29. Il avança plus près encore, et comme il descendait la pente

à la hâte, il remarqua à travers les branches agitées, et parmi

d'autres indices de fête, une troupe de ses gens qui dansaient sur le

gazon, et qui, semblables à des derviches, tournaient sur eux-mêmes

comme sur un pivot. Ils exécutaient la Pyrrique, cette danse

guerrière, objet de la préférence des Levantins.

30. Plus loin, en groupe, des jeunes filles grecques, dont la

première et la plus grande laissait flotter un long voile blanc,

se tenaient toutes ensemble comme un collier de perles; les mains

entrelacées, elles dansaient en laissant flotter sur un blanc cou de

longues et noires boucles de cheveux--(dont la moindre eût rendu fous

dix poètes). Celle qui les conduisait chantait, et la virginale et

attentive réunion lui répondait en chœur des pieds et de la voix.

31. Là, réunies à l'écart, et les jambes croisées autour de leurs

plats, quelques autres sociétés commençaient à dîner: la vue

était délectée par des pilaus[89] et des mets de toute espèce, des

flacons de vins de Samos et de Chio, des sorbets tenus au frais dans

des vases poreux. Au-dessus d'eux se montraient sur leurs tiges les

fruits de dessert; les oranges parfumées et les succulentes grenades,

balancées au-dessus de leurs fronts, n'attendaient que le plus léger

toucher pour descendre sur leurs genoux.

[Note 89: Le pilau est un plat de riz que les orientaux mangent

avec leurs mets: il remplace à peu près, chez eux, notre pain.]

32. Ici, une bande d'enfans se pressait autour d'un bélier blanc

comme la neige, et couronnait de fleurs ses vénérables cornes;

paisible comme l'agneau qui vient de naître, le patriarche du

troupeau courbe obligeamment sa tête grave et apprivoisée. Tantôt

il accepte les palmes qu'on lui présente à manger, tantôt il baisse

en jouant son front comme pour frapper ceux qui l'entourent, puis

aussitôt il recule comme dompté par leurs faibles mains.

33. Un profil d'une pureté classique, des vêtemens pleins d'éclat,

de grands yeux noirs, des joues d'une fraîcheur angélique et rosées

comme des grenades entr'ouvertes, des cheveux longs, des gestes

enchanteurs, des yeux parlans, et cette innocence, apanage heureux de

l'enfance, tel était le tableau exact que formaient ces petits Grecs:

à cette vue le philosophe ne pouvait s'empêcher de soupirer, en

pensant qu'un jour ils deviendraient des hommes.

34. Plus loin, un bouffon d'une taille de nain racontait devant un

cercle paisible de vieux fumeurs maintes histoires sur les trésors

secrets trouvés dans un vallon écarté; les merveilleuses reparties

des jongleurs arabes; les charmes nécessaires pour faire l'or pur et

guérir les morsures venimeuses; les rochers enchantés qui s'ouvrent

quand on les touche; et enfin (mais cela était bien réel) les dames

magiciennes qui, d'un seul coup, changent leurs époux en bêtes.

35. Il ne manquait aucun des plaisirs innocens qui peuvent flatter

l'imagination ou les sens. Le chant, la danse, le vin, la musique,

les histoires persanes, tout offrait d'agréables et inoffensifs

passe-tems: mais Lambro ne put sans déplaisir voir ces choses; il

songeait aux dépenses qu'on avait faites pendant son absence,

et prévoyait le comble de tous les malheurs, l'inutilité de ses

dispositions testamentaires.

36. Hélas! qu'est-ce que l'homme! à quels périls sont encore

exposés les plus heureux mortels, même après leur dîner!--Un jour

d'or pour un siècle de fer, voilà tout ce que le mieux partagé des

réprouvés peut espérer dans cette vie; le plaisir (du moins quand

il chante) est une sirène qui séduit les jeunes imprudens, pour

ensuite les écorcher tout vivans. En accueillant Lambro au milieu

d'eux, les convives s'exposaient au sort de la flamme que vient

toucher une couverture mouillée.

37. Lui qui n'avait guère l'habitude de prodiguer ses paroles, et qui

voulait procurer une surprise agréable à sa fille (il surprenait en

général les hommes avec l'épée),--n'avait envoyé personne pour

avertir de son arrivée; personne ne se remua donc: long-tems il

s'arrêta pour bien convaincre ses yeux de ce qu'il voyait; et

réellement il était plutôt surpris qu'enchanté de trouver une si

belle compagnie invitée.

