voulu faire partager aux autres: dans un âge moins tendre, j'eus lieu
d'être satisfait; les autres esprits reconnurent ma supériorité.
Aujourd'hui, mes anciennes illusions _tombent en feuilles
desséchées_; mon imagination reploie ses ailes, et la triste
vérité, qui s'abat sur mon pupitre, donne une tournure burlesque à
tout ce qu'il y avait autrefois en moi de romantique[112].
[Note 112: Byron revient souvent, dans cet ouvrage, sur le
même sujet, et il est bien vrai que toute l'aimable et spirituelle
originalité de _Don Juan_ ne sera jamais préférée, par les
lecteurs d'un esprit élevé et d'une imagination pure, à la gravité
du Childe Harold, du Giaour et de la fiancée d'Abydos. Dans _Juan_,
l'esprit de Byron devient plus vif, à mesure que l'imagination
(la plus admirable qui fût jamais) devient moins sublime. On peut
remarquer que Voltaire finit de même par _la Pucelle_, et le chantre
passionné d'Éléonore par la _Guerre des Dieux_. C'est que ces
beaux esprits, peu confians dans l'existence d'une ame immatérielle,
perdirent de leur essence primitive et de leurs inspirations
involontaires, en s'habituant de plus en plus à la vue des objets
matériels. Au contraire, les hommes qui sentirent en eux la
distinction des deux substances, tels que Platon, Sénèque, Rousseau,
Racine, Kant et Socrate, virent leur imagination grandir et s'exalter
à mesure que la vieillesse les détacha davantage de toutes les
hypothèses des sens et de la raison.]
4. Et si je ris de toutes les humaines pensées, c'est que je ne
puis pas en pleurer; ou si je pleure, c'est qu'il n'est pas en notre
pouvoir de retenir le naturel dans une léthargie absolue; c'est qu'il
faut avoir plongé dans le cœur du fleuve Léthé, pour endormir les
sentimens que nous redoutons le plus d'éprouver. Thétis baptisa dans
le Styx son fils mortel; une mère mortelle aurait choisi le Léthé
de préférence.
5. Quelques-uns m'ont accusé d'un projet inouï contre les croyances
et les mœurs du pays; ils en ont vu la preuve dans chaque vers de ce
poème: je ne dirai pas que je comprenne toujours bien clairement ce
que j'écris, lorsque je veux être _admirable_; mais le fait est
que je n'ai rien projeté, si ce n'est d'être un instant joyeux; mot
inusité dans mon vocabulaire.
6. Un tel genre d'écrire va sans doute paraître étrange aux
honnêtes lecteurs de notre climat sérieux. Le père de la poésie
sério-comique fut Pulci; il chanta dans un tems où les chevaliers
ressemblaient mieux à Don Quichotte qu'à ceux d'aujourd'hui; il
s'amusa des illusions de son tems, des féaux chevaliers, des dames
chastes, des énormes géans et des rois despotiques; mais tous ces
gens-là, sauf les derniers, étant disparus, j'ai choisi, comme plus
convenable, un sujet moderne.
7. Comment je l'ai traité, c'est ce que je ne sais pas; peut-être
aussi mal que m'ont traité ceux qui reprochaient à mon plan, non pas
ce qu'ils y voyaient, mais ce qu'ils auraient voulu y voir. Si cela
les amuse, ainsi soit-il: notre siècle est libéral, et les pensées
y sont libres: en attendant, Apollon me tire par l'oreille, et me dit
de reprendre ici le fil de mon récit.
8. Le jeune Juan et son amante furent laissés à la délicieuse
société de leur propre cœur; l'impitoyable Tems lui-même
gémissait, en séparant avec sa cruelle rame d'aussi beaux seins; et
bien qu'ennemi de l'amour, il se reprochait de les arracher à leurs
heures de plaisir. Encore n'étaient-ils pas destinés à devenir
vieux; ils devaient mourir dans leur fortuné printems, avant d'avoir
vu s'envoler un seul charme, une seule espérance.
9. Leur figure n'était pas faite pour les rides, ni leur sang pur
pour se croupir, et leurs grands cœurs se refroidir. La blanche
vieillesse ne devait jamais voiler leurs cheveux; et, semblables
à ces contrées exemptes de neiges et de frimas, ils étaient tout
printems. La foudre pouvait les atteindre et les réduire en cendre,
mais ce n'était pas à eux de traîner une longue et tortueuse
décrépitude.--Il y avait en eux trop peu de matière.
