198. Haidée veillait son amant,--et cette heure de nuit et d'amour,

cette solitude de l'Océan pénétraient son cœur de leur influence

réunie. Parmi des sables arides, sous des roches sauvages, ils

avaient trouvé un berceau où rien sur la terre ne pouvait venir les

distraire; et de toutes les étoiles qui peuplaient la voûte azurée,

il n'en était pas une qui vît dans sa course plus de bonheur que sur

ses joues brûlantes.

199. Hélas! l'amour des femmes! on le sait, c'est une chose

délicieuse et redoutable. Elles mettent tout ce qu'elles ont sur ce

dé; et s'il tourne contre elles, la vie ne leur rappelle plus que la

perfidie qui les a déçues; leur vengeance, semblable à l'élan

du tigre, est rapide, implacable et mortelle. Cependant elles ne

souffrent pas moins que leurs victimes, et tous les maux qu'elles

infligent, elles les ressentent.

200. Elles ont raison; car l'homme, si souvent injuste envers l'homme,

l'est toujours envers les femmes. Le même sort les attend toutes;

elles ne peuvent compter que sur la trahison. Instruites à dissimuler

sans cesse, elles désespèrent celui que leur cœur brûlant

idolâtre, jusqu'à ce qu'un plus riche aspirant les achète en

mariage;--alors, que reste-t-il? un mari insouciant, puis un amant

infidèle, et enfin le soin de s'habiller, de se nourrir et de dire

ses prières.

201. L'une prend un amant, une autre tombe dans la boisson ou dans la

dévotion. Celle-là pense à son ménage, celle-ci aux moyens de se

distraire. Il en est qui essaient de voyager; mais, en perdant

les avantages d'une vertueuse retraite, elles ne font que changer

d'ennuis. Il n'est pas d'incident qui puisse les rendre plus

heureuses, et leur situation est aussi pénible dans un palais

insipide que dans une ignoble chaumière: quelques-unes aussi font le

diable, ensuite elles écrivent une nouvelle[82].

[Note 82: Ce dernier trait, omis par M. A. P., est une épigramme

lancée contre une célèbre _blue-stocking_ d'Angleterre. On voit

bien que Lord Byron n'avait jamais entendu parler de la conduite

exemplaire de nos Saphos françaises, mesdames de Genlis, Gay, Gail,

Cottin, Dufresnois, etc.]

202. Pour Haidée, c'était la fiancée de la nature; elle ne savait

pas tout cela. Fille des passions, elle avait reçu le jour dans

une contrée que le soleil inondait d'une triple et dévorante

lumière[83]. Elle était uniquement faite pour aimer et pour sentir

qu'elle était le choix de celui qu'elle avait choisi; tout ce

qu'on pouvait dire ou faire ailleurs n'était rien pour elle.--Que

pouvait-elle en craindre? elle n'y nourrissait ni espérance, ni

inquiétude, ni amour; son cœur battait dans ce lieu seul.

[Note 83: Il y a ici une image poétique que nous n'avons pas osé

rendre:

Born when the sun

Showers triple light, and scorches even the kiss

Of his gazelle-eyed daughters.

«Née où le soleil fait pleuvoir une triple lumière, et rend

brûlant le baiser de ses filles aux yeux de gazelle.»]

203. Oh! combien nous coûte ce rapide battement de cœur! et pourtant

chaque palpitation a dans sa source, comme dans son effet, tant de

douceur que la sagesse, en dépit de sa haine pour le plaisir et de

son amour pour la vérité, que la conscience elle-même ont une peine

infinie à nous faire préférer leurs bonnes vieilles maximes à son

ravissant transport.--Je suis surpris que Castlereagh ne l'ait pas

encore taxé[84].

[Note 84: M. A. P. n'a pas traduit cette strophe. Il ne faut pas

oublier, en lisant le trait qui la termine et la quatorzième strophe

du troisième chant, que l'année 1816 fut celle dans laquelle Lord

Castlereagh proposa et fit adopter le plus de taxes.]

204. Et maintenant c'en était fait.--Sur le rivage désert ils

venaient d'engager leur cœur: les astres, flambeaux de leur hymen,

versaient un nouveau charme sur leur beauté; l'Océan était leur

garant, et la grotte leur couche nuptiale: unis et sanctifiés par

leurs propres sentimens, la solitude leur tenait lieu de prêtre:

ils furent unis, et ils étaient heureux, car chacun d'eux regardait

naïvement l'autre comme un ange, et la terre comme un paradis.

