strophe, ajoute en note: «La _consonnance_ des _ith_ semble le seul
_motif_ de cette strophe.» Il eût peut-être été plus _français_
et plus juste de dire: «L'envie de bafouer les faiseurs de bulletins
_semble_ le seul motif, etc.,» ou bien de ne rien dire du tout:
j'aurais suivi son exemple.]
21. Je ne sais (malgré tout le cas que je fais de Mars) si
l'insertion d'un nom dans le _bulletin_ peut compenser parfaitement
celle d'un _boulet_ dans le corps. On ne me fera pas, je l'espère,
un crime de ce doute; car je me souviens, tout simple que je suis,
d'avoir vu la même idée dans un certain Shakspeare, dont il suffit
aujourd'hui de citer les pièces déréglées pour acquérir le titre
de bel-esprit.
22. Là se trouvaient aussi des Français, vifs, jeunes et vaillans;
mais je suis trop ardent patriote pour mentionner, dans un jour de
gloire, des noms gaulois. Plutôt dire vingt mensonges qu'un seul
mot de vérité;--celles de ce genre sont des trahisons; elles
compromettent la patrie, et l'on déteste comme traître quiconque a
l'audace de nommer un Français en langue anglaise, quand ce n'est pas
afin de prouver à John Bull que la paix doit ajouter à sa haine pour
la France.
23. Les Russes avaient, pour deux motifs, placé deux batteries dans
une île située près d'Ismaïl. Le premier était de bombarder la
ville et de faire écrouler les édifices publics et particuliers,
sans se soucier des pauvres ames qui allaient tomber victimes. La
forme de la place devait réellement suggérer ce projet: elle était
bâtie en amphithéâtre, et chaque maison semblait offrir à la bombe
un but assuré.
24. Le second objet était de profiter de l'instant d'une
consternation générale pour attaquer la flottille turque, qui
reposait près de là à l'ancre dans une parfaite sécurité. Mais un
troisième motif était encore sans doute de les amener au désir de
capituler: fantaisie qui s'empare quelquefois des guerriers, quand ils
ne sont pas acharnés comme des chiens terriers ou des boules-dogues.
25. Une habitude très-blâmable, celle de mépriser les ennemis que
l'on doit combattre, commune dans tous les cas, fut dans celui-ci
la cause de la mort de Tchitchitzkoff et de Smith. Il nous faut donc
rayer ce dernier de la liste des dix-neuf vaillans Smith qui m'ont
déjà fourni une rime. Mais heureusement ce nom est ajouté à tant
de _sir_ et de _madam_, qu'on serait tenté de croire que le _premier_
qui le porta fut _Adam_, lui-même[223].
[Note 223: Byron fait, dans cette saillie, allusion au nom du
célèbre sir Adam Smith, l'auteur du livre _de la Richesse des
nations_.]
26. Les batteries russes étaient défectueuses, pour avoir été
construites avec trop de précipitation. Ainsi, la même raison qui
prive un vers de son douzième pied, et rembrunit le front de Longman
et John Murray[224] quand la vente des livres n'est pas aussi rapide
que le voudraient ceux qui les impriment, la même raison, dis-je,
peut s'opposer pour un tems à ce que l'histoire appelle tantôt
_meurtre_, et tantôt _gloire_.
[Note 224: Libraires de Lord Byron, à Londres.]
27. Soit effet de l'ineptie, de la hâte ou du gaspillage des
ingénieurs (et il m'importe peu de le savoir), soit plutôt celui de
la cupidité personnelle du fournisseur qui aurait espéré sauver
son ame en remplissant mal ses engagemens avec des homicides; il est
certain que les batteries nouvellement dressées ne portaient aucun
secours efficace. Elles manquaient toujours, elles n'étaient
jamais manquées, et elles ajoutaient sans cesse à la liste des
manquans[225].
[Note 225: C'est un devoir rigoureusement prescrit aux officiers,
et surtout en tems de guerre, de relever chaque jour le nombre de
soldats de leurs compagnies qui n'ont pas répondu à l'appel. C'est
ce qu'on appelle, en Angleterre, _the missing list_ (la liste des
absens).--M. A.P. accable encore ici Lord Byron de son dédain
superbe; «la répétition du même mot, dit-il, _fait_ tout _le sel_
de cette strophe.»]
