[Note 98: Il faut bien se garder de confondre ce bouracan avec

celui dont on fait un vulgaire usage en France. C'est un tissu assez

semblable à celui des châles en bourre de soie ou de cachemire.]

78. En ce moment ils étaient divertis par leur suite; des nains, des

jeunes danseuses, des eunuques noirs et un poète: ce qui complétait

leur nouveau train de maison. Ce dernier avait une grande réputation

et il aimait à la justifier. Ses vers allaient rarement sans leurs

justes pieds;--quant aux sujets, rarement restait-il au-dessous d'eux,

car on le payait pour satiriser ou applaudir; et comme dit le psaume:

«il demandait un gros intérêt.»

79. Contre la louable habitude des anciens jours, il vantait le

présent et décriait le passé. Il avait fini par devenir une espèce

d'anti-jacobin oriental, et il aimait mieux louer que de s'exposer à

manquer de pudding.--Pendant quelques années il avait compromis sa

destinée en mettant dans ses chants un certain air d'indépendance;

mais à présent, il chantait le sultan et le pacha avec la véracité

de Southey et le talent poétique de Crashaw.

80. C'était un homme qui avait été témoin de nombreux changemens,

et lui-même il avait varié avec la fidélité de l'aiguille; mais

l'astre polaire auquel il obéissait n'étant pas l'une des

étoiles fixes,--il avait pris l'habitude des courbes et des lignes

rétrogrades: sa bassesse le mettait à l'abri des représailles, et

il était si fécond (à moins qu'on ne l'eût mal payé), il mentait

avec une telle expansion de verve,--qu'il avait certes les plus beaux

droits à la pension de poète lauréat.

81. Mais il avait du génie.--Quand un renégat, _vates irritabilis_,

en possède, il ne laisse guère passer de pleine lune sans l'exercer;

il n'y a pas même jusqu'aux honnêtes gens qui n'aiment à

capter l'attention publique:--mais à mon sujet.--Voyons,--de quoi

s'agissait-il? Ah!--le chant troisième,--le charmant couple,--leurs

amours, leurs fêtes, leur maison, leur costume, en un mot, le genre

de vie qu'ils menaient dans leur île.

82. Leur poète, pauvre diable, mais du reste fort amusant en

compagnie, avait été jadis le favori de plus d'une coterie; quand

il était à moitié ivre il haranguait ses auditeurs, et bien qu'ils

fussent rarement en état d'apprécier ses paroles, ils ne manquaient

pas de lui accorder, en vomissant et en mugissant, ces applaudissemens

populaires dont jamais la première ne connaît la seconde cause[99].

[Note 99: C'est-à-dire, dont celui qui les excite ne connaît

jamais celui qui les donne.]

83. Mais en ce moment, hissé dans la haute société, et ayant

recueilli de ses voyages quelques bribes éparses çà et là de

pensées libérales, il calculait si, pour varier un peu, il ne

pourrait pas, dans une île isolée, au milieu de ses amis, et sans

avoir à craindre d'exciter à la sédition, abjurer pour un instant

ses mensonges prolongés, et conclure avec la vérité un léger

armistice, en chantant comme il avait chanté dans son ardente

jeunesse.

84. Il avait voyagé parmi les Arabes, les Turcs et les Francs, et

connaissait le point d'honneur des nations diverses; comme il avait

fréquenté toutes les classes d'hommes, nulle occasion ne trouvait

sa verve en défaut:--ce qui lui valut quelques présens et quelques

remerciemens. Il savait habilement varier ses flatteries; «faire

à Rome comme les Romains,» tel était son principe de conduite en

Grèce.

85. Ainsi, d'ordinaire, quand on lui demandait une chanson, il

rappelait aux différens peuples quelque chose de leur pays; le _God

save the King_, ou le _Ça ira_, peu lui importait, il ne s'occupait

que de l'à-propos. Sa muse trouvait partout des inspirations, depuis

le sujet le plus sublime jusqu'aux plus prosaïques raisonnemens.

