut cependant, sous un rapport, rendre hommage à l'armée
russe; elle fit preuve d'une certaine vertu, fort en vogue de nos
jours, et par conséquent fort digne d'être mentionnée. Le sujet
est délicat, mes paroles le seront aussi.--Peut-être la rigueur des
saisons, le long séjour des soldats dans leurs quartiers d'hiver, ou
bien encore la privation de repos ou de nourriture, ajoutèrent-ils à
leur continence habituelle;--mais il est certain qu'ils attentèrent
fort peu à la pudeur des femmes.
129. Ils tuèrent, ils pillèrent beaucoup, et de loin en loin ils se
permirent même des violences d'une autre espèce,--mais du moins
avec bien plus de retenue que les _Français_, quand ces guerriers
libertins entraient dans une ville prise d'assaut. Je ne puis en
trouver d'autre cause que la glace de la saison et la compassion des
cœurs; mais il est certain que toutes les dames, à l'exception de
quelques vingtaines, restèrent aussi vierges qu'auparavant.
130. Quelques méprises ridicules, commises dans l'obscurité,
attestèrent aussi le défaut de lanternes ou de goût.--La fumée
était si épaisse, qu'on avait de la peine à distinguer un ami d'un
ennemi;--et d'ailleurs la hâte justifie de semblables erreurs, alors
même que quelques rayons de lumière semblent devoir garantir les
plus vénérables chastetés.--Voilà comme différens grenadiers
dévirginèrent six demoiselles, dont la plus jeune avait soixante-dix
ans.
131. Mais, en somme, leur continence fut exemplaire; il en résulta
quelque désappointement pour les prudes chancelantes qui, éprouvant
tous les inconvéniens de la vie célibataire, se seraient crues fort
excusables (car il n'y aurait pas eu là de leur faute, le destin seul
leur infligeait cette croix) de contracter, à l'exemple des Sabines,
un mariage à la romaine, sans faire les frais d'une couche nuptiale.
132. Au milieu du bruit on distingua aussi certaines veuves
égrillardes (espèce d'oiseaux depuis long-tems encagés), qui
demandaient avec inquiétude, «pourquoi le rapt ne commençait pas.»
Mais, dans la fureur du pillage et de la tuerie, pouvait-il rester
quelque loisir pour des crimes superflus? Si elles furent ou non
soustraites au viol, c'est encore un mystère pour moi,--et je ne puis
que laisser ici au lecteur la faculté d'espérer qu'elles en furent
effectivement préservées.
133. Voilà donc Suwarow devenu conquérant,--un rival de Timur et de
Gengis! Les mosquées et les rues brûlaient encore comme la paille,
sous ses yeux; les mugissemens du canon retentissaient encore quand
il écrivit, d'une main sanglante, sa première dépêche. Voici
exactement son contenu:--«Gloire à Dieu et à l'impératrice!
(Puissances du ciel! quelle alliance de noms!) Ismaïl est à
nous[268].»
[Note 268: Dans la dépêche russe originale:
_Slava bogu! slava vam!
Krepost vzala, y ïa tam_.
C'est une espèce de couplet. Suwarow était poète.
(_Note de Lord Byron_.)
]
134. Il me semble que voilà les plus terribles mots, depuis _Mané,
Mane, Thécïl et Upharsin_, que jamais ait tracés main ou plume de
guerrier.--Ah! grand Dieu, prenez compassion de moi! je ne suis pas un
ministre de paroisse; ce que Daniel lut était l'écriture précise,
sévère et sublime du Seigneur; quant au prophète, il n'eut jamais
l'idée de plaisanter sur le sort des nations.--Et voilà ce Russe qui
garde assez de présence d'esprit pour rimer, comme Néron, sur une
ville enflammée!
135. Cette mélodie polaire, il la composa sous l'accompagnement des
cris et des hurlemens d'une population massacrée; peu de gens, je
l'espère, essaieront de la chanter, mais que du moins personne ne
l'oublie!--Je voudrais, s'il était possible, apprendre aux pierres
insensibles à se soulever contre les tyrans de la terre. Ah! que
l'on ne dise plus que nous soyons encore sous le pied des trônes;--et
vous, enfans de nos enfans, souvenez-vous que nous avons tracé
l'image fidèle _des choses telles qu'elles étaient_ avant que le
monde ne fût libre!
136. Cette heure n'a pas encore sonné pour nous, mais vous
l'entendrez, et comme dans l'extase de votre rénovation vous auriez
peine à croire la vérité de ce qui se passe aujourd'hui, je juge à
propos de l'écrire pour votre instruction. Mais plutôt en périsse
entièrement la mémoire!--et si par hasard vous vous rappelez notre
siècle, méprisez-nous plus profondément que nous ne méprisons les
sauvages. Ceux-là _peignent_, il est vrai, leurs membres _nus_, mais
ce n'est _pas_ avec du sang.