28. Une malheureuse erreur dans le calcul des distances dérangea
toutes leurs tentatives navales: trois brûlots perdirent leur
courtoise existence avant de toucher l'endroit où ils auraient pu
produire quelque effet. La mèche avait été allumée trop tôt, et
rien ne put remédier à cette lourde faute: ils sautèrent au milieu
de la rivière. Cependant, bien que l'aube fût levée, les Turcs
dormaient aussi profondément que jamais.
29. Cependant, à sept heures, ils se réveillèrent et aperçurent
la flottille des Russes qui se mettait en route. Il était neuf
heures quand, ayant toujours avancé sans rencontrer d'obstacles, les
vaisseaux arrivèrent à un câble de distance de la ville d'Ismaïl,
et commencèrent une canonnade qui leur fut, j'ose le dire, rendue
avec usure par un feu de mousqueterie, de bombes et de pièces de
toutes les formes et de tous les calibres.
30. Les Russes soutinrent pendant six heures sans interruption le feu
des Turcs; et, à l'aide des batteries de terre, ils entretinrent
le leur avec une grande précision. Mais enfin ils sentirent qu'une
canonnade seule ne pourrait jamais forcer la ville à se soumettre, et
ils donnèrent le signal de la retraite. Une de leurs barques coula à
fond; une seconde, étant venue échouer sous les retranchemens, tomba
au pouvoir des Turcs.
31. Les musulmans perdirent aussi des vaisseaux et des soldats;
mais aussitôt que l'ennemi parut s'éloigner, les delhis montèrent
plusieurs barques, s'avancèrent à force de rames et fatiguèrent
les Russes par un feu terrible. Ils tentèrent même d'opérer une
descente sur l'autre bord, mais le comte Damas les rejeta dans l'eau
pêle-mêle et leur fit tout un bulletin de morts[226].
[Note 226: C'est-à-dire leur tua assez d'hommes pour qu'un
bulletin pût être rempli de leurs noms seuls.--Il s'agit ici
du comte Roger de Damas, qui se distingua effectivement au siége
d'Ismaïl, et auquel Catherine II conféra ensuite le grade de colonel
et la croix de Saint-Georges. Le comte de Damas est rentré en France
en 1814.]
32. «Si je voulais redire (dit ici l'historien) tout ce que
firent les Russes ce jour-là, je crois que plusieurs volumes ne me
suffiraient pas et qu'il me resterait encore beaucoup de choses à
ajouter.» Après ce début, il ne dit pas un mot d'eux,--mais il
cherche à faire sa cour à quelques étrangers de distinction qui
assistaient au combat, au prince de Ligne, à Langeron, à Damas, noms
aussi grands que jamais en ait inscrit la gloire dans ses fastes.
33. Ces grands frais de louanges nous montrent bien ce que c'est que
la gloire. À l'exception de ces trois _preux chevaliers_ eux-mêmes,
combien peu de lecteurs savent s'ils ont réellement existé! (et
peut-être existent-ils encore, car rien ne porte à croire le
contraire). L'honneur est une loterie, et nous reconnaissons encore
dans l'illustration un jeu de la fortune. Il est vrai que les
mémoires du prince de Ligne ont à demi écarté de sa personne le
rideau de l'oubli[227].
[Note 227: L'extrait de ces Mémoires, publié en 1809 par Mme
de Staël, en un volume, est tout ce qui recommande encore aujourd'hui
la longue vie militaire et littéraire du prince de Ligne. La
collection ignorée de ses œuvres complètes forme 40 vol. in-12. Il
est mort à Vienne le 13 décembre 1814.]
34. Mais combien d'hommes se conduisirent dans de brillantes actions
aussi vaillamment que les plus fameux héros, et dont les noms, perdus
dans la foule, ne sont jamais retrouvés et rarement cherchés! Ainsi
la bonne renommée est-elle sujette à de tristes contractions et à
des extinctions prématurées. Après toutes nos modernes batailles,
je parie qu'il serait impossible de retrouver dix noms de connaissance
dans aucune gazette.
35. Après tout, cette dernière attaque, toute glorieuse qu'elle
fût, montra bien, _d'une manière ou de l'autre_, qu'une faute avait
été commise. L'amiral Ribas (connu dans les histoires russes) était
fortement d'avis de tenter un assaut: mais il rencontra une vive
opposition chez les vieillards et chez les jeunes; et de vifs débats
en furent la conséquence nécessaire.--Ici je dois m'arrêter; car si
j'écrivais tout au long les discours de chaque guerrier, je crois que
mes lecteurs ne monteraient jamais sur la brèche.