38. Il ne savait pas (oh! que les hommes sont menteurs) qu'un rapport

(et surtout les Grecs) avait garanti la certitude de sa mort (comme si

ces gens-là mouraient jamais), et répandu pendant plusieurs semaines

le deuil dans sa maison. Mais depuis ce tems leurs paupières et même

leurs lèvres s'étaient desséchées; les roses étaient revenues sur

les joues d'Haidée; ses pleurs étaient remontés à leur source, et

elle conduisait pour elle-même les affaires de la maison.

39. De là tous ces mets, ces danses, ce vin et ce violon qui

faisaient de l'île un séjour de plaisirs; les valets étaient

tous à boire ou les bras croisés, passe-tems qui les rend les plus

heureuses gens du monde. L'hospitalité du père semblait sordide,

comparée à l'usage que faisait Haidée de ses trésors; et l'on ne

peut assez dire combien on approuvait sa noble conduite, quand elle

n'avait pas une heure qu'elle ne consacrât à l'amour.

40. Vous croyez peut-être qu'en tombant au milieu de ces

divertissemens il ne pourra se contenir, et, à vrai dire, il n'était

pas obligé d'en être fort satisfait; peut-être vous vous attendez

à de promptes exécutions, qui apprendront mieux à ses gens leur

devoir; au fouet, à la question ou à la prison pour le moins; vous

ne doutez pas qu'en faisant quelques exemples mémorables, il ne

développe les inclinations royales d'un pirate!

41. Vous êtes dans l'erreur;--c'était l'homme le plus doux et le

mieux élevé qui jamais eût coupé une gorge ou conduit un vaisseau.

Il était si familier avec tous les usages du monde, que jamais on

n'aurait pu deviner sa véritable pensée. Il ne le cédait pas sous

ce rapport à un courtisan; et c'est à peine si une femme même eût

pu cacher plus de fourberie sous ses jupes. Quel dommage qu'un tel

homme eût tant de goût pour les courses d'aventures! c'eût été

une excellente acquisition pour la bonne société.

42. Il s'avance près du premier groupe de convives, et, frappant sur

l'épaule de l'un de ceux-ci, il demande avec un sourire singulier

qui, dans tous les cas, n'annonçait rien de bon, quelle était la

cause de cette fête? Trop ivre pour faire attention à ses paroles,

le Grec auquel il s'adressait versa du vin dans un verre.

43. Et sans prendre la peine de tourner sa tête joyeuse, il tendit

le rouge-bord par-dessus son épaule, et d'un ton de voix peu ferme:

«Les paroles altèrent, je n'ai pas de tems à perdre.» Un second

ajouta en laissant échapper un hoquet: «Notre vieux maître est

mort; vous feriez mieux de vous adresser à son héritière, notre

maîtresse.--Notre maîtresse, ajouta un troisième, ah! ah! notre

maîtresse! c'est-à-dire, notre maître,--pas le vieux, mais le

jeune.»

44. Ces drôles étant de nouveaux venus, ne connaissaient pas celui

auquel ils parlaient.--Lambro changea de couleur,--un nuage couvrit un

instant ses yeux, mais il fit un effort pour reprendre son premier air

de sérénité, et cherchant même à rappeler son sourire, il pria

l'un d'entre eux de lui dire le nom, la qualité du nouveau maître

qui, suivant toutes les apparences, avait donné à Haidée le titre

d'épouse.

45. «Je ne sais pas, répondit le garçon, qui, ou ce qu'il est, ni

d'où il vient,--et je ne m'en soucie pas beaucoup; ce que je sais

bien, c'est que ce chapon rôti est délicieux, et que cet excellent

vin n'a jamais été servi pour un meilleur dîner: et si vous avez à

demander quelque chose de plus, adressez vos questions à mon voisin

de ce côté; il vous répondra sur tout, bien ou mal, car personne

n'aime plus à s'écouter parler[90].»

[Note 90: Imitation de _Morgante Maggiore_, poème trop peu connu

en France:

_Rispose allor' Margatte, a dir tel tosto

Io non credo più al nero ch' all' azzurro;

Ma nel cappone o lesso o vuogli arrosto,

E credo alcuna volta anco nel burro!