10. Ils furent seuls, une fois de plus. C'était pour eux jouir d'un
autre Éden; ils ne s'attristaient que dans un seul cas,
lorsqu'ils étaient séparés. L'arbre arraché à ses racines
séculaires[113],--le courant d'eau séparé de sa source,--l'enfant
privé en même tems et pour toujours, des genoux et du sein
maternels, se seraient flétris moins promptement que ces deux amans
éloignés l'un de l'autre. Hélas! il n'est pas d'instinct comme
celui du cœur.
[Note 113: Dans le texte: _The tree cut from its forest root of
years_.--L'arbre coupé de ses _forestières_ racines. Nous avons bien
le mot _sauvage_, qui vient de _silvestris_, en italien _selvaggio_;
mais il a perdu sa première signification, et n'a pas été
remplacé. C'est une grande lacune dans notre langue.]
11. Le cœur!--il peut être brisé: heureux, trois fois heureux, ceux
qui du premier choc _cassent_ ce fragile organe, porcelaine précieuse
de l'argile terrestre! jamais ils ne verront les longues années
presser sur leurs têtes jours pénibles sur jours pénibles, et cet
amas de souffrances qu'il faut ressentir et dissimuler; car souvent
les bizarres liens qui retiennent la vie sont d'autant plus forts
qu'on a fait plus de vœux pour les rompre.
12. «Ceux que les dieux chérissent meurent jeunes,» disait-on
autrefois[114], et par-là ils évitent plusieurs morts; celle des
amis, celle bien plus accablante--de l'amitié, de l'amour, de la
jeunesse, de tout ce qui compose notre vie, excepté le souffle de la
vie même. Et puisque le silencieux rivage finit toujours par
recevoir ceux qui ont le plus long-tems esquivé les flèches du vieil
archer[115], il se peut qu'une tombe prématurée, source de tant de
regrets, ne soit au contraire qu'un asile salutaire[116].
[Note 114: Voyez _Hérodote_.]
[Note 115: En Angleterre, on représente la mort sous la forme
d'un vieil archer. En France, comme on le sait, c'est un squelette
armé d'une faux.]
[Note 116: Voici comment M. A. P. a cru devoir traduire les six
derniers vers de cette strophe. «La mort de ses amis, et de ce qui
nous tue plus sûrement encore, la mort de l'amitié, de l'amour, de
la jeunesse, _toutes choses qui existent sans respirer_, puisque les
rives du silence attendent toujours ceux que n'atteint pas la flèche
du grand archer.»]
13. Haidée et Juan ne s'occupaient pas de la mort; les cieux, la
terre, les airs, tout semblait à eux; ils ne reprochaient au tems que
sa fuite rapide, et vivaient sans connaître le plus léger remords.
Chacun d'eux était le miroir de l'autre; la joie seule, comme une
escarboucle, brillait sous leurs noires paupières, et ces éclairs,
ils ne l'ignoraient pas, n'étaient que la réflexion de leurs mutuels
regards de tendresse.
14. Combien de douces étreintes et de caresses entrecoupées! le plus
fugitif regard, mieux compris que de longues périodes, et exprimant
tout sans jamais trop en dire; puis un langage semblable à celui des
oiseaux, compris d'eux seuls, et n'ayant de sens que pour l'oreille
des amans: de douces phrases badines qui auraient semblé absurdes à
ceux qui avaient cessé de les entendre, ou qui jamais ne les avaient
entendues.
15. Tels étaient leurs passe-tems, car ils étaient encore enfans, et
même ils n'auraient jamais cessé de l'être. Ils n'étaient pas
nés pour jouer d'importans personnages sur la scène triste et
désenchantée du monde, mais pour rester inaperçus, et tels que la
nymphe et son amant sortis d'un même ruisseau, pour couler leur vie
au milieu des fleurs et des fontaines, sans jamais sentir comme les
autres hommes le poids des heures.
16. Les lunes changeantes avaient roulé autour d'eux, et n'avaient
pas vu changer ceux dont leur lever avait éclairé les plaisirs:
ces plaisirs n'étaient pas de l'espèce frivole qui rassasie, ils
étaient ressentis par des esprits subtils, que les sens ne pouvaient
jamais borner; et ce qui détruit le plus sûrement l'amour, la
possession ne faisait pour eux que donner un nouveau prix à chacun de
leurs charmes.