36. Il y avait un homme, si toutefois c'était un homme;--non que l'on
puisse mettre en question son _humanité_, car, s'il n'avait pas
été un Hercule, son histoire eût eu la brièveté de sa dernière
maladie; alors qu'oppressé d'une indigestion, le visage pâle et
défait, il expirait maudit, sous un arbre de la belle province qu'il
avait ravagée, comme la sauterelle, dans le champ dont elle a rongé
le fruit.
37. C'était Potemkin[228],--personnage recommandable dans un tems où
l'homicide et la prostitution étaient les bases de la grandeur.
Si les titres et les crachats pouvaient donner un renom durable, sa
gloire égalerait encore aujourd'hui la moitié de sa fortune. Haut de
six pieds, cet homme était bien digne d'inspirer à la souveraine
de toutes les Russies un caprice proportionné à la grandeur de sa
taille; car elle avait l'habitude de mesurer le mérite d'un homme
comme on mesure un clocher.
[Note 228: Né en 1736. Dès sa jeunesse ce fameux favori avait
développé un dérèglement de mœurs sans exemple même en Russie.
Il avait acheté la Crimée aux Tartares, et, pour donner aux peuples
musulmans de cette vaste province les mœurs russes, il avait exercé
les actes de barbarie les plus multipliés. Il mourut subitement en
1791, à quelques lieues de Kerson en Crimée, au moment où Catherine
commençait à se lasser de lui. On croit que sa mort fut l'effet
d'une indigestion; mais dans toute l'Europe on accusa d'abord la
vengeance de Catherine. Ce que l'on rapporte de la gloutonnerie de ce
courtisan russe est presque incroyable. Miné par une fièvre lente,
il mangeait, à son déjeuner, une oie entière, buvait dix bouteilles
de vin et de nombreux verres de liqueurs; puis, quelques heures
après, se remettait à table et y dînait avec la même voracité.
(Voyez la _Vie du prince Potemkin_, 1807, in-8º.)]
38. Tandis qu'on était en proie à l'indécision, Ribas dépêcha un
courrier au prince, et parvint ainsi à faire prévaloir son avis. Je
ne pourrais vous dire comment il s'y prit pour plaider sa cause, mais
enfin il eut tout sujet d'être satisfait. En attendant, les batteries
faisaient leur devoir: quatre-vingts canons, pointés sur les bords
du Danube, nourrissaient un feu continuel auquel on ne cessait de
répondre de l'autre côté.
39. Mais le 13, quand une partie des troupes était déjà rembarquée
et que le siége allait être levé, un courrier, arrivant de toute la
vitesse de son cheval, vint ranimer l'espoir de tous les amans de la
gloire _gazetière_ et de tous les _dilettanti_ de l'art militaire.
Ses dépêches, rédigées en style magnifique, annonçaient
la nomination au commandement de ce favori des batailles, le
feld-maréchal Suwarow.
40. La lettre que le prince adressait par la même voie au maréchal
eût été digne d'un Spartiate, s'il s'était agi d'une cause faite
pour embraser un grand cœur, telle que la défense de la liberté,
de la patrie ou des lois; mais comme elle n'était inspirée que par
l'odieuse ambition de tout fouler aux pieds, elle n'a droit qu'à de
faibles éloges, si ce n'est pour la précision de son style. «Vous
prendrez Ismaïl, contenait-elle, à quelque prix que ce soit.»
41. «Dieu dit: Que la lumière soit, et la lumière fut faite!» Et
l'homme: «Que le sang coule, et il en jaillit une mer!» Ainsi le
_fiat_ de cet enfant dégénéré des ténèbres (car le jour ne
prête guère sa lumière à ses exploits) produit en une heure plus
de maux que n'en pourraient réparer trente beaux étés, fussent-ils
ravissans comme ceux qui mûrissaient les fruits d'Éden. La guerre ne
se contente pas de couper la branche, il faut qu'elle ronge encore la
tige.
42. Nos amis les Turcs, qui déjà commençaient à signaler de
leurs bruyans _Allahs_! la retraite des Russes, étaient dupes d'une
méprise très-condamnable, non que l'on ne soit disposé facilement
à croire des ennemis _vaincu_ (ou _vaincus_, si vous insistez sur la
grammaire que j'oublie dans la chaleur de la composition). Mais ici
les Turcs s'abusaient grossièrement en ce qu'ayant en horreur le porc
ils espéraient cependant préserver leur lard du danger[229].