Pindare avait bien chanté les chevaux de race, pourquoi lui aurait-on

reproché de montrer la même flexibilité de talent?

86. Par exemple, en France, il eût écrit une chanson; en Angleterre,

un récit de six chants in-4º; en Espagne, il eût fait une ballade

ou une romance sur la dernière guerre;--autant en Portugal; en

Allemagne, il eût grimpé sur le Pégase du vieux Goëthe.--(Voyez

ce qu'en dit de Staël.) En Italie, il eût imité les

_Trecentisti_[100], et, en Grèce, il eût chanté quelque hymne dans

le genre de celle-ci:

[Note 100: Les poètes du treizième siècle.]

I

O des arts le premier séjour,

Iles de Grèce, îles de Grèce!

Où Sapho chanta son ivresse,

Où naquit le père du jour!

Un été constant vous colore:

Mais Phébus seul vous reste encore.

II.

Au nom des pères glorieux

Dont la mémoire les accuse,

Aux chants de leur antique muse

Vos fils restent silencieux:

Et quand l'univers les admire,

Seuls, ils n'osent plus les redire!

III.

Marathon domine les mers

Et s'étend au bas des montagnes.

Hier, rêvant dans ces campagnes,

J'oubliais nos cruels revers;

Car, foulant aux pieds tant de braves,

Je ne pouvais nous croire esclaves.

IV.

Un roi s'assit sur les rochers

D'où l'on aperçoit Salamine:

Là, méditant notre ruine,

Il suivait ses flots de guerriers;

Il les comptait avant l'aurore,

Et le soir étaient-ils encore?

V.

Où sont-ils, où toi-même es-tu,

O ma déplorable patrie?

Pour te rappeler à la vie

Mes accens n'ont pas de vertu.

Oh! pourquoi la lyre d'Alcée

Dans mes mains est-elle tombée?

VI.

Au moins, si j'ai perdu l'honneur

Et si je suis dans l'esclavage,

Je sens courir sur mon visage

Une généreuse rougeur;

Au moins je pleure sur la Grèce

Quand un lâche tyran l'oppresse.

VII.

Mais sur notre honte et nos maux

Ne faut-il verser que des larmes?

Sparte autrefois courait aux armes:

O terre! rends-nous ses héros!

Que trois seuls réveillent nos villes,

Et nous marchons aux Thermopyles!

VIII.

Mais tout reste silencieux!...

Non!--Les morts raniment leur cendre;

Les morts, les morts se font entendre

Comme un torrent impétueux!

«Brisez, disent-ils, vos entraves!

Venez!...» Et vous restez esclaves.

IX.

--«Versez-nous le vin de Samos;

Vous! faites frémir d'autres cordes:

Combattez, musulmanes hordes,

Coulez pour nous, jus de Seos.»

Voyez la soudaine allégresse

Qu'inspirent ces accens d'ivresse!

X.

Comme vos pères, au plaisir

La danse pyrrhique vous porte;

Mais de la pyrrhique cohorte

N'avez-vous plus de souvenir?

Vos accens sont nobles et graves;

Conviennent-ils à des esclaves?

XI.

--«Versez-nous le vin de Samos!

C'est Bacchus seul qui nous inspire.

Bacchus seul conduisait la lyre

Du tendre vieillard de Téos;

Il servait et savait se taire.--»

Ah! du moins il servait un frère!

XII.

--«Ce Miltiade tant vanté

De la couronne fut avide...»

--Mais le tyran de la Tauride

Protégea notre liberté;

Il mit en fuite les barbares;--

Et vous, vous servez des Tartares!

XIII.

--«Versez-nous le vin de Samos!»

De Parga le rocher stérile

Est désormais le seul asile

Des dignes enfans des héros.

Un jour ces guerriers intrépides

Rappelleront les Héraclides.

XIV.

