68. Sur les deux nouveaux braves qui venaient ainsi d'être honorés

par le plus grand capitaine qui jamais eût peuplé l'enfer de héros

tués, ou plongé dans le désespoir une province ou un royaume.

Mortels extravagans et toujours vainement éprouvés! un laurier est

donc une chose bien glorieuse, pour que vous croyiez devoir acheter

une seule feuille de cet arbre, prétendu immortel, avec une mer

toujours montante de sang et de larmes?

69. Suwarow faisait peu d'attention aux larmes, et n'était pas

vivement attendri par le sang; cependant il ne put voir, sans une

sorte d'émotion, des femmes, la tête échevelée, dont tous les

traits exprimaient une agonie cruelle. Les hommes qui font leur

métier de la tuerie ont le cœur cautérisé contre les angoisses de

plusieurs millions d'hommes, mais une douleur isolée peut inspirer de

la compassion, même aux héros,--et Suwarow en était un véritable.

70. Du ton calmouck le plus ému:--«Que diable! Johnson, à quoi

pensiez-vous donc en amenant des femmes? Elles obtiendront ici tous

les égards possibles, et elles seront conduites jusqu'aux fourgons,

où elles peuvent seulement être hors de danger. Mais vous auriez

dû savoir que ce genre de bagages est embarrassant. Je déteste les

soldats mariés, quand ils ne renouvellent pas chaque année leurs

femmes.

71. «--Avec la permission de votre excellence, reprit alors notre

Anglais, celles-ci ne sont pas à nous: elles ont d'autres maris.

Je connais trop bien, par expérience, la discipline militaire, pour

avoir conduit dans le camp ma propre femme; rien ne retient dans

une charge le cœur des héros comme la pensée d'une petite famille

restée en arrière.

72. «Mais nous n'avons ici que deux dames turques qui ont, avec leur

domestique, favorisé notre fuite, et elles ont bravé mille dangers

pour nous suivre dans cette dangereuse traversée. Pour un homme comme

moi ce genre de vie n'a rien d'étrange; mais c'est un moment cruel

pour de pauvres êtres comme elles: ainsi, si vous voulez que je

combatte de tout mon cœur, je vous prie de les faire traiter avec

politesse.»

73. Cependant les deux pauvres femmes, les yeux toujours mouillés,

regardaient leurs protecteurs comme si elles eussent hésité à les

croire tels.--Leur surprise n'était pas moins grande (ni moins

juste) que leurs craintes, en voyant un vieillard, d'un aspect plutôt

féroce qu'imposant, simplement vêtu, couvert de poussière, nu

jusqu'à la camisole, et cette dernière elle-même fort sale, de le

voir, dis-je, plus redouté que tous les sultans de leur connaissance.

74. En effet, comme le leur témoignaient tous les yeux, tout

semblait attendre son signal. Habituées à voir, comme une espèce

de divinité, le sultan couvert de pierreries, s'avançant avec la

gravité impériale d'un paon (cet oiseau royal qui porte un diadème

sur la queue), en un mot, entouré de toute la pompe du pouvoir, elles

ne concevaient pas comment le pouvoir consentait une fois à se passer

de pompe.

75. Johnson, voyant leur extrême déconvenue, leur donna, chemin

faisant, et quoique peu initié dans les affections orientales,

quelques légères consolations. Pour Don Juan, qui était bien

autrement sentimental, il jura qu'avant l'aube du jour il les

retrouverait, ou qu'alors il saurait bien en faire repentir l'armée

russe. Ces paroles étaient extravagantes, mais pourtant les dames

y trouvèrent un grand motif d'espérance; car toutes elles aiment

l'exagération.

76. Avec des pleurs, des sanglots et quelques légers baisers, elles

s'éloignèrent pour le moment,--en attendant ce que décideraient les

coups de l'artillerie et ce que les hommes appellent hasard destin,

ou bien encore providence.--(L'incertitude est, en effet, l'un de nos

nombreux bonheurs, c'est une espèce d'amortissement sur la condition

de l'humanité.)--En même tems leurs doux amis saisissaient leurs

armes et se préparaient à embraser une ville qui ne leur avait

jamais fait le moindre mal.

77. Suwarow,--qui ne voyait les choses qu'en gros, trop gros lui-même

pour les apprécier en détail; qui regardait la vie comme une

souillure, et les gémissemens d'une nation expirante comme les

murmures du vent; qui se souciait aussi peu de la perte de ses soldats

(pourvu que leurs efforts prévalussent à la fin) que la femme et

les amis de Job se souciaient de ses ulcères,--pouvait-il songer

long-tems aux sanglots de deux femmes?