[Note 229: Ce jeu de mots, détestable en français, est excellent
en anglais, parce que l'expression proverbiale _to save one's bacon_
s'emploie dans les conversations les plus élégamment familières,
pour _préserver sa personne_.]
43. En effet, le 16, arrivèrent au galop deux cavaliers que de loin
on prenait pour des cosaques. Ils n'avaient derrière eux qu'un
mince bagage et trois chemises pour deux. On ne distinguait que les
coursiers de l'Ukraine qui les transportaient, jusqu'au moment où
l'on reconnut, dans ce couple, Suwarow lui-même et son guide.
44. _Grande joie à Londres aujourd'hui!_ ne manque pas de s'écrier
plus d'un sot, dès qu'à Londres une illumination est ordonnée.
C'est là l'illusion première de tous les rêves de ce bon ivrogne
de John Bull[230]. Sitôt que les rues sont garnies de lampions
coloriés, ce prudent personnage (le susdit John) livre à discrétion
sa bourse, son ame, sa raison, sa déraison, et tout cela pour payer
ce divertissement insipide[231].
[Note 230: On sait que ce mot désigne le peuple anglais. Il
signifie _Jean Taureau_, et c'est ainsi qu'autrefois le peuple
français avait celui de _Jacques Bon-Homme_, qu'il mérite encore.]
[Note 231: En 1815, à l'occasion du voyage de l'empereur
Alexandre et du roi de Prusse en Angleterre, le ministère ordonna des
illuminations dont les frais s'élevèrent à plus de dix millions.
L'allocation de cette somme causa de violens débats dans la chambre
des communes.]
45. Il est étonnant qu'il _maudisse_ encore aujourd'hui _ses
yeux_[232], car ils le sont depuis long-tems, et les diables ne
doivent plus se soucier de ce serment, jadis fameux, depuis qu'il
a entièrement perdu l'usage de la vue. À l'entendre, sa dette
constitue sa richesse, les taxes son vrai paradis[233]; et quand
la famine, escortée de sa livide et décharnée famille, apparaît
devant lui, il ne la reconnaît pas, ou bien il s'écrie que la famine
est fille de l'agriculture.
[Note 232: Allusion au jurement ordinaire des Anglais: _God damn
your eyes_.]
[Note 233: «Le crédit, disent tous les politico-banquiers, est
la base de la richesse.--L'élévation des taxes est la mesure de la
liberté et du bonheur d'une nation.»]
46. Mais laissons John Bull et revenons à notre conte. Grande
joie dans le camp, pour les Russes, les Tartares, les Anglais,
les Français et les Cosaques! Suwarow présageait de brillantes
journées, et paraissait, à leurs yeux, semblable au gaz qui vient
remplacer la paisible lumière de la lampe, ou comme ces feux follets
toujours voisins de marais humides, et qui guident ceux qui les
aperçoivent dans des chemins semés de fondrières. Le nouveau chef
allait, venait, et tout le monde, à l'aspect de ce mobile flambeau,
s'empressait de suivre aveuglément ses pas.
47. Mais ici les choses eurent un tout différent résultat. La flotte
et le camp, pleins d'enthousiasme et de satisfaction, saluèrent
Suwarow avec déférence, et tout annonça que la fortune était
de retour. On s'avança de la place à une portée de canon; on
construisit des échelles: on répara les dommages des premiers
travaux, on en fit de nouveaux, on réunit des fascines et toutes
sortes de machines commodes.
48. C'est ainsi que l'esprit d'un seul homme dirige les mouvemens
d'une multitude: de même que les vagues obéissent à l'impulsion du
vent, ou que le troupeau paît sous la conduite du taureau, de même
que le petit chien dirige les pas de l'aveugle et que le mouton
conducteur fait accourir derrière lui ses compagnons en agitant la
sonnette pendue à son cou: ainsi nos grands hommes gouvernent-ils
toujours les petits.