Parga! Souli! craignez les Francs!

Ils ont des rois prêts à tout vendre:

La Grèce ne doit rien attendre

Que de ses généreux enfans.

Craignez les Francs! tous ils fléchissent

Sous des rois qui les avilissent.

XV.

--«Versez-nous le vin de Samos!»

--Nos filles dansent sous l'ombrage:

Je vois à travers le feuillage

Leurs contours si doux et si beaux;

Mais leur sein, digne des plus braves,

N'allaitera que des esclaves.

XVI.

Que l'on me place au bord des flots:

De Sunium je vois la plage,

J'y veux mourir; son nu rivage

Recevra mes derniers sanglots.

Traînez les chaînes que j'abhorre,

Moi je meurs: je suis libre encore!

87. Ainsi chanta, sinon eût pu, dû, ou voulu chanter en vers

passables le moderne enfant de la Grèce: sans valoir ceux qu'Orphée

récitait quand la Grèce était dans son printems, on aurait pu,

dans ces derniers tems, en composer de plus mauvais encore. Ses

accens n'étaient pas sans expression--sincère ou factice; et

la sensibilité est dans un poète la source de tous les autres

sentimens; mais ces gens-là sont des menteurs, et comme la main des

teinturiers,--ils revêtent toutes les couleurs.

88. Mais les mots sont des choses, et une légère goutte d'encre,

tombant comme la rosée sur une idée, produit ce qui fera penser

des milliers et des millions d'hommes. Chose singulière, que la plus

petite lettre par laquelle l'homme déposera une pensée au lieu de

l'exprimer de vive voix, puisse établir une chaîne durable entre

les siècles! À quelle exiguité le tems ne réduit-il pas la fragile

nature humaine, tandis que le papier,--un chiffon comme celui-ci, lui

survit à lui-même, à sa tombe, à tout ce qui lui était propre.

89. Et quand ses os sont en poussière, et que sa tombe a disparu;

quand ses biens, ses enfans, sa nation elle-même ne conservent plus

qu'une seule place dans les commémorations chronologiques, quelque

lourd manuscrit qui avait dû à l'oubli sa conservation, quelque

inscription lapidaire retrouvée à la place d'une barraque, en

travaillant aux fondations d'un _cabinet_, peuvent restaurer son nom

et le faire regarder comme un précieux et rare monument.

90. Et la gloire a fait long-tems sourire les sages; c'est quelque

chose, un rien, des mots, de l'illusion, du vent,--mieux fondé sur le

style de l'historien que sur le souvenir que le héros laisse après

lui. Homère a rendu à Troie le service que Hoyle a rendu au Whist;

les hommes de nos jours avaient oublié que le grand Marlborough

donnait joliment des coups de poings, quand, heureusement, sa vie a

été publiée par l'archidiacre Coxe.

91. Milton est le prince des poètes--à notre avis: un peu lourd,

mais divin dans tous les cas. C'était un indépendant, de son

tems;--un citoyen docte, pieux et continent en amour et à la table.

Mais sa vie s'étant offerte sur le chemin de Johnson, nous avons

aussitôt lu que ce grand pontife des neuf vierges avait reçu le

fouet au collége,--qu'il était colère, et--mauvais époux; la

première mistress Milton ayant déserté son logis.

92. Voilà _certes_ des faits bien intéressans; comme le daim volé

de Shakspeare[101], les épices de lord Bacon, la jeunesse de Titus et

les premières aventures de César; comme les fredaines de Burns

(que va retracer fidèlement le docteur Currie) et celles de

Cromwell:--mais bien que l'amour de la vérité inspire ordinairement

aux historiens ces détails, et qu'ils les jugent fort essentiels à

la vie de leur héros, il est rare qu'ils contribuent beaucoup à sa

gloire.

[Note 101: Les biographes de Shakspeare ne manquent pas de

raconter que ce grand homme, dans sa jeunesse, déroba un daim à

un gentilhomme de Straffort, jaloux à l'excès de son privilége de

chasse.]