78. Non certainement.--L'œuvre de gloire se disposait; on allait

entendre une canonnade aussi terrible que celle d'Ilion, en supposant

qu'Homère eût eu à ses ordres des mortiers. Pour moi, au lieu

de décrire la mort du fils de Priam, je serai forcé de parler

escalades, bombes, tambours, poudre, bastions, batteries, boulets

et baïonnettes, tous mots rudes et qui coulent difficilement dans

l'harmonieux gosier des muses.

79. Immortel Homère! ô toi qui, malgré ta longueur, as charmé

toutes les oreilles, et, malgré ton peu d'étendue, toutes les

générations, en maniant de ton bras poétique ces armes auxquelles

les hommes n'auront plus jamais recours (à moins, cependant, que la

poudre à canon n'ait pas la supériorité que lui supposent tous les

potentats aujourd'hui ligués contre la jeune liberté... Puissent-ils

ne pas trouver en elle une nouvelle Troie!)

80. Immortel Homère! j'ai maintenant à peindre un siége où furent

tués plus de guerriers (avec des machines plus terribles et plus

expéditives) que tu n'en as fait expirer dans ta gazette grecque.

Je conviens volontiers, avec tout le monde, qu'il me serait aussi

ridicule de vouloir marcher de pair avec toi, qu'au plus faible

ruisseau de se comparer à l'Océan; mais au moins, nous autres

modernes, vous égalons-nous en matière de sang,

81. Sinon poétiquement, au moins effectivement; et le fait, c'est

la vérité, ce but de tous nos efforts! Mais ici, bien que ma muse

veuille décrire tout ce qui va se passer, elle sera forcée de

s'écarter d'une trop rigoureuse fidélité. Dans un instant la ville

sera attaquée; de grandes actions vont avoir lieu;--comment les

raconterai-je? Écoutez, ames immortelles de généraux! Phébus se

lève pour colorer vos dépêches de ses rayons.

82. Et vous, grands bulletins de Bonaparte! vous, listes moins longues

des morts et des blessés! Ombre de Léonidas, qui combattis si

vaillamment alors que, comme aujourd'hui, ma pauvre Grèce, hélas!

était envahie! Ô commentaires de César, prêtez-moi (pour me

soutenir) une parcelle de vos _pâlissans_ rayons de gloire, si beaux,

si variés pour l'oreille des muses!

83. Quand j'appelle _pâlissante_ votre immortalité guerrière, je

veux seulement rappeler que, par une triste réalité, il n'est pas

de siècle, d'année, et même de jour qui ne flétrisse le nom d'un

héros dévastateur; je veux seulement dire que si nous venons à

réunir tous ses droits à la reconnaissance des hommes, il devient

aussitôt un boucher difforme, dont le nom n'abuse plus que les jeunes

écervelés.

84. Les médailles, honneurs, rubans, galons ou broderies,

n'appartiennent pas mieux à l'homme immortel, que le manteau de

pourpre à la prostituée de Babylone. Les enfans sont passionnés

pour un uniforme comme les femmes pour un éventail, et le dernier

goujat, revêtu d'un habit-rouge, se croit volontiers le favori de

la gloire. Mais cette gloire, enfin... voulez-vous savoir ce

que c'est?--Demandez-le _au porc, dont les yeux aperçoivent le

vent_[236].

[Note 236: Expression du Psalmiste.]

85. Au moins le _sent-il_, et quelques-uns pensent qu'il le _voit_,

parce qu'il court devant lui comme un verrat, ou, si cette explication

vous paraît trop simple, dites qu'il se précipite sur ses pas comme

un brick, un schooner, ou bien encore...--Mais il est tems de terminer

ce chant, avant que ma muse ne se sente fatiguée. Le suivant, pour

réveiller l'attention générale, va sonner en volée comme du haut

d'un clocher de village.

86. Écoutez, dans le silence de la froide et épaisse nuit, le

bourdonnement des armées se pressant rangs sur rangs! Là, de lourdes

masses se glissent, dans l'obscurité douteuse, le long des murs

assiégés et sur les bords du fleuve hérissé de défenses.

Cependant les astres percent d'une faible lumière les vapeurs

humides et condensées qui se roulent devant eux en bizarres

guirlandes.--Bientôt la fumée de l'enfer doit étendre sur eux un

plus impénétrable manteau.

