52. Mais abandonnons-le ici, je vais devenir pathétique, et déjà

je me sens attendri par la nymphe chinoise des larmes, le thé vert.

Cassandre avait des inspirations moins infaillibles que les miennes;

dès que mes pures libations ont excédé le nombre trois, je sens mon

cœur devenir compatissant au point de me forcer à recourir au bou

noir[120]. Il est triste que le vin soit si échauffant, car le thé

et le café nous donnent des idées beaucoup trop sérieuses.

[Note 120: Thé de couleur noire.]

53. Excepté cependant quand on les mélange avec toi, Cognac, douce

Naïade des rives Phlégétontiques! Hélas! pourquoi faut-il que

tu attaques le foie, et que, semblable aux autres nymphes, tu sois

funeste à tes adorateurs? J'aurais bien recours au punch léger, mais

quand je prends le soir une rasade de _rack_[121], je suis sûr de me

réveiller le lendemain avec la torture[122].

[Note 121: Espèce de rum.]

[Note 122: Dans le texte: «Quand je prends du _rack_, je suis

sûr de me réveiller avec son synonyme.» _Rack_ signifie _liqueur

forte_ et _torture_.]

54. Pour le présent, je laisse Don Juan sauvé,--le pauvre garçon

n'est pas fort bien portant, il a reçu plusieurs blessures, mais ses

souffrances corporelles pouvaient-elles se comparer à la moitié de

celles que le cœur de son Haidée éprouvait! Elle n'était pas de

celles qui pleurent, crient, se désespèrent, et s'emportent une fois

qu'elles ne redoutent plus ceux qui les entouraient. Sa mère était

une Moresque, née à Fey, où tout est Éden ou solitude affreuse.

55. Là, le vaste olivier fait pleuvoir sa moisson parfumée dans des

bassins de marbre; la graine, la fleur et le fruit jonchent en même

tems la terre, jusqu'à ce que la terre les recouvre. Mais là aussi

croissent une multitude d'arbres vénéneux; les nuits retentissent

du rugissement des lions, et de longs déserts brûlent le pied des

chameaux ou engouffrent, en s'entr'ouvrant, d'infortunées caravanes.

Tel est le sol de ces climats, et tel aussi y est le cœur de l'homme.

56. L'Afrique est la fille du Soleil. L'humain et la terrestre argile

y sont également embrasés; brûlé dès l'enfance et doué d'une

force surprenante pour le bien ou pour le mal, le sang moresque est

soumis à l'influence du ciel, et produit des fruits semblables à

ceux du sol de la patrie. Beauté, amour, tel avait été le douaire

de la mère d'Haidée; mais ses grands yeux noirs recélaient les

passions les plus profondes; seulement elles y sommeillaient comme un

lion aux bords d'une fontaine.

57. Tempérée par de plus doux rayons, et semblable à ces nuages

que l'été nous présente argentés, paisibles et gracieux jusqu'à

l'instant où, chargés de foudres, ils jettent l'épouvante sur la

terre et les tempêtes dans les airs, Haidée avait toujours été

jusqu'alors douce et paisible; mais à peine agitée par la passion

et le désespoir, le feu s'élança de ses veines humides, tel que le

Simoon, quand il se lève sur la plaine brûlante[123].

[Note 123: Le vent du désert, fatal à toutes les créatures

vivantes, et auquel les poètes orientaux font de fréquentes

allusions.]

58. Son dernier regard était tombé sur la blessure de Don Juan, sur

sa défaite et sur sa chute. Le sang de son unique ami ruisselait

sur les carreaux qu'il traversait naguère avec tant de grâce et de

beauté. Un instant lui suffit pour tout voir et sentir, un seul,--sa

résistance se termina par un gémissement convulsif. Semblable

au cèdre déraciné, elle tomba sur le bras de son père, qui

jusqu'alors avait eu peine à dompter sa résistance.

59. Une veine s'était rompue dans son sein[124]; les pures couleurs

de ses lèvres charmantes étaient déjà voilées par un sang noir

qui jaillissait de son gosier: sa tête penchée ressemblait au lis

que la pluie a surchargé. Ses femmes, appelées aussitôt, portèrent

en sanglotant leur jeune maîtresse sur sa couche; mais en vain

eurent-elles recours à leurs herbes et à leurs cordiaux, Haidée

défiait tous leurs procédés, comme s'il n'avait pas été donné à

un seul d'entre eux de retenir sa vie ou d'éloigner sa mort.

