cette solitude de l'Océan pénétraient son cœur de leur influence
réunie. Parmi des sables arides, sous des roches sauvages, ils
avaient trouvé un berceau où rien sur la terre ne pouvait venir les
distraire; et de toutes les étoiles qui peuplaient la voûte azurée,
il n'en était pas une qui vît dans sa course plus de bonheur que sur
ses joues brûlantes.
199. Hélas! l'amour des femmes! on le sait, c'est une chose
délicieuse et redoutable. Elles mettent tout ce qu'elles ont sur ce
dé; et s'il tourne contre elles, la vie ne leur rappelle plus que la
perfidie qui les a déçues; leur vengeance, semblable à l'élan
du tigre, est rapide, implacable et mortelle. Cependant elles ne
souffrent pas moins que leurs victimes, et tous les maux qu'elles
infligent, elles les ressentent.
200. Elles ont raison; car l'homme, si souvent injuste envers l'homme,
l'est toujours envers les femmes. Le même sort les attend toutes;
elles ne peuvent compter que sur la trahison. Instruites à dissimuler
sans cesse, elles désespèrent celui que leur cœur brûlant
idolâtre, jusqu'à ce qu'un plus riche aspirant les achète en
mariage;--alors, que reste-t-il? un mari insouciant, puis un amant
infidèle, et enfin le soin de s'habiller, de se nourrir et de dire
ses prières.
201. L'une prend un amant, une autre tombe dans la boisson ou dans la
dévotion. Celle-là pense à son ménage, celle-ci aux moyens de se
distraire. Il en est qui essaient de voyager; mais, en perdant
les avantages d'une vertueuse retraite, elles ne font que changer
d'ennuis. Il n'est pas d'incident qui puisse les rendre plus
heureuses, et leur situation est aussi pénible dans un palais
insipide que dans une ignoble chaumière: quelques-unes aussi font le
diable, ensuite elles écrivent une nouvelle[82].
[Note 82: Ce dernier trait, omis par M. A. P., est une épigramme
lancée contre une célèbre _blue-stocking_ d'Angleterre. On voit
bien que Lord Byron n'avait jamais entendu parler de la conduite
exemplaire de nos Saphos françaises, mesdames de Genlis, Gay, Gail,
Cottin, Dufresnois, etc.]
202. Pour Haidée, c'était la fiancée de la nature; elle ne savait
pas tout cela. Fille des passions, elle avait reçu le jour dans
une contrée que le soleil inondait d'une triple et dévorante
lumière[83]. Elle était uniquement faite pour aimer et pour sentir
qu'elle était le choix de celui qu'elle avait choisi; tout ce
qu'on pouvait dire ou faire ailleurs n'était rien pour elle.--Que
pouvait-elle en craindre? elle n'y nourrissait ni espérance, ni
inquiétude, ni amour; son cœur battait dans ce lieu seul.
[Note 83: Il y a ici une image poétique que nous n'avons pas osé
rendre:
Born when the sun
Showers triple light, and scorches even the kiss
Of his gazelle-eyed daughters.
«Née où le soleil fait pleuvoir une triple lumière, et rend
brûlant le baiser de ses filles aux yeux de gazelle.»]
203. Oh! combien nous coûte ce rapide battement de cœur! et pourtant
chaque palpitation a dans sa source, comme dans son effet, tant de
douceur que la sagesse, en dépit de sa haine pour le plaisir et de
son amour pour la vérité, que la conscience elle-même ont une peine
infinie à nous faire préférer leurs bonnes vieilles maximes à son
ravissant transport.--Je suis surpris que Castlereagh ne l'ait pas
encore taxé[84].
[Note 84: M. A. P. n'a pas traduit cette strophe. Il ne faut pas
oublier, en lisant le trait qui la termine et la quatorzième strophe
du troisième chant, que l'année 1816 fut celle dans laquelle Lord
Castlereagh proposa et fit adopter le plus de taxes.]
204. Et maintenant c'en était fait.--Sur le rivage désert ils
venaient d'engager leur cœur: les astres, flambeaux de leur hymen,
versaient un nouveau charme sur leur beauté; l'Océan était leur
garant, et la grotte leur couche nuptiale: unis et sanctifiés par
leurs propres sentimens, la solitude leur tenait lieu de prêtre:
ils furent unis, et ils étaient heureux, car chacun d'eux regardait
naïvement l'autre comme un ange, et la terre comme un paradis.