17. Oh! que cela est beau, que cela est rare! mais ils ressentaient
cet amour, dans lequel l'esprit aime à se perdre quand le vieux monde
devient insupportable, quand on ne voit plus qu'avec dégoût ses
tumultes et ses spectacles; des intrigues, des aventures monotones, de
misérables tendresses, des mariages et des enlèvemens, à la faveur
desquels l'hymen allume ses torches pour une prostituée de plus, et
pour un mari qui seul ignore que sa nouvelle femme soit une catin.
18. Paroles grossières; vérité dure, vérité que l'on connaît
de reste. N'en parlons plus.--Qui donc avait ainsi délivré de tous
soins ce couple charmant et fidèle, qui jamais n'avait accusé la
lenteur d'une seule heure? C'était cette sensibilité dont tout
le monde a eu la conscience, et qui chez les autres périt faute
d'aliment, tandis qu'en eux elle était inhérente; sensibilité que
nous appelons romanesque, et que, tout en regardant comme ridicule,
nous ne cessons pas d'envier.
19. Dans les autres, c'est un état factice, un rêve léthargique
produit par un excès de lecture et de jeunesse; mais en eux c'était
la conséquence de leur naturel ou de leur destinée. Jamais roman
n'avait ému leurs jeunes cœurs: Haidée n'était rien moins que
savante, et Juan était un enfant de bonne et pieuse école. Ils
n'avaient donc pas meilleure grâce à s'aimer que les colombes et les
fauvettes.
20. Ils se plaisaient à voir le coucher du soleil; heure douce
à tous les yeux, mais surtout aux leurs. C'était à elle qu'ils
devaient ce qu'ils étaient; le crépuscule les avait vus le premier
enchaînés des liens de l'amour, et c'était à la faveur des mêmes
nuances célestes que la passion était descendue dans leur cœur, et
qu'ils s'étaient mutuellement offert le bonheur pour unique douaire:
toujours enchantés l'un de l'autre, tout ce qui rappelait le passé
leur semblait aussi agréable que la pensée présente.
21. Je ne sais, mais à cette dernière soirée, et tout en suivant
les fugitives lueurs du jour, un saisissement subit les prit, et
glissa froidement sur leurs doux souvenirs, comme une brise de vent
sur les cordes d'une harpe, ou sur la flamme qui gronde et se disperse
çà et là: l'espèce de pressentiment qui parcourut leur corps
arracha de la poitrine de Juan un douloureux soupir, et des beaux yeux
d'Haidée une larme nouvelle et involontaire.
22. Ces prophètes noirs et radieux semblaient se dilater, et suivre
tristement le soleil lointain comme si le globe étincelant dût
disparaître avec le dernier de ses beaux jours. Juan la regardait
comme pour découvrir, dans ses traits, sa propre destinée.--Il
éprouvait de la tristesse sans en concevoir la cause, et il eût
voulu trouver en elle l'excuse d'un sentiment déraisonnable, ou du
moins inconnu.
23. Elle se tourna vers lui; elle sourit, mais de cette manière qui
ne fait pas sourire les autres, puis elle se détourna. Quel que fût
le sentiment qui l'agitait, il parut fugitif, et sa prudence ou son
orgueil l'eurent bientôt dominé. Quand Juan, de son côté, lui
rappela,--peut-être en riant,--ce qu'ils venaient tous deux de
penser. «S'il en était jamais ainsi, reprit-elle,--mais cela est
impossible,--ou du moins je ne vivrai pas pour en être témoin.»
24. Juan voulut ajouter quelque chose; mais en pressant de ses lèvres
les siennes, elle le réduisit au silence et parvint même à exhaler,
dans un brûlant baiser, le souvenir d'un aussi funeste présage.
Il est sûr qu'elle ne pouvait trouver un meilleur moyen; il en est
pourtant qui préfèrent, en cas semblable, le jus de la treille.--Ils
n'ont pas tort non plus; j'ai tâté de l'un et de l'autre: reste aux
parieurs à choisir entre le mal à la tête ou le mal au cœur.
25. Car, décidez-vous ou pour la femme ou pour le vin, vous en aurez
également à souffrir, et sur vos plaisirs sera toujours levée la
taxe de quelque maladie; mais ce qu'il vaudrait mieux employer, je le
sais vraiment à peine, et s'il me fallait porter une voix décisive,
je connais tant de bonnes raisons en faveur de tous deux, que je
finirais sans doute par déclarer qu'il faudrait plutôt choisir l'un
et l'autre que de s'abstenir de tous les deux.