205. Amour! ô toi dont le grand César fut le courtisan, Titus le

vainqueur, Antoine l'esclave, Horace et Catulle les professeurs, Ovide

le directeur, et Sapho, la sage _Blue-Stocking_, (de laquelle puisse

le tombeau engloutir tous ceux qui restent indifférens!--le rocher de

Leucade domine toujours les vagues).--Amour, tu es vraiment le dieu du

mal, car après tout nous ne pouvons t'en appeler le démon.

206. C'est toi qui rends si précaire le chaste état du mariage,

et qui insultes chaque jour le front des plus grands hommes. César,

Pompée, Mahomet et Bélisaire ont fatigué la plume héroïque de

l'histoire: leur destinée, leurs actions ont été tout-à-fait

différentes, et jamais ne reviendront des siècles aussi féconds en

merveilles; cependant ces quatre grands hommes ont eu trois qualités

communes, ils ont tous été héros, conquérans et cocus.

207. Tu fais les philosophes; tu as formé le troupeau matérialiste

d'Épicure et d'Aristippe, qui tente de nous pousser dans une

direction immorale avec des théories réellement assez praticables.

Ah! s'ils voulaient nous préserver du diable, comme il serait

agréable de répéter cette maxime (qui n'est pas fort nouvelle):

«Bois, mange et fais l'amour, que t'importe le reste?» Ainsi parlait

le sage roi Sardanapalus.

208. Mais Juan! avait-il donc oublié Julia? devait-il sitôt

l'oublier? Je ne sais que répondre, la question en elle-même n'est

pas facile à résoudre. Mais sans doute, c'est la lune qui dans

ce cas fait tout sans notre participation; et toutes les fois qu'on

éprouve de nouvelles palpitations, c'est elle qui les excite. En

effet, comment diable se ferait-il que les formes fraîches eussent

tant d'empire sur nous, pauvres humaines créatures?

209. Je hais l'inconstance;--je repousse, je déteste, j'abhorre,

condamne et renie le corps pétri de vif-argent qui ne peut conserver

en lui le souvenir permanent d'aucune impression. L'amour, l'amour

constant a toujours été mon hôte; mais pourtant la dernière nuit,

dans un bal masqué, je vis une jolie petite créature, fraîchement

arrivée de Milan, devant laquelle, comme un vilain, j'éprouvai

quelques désirs.

210. Mais bientôt la Philosophie vint à mon aide: «Songe,

m'insinua-t-elle, aux liens sacrés qui t'engagent.--Volontiers,

répondis-je, ma chère Philosophie. Mais regarde ses dents! O ciel!

Et ses yeux! Je veux savoir ce qu'elle est, femme, fille, ou ni l'une

ni l'autre; c'est une curiosité.--Arrête!» s'écria la Philosophie,

avec le plus bel air grec (elle était cependant déguisée, en

Vénitienne[85]).

[Note 85: Cette parenthèse indique assez que, sous le nom de la

Philosophie, le poète met ici en scène la belle comtesse Guiccioli,

sa maîtresse, avec laquelle il vécut pendant les dernières années

de son séjour en Italie, et tandis qu'il composait et retouchait _Don

Juan_. M. A. P. a supprimé ce dernier vers. Voici comme un témoin

oculaire a tracé le portrait de la Guiccioli, en 1821:

«La comtesse a vingt-trois ans, quoiqu'elle n'ait pas l'air d'en

avoir plus de dix-sept ou dix-huit. Bien différente de la plupart des

Italiennes, sa complexion est de la plus délicate beauté; ses

yeux longs, grands et languissans, sont bordés par les plus longues

paupières du monde, et ses cheveux, à peine retenus sur sa tête,

tombent sur ses épaules en larges boucles du noir le plus poli. Sa

_figure_ a peut-être un peu trop d'embonpoint pour sa hauteur, mais

son buste est parfait. Ses formes atteignent presque la régularité

grecque, et elle a la bouche et les dents les plus belles qu'on puisse

imaginer. Il est impossible de voir la Guiccioli sans l'admirer,

de l'entendre sans être ravi. Son amabilité se déploie dans les

moindres accens de sa voix, et celle-ci, jointe aux avantages de la

mélodie italienne, donne un charme particulier à tout ce qu'elle

dit. La grâce et l'élégance semblent inhérentes à sa nature.