Nella cervigia e quando io n' ho nel mosto,

E molto più nel espro che il mangurro

Ma sopra tutto nel buon vino ho fede

E credo che sia salvo che gli crede._

«Marguet répondit alors: «À dire de suite ce que j'en pense, je ne

crois ni noir ni bleu, mais bien au chapon bouilli, ou, si tu l'aimes

mieux, rôti; je crois aussi, par fois, au beurre, à la cervoise,

au moust quand j'en ai, et bien plus dans les menaces que dans coups:

mais, avant tout, j'ai foi dans le bon vin, et je pense que celui qui

croit en lui sera sauvé.»

(Ch. XVIII, st. CLI.)

]

46. Je disais que Lambro était un homme patient, et certes il montra

dans cette occasion un respect des convenances digne de l'homme le

mieux élevé de la France, ce parangon des nations. Malgré les

railleries lancées contre les siens même, il sut dissimuler et ses

inquiétudes et les plaies de son cœur, et les insultes de cette

valetaille gourmande--et acharnée sur son propre mouton.

47. Maintenant, dans un homme aussi habitué à commander,--à faire

aller et venir ses gens,--à voir ses désirs exécutés en un tour

de main,--soit que sa voix demandât une mort ou des fers,--on peut

s'étonner de trouver d'aussi bonnes manières; la chose est cependant

bien réelle, quoique je ne sache comment l'expliquer; et dans tous

les cas celui qui peut ainsi se commander, peut être aussi capable de

gouverner--qu'un Guelfe[91].

[Note 91: Un Hanovrien. Les électeurs de Hanovre prétendent

être descendus du fameux _Guelfe_ qui donna son nom à l'une des deux

grandes factions d'Italie, au treizième et au quatorzième siècle.]

48. Non qu'il ne montrât jamais de colère, mais c'est quand il

n'était pas sérieusement irrité; dans ce dernier cas il restait

calme, concentré, lent et silencieux, il se repliait sur lui-même

comme le boa; jamais il ne parlait et frappait en même tems; s'il

menaçait, c'est qu'il ne voulait pas de sang: mais son silence était

bien plus redoutable, et son premier coup rendait ordinairement un

second inutile.

49. Il ne poussa pas ses questions plus loin et continua d'avancer

vers la maison, mais par un chemin détourné. Ceux qu'il vint

à rencontrer par hasard ne firent pas attention à lui, tant on

s'attendait peu à le revoir. Si l'amour paternel plaidait en ce

moment dans son cœur pour Haidée, c'est plus que je ne puis dire; en

tous cas, pour un père arrivant quand on le croyait mort, ces fêtes

devaient paraître un singulier genre de deuil.

50. Si tous les morts (Dieu nous en préserve) revenaient maintenant

à la vie, ou seulement quelques-uns, tel qu'un époux ou bien sa

femme (autant citer un exemple conjugal que tout autre), ne doutez

pas, quelle qu'eût été la violence de leurs anciennes querelles,

que cet incident imprévu n'en occasionât de plus vives encore, et

que les pleurs répandus sur l'époux expirant ne coulassent avec plus

d'abondance sur l'époux ressuscité.

51. Lambro entra dans la maison, mais non plus chez lui; pensée

vraiment--insupportable, et tout au plus comparable aux angoisses

mentales du trépas: trouver la pierre de notre foyer transformée en

pierre funéraire, voir éparses autour d'un âtre jadis étincelant,

les pâles cendres de nos espérances, c'est un tourment profond que

ne concevra jamais un célibataire.

52. Il entra dans la maison, mais non plus chez lui, car, sans

affections, il n'est pas de chez soi.--Il sentit les amertumes de la

solitude, en passant le seuil de sa porte sans être accueilli par

un salut. C'était pourtant là que le tems lui avait filé des

jours paisibles, que son cœur et ses yeux avaient suivi avec tant de

délices les jeux innocens d'une fille chérie, seul vertueux objet de

ses sentimens ordinaires.

53. C'était un homme d'un caractère singulier: doux dans ses

habitudes, quoique d'une humeur sauvage; modéré dans sa conduite,

ennemi de tout excès dans les plaisirs et dans la nourriture, d'une

perception facile, d'un courage à toute épreuve, en un mot capable

de mener une vie plus honorable, sinon sans reproche. Les malheurs de

sa patrie et son désespoir de l'affranchir l'avaient déterminé à

faire des esclaves, au lieu de rester esclave lui-même.