205. Amour! ô toi dont le grand César fut le courtisan, Titus le
vainqueur, Antoine l'esclave, Horace et Catulle les professeurs, Ovide
le directeur, et Sapho, la sage _Blue-Stocking_, (de laquelle puisse
le tombeau engloutir tous ceux qui restent indifférens!--le rocher de
Leucade domine toujours les vagues).--Amour, tu es vraiment le dieu du
mal, car après tout nous ne pouvons t'en appeler le démon.
206. C'est toi qui rends si précaire le chaste état du mariage,
et qui insultes chaque jour le front des plus grands hommes. César,
Pompée, Mahomet et Bélisaire ont fatigué la plume héroïque de
l'histoire: leur destinée, leurs actions ont été tout-à-fait
différentes, et jamais ne reviendront des siècles aussi féconds en
merveilles; cependant ces quatre grands hommes ont eu trois qualités
communes, ils ont tous été héros, conquérans et cocus.
207. Tu fais les philosophes; tu as formé le troupeau matérialiste
d'Épicure et d'Aristippe, qui tente de nous pousser dans une
direction immorale avec des théories réellement assez praticables.
Ah! s'ils voulaient nous préserver du diable, comme il serait
agréable de répéter cette maxime (qui n'est pas fort nouvelle):
«Bois, mange et fais l'amour, que t'importe le reste?» Ainsi parlait
le sage roi Sardanapalus.
208. Mais Juan! avait-il donc oublié Julia? devait-il sitôt
l'oublier? Je ne sais que répondre, la question en elle-même n'est
pas facile à résoudre. Mais sans doute, c'est la lune qui dans
ce cas fait tout sans notre participation; et toutes les fois qu'on
éprouve de nouvelles palpitations, c'est elle qui les excite. En
effet, comment diable se ferait-il que les formes fraîches eussent
tant d'empire sur nous, pauvres humaines créatures?
209. Je hais l'inconstance;--je repousse, je déteste, j'abhorre,
condamne et renie le corps pétri de vif-argent qui ne peut conserver
en lui le souvenir permanent d'aucune impression. L'amour, l'amour
constant a toujours été mon hôte; mais pourtant la dernière nuit,
dans un bal masqué, je vis une jolie petite créature, fraîchement
arrivée de Milan, devant laquelle, comme un vilain, j'éprouvai
quelques désirs.
210. Mais bientôt la Philosophie vint à mon aide: «Songe,
m'insinua-t-elle, aux liens sacrés qui t'engagent.--Volontiers,
répondis-je, ma chère Philosophie. Mais regarde ses dents! O ciel!
Et ses yeux! Je veux savoir ce qu'elle est, femme, fille, ou ni l'une
ni l'autre; c'est une curiosité.--Arrête!» s'écria la Philosophie,
avec le plus bel air grec (elle était cependant déguisée, en
Vénitienne[85]).
[Note 85: Cette parenthèse indique assez que, sous le nom de la
Philosophie, le poète met ici en scène la belle comtesse Guiccioli,
sa maîtresse, avec laquelle il vécut pendant les dernières années
de son séjour en Italie, et tandis qu'il composait et retouchait _Don
Juan_. M. A. P. a supprimé ce dernier vers. Voici comme un témoin
oculaire a tracé le portrait de la Guiccioli, en 1821:
«La comtesse a vingt-trois ans, quoiqu'elle n'ait pas l'air d'en
avoir plus de dix-sept ou dix-huit. Bien différente de la plupart des
Italiennes, sa complexion est de la plus délicate beauté; ses
yeux longs, grands et languissans, sont bordés par les plus longues
paupières du monde, et ses cheveux, à peine retenus sur sa tête,
tombent sur ses épaules en larges boucles du noir le plus poli. Sa
_figure_ a peut-être un peu trop d'embonpoint pour sa hauteur, mais
son buste est parfait. Ses formes atteignent presque la régularité
grecque, et elle a la bouche et les dents les plus belles qu'on puisse
imaginer. Il est impossible de voir la Guiccioli sans l'admirer,
de l'entendre sans être ravi. Son amabilité se déploie dans les
moindres accens de sa voix, et celle-ci, jointe aux avantages de la
mélodie italienne, donne un charme particulier à tout ce qu'elle
dit. La grâce et l'élégance semblent inhérentes à sa nature.