93. Tout le monde n'est pas moraliste comme Southey, quand il

prêchait dans le monde _la Pantisocratie_; ou comme Wordsworth, non

imposé, non salarié, quand il saupoudrait de démagogie[102] ses

poèmes de colporteur; ou comme Coleridge, long-tems avant que

sa plume inconstante ne déposât dans le _Morning-Post_ son

aristocratie: alors que, lié avec Southey et marchant sur les mêmes

traces, ils épousaient les deux sœurs (établies mercières à

Bath).

[Note 102: Allusion au titre d'un des personnages de Wordsworth,

_the Pedlar_, dans l'Excursion.]

94. De pareils noms sont désormais atteints et convaincus; ils

forment dans la géographie morale une véritable _Botany-Bay_, et

leurs plus discrets biographes auront encore bonne grâce à décrire

leurs franches trahisons et leurs généreuses apostasies. À ce

propos, le dernier in-quarto de Wordsworth est le volume le plus lourd

que l'on ait publié depuis la découverte de l'imprimerie: c'est un

obscur et grossier poème, ayant nom _l'Excursion_, rimaillé dans un

style que j'ai en aversion.

95. C'est là qu'il érige un pont formidable entre l'intelligence de

ses lecteurs et la sienne: malheureusement les poèmes de Wordsworth

et de ses imitateurs, comme la Siloe de Joannah Southcote sont des

œuvres qui frappent faiblement l'attention publique, tant est petit

le nombre des élus, en ce siècle; et d'abord, annoncés comme des

divinités, les premiers fruits de leur virginité compromise se sont

bientôt métamorphosés en hydropisies périodiques.

96. Mais revenons à mon sujet. Je suis bien forcé d'avouer que si

j'ai quelque défaut c'est celui des digressions; je laisse aller

seuls mes gens, tandis que je m'amuse à soliloquer sans fin: mais

ce sont mes _adresses de la couronne_, remettant les affaires à la

prochaine session. J'ai l'air d'oublier que chacune de mes omissions

est une perte pour le public, non pas, il est vrai, aussi grande que

l'eussent été celles d'Arioste.

97. Je le sais; ce que nos voisins appellent _des longueurs_ (nous

n'avons pas un mot aussi juste; mais nous avons bien _la chose_ dans

la parfaite ordonnance des poèmes que Bob Southey met au monde chaque

printems); les longueurs, dis-je, ne sont pas un appât bien puissant

pour le lecteur; mais il n'est peut-être pas mal à propos de lui

présenter quelques beaux morceaux d'_épopée_, pour mieux lui

prouver que l'_ennui_ en est le principal ingrédient.

98. Nous lisons dans Horace qu'il arrive parfois à Homère de

s'endormir; nous pourrions même sans lui nous en apercevoir: quand

il arrive à Wordsworth de se réveiller, c'est pour nous dire avec

quelle complaisance il se traîne autour des lacs, avec ses chers

voituriers[103]. Il invoque le secours d'une barque pour franchir les

abîmes--de l'Océan?--Nullement, mais de l'air. Ensuite il fait une

seconde invocation pour obtenir une chaloupe et se hâte de répandre

assez de bave pour la mettre à flot.

[Note 103: Wordsworth est l'un des poètes surnommés _lakistes_,

à cause de leur affectation à peindre des lacs, des étangs et des

barques. C'est ainsi qu'on pourrait appeler, en France, M. Lamartine,

_le lunatique_, M. V. Hugo, _le cadavéreux_, etc. Nous recommandons

instamment les strophes suivantes à nos romantiques _très-illustres_

et à nos dramaturges _très-précieux_.]