87. Arrêtons-nous ici un moment.--Imitons cette pause terrible qui,

séparant alors la vie de la mort, glaça pour un instant le cœur de

ces hommes dont plusieurs milliers allaient rendre le dernier soupir.

Un moment--et tout reparaîtra plein de vie! La marche! la charge! les

cris religieux de chaque peuple! Houra! Allah!--Un moment encore, et

les cris de la mort seront perdus dans les mugissemens de la bataille.

SUPPLÉMENT AUX NOTES DU CHANT VII.

L'ouvrage qui contient les détails du siége d'Ismaïl étant fort

peu répandu en France, où cependant il a été imprimé, nous

en extrairons tous les passages que Byron a jugés dignes d'être

paraphrasés. Il est intitulé:--_Essai sur l'Histoire ancienne

et moderne de la nouvelle Russie_. Le style en est beaucoup trop

louangeur, mais la dédicace en étant adressée à l'empereur

Alexandre, petit-fils de Catherine II, le lecteur est, par cela seul,

averti de se tenir sur ses gardes. Malgré ce grave défaut, c'est

un ouvrage fort remarquable. L'auteur (le marquis de Castelnau) a

lui-même emprunté les circonstances du siége d'Ismaïl au manuscrit

d'un lieutenant-général de Russie, qui avait fait cette campagne (le

duc de Richelieu).

STROPHE 9.

«Ismaïl est située sur la rive gauche du bras gauche du Danube,

à peu près à quatre-vingts verstes de la mer. Elle a trois mille

toises de tour.» (_Manuscrit du duc de Richelieu_.)

STROPHE 10.

«On a compris dans ces fortifications un faubourg moldave, situé

à la gauche de la ville, sur une hauteur qui la domine; l'ouvrage a

été terminé par un Grec. Pour donner une idée des talens de

cet ingénieur, il suffira de dire qu'il fit placer les palissades

perpendiculairement sur le parapet, de manière qu'elles favorisaient

le feu des assiégeans et arrêtaient le feu des assiégés.»

(_Ibid._)

STROPHE 11.

«Le rempart en terre est prodigieusement élevé, à cause de

l'immense profondeur du fossé. Il n'y a ni ouvrage avancé ni chemin

couvert.» (_Ibid._)

STROPHE 12.

«Un bastion de pierres, ouvert par une gorge très-étroite et dont

les murailles sont fort épaisses, a une batterie casematée et une

à barbette; il défend la rive du Danube. Du côté droit de la ville

est un cavalier de quarante pieds d'élévation, à pic, garni de

vingt-deux pièces de canon, et qui défend la partie gauche.»

(_Ibid._)

STROPHE 13.

«Du côté du fleuve, la rive est absolument ouverte; les Turcs ne

croyaient pas que les Russes pussent jamais avoir une flottille dans

le Danube.» (_Ibid._)

STROPHE 23.

On s'était proposé deux buts également avantageux par la

construction de deux batteries sur l'île qui avoisine Ismaïl. Le

premier, de bombarder la place, d'en abattre les principaux édifices

avec du canon de quarante-huit, effet d'autant plus probable, que la

ville étant bâtie en amphithéâtre, presque aucun coup ne serait

perdu. (_Histoire de la Nouvelle Russie_.)

STROPHE 24.

Le second motif était de profiter de ce moment d'alarme pour que la

flottille, agissant en même tems, pût détruire celle des Turcs. Un

troisième motif, et vraisemblablement le plus plausible, était de

jeter la consternation parmi les Turcs et de les engager à capituler.

(_Ibid._)

STROPHES 25, 26 ET 27.

Une habitude blâmable, celle de mépriser son ennemi, fut la cause du

défaut de perfection dans la construction des batteries. On voulait

agir promptement, et on négligea de donner aux ouvrages la solidité

qu'ils exigeaient. (_Ibid._)

STROPHES 28 ET 29.

Le même esprit fit manquer l'effet de trois brûlots; on calcula

mal la distance, on se pressa d'allumer la mèche, ils brûlèrent au

milieu du fleuve, et quoiqu'il fût six heures du matin, les Turcs,

encore couchés, n'en prirent aucun ombrage.

1er _décembre_ 1790. Cette opération manquée, la flottille

russe s'avança vers les sept heures; il en était neuf lorsqu'elle se

trouva à cinquante toises de la ville. (_Ibid._)

STROPHES 30 ET 31.