Elle adore Lord Byron, et pourtant l'exil et la pauvreté de son vieux
père affectent sensiblement ses traits, et répandent sur son visage
une teinte de mélancolie qui ajoute encore à l'intérêt qu'inspire
cette femme charmante. Sa conversation est agréable, sans être
savante; elle connaît les meilleurs auteurs italiens et français,
mais souvent elle craint de montrer ce qu'elle sait, sans doute parce
qu'elle connaît l'aversion de Lord Byron pour les blue.»]
211. «Arrête!» et je me suis arrêté.--Mais revenons. Ce que
les hommes appellent inconstance n'est autre chose qu'une admiration
méritée pour l'objet charmant des heureuses prédilections de la
nature; et comme nous sommes tentés souvent d'adorer une belle statue
dans sa niche, ainsi, quand nous accordons la même sorte d'idolâtrie
à quelque objet réel, ce n'est encore qu'un hommage rendu au _beau
idéal_.
212. Ce n'est que la perception de la beauté, le développement
noble de nos facultés, un mouvement platonique, universel, admirable,
tombé des étoiles, filtré du haut des cieux, sans lequel la vie ne
serait pas supportable: en un mot, c'est l'usage de nos propres yeux,
et, de plus, celui d'un petit sens ou deux, qui témoignent assez que
notre chair est pétrie d'une brûlante poussière.
213. C'est pourtant un sentiment pénible et involontaire; car,
si nous pouvions toujours trouver dans une seule femme les grâces
séduisantes qui nous enchantèrent quand elle se présenta
la première fois à nous, comme une autre Ève, nous aurions
certainement moins de tourmens et plus de schellings (puisqu'il faut
vaincre leurs rigueurs, ou bien souffrir). D'ailleurs, si l'on pouvait
toujours aimer une seule dame, quelles délices pour le _cœur_, en
même tems que pour le _foie_.
214. Le _cœur_ est, comme le firmament, une partie des cieux; mais
aussi, comme le firmament, il change nuit et jour: il peut être
surchargé d'orages et d'éclairs, et ne présenter que l'image de
la destruction et de l'horreur; mais quand il a bien été déchiré,
rongé, brisé, sa tourmente expire en gouttes d'eau; car les larmes
qui s'échappent des yeux ne sont autre chose que le sang du cœur, et
voilà ce qui forme le _climat anglais_ de nos années.
215. Quant au foie, c'est le lazaret de la bile, mais il s'acquitte
rarement de ses fonctions; la première passion y séjourne si
long-tems, que toutes les autres se concentrent et s'y réunissent
comme un nœud de vipères sur un fumier. Rage, terreur, haine,
jalousie, vengeance et remords, tous les maux jaillissent de cet
abîme, semblables aux tremblemens de terre produits par le feu
occulte appelé _central_.
216. En attendant, et sans avoir besoin de mieux approfondir cette
anatomie, je viens d'achever, comme auparavant, deux cents et quelques
stances. Tel est le nombre que je fixe à chacun de mes douze ou
vingt-quatre chants. Je laisse donc tomber ma plume, je m'incline, et
j'abandonne à Haidée et à Don Juan le soin de défendre leur cause
auprès de tous ceux qui daigneront me lire.
Chant Troisième.
1. Muse, salut! _et cœtera_.--Nous avons laissé Juan endormi sur un
sein charmant et heureux, veillé par des yeux qui jamais n'avaient
pleuré, adoré par une jeune fille trop enivrée de bonheur pour
sentir le poison qui glissait dans son ame. Cependant, un ennemi de
son repos avait souillé le cours de ses innocentes années, et devait
bientôt transformer en larmes le plus pur sang de son cœur.
2. Amour! hélas! pourquoi dans ce monde est-il si fatal d'être
aimé? pourquoi entourer les berceaux que tu formes de branches de
cyprès, et choisir un soupir pour ton meilleur interprète? Comme
ceux qui recherchent les parfums arrachent souvent une fleur et la
placent sur leur sein,--la placent pour y mourir,--ainsi nous portons
dans notre cœur le fragile objet de notre amour; mais c'est pour l'y
voir bientôt périr.
3. La première fois, une femme n'aime que son amant; ensuite elle
n'aime plus que l'amour: c'est un vêtement qu'elle ne peut plus
quitter, et qui prête à peu près aussi facilement qu'un gant large.