26. Juan et Haidée se regardaient; leurs yeux étaient mouillés par
l'effet de cette inexprimable tendresse dans laquelle se confondent
tous les sentimens, ceux d'ami, de fils, de frère, d'amant; ce que
peuvent en un mot éprouver et révéler de plus vif deux cœurs purs,
pressés l'un contre l'autre, aimant beaucoup trop et ne pouvant
aimer moins; sanctifiant le doux excès auquel ils se livraient par le
désir et la faculté de se rendre mutuellement heureux.
27. Ah! pourquoi ne moururent-ils pas alors dans les bras l'un de
l'autre?--Ils avaient trop long-tems vécu si une heure devait sonner
qui leur ordonnât de respirer séparément. Ils n'avaient plus à
attendre des années que des maux ou des outrages; le monde n'était
pas leur sphère; et son art ne pouvait séduire des créatures
passionnées comme une ode de Sapho. L'amour était né avec eux, dans
eux; il leur était inhérent, il était toute leur ame, et non pas
seulement un de leurs sens.
28. Ils auraient dû vivre cachés dans les bois, et invisibles comme
le rossignol lorsqu'il chante; mais ils étaient incapables de se
perdre dans ces épaisses solitudes appelées la société, où se
tiennent réunis tous les vices et toutes les haines. Toutes les
créatures nées libres chérissent la solitude; les oiseaux au
chant le plus mélodieux se nichent avec une compagne dans des lieux
écartés; l'aigle s'élève seul dans les airs; mais les mouettes et
les corbeaux fondent en troupe sur la même charogne, à la manière
des hommes.
29. En ce moment Haidée et Juan penchèrent leurs joues l'un sur
l'autre, et dans cette charmante position commencèrent leur sieste.
Mais leur sommeil ne fut pas profond, Juan sentait de tems en tems
une émotion soudaine, et une espèce de frisson parcourait son corps.
Pour Haidée, ses douces lèvres murmuraient une mélodie sans suite,
et les pures couleurs de ses joues, vivement agitées, ressemblaient
à une feuille de rose devenue le jouet de l'air;
30. Ou bien au ruisseau limpide situé dans un profond ravin des
Alpes, lorsque le vent vient l'agiter: tel était l'effet d'un songe,
ce mystérieux usurpateur de l'entendement,--qui nous force à
obéir à la volonté indépendante de notre ame. Singulière espèce
d'existence (car cela est encore exister), de sentir quoique privé de
sens, et de voir bien que les yeux fermés.
31. Elle rêvait qu'étant seule sur le bord de la mer, on l'avait
enchaînée à un roc; elle ne savait comment, mais elle ne pouvait se
remuer. Cependant les flots grondaient, chaque vague bouillonnait en
fureur, et venait la menacer. Elle croyait déjà les sentir sur sa
lèvre supérieure quand elle tressaillit pour respirer; l'instant
d'après les flots écumèrent sur sa tête, chacun d'eux vint se
briser au-dessus d'elle, et pourtant elle ne pouvait mourir[117].
[Note 117: Il y a quelque chose de semblable dans le _Richard III_
de Shakspeare. L'infortuné Clarence raconte un rêve, pendant lequel
il se croyait tombé dans la mer.
«O Seigneur! je me souviens encore de la peine qu'on éprouve en se
noyant! Quel bruit épouvantable faisait l'eau dans mes oreilles!.....
Long-tems je luttai pour abandonner ma dépouille mortelle, mais les
flots jaloux retenaient encore mon ame, et l'empêchaient de se frayer
une route à travers les vastes airs, etc.»]
32. Alors,--elle fut délivrée: elle erra çà et là, les pieds
ensanglantés, au travers de lattes aiguës; elle chancelait à
chaque pas: quelquefois elle roulait sur un linceul; puis, l'instant
d'après, elle se sentait forcée de le poursuivre malgré son effroi;
il était blanc et peu distinct; il ne s'arrêtait pas assez pour que
l'œil pût le considérer, ou la main le toucher; elle regardait,
courait et étendait les bras sans cesse, mais il lui échappait dès
qu'elle croyait l'avoir saisi.
33. Le songe a changé: elle est dans une caverne creusée entre
des colonnes de marbre glacé; dans les salles battues des eaux est
gravée la main des siècles; les vagues peuvent y pénétrer, les
veaux marins s'y cacher et y séjourner. Haidée sent alors l'eau
tomber de ses cheveux, la prunelle de ses yeux noirs est abîmée dans
les larmes; et, à mesure que ces gouttes se forment, les rochers les
attirent à eux, et elle croit les voir aussitôt se geler contre le
marbre.