137. Et quand vous entendrez les historiens parler de trônes et de
ceux qui les remplissent, reportez-vous aux pensées qu'inspirent les
os gigantesques de Mammoth[269]; demandez-vous ce que l'ancien monde
pouvait faire de pareils objets, ou comparez-les aux hiéroglyphes
égyptiens, ces piquantes énigmes offertes aux âges futurs, et sur
lesquelles on fait tant de conjectures chimériques pour expliquer le
but heureusement caché de la construction des pyramides.
[Note 269: Voyez la note de la strophe 38 du chant IX.]
138. Lecteur! j'ai tenu ma parole,--du moins tout ce que je vous avais
promis dans le chant cinquième. Vous avez eu des esquisses d'amour,
de tempête, de voyage et de guerre:--le tout, vous en conviendrez,
dessiné avec soin et digne de l'épopée, si ma véracité n'était
pas un motif d'exclusion. J'ai beaucoup moins délayé mon thème
que mes prédécesseurs en poésie. Je chante avec négligence, mais
Phébus daigne de tems en tems me présenter une corde
139. Qui tour à tour exprime sous mes doigts les accens de la harpe,
du luth ou du violon[270]. Pour ce qui advint ensuite au héros de
cette grande intrigue poétique, il ne tiendrait qu'à moi de vous le
raconter tout au long; mais j'aime mieux faire une pause tout au beau
milieu de ma course, après m'être fatigué à battre les opiniâtres
murs d'Ismaïl. Et cependant Juan est chargé d'une dépêche dont on
attend impatiemment l'arrivée à Pétersbourg.
[Note 270: «Encore le _bon mot_ trivial qui gâte l'idée noble.
(_Note de M. A. P._)
Cette note du premier traducteur est fort injuste. Il n'y a dans
le texte anglais ni _trivialité_, ni _bon mot_, ni prétention à
l'_idée noble_; la pensée de Byron est claire, simple et vraie. Le
mot _fiddle_, violon, est en anglais fort poétique, et l'on ne peut
même expliquer pourquoi notre poésie en dédaigne l'emploi. Je
remarquerai, à ce sujet, que chez nous presque tous les mots qui
expriment des idées modernes ne sont pas admis dans la poésie noble.
J'en citerai pour exemple _fusil_, _baïonnette_, _violon_, _canon_,
etc. Rien ne montre mieux l'asservissement de notre prosodie aux
routines de l'antiquité.]
140. Cet honneur lui fut conféré en récompense de son courage et de
son humanité;--car les hommes finissent par rendre hommage à cette
vertu, après avoir long-tems suivi, par vanité, leurs inspirations
féroces. Juan reçut quelques complimens pour avoir sauvé d'un
délire de carnage son innocente petite captive, et je suis sûr qu'il
eut plus de joie de la voir préservée de la mort, que de son nouveau
ruban de Saint-Vladimir.
141. L'orpheline musulmane suivit son protecteur, car elle n'avait
plus d'asile, de maison, de ressources. Tous ceux qui l'avaient
aimée, semblables à la triste famille d'Hector, avaient péri sur
les murs ou dans l'enceinte de la ville, et sa patrie elle-même
n'était que le spectre d'elle-même. Désormais le muezzin[271] ne
devait plus appeler les citoyens à la prière;--Juan pleurait, et
jurait de défendre sa jeune orpheline. Il ne fut pas parjure.
[Note 271: Nom du prêtre qui tous les jours appelle les vrais
croyans à la prière du haut de la galerie extérieure des minarets.
«Quand le muezzin a une belle voix, dit Byron, dans les notes du
Giaour, l'effet produit par les derniers mots qu'il prononce, _Allah!
Hu!_ est plus solennel et plus imposant que celui des meilleures
cloches chrétiennes.»]
SUPPLÉMENT AUX NOTES DU CHANT VIII.
STROPHE 6.
«La nuit était obscure; un brouillard épais ne nous permettait de
distinguer autre chose que le feu de notre artillerie, dont l'horizon
était embrasé de tous côtés. Ce feu, partant du milieu du
Danube, se réfléchissait sur les eaux et offrait un coup-d'œil
très-singulier.» (_Manuscrit du duc de Richelieu_.)
STROPHE 7.
«À peine eut-on parcouru l'espace de quelques toises au-delà des
batteries, que les Turcs, qui n'avaient point tiré pendant toute la
nuit, s'apercevant de nos mouvemens, commencèrent, de leur côté,
un feu très-vif, qui embrasa le reste de l'horizon. Mais ce fut bien
autre chose lorsque, avancés davantage, le feu de la mousqueterie
commença dans toute l'étendue du rempart que nous apercevions. Ce
fut alors que la place parut à nos yeux comme un volcan dont le feu
sortait de toutes parts.» (_Ibid._)
STROPHE 8.