Quiconque voudra l'éprouver en demeurera convaincu. D'abord, un homme
seul touchera son cœur; mais bientôt, redoutant moins l'embarras des
additions, on verra l'homme, au nombre pluriel, devenir l'objet de ses
préférences.
4. Je ne sais si la faute en est aux hommes ou bien à elles; mais une
chose du moins est certaine: c'est qu'une femme formée (si toutefois
elle ne se jette pas dans la dévotion pour la vie) a besoin d'être
courtisée après un intervalle exigé par la décence. Ce n'est
pas que, dans sa première affaire d'amour, elle n'eût entièrement
engagé son cœur, bien que même alors aucunes prétendent être
restées libres; mais pour celles qui ont aimé, soyez sûr qu'elles
aimeront encore.
5. Il est triste, et c'est une cruelle preuve de la fragilité, de la
folie, de la scélératesse humaine, que l'amour et le mariage, tous
deux venus de même lieu, soient pourtant si rarement d'accord.
Le mariage est né de l'amour, comme le vinaigre du vin;--c'est un
breuvage estimable, mais acide et rebutant;--le tems en a transformé
le parfum céleste en une saveur commune et singulièrement plate.
6. Il existe quelque chose d'antipathique entre la conduite présente
des amans et celle qui devra la suivre: ils sont la dupe d'un certain
jargon de flatterie, jusqu'au moment où la vérité tardive leur
apparaît.--Mais alors que reste-t-il, sinon le désespoir? Aussitôt
les mêmes choses changent de nom: par exemple,--l'amant faisait de
sa flamme un de ses titres de gloire; le mari la regardera comme une
faiblesse ridicule.
7. Les hommes finissent par rougir d'être si fortement épris. Il en
est aussi (mais l'exemple en est rare) dont l'amour s'affaiblit, et
que la force abandonne. On ne peut toujours admirer la même chose, et
pourtant il est bien entendu «de convention expresse» que les deux
époux seront unis jusqu'au décès de l'un d'entre eux. Désolante
pensée! perdre l'épouse qui embellissait nos jours, et faire en
outre pour tous nos gens la dépense d'un deuil!
8. Au fait, il y a dans les détails domestiques quelque chose qui
forme l'antithèse parfaite de l'amour. Les romans peignent sous
toutes leurs formes le tems des soupirs de leurs personnages, mais ils
offrent en buste le mariage qui les termine. Nul ne s'attendrirait
au récit des soucis matrimoniaux, et il n'y a rien de bien audacieux
dans les demandes conjugales. Croyez-vous que Pétrarque eût fait des
sonnets toute sa vie, si Laure avait été sa femme?
9. Toutes les tragédies finissent par une mort, et toutes les
comédies par un mariage: les auteurs, dans l'un et l'autre cas,
abandonnent le surplus à la foi des spectateurs, dans la crainte
que leurs descriptions ne donnent une fausse idée, ou ne restent
au-dessous de ces deux mondes nouveaux; et quand ils ont mis l'un
et l'autre héros entre les mains d'un prêtre, ils se gardent bien
d'ajouter un mot relatif à la mort ou à la dame.
10. Les deux seuls auteurs qui aient jamais, si je m'en souviens bien,
chanté le ciel, l'enfer ou le mariage, sont Dante et Milton. Tous
deux virent dans le mariage leur tendresse déçue; soit par leur
faute, soit par l'effet de quelque différence de tempérament (pour
troubler une union il faut si peu de chose!): mais vous pensez bien
que la Béatrice de Dante et l'Ève de Milton n'étaient nullement
dessinées d'après leurs femmes.
11. Quelques personnes disent que Dante a désigné sous le nom de
Béatrice la théologie, et non pas une maîtresse.--Pour moi, tout
en demandant l'approbation des autres, il me semble que c'est là une
rêverie de commentateur, qui a besoin d'être prouvée par des faits
irrécusables, et je crois que les abstractions les plus extatiques
de Dante ne tendent à autre chose qu'à personnifier les
mathématiques[86].
[Note 86: Ce qui paraît le plus probable, pour parler
sérieusement, c'est que Dante, après avoir aimé long-tems Bice ou
Béatrice Portinari, se servit d'un nom dont le souvenir lui était
cher, pour peindre, dans ses chants, l'amour divin et la sagesse.]