Elle adore Lord Byron, et pourtant l'exil et la pauvreté de son vieux

père affectent sensiblement ses traits, et répandent sur son visage

une teinte de mélancolie qui ajoute encore à l'intérêt qu'inspire

cette femme charmante. Sa conversation est agréable, sans être

savante; elle connaît les meilleurs auteurs italiens et français,

mais souvent elle craint de montrer ce qu'elle sait, sans doute parce

qu'elle connaît l'aversion de Lord Byron pour les blue.»]

211. «Arrête!» et je me suis arrêté.--Mais revenons. Ce que

les hommes appellent inconstance n'est autre chose qu'une admiration

méritée pour l'objet charmant des heureuses prédilections de la

nature; et comme nous sommes tentés souvent d'adorer une belle statue

dans sa niche, ainsi, quand nous accordons la même sorte d'idolâtrie

à quelque objet réel, ce n'est encore qu'un hommage rendu au _beau

idéal_.

212. Ce n'est que la perception de la beauté, le développement

noble de nos facultés, un mouvement platonique, universel, admirable,

tombé des étoiles, filtré du haut des cieux, sans lequel la vie ne

serait pas supportable: en un mot, c'est l'usage de nos propres yeux,

et, de plus, celui d'un petit sens ou deux, qui témoignent assez que

notre chair est pétrie d'une brûlante poussière.

213. C'est pourtant un sentiment pénible et involontaire; car,

si nous pouvions toujours trouver dans une seule femme les grâces

séduisantes qui nous enchantèrent quand elle se présenta

la première fois à nous, comme une autre Ève, nous aurions

certainement moins de tourmens et plus de schellings (puisqu'il faut

vaincre leurs rigueurs, ou bien souffrir). D'ailleurs, si l'on pouvait

toujours aimer une seule dame, quelles délices pour le _cœur_, en

même tems que pour le _foie_.

214. Le _cœur_ est, comme le firmament, une partie des cieux; mais

aussi, comme le firmament, il change nuit et jour: il peut être

surchargé d'orages et d'éclairs, et ne présenter que l'image de

la destruction et de l'horreur; mais quand il a bien été déchiré,

rongé, brisé, sa tourmente expire en gouttes d'eau; car les larmes

qui s'échappent des yeux ne sont autre chose que le sang du cœur, et

voilà ce qui forme le _climat anglais_ de nos années.

215. Quant au foie, c'est le lazaret de la bile, mais il s'acquitte

rarement de ses fonctions; la première passion y séjourne si

long-tems, que toutes les autres se concentrent et s'y réunissent

comme un nœud de vipères sur un fumier. Rage, terreur, haine,

jalousie, vengeance et remords, tous les maux jaillissent de cet

abîme, semblables aux tremblemens de terre produits par le feu

occulte appelé _central_.

216. En attendant, et sans avoir besoin de mieux approfondir cette

anatomie, je viens d'achever, comme auparavant, deux cents et quelques

stances. Tel est le nombre que je fixe à chacun de mes douze ou

vingt-quatre chants. Je laisse donc tomber ma plume, je m'incline, et

j'abandonne à Haidée et à Don Juan le soin de défendre leur cause

auprès de tous ceux qui daigneront me lire.

Chant Troisième.

1. Muse, salut! _et cœtera_.--Nous avons laissé Juan endormi sur un

sein charmant et heureux, veillé par des yeux qui jamais n'avaient

pleuré, adoré par une jeune fille trop enivrée de bonheur pour

sentir le poison qui glissait dans son ame. Cependant, un ennemi de

son repos avait souillé le cours de ses innocentes années, et devait

bientôt transformer en larmes le plus pur sang de son cœur.

2. Amour! hélas! pourquoi dans ce monde est-il si fatal d'être

aimé? pourquoi entourer les berceaux que tu formes de branches de

cyprès, et choisir un soupir pour ton meilleur interprète? Comme

ceux qui recherchent les parfums arrachent souvent une fleur et la

placent sur leur sein,--la placent pour y mourir,--ainsi nous portons

dans notre cœur le fragile objet de notre amour; mais c'est pour l'y

voir bientôt périr.

3. La première fois, une femme n'aime que son amant; ensuite elle

n'aime plus que l'amour: c'est un vêtement qu'elle ne peut plus

quitter, et qui prête à peu près aussi facilement qu'un gant large.