49. Tout le camp était dans la joie; vous auriez cru qu'ils se
préparaient à aller à la noce. (Je ne vois rien d'inexact dans
cette métaphore; du moins, dans les deux cas, le résultat est-il
également la discorde.) Il n'était pas jusqu'au dernier soldat du
train qui ne désirât les dangers et le pillage: pourquoi? parce
qu'un laid, vieux et petit homme, nu jusqu'à la chemise, était venu
commander l'avant-garde.
50. Mais les choses en étaient ainsi. Tous les préparatifs furent
faits avec vivacité: le premier détachement, formé de trois
colonnes, ayant pris sa position, n'attendait plus que le signal pour
fondre sur l'ennemi; le second, également de trois colonnes, avait
une soif de gloire qu'il aurait voulu apaiser dans une mer de sang; le
troisième, composé de deux colonnes; devait engager le combat sur le
fleuve.
51. De nouvelles batteries furent encore dressées. On tint un conseil
général, et, comme cela est quelquefois arrivé à la dernière
extrémité, on y vit régner l'unanimité, cette déesse si
étrangère à la plupart des conseils. Toutes les difficultés étant
surmontées, la gloire commença à briller d'un vif éclat à tous
les yeux, et cependant Suwarow, déterminé à la mériter, s'occupait
à exercer ses recrues à l'emploi de la baïonnette[234].
[Note 234: Ce fait est exact. Suwarow commandait lui-même
l'exercice.]
52. C'est un fait bien reconnu que, malgré sa dignité de commandant
en chef, il daignait en personne discipliner les soldats les moins
exercés, et qu'il savait trouver le tems de faire auprès d'eux
les fonctions de caporal. Comme on fait prendre à la salamandre
l'habitude de sucer la flamme sans en être molestée, ainsi les
accoutumait-il à monter sur une échelle (non pas celle de Jacob) ou
bien à franchir un fossé.
53. Il fit habiller des fascines comme des hommes, avec des turbans,
des dagues et des cimeterres; puis il fit charger à la baïonnette
ces mannequins; pour donner à ses gens une leçon contre les
véritables Turcs. Quand ils furent bien dressés à ce manége, il
jugea qu'il était tems de commencer sérieusement l'attaque. Vos gens
habiles se moquaient de sa conduite:--il ne leur répondit rien; mais
il prit la ville.
54. Tel était l'état de la plupart des choses la veille de l'assaut:
tout le camp était dans le plus silencieux repos. Vous le croirez
difficilement; mais les hommes décidés à braver tous les
dangers redeviennent calmes sitôt que tout a été décidé. Les
conversations étaient rares; car les uns se transportaient en pensée
dans leur maison, auprès de leurs amis; les autres songeaient à
eux-mêmes et à leur avenir--personnel.
55. Suwarow surtout était sur l'alerte; il examinait, dressait,
ordonnait, plaisantait et réfléchissait; car, nous pouvons hardiment
le dire, c'était un homme merveilleux, au-delà de toute merveille,
Héros, bouffon, moitié ange et moitié diable, priant, instruisant,
désolant et ravageant; aujourd'hui Mars, demain Momus; et quand il
assiégeait une forteresse, véritable arlequin en uniforme.
56. Le jour qui précéda l'assaut, comme ce grand conquérant était
retenu à l'exercice--par ses fonctions de caporal,--à la chute du
crépuscule, quelques cosaques, maraudant comme des faucons autour
d'une montagne, rencontrèrent un parti d'hommes, l'un desquels
parlait leur langue,--bien ou mal, l'important était qu'il se fît
entendre; mais, soit par son accent, ses discours ou ses manières,
ils reconnurent qu'il avait autrefois servi sous les mêmes drapeaux.
57. Sur la demande de celui-ci, ils le conduisirent, avec ses
compagnons, au quartier-général. Leur costume était musulman;
cependant vous auriez pu reconnaître en eux des Tartares déguisés,
et un fond de christianisme sous leurs riches vêtemens turcs; mais en
couvrant ainsi certaines grâces naturelles d'une pompe extérieure,
ils rendaient d'autres étranges méprises très-difficiles à
éviter.