[Note 124: Cet effet de la lutte violente de différentes passions

n'est pas très-rare. Le doge Francis Foscari ayant été déposé en

1457, et entendant les cloches de Saint-Marc annoncer l'élection de

son successeur, «mourut subitement d'une hémorragie causée par une

veine qui se rompit dans sa poitrine (voyez _Sismondi_ et _Daru_,

tom. I et II) à l'âge de quatre-vingts ans[A]; quand personne n'eût

pensé que ce vieillard avait encore tant de sang[B].» Je n'avais pas

seize ans lorsque je fus témoin d'un effet aussi triste du mélange

des passions dans le cœur d'une jeune personne, qui pourtant ne

mourut pas alors des suites de cet accident, mais fut victime de son

retour, quelques années après, à la suite d'une vive émotion.

(_Note de Lord Byron_.)

]

[Note A: Sismondi dit même _quatre-vingt-quatre_. (_Biog.

univers._)]

[Note B: Shakspeare (_Macbeth_, acte V, scène Ire).]

60. Elle resta plusieurs jours, sans changer, dans cet état: quoique

glacés, ses traits n'avaient rien de livide, et ses lèvres ne

perdaient pas leur coloris; son pouls était arrêté, mais la mort ne

paraissait pas; nulle hideuse marque ne proclamait sa victoire, et la

corruption ne venait pas ravir l'espoir à ceux qui l'entouraient: la

vue de sa charmante figure révélait même de nouvelles pensées

de vie; je ne sais quel souffle immatériel l'enveloppait, mais on

sentait que toute sa dépouille ne devait pas être la proie de la

terre.

61. On y retrouvait la passion dominante de son cœur, telle que

l'exprime le marbre quand il est parfaitement travaillé; immobile

et permanente comme l'image de la belle, mais toujours belle Vénus,

celle des souffrances éternellement réunies du Laocoon, ou celle

de l'éternelle agonie du gladiateur. L'énergie avec laquelle ces

marbres expriment la vie est toute leur beauté; mais ils ne semblent

pourtant pas vivre, puisqu'ils sont toujours les mêmes.

62. À la fin elle s'éveilla, non pas comme d'un sommeil, mais

plutôt comme de la mort: la vie lui semblait une chose toute

nouvelle, une sensation étrange qu'elle éprouvait de force. Tout ce

qui s'offrait à ses regards ne frappait pas sa mémoire; un certain

malaise oppressait son cœur, mais le premier retour de ses battemens

lui causa une vive douleur, sans qu'elle s'en rappelât l'origine, car

les furies qui la possédaient avaient aussi fait une pause.

63. D'un œil vague, elle regarda plusieurs figures et plusieurs

objets, sans rien reconnaître; elle vit veiller autour d'elle,

sans en demander la raison; elle ne compta pas le nombre de ceux

qui entouraient son oreiller. Elle n'était pas devenue muette, bien

qu'elle ne parlât pas, nul soupir ne vint soulager ses pensées;

vainement celles qui la servaient gardèrent un long silence, ou

parlèrent avec mystère; le souffle de sa respiration put seul

indiquer qu'elle avait quitté le tombeau.

64. Ses femmes lui offraient leurs soins, elle ne les remarquait pas:

son père veilla près de son chevet, elle détourna les yeux, elle ne

reconnut personne, ni les lieux qui auparavant lui avaient été chers

ou agréables. On la transporta de salle en salle: elle s'y arrêtait

sans résistance, elle avait tout oublié; et pourtant ces yeux,

que l'on voulait croire fermés à toutes les anciennes pensées,

semblaient pleins de funestes résolutions.

65. À la fin, une esclave prononça le mot de harpe; le harpiste vint

et accorda son instrument. Dès les premières notes irrégulières

et rapides, Haidée fixa sur lui des yeux ardens, qu'elle reporta

bientôt vers la muraille, comme pour distraire sa pensée d'un

souvenir désolant. L'artiste commença une chanson lente et

plaintive, composée avant les tems de tyrannie, par quelque insulaire

des anciens jours.

66. Aussitôt les doigts maigres et défaits de l'infortunée marquent

sur la muraille la mesure de ce vieil air. Il changea de ton et se mit

à chanter l'Amour. Ce nom cruel met en mouvement tous ses souvenirs;

sur elle vient planer un instant le songe de ce qu'elle fut et de ce

qu'elle est aujourd'hui, si l'on peut appeler existence une telle vie.