Quiconque voudra l'éprouver en demeurera convaincu. D'abord, un homme

seul touchera son cœur; mais bientôt, redoutant moins l'embarras des

additions, on verra l'homme, au nombre pluriel, devenir l'objet de ses

préférences.

4. Je ne sais si la faute en est aux hommes ou bien à elles; mais une

chose du moins est certaine: c'est qu'une femme formée (si toutefois

elle ne se jette pas dans la dévotion pour la vie) a besoin d'être

courtisée après un intervalle exigé par la décence. Ce n'est

pas que, dans sa première affaire d'amour, elle n'eût entièrement

engagé son cœur, bien que même alors aucunes prétendent être

restées libres; mais pour celles qui ont aimé, soyez sûr qu'elles

aimeront encore.

5. Il est triste, et c'est une cruelle preuve de la fragilité, de la

folie, de la scélératesse humaine, que l'amour et le mariage, tous

deux venus de même lieu, soient pourtant si rarement d'accord.

Le mariage est né de l'amour, comme le vinaigre du vin;--c'est un

breuvage estimable, mais acide et rebutant;--le tems en a transformé

le parfum céleste en une saveur commune et singulièrement plate.

6. Il existe quelque chose d'antipathique entre la conduite présente

des amans et celle qui devra la suivre: ils sont la dupe d'un certain

jargon de flatterie, jusqu'au moment où la vérité tardive leur

apparaît.--Mais alors que reste-t-il, sinon le désespoir? Aussitôt

les mêmes choses changent de nom: par exemple,--l'amant faisait de

sa flamme un de ses titres de gloire; le mari la regardera comme une

faiblesse ridicule.

7. Les hommes finissent par rougir d'être si fortement épris. Il en

est aussi (mais l'exemple en est rare) dont l'amour s'affaiblit, et

que la force abandonne. On ne peut toujours admirer la même chose, et

pourtant il est bien entendu «de convention expresse» que les deux

époux seront unis jusqu'au décès de l'un d'entre eux. Désolante

pensée! perdre l'épouse qui embellissait nos jours, et faire en

outre pour tous nos gens la dépense d'un deuil!

8. Au fait, il y a dans les détails domestiques quelque chose qui

forme l'antithèse parfaite de l'amour. Les romans peignent sous

toutes leurs formes le tems des soupirs de leurs personnages, mais ils

offrent en buste le mariage qui les termine. Nul ne s'attendrirait

au récit des soucis matrimoniaux, et il n'y a rien de bien audacieux

dans les demandes conjugales. Croyez-vous que Pétrarque eût fait des

sonnets toute sa vie, si Laure avait été sa femme?

9. Toutes les tragédies finissent par une mort, et toutes les

comédies par un mariage: les auteurs, dans l'un et l'autre cas,

abandonnent le surplus à la foi des spectateurs, dans la crainte

que leurs descriptions ne donnent une fausse idée, ou ne restent

au-dessous de ces deux mondes nouveaux; et quand ils ont mis l'un

et l'autre héros entre les mains d'un prêtre, ils se gardent bien

d'ajouter un mot relatif à la mort ou à la dame.

10. Les deux seuls auteurs qui aient jamais, si je m'en souviens bien,

chanté le ciel, l'enfer ou le mariage, sont Dante et Milton. Tous

deux virent dans le mariage leur tendresse déçue; soit par leur

faute, soit par l'effet de quelque différence de tempérament (pour

troubler une union il faut si peu de chose!): mais vous pensez bien

que la Béatrice de Dante et l'Ève de Milton n'étaient nullement

dessinées d'après leurs femmes.

11. Quelques personnes disent que Dante a désigné sous le nom de

Béatrice la théologie, et non pas une maîtresse.--Pour moi, tout

en demandant l'approbation des autres, il me semble que c'est là une

rêverie de commentateur, qui a besoin d'être prouvée par des faits

irrécusables, et je crois que les abstractions les plus extatiques

de Dante ne tendent à autre chose qu'à personnifier les

mathématiques[86].

[Note 86: Ce qui paraît le plus probable, pour parler

sérieusement, c'est que Dante, après avoir aimé long-tems Bice ou

Béatrice Portinari, se servit d'un nom dont le souvenir lui était

cher, pour peindre, dans ses chants, l'amour divin et la sagesse.]