58. Suwarow était en chemise, devant une compagnie de Calmoucks;
il les exerçait, menaçait et amusait; il jurait après les moins
alertes et faisait des sermons sur le grand art de la tuerie:--car
c'est ainsi que ce grand philosophe, aux yeux duquel l'humaine argile
n'était que de la boue ordinaire, inculquait ses nobles maximes; et
à sa voix toutes les intelligences militaires sentaient parfaitement
qu'il était indifférent de gagner dans les combats une pension ou la
mort.--
59. Suwarow, à l'approche de cette compagnie de cosaques et de
leur capture, tourna vers eux son front couvert et ses yeux
perçans.--«D'où venez-vous?--De Constantinople, où nous étions
esclaves[235].--Qui êtes-vous?--Ce que vous voyez.» Telle était
la concision de leur dialogue, celui qui se chargeait de répondre
sachant à qui il parlait et songeant à épargner les mots.
[Note 235: M. A. P. a négligé de traduire cette réponse.]
60.--«Vos noms?--Le mien, Johnson, et celui de mon camarade, Juan:
les deux autres sont des femmes, et le troisième n'est ni homme ni
femme.» Le général promena sur les autres un œil rapide, puis
ajouta: «J'ai déjà entendu _votre_ nom; celui du second m'est
étranger. Il est absurde d'avoir conduit ici les trois autres; mais
passons.--Je crois, vous, avoir entendu votre nom dans le régiment
Nicolaiew?--Le mien même.
61. «Vous avez servi à Widdin?--Oui.--Vous conduisîtes
l'attaque?--Justement.--Et ensuite?--J'en sais à peine quelque
chose.--Vous montâtes le premier à la brèche?--Au moins ne fus-je
pas le dernier à suivre celui qui en a pu donner l'exemple.--Et qu'en
résulta-t-il?--Un coup de feu me renversa sur le dos et je fus fait
prisonnier.--Vous serez vengé, car la ville assiégée est deux fois
aussi forte que celle où vous fûtes blessé.
62. «Où voulez-vous servir?--Où vous voudrez.--Je sais que vous
aimez à être dans les enfans perdus; sans doute vous voulez
fondre le premier sur l'ennemi, après les maux que vous avez déjà
soufferts. Et ce jeune garçon, que fera-t-il avec son visage sans
barbe et ses habits déchirés?--Ah! général, s'il n'est pas plus
mauvais pour la guerre que pour l'amour, il montera le premier à
l'assaut.
63. «Il y sera, s'il l'ose.»--Ici Juan s'inclina profondément
comme le compliment le méritait. «Par un bienfait spécial de la
Providence, continua Suwarow, votre ancien régiment doit conduire
ce matin, peut-être même cette nuit, l'assaut. J'ai fait vœu à
plusieurs saints que dans peu le soc ou la charrue passeraient sur ce
qui fut Ismaïl, et que les plus superbes mosquées n'arrêteraient
pas leur tranchant.
64. «Ainsi, maintenant, à la gloire, mes enfans!» Après ces
mots il se retourna et continua, dans les termes russes les plus
classiques, à animer ses soldats, jusqu'à ce que tous ces grands
cœurs de héros fussent impatiens de la victoire et du butin. On
l'eût pris pour un prédicateur en chaire (de ceux qui regardent
avec dédain tous les biens terrestres, sauf la dîme), en le voyant
exhorter ses auditeurs à se ruer sur les païens et à massacrer ceux
qui résisteraient aux armes de la chrétienne impératrice Catherine.
65. Johnson qui, d'après ce long colloque, se regardait comme le
favori de Suwarow, se hasarda à s'adresser encore à lui, bien qu'il
le vît retourné à ses chères occupations. «Je vous rends grâces,
dit-il, de m'avoir ainsi permis de mourir l'un des premiers; mais si
vous indiquiez plus positivement notre poste, nous saurions mieux, mon
ami et moi, ce qu'il nous faudra faire.
66. «--Bien! j'étais occupé, et j'oubliais. Vous, vous rejoindrez
votre ancien régiment, qui est déjà sous les armes. Holà! Katskoff
(ici il appela un Polonais), conduis-le à son poste; j'entends le
régiment Nicolaiew. Cet autre étranger restera avec moi: c'est un
beau garçon. Quant aux femmes, elles peuvent se retirer dans les
bagages ou bien à l'ambulance.»
67. Mais ici commença une autre scène. Les dames, qui n'avaient pas
l'habitude d'être traitées de la sorte (et cependant, élevées dans
un harem, elles étaient bien pénétrées de la meilleure doctrine du
monde, celle de l'obéissance passive);--les femmes alors soulevèrent
la tête; leurs yeux brillans parurent humectés de larmes, et, comme
la poule étend les ailes sur ses poussins, elles étendirent leurs
bras