12. Haidée et Juan n'étaient pas mariés, mais aussi le péché les
regarde, non pas moi; et vous auriez, chaste lecteur, mauvaise grâce
à m'en blâmer, si réellement vous ne souhaitiez pas qu'ils le
fussent. Si vous les voulez mariés, je vous conseille de fermer le
livre consacré à ce couple égaré, avant que les conséquences
de leur faute ne deviennent plus graves. Il ne faut jamais lire
l'histoire d'un attachement illicite.
13. Toutefois, ils étaient heureux--heureux dans la jouissance
criminelle de leurs innocens désirs; mais bientôt, devenue plus
imprudente à chaque nouvelle visite, Haidée oublia que son père
était maître de l'île. Quand nous avons ce que nous souhaitions,
nous le quittons avec peine, surtout dans les premiers tems; elle
revenait donc souvent près de Juan, sans perdre une seule minute,
tandis que son bon écumeur de père était en course.
14. Bien qu'il s'adressât également à tous les pavillons, ne vous
scandalisez pas de sa manière de trouver des fonds; changez son
nom en celui de premier ministre, elle ne sera plus qu'une sorte
d'imposition. Mais plus modeste, notre homme élevait moins haut
ses espérances; il suivait à travers les mers une plus estimable
vocation, et y remplissait à peu près la charge de commissaire de
marine.
15. Le bon vieux gentilhomme[87] avait été retenu par les vents, les
vagues et quelques prises importantes; et, dans l'espoir d'augmenter
son butin, il était resté en pleine mer, malgré les rafales
qui mouillaient et endommageaient ses captures. Il avait mis ses
prisonniers à la chaîne; il les avait étiquetés comme les
chapitres d'un livre; et garnis de colliers et de manchettes, ils
valaient à ses yeux, l'un dans l'autre, de dix à cent dollars.
[Note 87: _Gentleman_ a tout-à-fait la signification de notre
mot gentilhomme; mais comme les Anglais prennent tous ce titre, les
Français craignent de le traduire littéralement: il répond au
_quirites_ des Romains. Ici, je n'ai trouvé que ce mot-là qui pût
indiquer la légère ironie qui était dans l'intention du poète.]
16. Il disposa de quelques-uns d'entre eux sur le cap Matapan, en
faveur de ses amis les Maynottes[88]. Il en vendit d'autres à ses
correspondans de Tunis, à l'exception d'un seul qu'il laissa
couché à bord sans penser à le vendre (attendu sa vieillesse). Le
reste,--sauf çà et là quelque riche personnage qu'il mit à fond
de cale pour demander plus tard sa rançon,--fut laissé sous la même
chaîne; étant, à l'égard des gens d'une classe ordinaire, porteur
d'une large commission pour le dey de Tripoli.
[Note 88: Le cap Matapan est l'ancien promontoire de Ténare,
à l'extrémité de la presqu'île du Peloponèse. Les Magnottes, ou
Maynottes, ont remplacé les _Lacons_.]
17. Les marchandises furent également séparées et distribuées pour
différens marchés du Levant, à l'exception de certains articles
d'une utilité classique pour les femmes, comme des toiles, des
dentelles, des pinces, des cure-dents, et une théière, venus de
France; des guitares et des castagnettes d'Alicante, tous objets mis
à l'écart par l'excellent père qui venait de les voler pour sa
fille.
18. Une guenon, un mâtin de Hollande, un magot, deux perroquets, une
chatte de Perse et ses petits, avaient attiré son choix au milieu
d'une foule d'animaux; il prit aussi un chien terrier qui jadis avait
appartenu à un Anglais; mais celui-ci, étant mort sur la côte
d'Ithaque, les paysans avaient pris soin de la pitance de la pauvre
bête. Afin de les assurer contre les flots qui ballottaient le
bâtiment, il enferma le tout dans une énorme cage d'osier.
19. Ayant ainsi mis ordre à ses affaires maritimes, et son vaisseau
ayant besoin de quelques réparations, il envoya çà et là quelques
simples croisières, et dirigea sa course vers les lieux où
sa charmante fille continuait à remplir tous les devoirs de
l'hospitalité. Mais comme l'abord rude et garni de rescifs de la
côte sur laquelle elle se tenait était dangereux à plusieurs
milles de distance, il avait placé son havre sur le côté opposé de
l'île.