Elle souffrit avec une constance calme un feu de mitraille et de

mousqueterie pendant près de six heures. Les batteries de terre

secondaient la flottille. Mais on reconnut alors que les canonnades

ne suffiraient pas pour réduire la place: on fit la retraite à une

heure. À peine la retraite des Russes fut-elle remarquée, que les

plus braves d'entre les ennemis se jetèrent dans de petites barques

et essayèrent une descente. Le comte de Damas les mit en fuite, et

leur tua plusieurs officiers et grand nombre de soldats. Un lançon

sauta pendant l'action, un autre dériva par la force du courant et

fut pris par l'ennemi. (_Ibid._)

STROPHES 32 ET 33.

On ne tarirait pas si on voulait rapporter tout ce que les Russes

firent de mémorable dans cette journée; pour compter les hauts faits

d'armes, pour particulariser toutes les actions d'éclat, il faudrait

composer des volumes. Parmi les étrangers, le prince de Ligne se

distingua de manière à mériter l'estime générale. De vrais

chevaliers français, attirés par l'amour de la gloire, se

montrèrent dignes d'elle. Les plus marquans étaient le jeune duc de

Richelieu, les comtes de Langeron et de Damas. (_Ibid._)

STROPHE 35.

L'amiral de Ribas déclara en plein conseil que ce n'était qu'en

donnant l'assaut qu'on obtiendrait la place. Cet avis parut hardi; on

lui opposa mille raisons auxquelles il répondit par de meilleures.

(_Ibid._)

STROPHES 36, 37 ET 38.

Il ne s'agissait que de déterminer le prince Potemkin; Ribas y

réussit. Tandis qu'il se démenait pour l'exécution du projet

agréé, on construisait de nouvelles batteries. On comptait, le 12

décembre, quatre-vingts pièces de canon sur le bord du Danube, et

cette journée se passa en vives canonnades. (_Ibid._)

STROPHE 39.

Le 13, une partie des troupes était embarquée; on allait lever le

siége. Un courrier arrive; il est témoin des cris de joie du Turc,

qui se croyait à la fin de ses maux. Ce courrier annonce, de la part

du prince, que le maréchal Suwarow va prendre le commandement des

forces réunies sous Ismaïl. (_Ibid._)

STROPHE 40.

La lettre du prince Potemkin à Suwarow est très-courte; la voici

dans toute sa teneur: «Vous prendrez Ismaïl à quel prix que ce

soit.» (_Ibid._)

STROPHES 43 ET 44.

Le 16; on voit venir de loin deux hommes courant à toute bride: on

les prit pour des Cosaques; l'un était Suwarow et l'autre son guide,

portant un paquet gros comme le poing et renfermant le bagage du

général. (_Ibid._)

STROPHE 46.

Les succès multipliés de Suwarow, sa bravoure, etc., produisirent un

enthousiasme général. (_Ibid._)

STROPHE 47.

Les choses prennent, le même jour, une autre tournure; le camp

se rapproche et s'établit à une portée de canon de la place; on

prépare des fascines, on construit des échelles, on établit des

batteries nouvelles. (_Ibid._)

STROPHES 48 ET 49.

L'ame de Suwarow s'est communiquée à l'armée; il n'est pas jusqu'au

dernier goujat qui ne désire d'obtenir l'honneur de monter à

l'assaut. (_Ibid._)

STROPHE 50.

La première attaque était composée de trois colonnes commandées

par les lieutenans-généraux, Paul Potemkin, Serge Lwow; les

généraux-majors Maurice Lascy, Théodore Meknop. Trois autres

colonnes, destinées à la seconde attaque, avaient pour chefs

le comte de Samoïlow, les généraux Élie de Bezborodko, Michel

Kutusow; les brigadiers Orlow, Platow, Ribeaupière. La troisième

attaque, par eau, n'avait que deux colonnes sous les ordres des

généraux-majors Ribas et Arseniew, des brigadiers Markoff et

Tchepega. (_Histoire de la Nouvelle Russie_.)

STROPHES 51, 52 ET 53.

On construisit de nouvelles batteries le 18; On tint un conseil de

guerre; on y examina les plans pour l'assaut de M. de Ribas: ils

réunirent tous les suffrages. Le 19 et le 20, Suwarow exerça les

soldats; il leur montra comment il fallait s'y prendre pour escalader;

il enseigna aux recrues la manière de donner le coup de baïonnette.