99. S'il veut absolument fendre les plaines éthérées, bien que

Pégase soit rétif à son _roulage_, que n'emprunte-t-il plutôt

les coursiers du char de David? ou que ne sollicite-t-il un seul

des dragons de Médée? Ce bidet, trop classique pour son vulgaire

cerveau, lui ferait-il craindre de se casser le cou? Pourquoi donc si

le sot veut absolument voir la lune de plus près, ne demande-t-il pas

le secours d'un ballon?

100. Des _colporteurs_, des _barques_, et des _roulages_! Ombres de

Pope et de Dryden, en sommes-nous donc réduits là? ces misérables

drogues sont non-seulement à l'abri du mépris, mais surnagent comme

l'écume, au lieu de s'engouffrer dans le vaste abîme du pathos. Bien

plus, ces Jacques Cades[104] du sens commun et de la poésie viennent

siffler sur vos tombeaux.--Le _petit batelier_ et son _Peter bell_

sourient de pitié en parlant de celui qui traça la peinture

d'_Achitophel_[105]!

[Note 104: Ouvrier qui, sous le règne de Henri VI, aspira au

trône d'Angleterre. Il prêchait l'égalité, et surtout la haine des

juges et des savans. (Voyez, dans _Henri VI_, deuxième partie, actes

IV et V, comment Shakspeare a su le mettre en scène.)]

[Note 105: _Achitophel_ et _la Fête d'Alexandre_ sont les deux

plus beaux morceaux lyriques de Dryden, de la poésie anglaise et de

toutes les poésies modernes.]

101. Revenons.--La fête avait cessé: esclaves, nains, danseuses,

tout était retiré. Les récits de l'Arabe, les chants du poète,

les derniers accens du plaisir, tout venait d'expirer.--La dame et son

amant, laissés seuls, contemplaient les flocons rosés de nuages qui

accompagnaient le crépuscule.--Je te salue, Marie! sur la terre et

sur les mers, la plus céleste heure du jour est la plus digne de toi!

102. _Ave Maria_! Ah! bénie soit cette heure! bénis le tems, le

climat, et le lieu où j'ai vu si souvent avec délice tomber sur la

terre ce doux, ce ravissant moment! tandis que se balançait la lourde

cloche dans une tour éloignée, et que les derniers accens de

l'hymne du soir se faisaient entendre; quand le plus léger souffle

ne traversait pas les airs embaumés, et que les feuilles de la forêt

semblaient elles-mêmes partager le recueillement universel.

103. _Ave Maria_, c'est l'heure de la prière! _Ave Maria_, c'est

l'heure de l'amour! _Ave Maria_, est-ce bien toi que nos esprits

contemplent auprès de ton fils? _Ave Maria_, que ta figure est belle!

quel charme dans tes yeux baissés au-dessous de la toute-puissante

colombe!--Oui, bien que ce soit devant une peinture que mes genoux

fléchissent,--ce tableau n'est pas une idole, c'est une seconde

elle-même.

104. Quelques casuistes trop tendres ont bien voulu dire, dans une

publication anonyme,--que je n'avais pas de dévotion: mais que l'on

mette ces personnes en prières à côté de moi, et l'on pourra

décider qui de nous connaît mieux le droit chemin du ciel.

Mes autels sont l'Océan et les montagnes, l'air, la terre, les

astres,--en un mot, tous les ouvrages du grand tout, qui produisit

l'ame et doit un jour la recueillir.

105. Douce heure du crépuscule!--Ah! combien je t'aimais dans

l'ombrageuse solitude de pins[106], et sur le silencieux rivage qui

borne la forêt de Ravenne; là des racines immémoriales croissent

où venaient auparavant se briser les flots de l'Adriatique. Bois

toujours verts, où s'élevait la dernière forteresse des Césars,

et que les récits de Boccace et les chants de Dryden contribuaient

encore à me rendre plus chers!

[Note 106: Ce bois de pins s'appelle, à Ravenne, _la Pigneta_.

(Voyez BOCCACE.)]