«Un cri universel d'_Allah!_ qui se répétait tout autour de la
ville, vint encore rendre plus extraordinaire cet instant, dont il est
impossible de se faire une idée.» (_Ibid._)
STROPHE 9.
Toutes les colonnes étaient en mouvement; celles qui attaquaient
par eau, commandées par le général Arseniew, essuyèrent un
feu épouvantable et perdirent, avant le jour, un tiers de leurs
officiers. (_Histoire de la Nouvelle Russie_.)
STROPHE 10.
Le prince de Ligne fut blessé au genou, le duc de Richelieu eut une
balle entre le fond de son bonnet et sa tête. (_Ibid._)
STROPHE 11.
Le brigadier Marcow, insistant pour qu'on enlevât le prince blessé,
reçut un coup de fusil qui lui fracassa le pied. (_Ibid._)
STROPHE 12.
Trois cents bouches à feu vomissaient sans interruption, et trente
mille fusils alimentaient sans relâche une grêle de balles.
(_Ibid._)
STROPHE 15.
Les troupes déjà débarquées se portèrent à droite pour s'emparer
d'une batterie, et celles débarquées plus bas, principalement
composées des grenadiers de Fanagorie, escaladaient le retranchement
et la palissade. (_Ibid._)
STROPHE 31.
«N'apercevant plus le commandant du corps dont je faisais partie, et
ignorant où je devais porter mes pas, je crus reconnaître le lieu
où le rempart était situé: on y faisait un feu assez vif, que je
jugeai être celui de la seconde colonne de terre, aux ordres du major
général de Lascy.» (_Manuscrit du duc de Richelieu_.)
STROPHE 37.
«Je me dirigeai du côté que je jugeai être celui de la seconde
colonne, et appelant ceux des chasseurs qui étaient autour de moi en
assez grand nombre, je m'avançai...» (_Ibid._)
STROPHE 44.
«Les Turcs, de derrière les travers et les flancs des bastions
voisins, faisaient un feu très-vif de canon et de mousqueterie. Je
gravis, avec les gens qui m'avaient suivi, le talus intérieur du
rempart.» (_Ibid._)
STROPHES 46 ET 47.
«Ce fut dans cet instant que je reconnus combien l'ignorance du
constructeur des palissades était importante pour nous; car, comme
elles étaient placées au milieu du parapet, il y avait de chaque
côté neuf à dix pieds sur lesquels on pouvait marcher, et les
soldats, après être montés, avaient pu se ranger commodément
sur l'espace extérieur et enjamber ensuite les palissades, qui ne
s'élevaient que d'à peu près deux pieds au-dessus du niveau de la
terre.» (_Ibid._)
STROPHE 56.
Le général Lascy voyant arriver un corps si à propos à son
secours, s'avança vers l'officier qui l'avait conduit, et le prenant
pour un Livonien, lui fit, en allemand, les complimens les plus
flatteurs. Le jeune militaire, qui parlait parfaitement cette langue,
y répondit avec sa modestie ordinaire. (_Note de M. de Castelnau,
Histoire de Russie_.)
STROPHE 70.
Parmi les colonnes, une de celles qui souffrirent le plus était
commandée par le général Kutusow. Ce brave militaire... marche au
feu avec la même gaîté qu'il va à une fête; il sait commander
avec autant de sang-froid qu'il déploie d'esprit et d'amabilité dans
le commerce habituel de la vie. (_Histoire de la Nouvelle Russie_.)
STROPHE 71.
Le brave Kutusow se jeta dans le fossé, fut suivi des siens et ne
pénétra jusqu'au haut du parapet qu'après avoir éprouvé des
difficultés incroyables. Les Turcs accoururent en grand nombre: cette
multitude repoussa deux fois le général jusqu'au fossé, qu'il ne
repassa qu'après avoir perdu presque tous ses officiers et un grand
nombre de soldats.--Le brigadier de Ribeaupierre perdit la vie
dans cette occasion; il avait fixé l'estime générale, et sa mort
occasiona beaucoup de regrets. (_Ibid._)
STROPHES 72 ET 73.
Quelques troupes russes, emportées par le courant, n'ayant pu
débarquer sur le terrain qu'on leur avait prescrit, longèrent le
rempart après la prise du cavalier, et ouvrirent la porte dite de
_Kilia_ aux soldats du général Kutusow. (_Ibid._)
STROPHES 74, 75, 76 ET 77.