Pour cet exercice d'un nouveau genre, il se servit de fascines

disposées de manière à représenter un Turc. (_Ibid._)

Chant Huitième.

1. Oh! sang et tonnerre! Blessures et sang[237]! Voilà des jurons

bien vulgaires et des mots bien grossiers, allez-vous penser, aimable

lecteur? Rien n'est plus vrai. Mais ils servent à interpréter le

rêve de la gloire; et comme ma candide muse se propose d'offrir un

tableau de ces objets, comme ils vont devenir son thème, il est juste

de leur faire une invocation. Adressez-la à Mars, à Bellone, à ce

que vous voudrez,--cela signifiera toujours la guerre.

[Note 237: Jurons fort à la mode dans les tavernes anglaises.]

2. Tout était préparé,--le feu, l'épée et les hommes qui allaient

en faire un usage terrible. Comme un lion sortant de sa tannière,

l'armée, les nerfs et les muscles tendus, s'avançait pour le

carnage,--et, véritable hydre humaine, allait souffler partout sur

ses pas la destruction. Ses têtes étaient autant de héros qui, à

peine tombés, étaient remplacés par d'autres.

3. L'histoire est obligée de prendre les choses en gros; mais

peut-être, si nous pouvions les considérer en détail et faire la

balance des pertes et des gains, découvririons-nous que la guerre

n'est pas digne de tous les sacrifices d'or qu'on lui fait, pour n'en

obtenir que de misérables conquêtes. Il y a plus de saine gloire à

sécher une seule larme qu'à répandre des mers de sang.

4. Et la raison? c'est que cette gloire produit une satisfaction

intérieure, tandis que l'autre, à force de pompes, d'acclamations,

de ponts et arcs de triomphe, de pensions (fournies par une nation à

qui souvent il ne reste plus rien), d'honneurs ou de hautes dignités,

peut bien exciter l'envie ou l'admiration des êtres corrompus; mais

elle n'est, après tout, quand on ne l'a pas obtenue en combattant

pour la liberté, que la crécelle d'un enfant de meurtre.

5. Telle est la gloire militaire,--et telle la jugera-t-on un jour. Il

n'en est pas ainsi de Léonidas et de Washington, dont tous les champs

de bataille sont devenus autant de terres sacrées, et qui n'ont pas

désolé des mondes, mais assuré l'existence des nations. Oh! que

l'écho de ces noms semble doux à l'oreille! et tandis que ceux des

guerriers vulgaires surprennent ou étourdissent les hommes vains et

serviles, les leurs serviront seuls de _mots d'ordre_, jusqu'à ce que

l'avenir ait reconquis la liberté.

6. La nuit était obscure; un épais brouillard ne permettait de

distinguer que la flamme de l'artillerie partageant l'horizon en

arcades de vapeurs embrasées, et reproduisant dans les eaux du

Danube, comme dans un miroir, son image infernale. L'oreille était

épouvantée par le ronflement continu des volées et par le long

fracas de chaque détonation, bien autrement que par le bruit du

tonnerre. En effet, les foudres du ciel nous épargnent, ou du moins

nous frappent rarement;--celles de l'homme réduisent en cendres des

millions d'hommes!

7. La colonne destinée à tenter l'assaut avait à peine devancé

de quelques toises les batteries russes, que les musulmans

s'éveillèrent en sursaut et répondirent, sur le même ton, à la

foudre des chrétiens. Alors, un immense incendie couvrit les airs, la

terre et l'eau; on eût cru, en voyant les élémens ainsi ébranlés,

qu'ils se livraient un sublime combat, et cependant les remparts

d'Ismaïl flambaient comme l'Etna, quand il prend fantaisie à

l'inquiet Titan d'éternuer.

8. Et dans le même instant retentit comme le fracas des machines les

plus homicides--l'énorme cri de _Allah!_ portant défi à l'ennemi;

fleuve, ville et rivages répétèrent _Allah!_ et les nuages qui

couvraient les combattans d'un dais épais vibrèrent eux-mêmes au

nom de l'Éternel. Entendez-vous, au-dessus de tous les sons, percer

_Allah! Allah! Hu!_[238]

[Note 238: _Allah! Hu!_ c'est proprement le cri de guerre des

musulmans; ils appuient long-tems sur la dernière syllabe, ce qui

produit un effet étrange et terrible.

(_Note de Lord Byron_.)