54. L'amour du pouvoir et le rapide accroissement de ses richesses; la

dureté, fruit d'une longue habitude; la vie périlleuse dans laquelle

il avait vieilli; l'abus qu'on avait fait de sa clémence; les soupirs

qu'il avait si souvent entendus; les mers implacables et les hommes

grossiers qui lui servaient de compagnons ordinaires, tout avait

contribué à le rendre terrible pour ses ennemis, et du reste bon ami

et mauvaise rencontre.

55. Mais un reste de l'ancien esprit de la Grèce répandait encore

quelques rayons héroïques dans son ame, comme jadis dans celle des

conquérans de la toison d'or, au tems de la Colchide. Il est vrai que

sa passion pour la paix n'était pas très-ardente;--mais hélas! sa

patrie n'offrait aucun espoir d'illustration, et c'était la rage de

la voir asservie qui l'avait porté à haïr l'univers et à combattre

toutes les nations.

56. L'influence du climat avait aussi donné à son esprit une

certaine élégance ionienne dont souvent, sans qu'il s'en doutât,

il laissait deviner l'influence.--Le meilleur goût avait présidé au

choix de sa résidence; il aimait la musique, il admirait les scènes

sublimes de la nature, et c'était en entendant un petit ruisseau

tomber devant lui en nappes de cristal, c'était en contemplant la

beauté des fleurs, qu'il charmait son esprit dans les heures de

calme.

57. Mais tout ce qu'il avait de tendresse reposait sur sa fille; elle

seule, au milieu des scènes furieuses dont il avait été l'auteur ou

le spectateur, avait conservé de l'empire sur son cœur. L'affection

qu'il avait pour elle était pure, isolée et sans partage. En perdant

ce sentiment, il eût perdu ce qui lui restait encore de tendresse

pour l'humanité, et le nouveau Cyclope serait tombé dans le plus

furieux aveuglement.

58. La tigresse à laquelle on a ravi ses petits, épouvante, dans

sa furie, le berger et le troupeau; l'Océan, quand il soulève

ses vagues irritées, brise souvent le vaisseau que des rochers

avoisinent; mais une fois leur rage épuisée, le tigre et l'Océan se

calmeront avant le ressentiment silencieux, grave, austère et profond

d'une ame vigoureuse, et surtout quand c'est celle d'un père.

59. C'est une chose commune, et pourtant bien douloureuse, que

l'ingratitude de nos enfans.--Eux qui devaient nous rappeler nos

beaux jours, eux qui semblaient d'autres petits nous-mêmes, composés

toutefois d'une matière plus fine, ils nous quittent tendrement dès

que la vieillesse nous saisit, et que des nuages obscurcissent le

soir de notre vie; à la vérité ils nous laissent une compagnie

excellente,--la goutte et la pierre.

60. Une belle famille est pourtant une jolie chose (quand elle ne se

présente pas après dîner[92]). Il est agréable de voir une mère

nourrir elle-même ses enfans (quand elle n'en est pas devenue plus

maigre). Semblables à des chérubins placés aux angles d'un autel,

ils se groupent autour du foyer (et ce tableau est capable d'attendrir

un pécheur). Une dame, environnée de ses filles et de ses nièces,

brille comme une guinée au milieu de pièces de sept schellings.

[Note 92: On sait qu'en Angleterre l'usage ordonne aux femmes et

aux enfans de sortir de table avant les hommes, et de laisser ensemble

ces derniers, pendant la première partie de la soirée.]

61. Inaperçu, le vieux Lambro prit une porte secrète et entra

dans sa maison, à la nuit tombante. Cependant la dame et son amant

présidaient au festin, dans tout l'éclat de leur beauté: une table

incrustée d'ivoire était placée devant eux et entourée d'une

foule de beaux esclaves. Les pierreries, l'or et l'argent formaient

la matière de la vaisselle, les vases les moins précieux étaient de

nacre et de corail.

62. Cent plats environ composaient le dîner: de l'agneau aux noix de

pistaches,--en un mot toute espèce de mets; des soupes au safran, des

friandises, des poissons les plus beaux qu'eussent jamais renfermés

des filets; le tout accommodé au-delà des vœux du plus délicat

sibarite: les boissons consistaient en sorbets variés de raisin,

d'orange et de jus de grenade exprimé à travers les pores de

l'écorce, ce qui ajoute encore à leur saveur.