12. Haidée et Juan n'étaient pas mariés, mais aussi le péché les

regarde, non pas moi; et vous auriez, chaste lecteur, mauvaise grâce

à m'en blâmer, si réellement vous ne souhaitiez pas qu'ils le

fussent. Si vous les voulez mariés, je vous conseille de fermer le

livre consacré à ce couple égaré, avant que les conséquences

de leur faute ne deviennent plus graves. Il ne faut jamais lire

l'histoire d'un attachement illicite.

13. Toutefois, ils étaient heureux--heureux dans la jouissance

criminelle de leurs innocens désirs; mais bientôt, devenue plus

imprudente à chaque nouvelle visite, Haidée oublia que son père

était maître de l'île. Quand nous avons ce que nous souhaitions,

nous le quittons avec peine, surtout dans les premiers tems; elle

revenait donc souvent près de Juan, sans perdre une seule minute,

tandis que son bon écumeur de père était en course.

14. Bien qu'il s'adressât également à tous les pavillons, ne vous

scandalisez pas de sa manière de trouver des fonds; changez son

nom en celui de premier ministre, elle ne sera plus qu'une sorte

d'imposition. Mais plus modeste, notre homme élevait moins haut

ses espérances; il suivait à travers les mers une plus estimable

vocation, et y remplissait à peu près la charge de commissaire de

marine.

15. Le bon vieux gentilhomme[87] avait été retenu par les vents, les

vagues et quelques prises importantes; et, dans l'espoir d'augmenter

son butin, il était resté en pleine mer, malgré les rafales

qui mouillaient et endommageaient ses captures. Il avait mis ses

prisonniers à la chaîne; il les avait étiquetés comme les

chapitres d'un livre; et garnis de colliers et de manchettes, ils

valaient à ses yeux, l'un dans l'autre, de dix à cent dollars.

[Note 87: _Gentleman_ a tout-à-fait la signification de notre

mot gentilhomme; mais comme les Anglais prennent tous ce titre, les

Français craignent de le traduire littéralement: il répond au

_quirites_ des Romains. Ici, je n'ai trouvé que ce mot-là qui pût

indiquer la légère ironie qui était dans l'intention du poète.]

16. Il disposa de quelques-uns d'entre eux sur le cap Matapan, en

faveur de ses amis les Maynottes[88]. Il en vendit d'autres à ses

correspondans de Tunis, à l'exception d'un seul qu'il laissa

couché à bord sans penser à le vendre (attendu sa vieillesse). Le

reste,--sauf çà et là quelque riche personnage qu'il mit à fond

de cale pour demander plus tard sa rançon,--fut laissé sous la même

chaîne; étant, à l'égard des gens d'une classe ordinaire, porteur

d'une large commission pour le dey de Tripoli.

[Note 88: Le cap Matapan est l'ancien promontoire de Ténare,

à l'extrémité de la presqu'île du Peloponèse. Les Magnottes, ou

Maynottes, ont remplacé les _Lacons_.]

17. Les marchandises furent également séparées et distribuées pour

différens marchés du Levant, à l'exception de certains articles

d'une utilité classique pour les femmes, comme des toiles, des

dentelles, des pinces, des cure-dents, et une théière, venus de

France; des guitares et des castagnettes d'Alicante, tous objets mis

à l'écart par l'excellent père qui venait de les voler pour sa

fille.

18. Une guenon, un mâtin de Hollande, un magot, deux perroquets, une

chatte de Perse et ses petits, avaient attiré son choix au milieu

d'une foule d'animaux; il prit aussi un chien terrier qui jadis avait

appartenu à un Anglais; mais celui-ci, étant mort sur la côte

d'Ithaque, les paysans avaient pris soin de la pitance de la pauvre

bête. Afin de les assurer contre les flots qui ballottaient le

bâtiment, il enferma le tout dans une énorme cage d'osier.

19. Ayant ainsi mis ordre à ses affaires maritimes, et son vaisseau

ayant besoin de quelques réparations, il envoya çà et là quelques

simples croisières, et dirigea sa course vers les lieux où

sa charmante fille continuait à remplir tous les devoirs de

l'hospitalité. Mais comme l'abord rude et garni de rescifs de la

côte sur laquelle elle se tenait était dangereux à plusieurs

milles de distance, il avait placé son havre sur le côté opposé de

l'île.