20. Il gagna sans délai le rivage, n'ayant rencontré aucun lieu
d'octrois ni de quarantaine où il fût obligé d'indiquer les lieux
qu'il avait parcourus et le tems qu'il y avait employé. Il fit le
lendemain démanteler son vaisseau, avec ordre à ses gens de le
radouber aussitôt. On se hâta donc de jeter à toutes mains, sur
la rive, les marchandises, les ballots, les munitions et les caisses
d'argent.
21. Quand il eut atteint le sommet d'une montagne d'où l'on
apercevait les blanches murailles de sa maison, il s'arrêta.--Combien
d'étranges émotions remplissent l'ame de ceux qui se sont laissés
aller à voyager! Combien de doutes inquiétans sur le bon ou mauvais
état de leur intérieur!--Quels transports d'amour chez les uns,
quels mouvemens de crainte chez les autres! tous les sentimens que les
années avaient fait évanouir viennent alors en foule sur nos cœurs
reprendre leur ancienne place.
22. Mais c'est surtout aux pères et aux maris que l'approche de
la maison, après une longue traversée sur terre ou sur mer, doit
naturellement présenter des sujets d'inquiétudes.--Une famille de
dames n'est pas une petite affaire (personne plus que moi n'estime
ou n'admire le beau sexe; mais il hait la flatterie, et je ne
l'emploierai pas): quelquefois les filles, en l'absence du père,
descendent avec le sommelier à la cave, tandis que les épouses
montent de leur côté au grenier.
23. Le plus honnête gentilhomme du monde peut fort bien n'avoir pas
à son retour le bonheur d'Ulysse; toutes les matrones isolées ne
regrettent pas leurs maris, toutes n'ont pas la même répugnance pour
les baisers des prétendans: le pis, c'est quand il retrouve une belle
urne consacrée à sa mémoire; deux ou trois jouvencelles, enfans
d'un ami qui retient sa femme et sa fortune, et Argus, son chien
lui-même, qui vient lui mordre--les jambes.
24. S'il est encore célibataire, il retrouvera sa belle fiancée
devenue pendant son absence l'épouse de quelque riche avare; mais
alors rien de mieux. L'heureux couple ne sera pas toujours d'accord,
et la dame, devenant plus sage, pourra lui permettre, sous le titre
de cavalier sirvente, de reprendre ses fonctions galantes; peut-être
aimera-t-il mieux mépriser celle qui l'aura trahi; et, pour que son
chagrin ne soit pas perdu, il écrira des odes sur l'inconstance de la
femme.
25. Ainsi donc, vous qui avez déjà quelque chaste liaison de cette
espèce,--j'entends une honnête intimité avec une femme mariée,--la
seule qui soit susceptible de durée,--la plus solide de toutes les
connexions, le véritable hymen en un mot (l'autre ne pouvant servir
que d'écran),--n'allez pas pour cela faire de trop longues courses,
j'ai connu des absens que l'on trompait quatre fois par jour.
26. Lambro, notre solliciteur maritime, qui devinait mieux ce qu'on
faisait sur l'Océan que ce qu'on pouvait faire sur terre, ressentait
un vif plaisir à la vue de la fumée de ses foyers. Mais il ne savait
pas pourquoi il n'était pas triste, ou pourquoi il éprouvait toute
autre émotion; il ne connaissait pas la métaphysique: il aimait son
enfant, il en aurait pleuré la perte; mais il ne fallait pas lui en
demander la cause, plus qu'à un philosophe.
27. Il voyait ses blanches murailles que le soleil rendait
éclatantes, et la verdure ombragée des arbres de son jardin;
il entendait le doux bourdonnement de son petit ruisseau, et les
aboiemens éloignés de son chien de garde. À travers les ombres
d'un bois frais et touffu, il apercevait des figures en mouvement,
des armes étincelantes (tout le monde est en armes dans l'Orient), et
diverses nuances de costumes, légers et brillans comme des ailes de
papillon.
28. Comme il approchait davantage, et qu'il s'étonnait de ces signes
inaccoutumés d'allégresse, il entendit,--non pas, hélas! la musique
des sphères, mais les sons profanes et terrestres d'un violon;
ces accords lui firent douter de la fidélité de ses oreilles, ils
confondaient toutes ses conjectures; puis il distingua une flûte, un
tambour, et bientôt après les éclats de rire les moins orientaux.