Deux ruisseaux de larmes s'échappent de ses paupières oppressées,

semblables aux nuages rassemblés sur les monts quand ils se

résolvent en pluie.

67. Vaine consolation, inutile soulagement.--Ces pensées, trop

rapidement soulevées, troublèrent sa tête; la folie s'empara

d'elle, elle se leva comme si jamais on ne l'eût cru malade, et se

jeta sur tous ceux qui s'offrirent à elle comme sur un ennemi.

Mais personne ne l'entendit parler ou pousser des cris, quand elle

atteignit le paroxisme de son accès. Sa frénésie dédaignait

d'extravaguer, même quand on en vint à la frapper dans l'espoir de

la sauver.

68. Par momens encore elle montrait une lueur d'entendement. Bien

qu'elle jetât de longs regards sur chaque objet, sans pouvoir s'en

rappeler aucun, rien ne put lui faire regarder la figure de son père;

elle repoussait toute nourriture et tout habillement; tous les moyens

de vaincre sa répugnance sur ces deux points furent inutiles; le

changement de place, le tems propice, les soins ou les remèdes, rien

ne put rendre le sommeil à ses sens;--il semblait avoir pour jamais

perdu tout empire sur elle.

69. Elle languit ainsi douze jours et douze nuits. Au bout de ce

tems, sans gémissement, un soupir ou un regard qui pût indiquer les

dernières angoisses, l'esprit s'échappa de son enveloppe. Ceux qui

veillaient tout auprès d'elle, ne purent s'en apercevoir qu'au

moment où le voile sombre et épais qui couvrait son gracieux visage

s'étendit jusque sur ses yeux--ses beaux, ses noirs yeux!--posséder

tant d'éclat, hélas! et se flétrir!

70. Elle mourut mais non pas seule; car elle portait dans son sein un

second principe de vie: cet enfant du crime aurait pu naître innocent

et plein de charmes; mais il termina sa fragile existence sans voir le

jour; et, avant de naître, il entra dans le tombeau qui se ferma dans

le même instant sur la fleur et sur le bouton: vainement la rosée du

ciel descendit sur cette tige flétrie et sur ce déplorable fruit de

l'amour.

71. C'est ainsi qu'elle vécut, qu'elle mourut. La honte ou le chagrin

ne s'arrêteront plus sur elle. Elle n'était pas faite pour traîner

à travers les années ou les mois ce fardeau pénible que portent

les cœurs froids jusqu'à ce que la vieillesse les rappelle sous

la terre; elle eut des jours et des plaisirs courts, mais ils furent

délicieux,--tels, qu'ils n'auraient pu se prolonger pour elle

davantage. Maintenant elle dort en paix sur le rivage de la mer, où

elle aimait tant à venir.

72. Et maintenant cette île est déserte et stérile, ses édifices

sont détruits, et ses habitans passés. Il n'y reste que la tombe

d'Haidée et celle de son père; mais rien n'indique qu'un seul corps

mortel y soit déposé. Tous n'y découvririez pas l'endroit où

dorment des formes aussi belles, nulle pierre ne les recouvre, nulle

langue ne rappelle leur souvenir; et la beauté de la fille des

Cyclades n'a trouvé d'autre chant funéraire que celui de la mer

furieuse.

73. Mais plus d'une jeune Grecque accompagne encore son nom d'un

mélancolique chant d'amour; et plus d'un insulaire abrège la

longueur des nuits en racontant l'histoire de son père. La valeur

était son partage; la beauté, fut celui de sa fille;--si elle aima

sans réfléchir, elle paya de sa vie une telle faute;--ainsi reçoit

toujours un châtiment quiconque s'égare de même: nul ne doit

espérer de fuir le danger, et tôt ou tard l'amour lui-même devient

son propre vengeur.

74. Mais changeons de sujet, ce feuillet est trop triste, je le laisse

sur les tablettes de l'imprimeur. Je n'aime pas à peindre des

fous dans la crainte de paraître avoir voulu me retracer

moi-même.--D'ailleurs je n'ai plus rien à dire sur ce point, et

comme ma muse est un lutin capricieux, nous allons retrouver et

accompagner Juan, que nous avons laissé à demi mort quelques stances

plus haut.