63. Ces rafraîchissemens étaient disposés autour de la salle,

dans leurs carafons de cristal: des fruits, des gâteaux de datte

terminèrent le repas, qui fut aussitôt remplacé par la fève du

plus pur moka, servie dans de petites coupes de la Chine; sous elles,

et pour empêcher la main de se brûler, étaient des tasses en

filigrane d'or; dans le café on avait fait bouillir des clous de

girofle, de la canelle et du safran; mais (à mon goût) cela lui

enlevait de sa qualité.

64. Les tentures de la salle étaient une tapisserie formée de

pans de velours diversement peints, et brochés en fleurs de soie

damassée; une bordure jaune les enveloppait, et celle du haut,

richement travaillée, déployait en lettres-lilas, brodées

délicatement en bleu, de belles sentences persanes, tirées des

poètes et des moralistes les plus estimés.

65. Ces inscriptions orientales, placées si communément dans ces

contrées sur les murs, sont une espèce de moniteurs chargés de

rappeler à l'esprit, comme les crânes des banquets de Memphis,

les mots qui déconcertèrent Balthasar dans son palais, et qui lui

enlevèrent son royaume[93]. Mais les sages auront beau prodiguer

les trésors de leurs sentences, vous sentirez toujours qu'il est un

moraliste plus sévère encore: c'est le plaisir.

[Note 93: «Balthasar donnait à ses grands, au nombre de mille,

un grand festin, et chacun buvait _suivant son âge_... Le roi, les

seigneurs, les femmes et les concubines buvaient le vin, et louaient

leurs dieux d'or, d'argent, d'airain, de fer, de bois et de pierre.

«Soudain apparurent des doigts... écrivant contre le candélabre,

sur la surface du mur de la salle royale, et le roi regardait les

mouvemens de la main qui écrivait; sa face changea, et ses pensées

la troublèrent, etc.»

(DANIEL, ch. V.)

]

66. Une beauté devenue étique à la fin de l'hiver; un grand génie

qui trouve la mort au fond d'un verre; un roué transformé tout d'un

coup en méthodistique ou éclectique--(c'est le nom sous lequel ils

aiment maintenant à dire des prières), mais surtout un alderman

frappé d'apoplexie, sont des exemples qui réellement confondent

l'esprit, et prouvent bien que les trop longues veilles, le vin et

l'amour, ont des résultats aussi funestes que les excès de table.

67. Haidée et Juan posaient leurs pieds sur un tapis de satin

cramoisi, bordé d'un bleu pâle. Leur sopha occupait trois parties

complètes de l'appartement,--et semblait de la dernière fraîcheur.

Le velours des coussins--(plutôt faits pour garnir un trône) était

écarlate; du milieu jaillissait un brillant soleil broché en

or, dont les rayons tissus rappelaient le vif éclat de ceux qui

remplissent les cieux vers le milieu du jour.

68. Quant à la splendeur, on en avait confié le soin au cristal, au

marbre, à la porcelaine et à l'argenterie; sur les carreaux étaient

jetés des nattes indiennes et des tapis de Perse que le cœur eût

tremblé de salir. Des gazelles, des chats, des nains et des noirs,

et telles autres gens habitués à gagner leur pain en qualité de

ministres et favoris (c'est-à-dire par dégradation) étaient là

réunis en foule comme à la cour ou à la foire.

69. On n'avait pas épargné les belles glaces et les tables, la

plupart en ébène incrustées de nacre ou d'ivoire, celles-ci en

écaille de tortue; et celles-là en bois précieux, garnies d'or ou

d'argent.--On avait pourvu à ce que la plus grande partie d'entre

elles fût chargée de viandes, de sorbets glacés--et de vins--à la

disposition de tous ceux qui arrivaient d'heure en heure pour dîner.

70. Entre tous les costumes, je choisis pour le peindre celui

d'Haidée: elle portait deux jelicks[94],--dont le premier était

jaune-pâle; l'azur, le violet et le blanc formaient la couleur de sa

chemise,--et l'on suivait au travers de son léger tissu les mouvemens

de son sein, tels que ceux d'une faible vague; son deuxième jelick,

tout brillant d'or et de pourpre, était fermé avec des boutons

de perle larges comme des pois; une blanche gaze rayée de bouracan

flottait autour de son beau corps, semblable à des flocons de nuages

groupés autour de la lune.

[Note 94: Ou plutôt _tchelek_: c'est une ceinture de soie. (Voyez

le _Dictionnaire turc_ de Meninsky.)]