106. Les perçantes cigales, citoyennes des pins, qui font de leur

existence d'un été une chanson continuelle, étaient, avec mes

pas, ceux de mon coursier et la cloche du soir, les seuls échos qui

pénétrassent dans les branches; mes yeux alors se reportaient en

esprit au spectre chasseur de la race d'Onesti, à sa meute infernale,

à leur chasse, et à toutes les belles qui, par cet exemple,

apprirent à ne pas rebuter un amant fidèle[107].

[Note 107: Voyez la cinquième journée, nouvelle VIII, du

_Décaméron_. Nastagio degli Onesti, amant de l'une des filles de

Paolo Traversaro, avait dépensé toutes ses richesses sans parvenir

à se faire aimer. Dans sa douleur il s'éloigna de Ravenne, avec la

résolution de se tuer. À trois milles de la ville, il renvoie ses

gens, et, tout en rêvant, il entre dans la forêt de pins. Bientôt

un grand bruit vient rompre sa rêverie; une belle femme, nue et

ensanglantée, est poursuivie par un chevalier noir qui l'atteint,

lui arrache le cœur et le donne à dévorer à ses chiens. Nastagio

apprend que cette infortunée était, pendant sa vie, une ingrate, et

qu'en punition de sa froideur, son ancien amant la poursuit dans ce

lieu tous les vendredis. Il s'empresse alors d'inviter à une fête la

famille des Traversari pour le vendredi suivant, et tandis qu'ils sont

à table sous les pins de la forêt, le bruit de la chasse infernale

se fait entendre; le fantôme recommence le même récit, et la

tremblante Traversaro, troublée elle-même, s'empresse d'offrir

à Nastagio son amour, ses faveurs et sa main. «Cette peur, dit le

conteur en terminant, ne fut seulement occasion de ce bien: ains

elle fut cause que toutes les femmes de Ravenne en devindrent si

paoureuses, qu'elles ont tousjours esté, depuis, plus complaisantes

aux voulentés des hommes qu'elles n'avoient esté auparavant.»

(_Anc. traduct. de M. Anthoine le Maçon_.)

]

107. O Hespérus[108]! tu donnes toutes les bonnes choses:--à l'homme

harassé, sa maison; un repas à celui qui a faim; au jeune oiseau

l'aile providente de sa mère; au bœuf chargé son étable désirée.

Tout le charme paisible qui se rattache à nos foyers, tout ce que nos

dieux domestiques nous rappellent de cher se rassemble autour de

nous à ton premier regard: c'est encore toi qui élèves l'enfant

jusqu'aux mamelles de sa mère.

[Note 108:

Εσπερε, παντα φερεις,

φερεις οινον, φερεις αιγα,

φερεις ματερι παιδα.

(_Fragment de Sapho_.)

Autrefois nous nous servions du mot _vespres_ pour exprimer cette

heure du jour qui précède le soir. On doit regretter que l'usage en

soit perdu.]

108. Heure suave! qui fais naître les regrets et attendris le cœur

de ceux qui traversent les mers, quand ce jour-là ils ont dit adieu

à leurs doux amis; ou qui enivres d'amour le pélerin, quand il

interrompt sa marche au bruit lointain de la cloche des vêpres, qui

semble déplorer le déclin du jour mourant[109]?--Est-ce là une

illusion que doive repousser notre raison? Non, non! rien n'expire

sans que dans le monde quelque chose ne pleure.

[Note 109: Cette idée admirable n'est pas du siècle de

Byron; elle est traduite de Dante: c'est le début du chant VIII,

_Purgatorio_.

_Era gia l' ora che volge 'l disio,

A naviganti e' ntenerisce il cuore

Lo di ch' han detto a' dolci amici addio;

E che lo nuovo. Peregrin d' amore

Punge, se ode squilla di lontano

Che paja 'l giorno pianger che si muore._

Avant Byron, Gray avait, mais sans le dire, emprunté à Dante la

même idée dans son _Cimetière de campagne_.]