75. Blessé et chargé de fers, «_casé_, _criblé_, _confiné_,»

quelques jours se passèrent avant qu'il pût rappeler le passé

à son esprit, et quand il reprit ses sens il se vit en pleine mer,

faisant six nœuds par heure avec le vent en proue. Les rivages

d'Ilion parurent devant lui:--dans un autre tems il eût été ravi de

les voir, mais alors il se souciait fort peu du cap Sigée.

76. Là, sur une verte colline, garnie de cabanes et flanquée d'un

côté par l'Hellespont, de l'autre par la mer, le brave des

braves, Achille est enseveli, à ce qu'on rapporte (Bryant dit le

contraire[125]), et plus loin sur la pente, encore grand et pyramidal,

on remarque le _tumulus_--de qui? le ciel le sait; peut-être de

Patrocle, d'Ajax ou de Protésilas, tous héros qui, s'ils étaient

encore en vie, n'auraient rien de plus à cœur que de nous arracher

la nôtre.

[Note 125: Voyez «_Dissertation sur la guerre de Troie_, montrant

que cette expédition n'a jamais été entreprise, et que cette

prétendue ville n'a jamais existé,» par Jacques Bryant. _Londres_,

1796.]

77. De hauts tertres sans marbre et sans inscriptions, de vastes

plaines incultes et bordées de montagnes; à quelque distance le mont

Ida toujours le même, et le vieux Scamandre (si toutefois c'est bien

lui), voilà tout ce qui subsiste. La situation semble pourtant encore

destinée à des faits glorieux.--Cent mille hommes pourraient y

combattre aisément; mais aux lieux où l'on demande les murs d'Ilion,

on voit brouter les brebis et se traîner les tortues.

78. J'ai trouvé là des troupeaux de chevaux non gardés; çà et là

quelques petits hameaux dont les noms sont nouveaux et rudes;

quelques bergers (peu semblables à Paris) s'arrêtant un instant

à considérer les jeunes Européens que leurs souvenirs classiques

conduisent sur le rivage, un Turc enfin, plein de vénération pour sa

religion, ayant un chapelet à la main et une pipe à la bouche;--mais

le diable si j'y ai vu un seul Phrygien.

79. Ici, l'on permit à don Juan de sortir de son étroite prison; il

sentit qu'il était esclave, privé de tout secours, et en présence

d'une mer ombragée de tems en tems par la tombe des héros. Encore

affaibli par la perte de son sang, il put à peine faire entendre

quelques courtes questions, et les réponses qu'il obtint furent loin

de lui donner une explication satisfaisante de son état présent et

passé.

80. Il remarqua quelques compagnons de captivité, qui semblaient

être, et qui effectivement étaient des Italiens. Il apprit du moins

par eux leur destinée, qui était fort singulière. Ils formaient

une troupe engagée pour la Sicile,--tous chanteurs, fort capables de

remplir leurs rôles: ayant mis à la voile de Livourne, ils ne furent

pas attaqués par le pirate, mais réellement vendus à bon marché

par l'_Impresario_[126].

[Note 126: Nom du directeur ou entrepreneur de théâtre, en

Italie.--Cela est un fait. Il y a quelques années, une troupe

d'acteurs fut engagée pour un théâtre étranger, par un certain

personnage qui les embarqua dans un port d'Italie, les conduisit à

Alger, et là les vendit tous. Par l'effet d'un hasard singulier,

j'entendis chanter à Venise, en 1817, et dans l'opéra de Rossini,

l'_Italiana in Algieri_, l'une des femmes de cette compagnie, revenue

de captivité.

(_Note de Byron_.)

]

81. Ce fut l'un d'entre eux, le bouffon de la troupe qui apprit à

Juan cette curieuse aventure. Car bien que destiné au marché turc,

il conservait son caractère,--ou du moins son masque; c'était un

petit homme d'un extérieur fort résolu; supportant sa fortune

avec un air d'enjouement et de grâce, et montrant beaucoup plus de

résignation que la _prima donna_ et le _ténor_.

82. Voici comme en peu de mots il fit son tragique récit: «Notre

impresario machiavélique ayant fait un signal vis-à-vis certain

promontoire, appela à nous un brick étranger. _Corpo di Caio Mario!_

nous y fûmes transportés à bord avec précipitation, sans un seul

_scudo de salario_; mais, pourvu que le Sultan aime le chant, nous ne

serons pas long-tems sans rétablir nos affaires.