]

9. Les colonnes s'ébranlaient toutes en même tems; mais déjà

commençaient à tomber ceux qui, plus nombreux que les feuilles,

conduisaient l'attaque du côté de l'eau. Ils étaient conduits

par Arseniew, meurtrier fameux, aussi brave que jamais guerrier à

l'épreuve de la bombe et du canon. Le carnage (ainsi que Wordsworth

nous l'apprend) est la fille de Dieu[239]. S'_il_ dit vrai, elle est

la sœur de Christ, et ce jour-là on peut dire qu'elle se comporta

comme en terre sainte.

[Note 239: «Mais _ton_[D] plus terrible instrument, dans

l'exécution de tes vues, est l'homme armé pour un meurtre

mutuel;--oui, le carnage est ta fille.»

WORDSWORTH, _Ode d'action de grâces_.

]

[Note D: C'est-à-dire celui _de la Divinité_. Voilà, pour le

meurtre, une généalogie préférable à toutes celles que l'on

doit à notre premier héraut-d'armes. Qu'eût-on dit si quelque

indépendant lui avait donné une pareille famille?

(_Note de Lord Byron_.)

M. A. P., scandalisé de ces derniers mots, ajoute: «Lord Byron

_affecte_ d'ignorer ici jusqu'où remonte l'origine poétique de la

guerre.» Je serais plutôt disposé à croire que M. A. P. _affecte_

ici de connaître cette _origine poétique_, laquelle connaissance,

après tout, n'a pas un rapport bien évident avec la réflexion

sensée de Lord Byron.]

10. Le prince de Ligne fut blessé au genou; le comte _Chapeau-Bras_

aussi reçut une balle entre le chapeau et la tête, et la preuve que

cette tête était aussi aristocratique que possible, c'est qu'elle

demeura aussi intacte que le chapeau. Dans le fait, les balles ne

peuvent vouloir aucun mal à une cervelle parfaitement légitime.

_Cendres contre cendres_, dit-on; pourquoi pas: plomb contre plomb?

11. Et comme le général de brigade Marcow insistait pour qu'on

séparât _le prince_ de ces milliers de plaintifs moribonds,--gens

de naissance vulgaire, qui pouvaient fort bien hurler, se traîner et

demander un peu d'eau à des oreilles sourdes;--le général Marcow,

dis-je, en prouvant ainsi son extrême sympathie pour les hommes de

rang, eut lui-même la jambe emportée.

12. Trois cents canons jetaient leur émétique, et trente mille

mousquets lançaient une grêle de pilules, afin d'obtenir un bon

écoulement sanguin. Ô mortalité! tu as bien tes relevés mensuels

de décès, tes pestes, tes famines, tes médecins, qui sans cesse,

comme les grillots[240], bourdonnent à nos oreilles les maux passés,

présens et futurs;--mais rien de cela n'est encore comparable à

l'image exacte d'un champ de bataille.

[Note 240: _Mortality_, en anglais, se dit pour l'_ensemble des

mortels_ et pour _maladie contagieuse_: c'est ce qu'il ne faut pas

oublier en lisant ce passage.--Les _grillots_ sont appelés en anglais

_deathwatch_ (annonce-mort), parce que le peuple regarde leur cri

comme un présage de mort. Dans nos provinces, un oiseau est chargé

de la même mission; c'est, je crois, la chouette, que pour cette

raison on surnomme _oiseau de la mort_.]

13. Là se succèdent sans cesse de nouvelles angoisses, jusqu'à

ce que la multiplicité des agonies endurcisse le cœur de quiconque

vient à les contempler.--Hurler, se traîner dans la poussière,

rouler dans leur orbite des yeux entièrement blancs, telle est la

récompense de plusieurs milliers d'hommes de toutes les rangées

et de toutes les files. Quant aux autres, il se peut faire qu'ils

obtiennent le droit de porter, dans la suite, un ruban sur leur

poitrine.

14. Cependant, j'aime la gloire:--la gloire est une grande

chose;--songez à l'avantage d'être, dans sa vieillesse, entretenu

aux frais de _votre bon roi_; une légère pension ébranle la

philosophie de plus d'un sage, et, de plus, les héros sont seuls

destinés à fournir aux poètes des inspirations, ce qui vaut

encore mieux. Ainsi donc, l'espérance de voir la poésie redire

éternellement vos campagnes, et celle d'obtenir une demi-solde

viagère, font que le genre humain vaut bien la peine d'être

détruit.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 01 avec notes et commentaires, comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 25 / 28 段