34. Inondé, froid et sans vie, pâle comme l'écume qui recouvrait
son front mort, et qu'elle essayait en vain de faire disparaître
(combien de tels soins lui étaient doux jadis! combien alors ils lui
semblaient amers!), Juan était étendu à ses pieds; rien ne pouvait
rendre les battemens à son cœur navré; un chant funéraire sortant
du milieu des vagues pénétrait dans les oreilles d'Haidée, comme
la voix sinistre d'une sirène. Ce songe de quelques instans lui parut
une vie trop longue.
35. En regardant le mort avec plus d'attention, elle remarqua que
sa figure s'était ridée et altérée d'une manière singulière,
qu'elle avait de la ressemblance avec celle de son père; enfin que
chaque trait prenait de plus en plus la forme de ceux de Lambro;--elle
retrouvait son maintien sévère, et toutes ses formes grecques; elle
tressaillit, elle s'éveille: oh! quelle vue! puissances du ciel,
quel noir sourcil rencontre les siens! c'est,--c'est celui de son
père,--attaché sur son amant et sur elle!
36. Elle fit un cri en se levant, puis elle retomba avec un second;
l'aspect de son père la remplissait de joie et de tristesse, de
crainte et d'espérance: lui qu'elle croyait enseveli dans le fond des
mers, peut-être n'était-il sorti de la mort que pour arracher la vie
à celui qu'elle chérissait tant! Haidée aussi avait beaucoup
aimé son père; que ce moment dut être terrible!--J'en ai vu de
pareils,--mais gardons-nous de nous y arrêter.
37. Au cri d'effroi d'Haidée, Juan se réveille, retient son amante
dans sa chute, et aussitôt détache son sabre de la muraille,
impatient de tirer vengeance de celui qui causait tout ce
trouble. Lambro, qui jusqu'alors avait négligé de parler, sourit
dédaigneusement et dit: «À mon premier signal, mille cimeterres
sont prêts à se montrer. Laisse, jeune homme, laisse-là ta vaine
épée.»
38. En même tems, Haidée se jeta sur lui: «Juan, c'est,--c'est
Lambro,--mon père! tombe avec moi à ses genoux,--il nous
pardonnera;--oui,--oui le doit. Oh! le plus aimé des pères,--tu
vois mon agonie de plaisir et de peine.--Faut-il, quand je baise avec
transport le bas de ton manteau, que l'inquiétude vienne empoisonner
ma joie filiale? Fais tout ce que tu voudras de moi, mais grâce,
grâce pour lui!»
39. Calme dans ses regards et calme dans sa voix, indices peu sûrs
de la tranquillité de son ame, l'altier vieillard demeurait
impénétrable: il la regarda, mais il ne répondit pas un mot; puis
il se tourna vers Juan: le sang montait et disparaissait sur les joues
de celui-ci; déterminé à mourir, il conservait toujours son arme,
et brûlait de s'élancer sur le premier ennemi que le signal de
Lambro appellerait.
40. «Jeune homme, ton épée!» lui dit une seconde fois Lambro.
Juan répliqua: «Jamais, tant que ce bras sera libre.» Le visage
du vieillard pâlit, mais non de crainte, et tirant un pistolet de
sa ceinture: «Que ton sang, dit-il, retombe donc sur ta tête!» Il
regarda la pierre avec attention, comme pour s'assurer qu'elle était
en bon état;--car il en avait dernièrement lâché le coup;--et il
se mit ensuite à l'armer tranquillement.
41. Le son aigu du pistolet que l'on arme est étrange pour nos
oreilles, quand notre poitrine doit être visée l'instant d'après,
à vingt pas d'intervalle ou environ. C'est, je pense, une distance
fort convenable et assez grande, quand c'est un ancien camarade que
vous avez à tuer: mais, après que l'on vous a tiré une ou deux
fois, l'oreille devient plus irlandaise[118] et moins susceptible.
[Note 118: On sait que les Irlandais sont les Béotiens ou les
Périgourdins de la Grande-Bretagne.]
42. Lambro visa:--un instant de plus terminait ce chant et la vie de
Don Juan, quand Haidée, le regard aussi fier que celui de son père,
se jeta entre eux deux: «C'est moi! s'écria-t-elle, que la mort doit
frapper.--Je suis la coupable; il a été jeté sur ce rivage,--mais
il ne l'a pas cherché.--J'ai donné ma foi, je l'aime.--Je veux
mourir avec lui. Je connais votre naturel inflexible,--connaissez
celui de votre fille.»