83. «La _prima donna_, quoique un peu vieille, et fatiguée par une

vie désordonnée, a quelques bonnes notes; mais, quand la salle est

peu garnie, elle est sujette au rhume, et alors on entend avec plaisir

la femme du _tenor_, qui cependant n'a pas beaucoup de voix. Elle a

fait beaucoup de bruit à Bologna le carnaval dernier, en prenant le

comte _César Cicogna_ à une vieille princesse romaine.

84. «Nous avons aussi des danseuses; la _Nini_ qui a plus d'une corde

à son arc; la grosse rieuse de _Pelegrini_, qui eut bien sujet de se

louer du dernier carnaval: elle y rassembla plus de cinq cents bons

sequins; mais elle est si peu rangée qu'elle n'en a plus maintenant

le dernier Paul. Puis la _Grotesca_, c'est là une danseuse! Elle

pourra dire un jour ce qu'elle fait des ames (ou des corps) de tant

d'hommes.

85. «Quant aux _figuranti_, ils sont comme tous ceux de leur espèce.

Par-ci, par-là, une jolie créature qui pourra frapper les regards;

les autres, à peine bons pour la foire. Il en est une grande et

droite comme un I qui pourtant avec son air sentimental pourra aller

loin, mais elle n'a pas de vigueur dans les jambes. Après tout, c'est

fâcheux, avec une tête et une figure comme la sienne.

86. «Quant aux hommes, ils sont tous assez médiocres. Le _musico_

n'est qu'un vieux bassin fêlé; toutefois, il a un autre avantage qui

pourra lui ouvrir les portes du sérail, et lui donner en ces lieux

un emploi lucratif; mais en tout cas il ne le devra pas à son chant.

Parmi tous ceux du _troisième sexe_ que le pape forme annuellement,

on aurait de la peine à réunir trois voix parfaites[127].

[Note 127: Il est singulier que le pape et le sultan soient les

principaux patrons de cette branche de commerce,--les femmes étant

exclues de l'Église Saint-Pierre, en qualité de cantatrices, et

n'étant pas jugées dignes de garder les avenues du harem.

(_Note de Byron_.)

]

87. «Celle du tenor est gâtée à force d'affectation, et dans les

cordes basses le bœuf ne sait plus que beugler. C'est dans le fait un

homme qui jamais n'apprit à chanter, un ignorant incapable de sentir

une note, un tems ou une mesure; mais il était proche parent de la

_prima donna_, et celle-ci se chargea de garantir la richesse et la

flexibilité de sa voix; il fut donc reçu, bien qu'en l'entendant on

le prendrait pour un âne étudiant du récitatif.

88. «Il ne serait pas convenable que je m'arrêtasse sur mon propre

mérite; et--je vois, monsieur,--malgré votre jeunesse,--que vous

paraissez un voyageur auquel l'opéra n'est rien moins qu'étranger;

vous avez entendu parler de Raucocanti?--C'est moi-même. Le tems

pourra venir où vous m'entendrez vous-même. Vous n'étiez pas

l'année dernière à la foire de Lugo[128]; venez-y l'année

prochaine, on m'a invité à y chanter.

[Note 128: Lucques.]

89. «Mais j'oubliais notre baryton. C'est un joli garçon, mais

gonflé d'amour-propre. Avec de gracieux gestes, la plus entière

ignorance, une voix dépourvue d'agrément et d'étendue, il est

toujours mécontent de son lot, quand il est à peine bon pour chanter

des ballades au coin des rues. Dans les rôles d'amoureux, et pour

mieux exprimer sa passion, comme il ne saurait parler du cœur, il se

contente de parler des dents.»

90. Ici, l'éloquent récit de Raucocanti fut interrompu par la bande

des pirates qui venaient, à l'heure indiquée, inviter tous les

captifs à rentrer dans leurs tristes cases. Chacun d'eux jeta un

regard de regret sur les vagues (les cieux brillans et azurés les

couvraient alors d'un double azur; elles bondissaient libres et

heureuses, en face du soleil), puis ils descendirent, un à un, sous

les écoutilles.

91. Le lendemain, ils furent informés--que pour mieux s'assurer d'eux

dans leurs cellules maritimes, et en attendant dans les Dardanelles le

firman de sa hautesse (le plus impératif des talismans souverains, et

celui qu'on doit esquiver avec le plus de soin quand on le peut), ils

seraient enchaînés et réunis dame avec dame et homme à homme, et

qu'ils seraient de cette manière exposés sur le marché aux esclaves

de Constantinople.