71. Un large bracelet pressait chacun de ses bras charmans; il n'avait

pas d'attache,--l'or pur en étant assez flexible pour que la main le

contournât sans peine, et que la forme du bras devînt aussitôt la

sienne. C'était admirable, mais sa forme seule eût charmé les yeux,

tant il semblait craindre de laisser échapper les contours qu'il

pressait. Ainsi, l'or le plus fin entourait la peau la plus blanche

que métal précieux eût jamais entourée[95].

[Note 95: Ce costume est moresque; les bracelets et l'anneau y

sont portés de la manière indiquée. Le lecteur s'apercevra par la

suite que la mère d'Haidée étant de Bez, sa fille suivait les modes

de sa patrie.

(_Note de Byron_.)

]

72. Comme princesse des domaines de son père, une semblable plaque

d'or roulée au-dessus de son coude-pied annonçait son haut rang.

Douze anneaux brillaient autour de ses doigts; ses cheveux rayonnans

de pierreries; les plis gracieux de son voile étaient comprimés

au-dessous de son sein par une bande de perles d'une valeur presque

inestimable; et la soie orangée de son pantalon turc venait se

terminer autour de la plus jolie cheville du monde.

73. Les ondes de ses longs et bruns cheveux tombaient jusqu'à ses

pieds, semblables au torrent des Alpes sur lequel vient glisser la

lumière matinale du soleil;--s'ils n'avaient pas été enfermés,

ils auraient pu voiler entièrement sa personne; on eût dit qu'ils

s'indignaient de se sentir comprimés dans la courbe soyeuse d'un

filet, et dès qu'un zéphir venait offrir à Haidée son aile pour

éventail, ils tentaient de rompre leur transparente étreinte.

74. Elle répandait autour d'elle une atmosphère de vie, et ses yeux

semblaient donner à l'air lui-même plus de légèreté. Ils étaient

si doux! si beaux! ils justifiaient tout ce que nous pourrions jamais

imaginer des cieux; purs comme ceux de Psyché, avant qu'elle n'eût

perdu sa virginité,--trop purs même pour les nœuds terrestres

les plus purs. En la voyant, on ne pouvait croire qu'il y eût de

l'idolâtrie à s'agenouiller devant elle.

75. Ses cils, noirs comme la nuit, étaient cependant teints, mais

c'était vainement; car les franges de ses grands yeux noirs n'en

conservaient pas moins leur beauté naturelle, et même opposaient

leur éclat primitif au jais artificiel qui les recouvrait. Ses ongles

avaient été touchés avec l'henna[96]; mais encore ici, les efforts

de l'art étaient inutiles, il ne pouvait rien ajouter à leur nuance

rosée.

[Note 96: «Les femmes turques et grecques couvrent ordinairement

leurs yeux d'une teinture noire qui, à quelque distance, ou bien aux

lumières, ajoute beaucoup à leur vivacité. Je pense même que nos

dames seraient enchantées de connaître ce secret; mais, dans le

jour, l'artifice est trop visible. Elles colorent aussi en rose leurs

ongles; mais j'avoue que je ne suis pas assez faite à cette mode pour

la trouver gracieuse.»

(_Lettre de Lady Montague à la comtesse de Mare_.)

]

76. L'henna aurait eu en effet une teinte merveilleuse, si elle eût

encore embelli la belle peau qu'elle avait touchée. Haidée n'en

avait aucun besoin: jamais le jour ne lança sur les montagnes des

rayons d'une blancheur plus céleste que la sienne; l'œil en la

contemplant ne pouvait se croire bien éveillé, il la prenait pour

une vision:--peut-être me trompé-je, mais Shakspeare dit aussi:

...Est fol, à mon avis,

Qui prétend dorer l'or ou reblanchir le lis[97].

[Note 97: _Le roi Jean_, acte IV, sc. 2.]

77. Juan n'avait, sur un châle noir et or, qu'un vêtement blanc

bouracan[98], encore si transparent que l'on apercevait, à travers le

tissu, des pierreries scintillantes comme les petites étoiles de la

voie lactée. Son turban formait une foule de plis gracieux, et

une aigrette d'émeraude chargée d'un nœud de cheveux, présent

d'Haidée, surmontait un croissant radieux dont la lumière, toujours

tremblante, ne s'affaiblissait jamais.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 01 avec notes et commentaires, comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 13 / 28 段