43. L'instant d'auparavant elle fondait en larmes, elle était toute
prière, toute enfance; maintenant elle ose seule défier toutes les
humaines terreurs.--Pâle, froide et immobile comme une statue, elle
demande le dernier coup: sa taille était au-dessus de celle de ses
compagnes et de son sexe, elle se grandit encore, comme pour offrir
un but plus assuré. Son œil fixe est arrêté sur le visage de son
père, mais elle ne songe pas à retenir sa main.
44. Les yeux de Lambro étaient en même tems fixés sur elle,--et
l'on ne peut dire combien leurs regards étaient les mêmes; sauvages
avec sérénité, la flamme qui étincelait dans leurs grands yeux
noirs était à peu près de la même nature; car elle aussi eût
brûlé de se venger si elle avait été outragée,--et bien que
domptée, c'était encore une lionne. Le sang paternel bouillonnait en
elle à la vue de son père et témoignait assez qu'il avait la même
origine.
45. Je dis qu'ils se ressemblaient, avec la seule différence que
devaient mettre dans leurs traits un autre âge et un autre sexe.
Jusque dans la délicatesse de leurs mains, on trouvait ces
rapports, indices certains d'un sang non vicié. Maintenant, qu'on
se représente leur animosité et leur immobile fureur, quand ils
devraient n'éprouver que des sensations douces, et ne verser que des
larmes de plaisir; et l'on jugera de l'effet des passions dans leur
violence.
46. Le père se retint un instant, baissa son arme, puis la releva.
Pourtant il s'arrêtait encore, et regardant sa fille, comme pour
pénétrer dans sa pensée: «Ce n'est pas moi, dit-il, qui ai voulu
perdre cet étranger. Ce n'est pas moi qui ai ménagé cette scène de
désolation. Il en est peu qui souffriraient un pareil outrage ou
qui se retiendraient de tuer; mais je ferai mon devoir. Quant à
la manière dont tu as rempli le tien, le présent m'est une preuve
suffisante du passé.
47. «Qu'il pose son arme, ou, par la tête de mon père, la sienne va
rouler comme une balle devant toi.» En parlant ainsi, il pressa dans
ses lèvres un sifflet; un autre y répondit, et plus de vingt hommes,
armés de la botte au turban, fondent en désordre dans l'appartement,
bien placés l'un derrière l'autre. L'ordre de Lambro fut: «Arrêtez
ou tuez ce Franc.»
48. Par l'effet d'un mouvement subit il s'empare de sa fille; et
tandis qu'il comprime dans ses bras tous ses mouvemens, la troupe
se place entre elle et Juan: vainement elle se débat avec son
père,--l'étreinte de celui-ci est comme celle d'un serpent.
Cependant la file de pirates se jettent sur leur proie avec la
rapidité d'un aspic furieux, excepté pourtant le premier qui était
tombé avec une épaule à demi séparée du tronc.
49. Le second eut le visage entr'ouvert; mais le troisième, vétéran
froid et prudent, para les coups de sabre avec son coutelas, et porta
les siens avec tant de justesse, qu'en un clin-d'œil son homme fut
étendu sans défense à ses pieds, après avoir reçu deux entailles
de sabre qui faisaient couler de son corps deux ruisseaux de sang
rouge et épais.--L'un jaillissait du bras, et l'autre de la tête.
50. Ils l'enchaînèrent à l'endroit où il tomba, puis ils le
portèrent hors de l'appartement. D'un signe le vieux Lambro leur
ordonna de le traîner au rivage, où plusieurs vaisseaux attendaient
neuf heures pour s'éloigner. Ils le placèrent dans une barque,
et gagnèrent à coups de rames une ligne de galiotes. Ils le
déposèrent à bord de l'une d'elles et sous les écoutilles, en le
recommandant strictement aux gardiens.
51. Le monde est plein d'étranges vicissitudes, et celle-ci,
avouons-le, était singulièrement disgracieuse. Justement quand il le
voulait le moins, un homme riche, jeune, bien fait, et doué de tous
les avantages de ce monde, est embarqué, blessé, enchaîné, sans
pouvoir faire un mouvement; et tout cela parce qu'une dame[119] est
tombée amoureuse de lui.
[Note 119: Julia.]