92. Il paraît, quand cet arrangement fut terminé, (long-tems on

avait contesté et débattu si l'on devait regarder le soprano comme

un mâle, et on avait fini par l'enfermer avec les femmes en qualité

de surveillant), il paraît, dis-je, qu'un homme et une femme se

trouvèrent liés ensemble, et le hasard voulut que ce mâle fût

Juan, qui,--situation critique à son âge, fut accouplé avec une

bacchante au rubicond visage.

93. Avec Raucocanti fut malheureusement enchaîné le tenor. Ils

se détestaient tous deux d'une haine qu'on ne trouve guère qu'au

théâtre, et chacun d'eux s'affligeait plus de son déplorable

voisinage que de sa destinée. Une lutte violente s'éleva; au lieu de

se résigner à vivre ensemble, ils se mirent à tirer violemment des

deux côtés opposés en jurant à qui mieux mieux:--_Arcades ambo, id

est_: coquins l'un et l'autre.

94. La compagne de Juan était une Romagnole, mais qui avait été

élevée dans la Marche de la vieille Ancone[129]. Elle avait (outre

d'autres importantes qualités d'une _bella donna_) des yeux

aussi noirs et aussi brûlans qu'un charbon, et dont la vivacité

pénétrait jusqu'à l'ame. On voyait, à travers sa complexion de

claire brunette, briller un violent désir de plaire,--le meilleur des

douaires, surtout quand il se présente à la suite de l'autre.

[Note 129: Byron nomme vieille cette ville, parce qu'en effet

c'est une des plus anciennes d'Italie. Elle fut bâtie par les Grecs,

si l'on s'en rapporte à ce vers de Juvenal:

_Ante domum Veneris quam_ Dorica _sustinet_ Ancon.

]

95. Mais tous ces avantages étaient perdus auprès de Juan, car le

chagrin conservait sur ses sens une entière puissance; de beaux yeux

pouvaient s'arrêter sur les siens, mais non pas les enflammer. Bien

qu'ils fussent enchaînes de la sorte, et qu'il fût naturel à leurs

mains de se toucher, ni ses mains ni aucun autre de ses membres (et

elle en avait de ravissans) ne purent agiter son pouls ou mettre en

danger sa fidélité. Peut-être faut-il en savoir un peu gré à ses

blessures récentes.

96. Qu'importe? jamais, en pareil cas, on ne devrait trop s'enquérir:

les faits sont des faits. Or, nul chevalier ne pouvait être plus

loyal, et nulle dame désirer un amant plus fidèle; nous n'en

donnerons qu'une ou deux preuves. On dit que «personne ne tiendra de

feu, même en pensant aux glaces du Caucase;» je crois du moins que

peu de gens en seraient capables. Eh bien! voilà pourtant Juan qui

sort triomphant d'une épreuve au moins aussi difficile.

97. Ici je pourrais entreprendre une chaste description de ce qu'il

eut à souffrir, ayant moi-même, et dans mon enfance, résisté

à semblable tentation; mais j'entends dire que plusieurs personnes

refusent de prendre mes deux premiers chants, parce qu'ils offrent

trop de vérité. Je me hâterai donc de faire sortir Don Juan de son

vaisseau, car mon éditeur me jure sur sa foi qu'il serait plus facile

à un chameau de passer par le trou d'une aiguille, qu'à ces deux

chants de pénétrer dans l'intérieur des familles.

98. Cela m'est fort indifférent; j'aime singulièrement à citer, et

partant je renvoie mes lecteurs aux chastes pages de Smollet, Prior,

Arioste ou Fielding, qui représentent des choses bien étranges pour

un siècle aussi pudibond que le nôtre. Autrefois je mettais une

grande vivacité à plonger dans l'encre ma plume; j'aimais à

soutenir une lutte poétique, et même je me souviens d'un tems où

tous ces caquets auraient provoqué de ma part des remarques que je

dédaigne aujourd'hui d'écrire.

99. Ma jeunesse aima les querelles comme les enfans aiment un tambour;

mais, à cette heure, je ne veux que rester en paix, laissant à la

populace littéraire le plaisir de décider si mes vers mourront avant

que la main droite qui les écrivit ne soit desséchée, ou s'ils

passeront avec le tems un bail de quelques centaines d'années. En

tout cas, le gazon qui recouvrira ma tombe durera aussi long-tems, et

autour d'eux frémiront les vents de la nuit, à défaut de mes vers.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 01 avec notes et commentaires, comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 16 / 28 段