20. Il gagna sans délai le rivage, n'ayant rencontré aucun lieu

d'octrois ni de quarantaine où il fût obligé d'indiquer les lieux

qu'il avait parcourus et le tems qu'il y avait employé. Il fit le

lendemain démanteler son vaisseau, avec ordre à ses gens de le

radouber aussitôt. On se hâta donc de jeter à toutes mains, sur

la rive, les marchandises, les ballots, les munitions et les caisses

d'argent.

21. Quand il eut atteint le sommet d'une montagne d'où l'on

apercevait les blanches murailles de sa maison, il s'arrêta.--Combien

d'étranges émotions remplissent l'ame de ceux qui se sont laissés

aller à voyager! Combien de doutes inquiétans sur le bon ou mauvais

état de leur intérieur!--Quels transports d'amour chez les uns,

quels mouvemens de crainte chez les autres! tous les sentimens que les

années avaient fait évanouir viennent alors en foule sur nos cœurs

reprendre leur ancienne place.

22. Mais c'est surtout aux pères et aux maris que l'approche de

la maison, après une longue traversée sur terre ou sur mer, doit

naturellement présenter des sujets d'inquiétudes.--Une famille de

dames n'est pas une petite affaire (personne plus que moi n'estime

ou n'admire le beau sexe; mais il hait la flatterie, et je ne

l'emploierai pas): quelquefois les filles, en l'absence du père,

descendent avec le sommelier à la cave, tandis que les épouses

montent de leur côté au grenier.

23. Le plus honnête gentilhomme du monde peut fort bien n'avoir pas

à son retour le bonheur d'Ulysse; toutes les matrones isolées ne

regrettent pas leurs maris, toutes n'ont pas la même répugnance pour

les baisers des prétendans: le pis, c'est quand il retrouve une belle

urne consacrée à sa mémoire; deux ou trois jouvencelles, enfans

d'un ami qui retient sa femme et sa fortune, et Argus, son chien

lui-même, qui vient lui mordre--les jambes.

24. S'il est encore célibataire, il retrouvera sa belle fiancée

devenue pendant son absence l'épouse de quelque riche avare; mais

alors rien de mieux. L'heureux couple ne sera pas toujours d'accord,

et la dame, devenant plus sage, pourra lui permettre, sous le titre

de cavalier sirvente, de reprendre ses fonctions galantes; peut-être

aimera-t-il mieux mépriser celle qui l'aura trahi; et, pour que son

chagrin ne soit pas perdu, il écrira des odes sur l'inconstance de la

femme.

25. Ainsi donc, vous qui avez déjà quelque chaste liaison de cette

espèce,--j'entends une honnête intimité avec une femme mariée,--la

seule qui soit susceptible de durée,--la plus solide de toutes les

connexions, le véritable hymen en un mot (l'autre ne pouvant servir

que d'écran),--n'allez pas pour cela faire de trop longues courses,

j'ai connu des absens que l'on trompait quatre fois par jour.

26. Lambro, notre solliciteur maritime, qui devinait mieux ce qu'on

faisait sur l'Océan que ce qu'on pouvait faire sur terre, ressentait

un vif plaisir à la vue de la fumée de ses foyers. Mais il ne savait

pas pourquoi il n'était pas triste, ou pourquoi il éprouvait toute

autre émotion; il ne connaissait pas la métaphysique: il aimait son

enfant, il en aurait pleuré la perte; mais il ne fallait pas lui en

demander la cause, plus qu'à un philosophe.

27. Il voyait ses blanches murailles que le soleil rendait

éclatantes, et la verdure ombragée des arbres de son jardin;

il entendait le doux bourdonnement de son petit ruisseau, et les

aboiemens éloignés de son chien de garde. À travers les ombres

d'un bois frais et touffu, il apercevait des figures en mouvement,

des armes étincelantes (tout le monde est en armes dans l'Orient), et

diverses nuances de costumes, légers et brillans comme des ailes de

papillon.

28. Comme il approchait davantage, et qu'il s'étonnait de ces signes

inaccoutumés d'allégresse, il entendit,--non pas, hélas! la musique

des sphères, mais les sons profanes et terrestres d'un violon;

ces accords lui firent douter de la fidélité de ses oreilles, ils

confondaient toutes ses conjectures; puis il distingua une flûte, un

tambour, et bientôt après les éclats de rire les moins orientaux.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 01 avec notes et commentaires, comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 12 / 28 段