Il était réservé aux Cosaques de combler de leurs corps la partie
du fossé où ils combattaient. La première partie de leur colonne
fut foudroyée par le feu des batteries, et parvint néanmoins au haut
du rempart. Les Turcs la laissèrent un peu s'avancer dans la ville
et firent deux sorties par les angles saillans des bastions. Alors,
se trouvant prise en queue, elle fut écrasée. Cependant, le
lieutenant-colonel Yesouskoï, qui commandait la réserve, composée
d'un bataillon du régiment de Polozk, traversa le fossé sur les
cadavres des Cosaques, et extermina tous les Turcs qu'il eut en tête:
ce brave homme fut tué pendant l'action. (_Ibid._)
STROPHE 78.
C'est ici le lieu de placer une observation que nous prenons dans les
Mémoires qui nous guident; elle fait remarquer combien il est mal vu
de donner beaucoup de cartouches aux soldats qui doivent emporter
un poste de vive force, et, par conséquent, où la baïonnette
doit principalement agir. Ils pensent ne devoir se servir de cette
dernière arme que lorsque les cartouches sont épuisées; dans cette
persuasion, ils retardent leur marche, et restent plus long-tems
exposés au canon et à la mitraille de l'ennemi. (_Histoire de la
Nouvelle Russie_.)
STROPHES 79, 80 ET 81.
La jonction de la colonne de Meknop ne put s'effectuer avec celle qui
l'avoisinait que lorsque celle-ci eut fait la plus grande partie du
chemin: une fois réunies, ces colonnes attaquèrent un bastion et
éprouvèrent une résistance opiniâtre. Le bastion est emporté; le
séraskir défendait cette partie: un officier de marine anglais veut
le faire prisonnier et reçoit un coup de pistolet qui l'étend roide
mort. Les Russes passent trois mille Turcs au fil de l'épée; seize
baïonnettes percent à la fois le séraskir. (_Ibid._)
STROPHES 91, 92, 93, 94, 95 ET 96.
«Je ne puis m'empêcher, pour servir d'adoucissement au souvenir de
tant de malheurs, de raconter que je sauvai la vie à une fille de
dix ans, dont l'innocence et la candeur formaient un contraste bien
frappant avec la rage de tout ce qui m'environnait.
«En arrivant sur le bastion où le combat cessa et où commença
le carnage, j'aperçus un groupe de quatre femmes égorgées, entre
lesquelles cet enfant, d'une figure charmante, cherchait un asile
contre la fureur de deux Cosaques qui étaient sur le point de la
massacrer. Ce spectacle m'attira bientôt, et je n'hésitai pas, comme
on peut le croire, à prendre entre mes bras cette infortunée que les
barbares voulurent y poursuivre encore. J'eus bien de la peine à me
retenir et à ne pas percer ces misérables du sabre que je tenais
suspendu sur leur tête: je me contentai cependant de les éloigner,
non sans leur prodiguer les coups et les injures qu'ils méritaient,
et j'eus le plaisir d'apercevoir que ma petite prisonnière n'avait
d'autre mal qu'une coupure légère que lui avait faite au visage
le même fer qui avait percé sa mère.» (_Manuscrit du duc de
Richelieu_.)
STROPHES 104 À 119.
Le sultan périt, dans l'action, en brave homme, digne d'un meilleur
destin: ce fut lui qui rallia les Turcs lorsque l'ennemi pénétra
dans la place; ce fut lui qui marcha contre les Russes, trop avides
de pillage, et qui, dans vingt occasions différentes, combattit
en héros. Ce sultan, d'une valeur éprouvée; surpassait en
générosité les plus civilisés de sa nation: cinq de ses fils
combattaient à ses côtés, il les encourageait par son exemple;
tous cinq furent tués sous ses yeux, il ne cessa point de se battre,
répondit par des coups de sabre aux propositions de se rendre, et ne
fut atteint du coup mortel qu'après avoir abattu de sa main beaucoup
de Cosaques des plus acharnés à sa prise. Le reste de sa troupe fut
massacré. (_Histoire de Russie_.)
STROPHES 120, 121 ET 122.
Quoique les Russes fussent répandus dans la ville, le bastion de
pierre résistait encore: il était défendu par un vieillard, pacha
_à trois queues_, et commandant les forces réunies à Ismaïl.
On lui proposa une capitulation: il demanda si le reste de la ville
était conquis; sur cette réponse, il autorisa quelques-uns de ses
officiers à capituler avec M. de Ribas, et, pendant ce colloque, il
resta étendu sur des tapis placés sur les ruines de la forteresse,
fumant sa pipe, avec la même tranquillité et la même indifférence
que s'il eût été étranger à tout ce qui se passait. (_Ibid._)
FIN DU PREMIER VOLUME.