109. Quand Néron périt par la sentence la plus juste qui jamais ait

détruit un destructeur, au milieu des acclamations bruyantes de Rome

délivrée, des nations affranchies et du monde enchanté, quelques

mains cachées allèrent répandre des fleurs sur sa tombe[110].

Peut-être ces derniers honneurs attestaient-ils la reconnaissance

d'un bienfait rendu par ce malheureux prince dans le seul instant que

le sceptre ne fût pas parvenu à corrompre.

[Note 110: «_Et tamen non defuerunt qui per longum tempus vernis

œstivisque floribus tumulum ejus ornarent_.» (SUéTONE, _Vie de

Néron_.) Malheureusement l'historien laisse ensuite deviner que ce

n'était pas le regret de sa mort qui portait quelques Romains

à honorer ainsi sa mémoire; mais la crainte qu'il ne fût pas

réellement mort, et qu'il ne revînt un jour se venger de ses

ennemis: l'Église elle-même a long-tems partagé cette opinion.

Jean Chrysostôme regardait Néron comme l'Anté-christ, et Augustin

n'était pas éloigné de se ranger du même avis. Vingt ans après

la mort de Néron, on craignait encore son retour. (Voyez SULPITIUS

SEVERUS, _Dialog._ II.--AUGUSTINUS, _de Civit. Dei_, lib. XX.)]

110. Mais je suis dans les digressions. Quel rapport existe-t-il entre

la conduite de mon héros et celle de Néron ou de tout autre bouffon

couronné comme lui? le même à peu près qu'avec les hommes de

la lune. Certes il faudra réduire mon ouvrage à zéro, et je vais

devenir l'une des nombreuses «cuillers de bois» de la poésie (c'est

sous ce dernier nom que nous autres collégiens aimions à désigner

celui qui venait d'obtenir ses derniers degrés[111]).

[Note 111: À Harrow, et dans plusieurs autres grands colléges

d'Angleterre, les écoliers reçoivent chevaliers de la _cuiller

de bois_, les étudians qui viennent de passer leur thèse. Cette

cérémonie burlesque est rarement du goût du récipiendaire.

L'auteur veut dire ici que son poème aura le sort des thèses de ces

chevaliers; qu'il sera oublié dès sa naissance.]

111. Mon projet d'ennuyer les lecteurs ne sera jamais fort

goûté.--On y trouve quelque chose de _trop_ épique, et je serai

forcé (en le recopiant) de diviser ce chant en deux. D'ailleurs, à

moins que je n'en avertisse d'avance, personne ne s'en apercevra,

si ce n'est quelques habiles gens; et pour ceux-là même, cette

résolution passera pour un perfectionnement louable; car je

prouverai qu'en cela l'opinion de la critique est celle d'Aristote,

_passim_.--Voyez «Ποιητιχης.»

Chant Quatrième.

1. Rien, en poésie, d'aussi difficile qu'un commencement, si ce n'est

peut-être la fin. Souvent, à l'instant même où Pégase va toucher

le but, il se démet une aile et nous retombons à terre, semblables

à Lucifer qui, pour avoir péché, fut précipité des cieux.

Notre commun péché est également difficile à reconnaître; c'est

l'orgueil qui flatte notre esprit de l'espoir de monter aussi haut, et

le sentiment de notre impuissance peut seul nous révéler ce que nous

sommes.

2. Mais le tems qui donne à tous les êtres leur véritable niveau,

mais la pénétrante adversité finiront par démontrer à l'homme,

et peut-être au Diable--(comme nous en avons l'espérance), que leur

raison à tous deux n'est rien moins que vaste: nous nous abusons tant

que les brûlans désirs pétillent dans nos veines,--le sang jaillit

alors trop rapidement; mais quand le torrent s'élargit en approchant

de l'Océan, nous calculons avec mesure la valeur de chaque émotion

passée.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 01 avec notes et commentaires, comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 14 / 28 段