voulu réveiller Juan; mais Haidée la retint de sa petite main
empressée, et, sans dire une parole, lui mit un doigt sur les
lèvres, ce que sans doute entendit fort bien Zoé. Le premier
déjeuner étant perdu, il fallut en préparer un nouveau, puisque
sa maîtresse ne lui permettait pas de secouer celui qui semblait ne
jamais vouloir se réveiller.
147. Juan ne remuait pas: une rougeur étique glissait sur ses joues
comme les derniers feux du jour sur la neige d'une montagne lointaine.
Son front conservait encore l'empreinte de la souffrance; les veines
bleuâtres en étaient brunies et presque disparues, les boucles de
ses noirs cheveux étaient encore surchargées d'une écume épaisse
qui se confondait avec les vapeurs émanées des pierres de la grotte.
148. Elle restait à contempler Juan dans cette position, paisible
comme le poupon sur le sein de sa mère; humecté comme le saule non
agité par le vent; assoupi comme l'Océan dans un tems de calme; beau
comme le nœud de roses d'une couronne; doux comme le cygne nouveau
né dans son nid; enfin réellement joli garçon, quoique la
souffrance eût un peu jauni ses traits.
149. Il s'éveilla, ouvrit les yeux, et les eût encore volontiers
refermés: mais ils s'arrêtèrent sur une charmante figure, et ne
purent une seconde fois s'appesantir. Un sommeil plus long lui eût
fait un plus long bien, mais jamais figure de femme ne fut créée en
vain pour Juan. Même quand il priait, il ne manquait pas de passer
les saints vieux et les martyrs barbus, pour arriver aux doux
portraits de la Vierge Marie.
150. Il se leva sur son coude et regarda la dame sur les joues de
laquelle il vit la pâleur lutter avec la pourpre quand elle essaya de
prononcer quelques mots. Ses yeux étaient éloquens: mais ses paroles
furent embarrassantes; elle s'exprimait pourtant en bon grec moderne,
avec un doux et lent accent ionien, et elle se contentait de lui dire
qu'il était bien faible, qu'il devait se taire et prendre quelque
nourriture.
151. Juan ne comprenait pas un mot, puisqu'il n'était pas Grec; mais
il avait de l'oreille, et la voix de la jeune fille était le chant
d'un oiseau; si tendre, si douce, si délicate et si pure que jamais
l'on n'entendit de plus belle, de plus simple musique. C'était une de
ces voix qui arrachent des larmes sans qu'on en devine la cause;--un
de ces accens d'où la mélodie semble descendre comme d'un trône.
152. Juan ouvrait de grands yeux; semblable à celui qu'éveille le
son d'un orgue lointain, et qui croit rêver encore jusqu'au moment
où le charme est rompu par la voix d'une sentinelle, ou quelqu'autre
objet réel, ou bien encore par les pas maudits d'un valet matinal.
Ce dernier bruit est vraiment insupportable, du moins pour moi qui
me couche volontiers le matin.--Je trouve que la nuit relève autant
l'éclat des dames que celui des astres.
153. C'est encore ainsi que Juan fut tiré de sa rêverie ou bien de
son sommeil, par le sentiment d'un furieux appétit. La fumée de la
cuisine de Zoé pénétra sans doute ses sens, et la vue de la flamme
qu'elle entretenait en surveillant à genoux les plats, l'arracha
de sa léthargie et lui donna un violent désir de prendre quelque
nourriture; surtout un beefsteak.
154. Mais le beefsteak est une chose rare dans ces îles dépourvues
de bœufs. On peut y manger facilement du bouc, du chevreau, du
mouton; quand un jour de fête vient à luire pour eux, ils savent
bien mettre un gigot à leurs broches barbares, mais cela n'arrive que
rarement et dans certains lieux, une partie de ces îles n'offrant que
des rochers inhabités. Pour les autres elles sont belles et fertiles,
et l'une des plus riches, quoique des moins étendues, était celle
dans laquelle Juan se trouvait.
155. J'ai dit que le bœuf y était rare, et je ne puis m'empêcher
de croire que la vieille fable du Minotaure--à l'occasion de laquelle
nos moralistes modernes, sagement discrets, taxent de mauvais goût
une certaine princesse parce qu'elle choisit, pour se masquer, le
déguisement d'une génisse[71],--nous apprend simplement (si l'on
écarte le voile allégorique) que Pasiphaé, pour doubler le courage
des Crétois, favorisa la propagation des bestiaux.
[Note 71:
Quæ torvum ligno decepit adultera taurum,
Dissortemque utero fetum tulit.
(Ovide, liv. VIII.)
Mais les diffamateurs de la vertu de Pasiphaé se gardent bien de
parler des torts de son mari. Cependant l'indulgent Ovide dit aussi de
lui:
Jamjam Pasiphaën non est mirabile taurum
Præposuisse tibi: tu plus feritatis habebas.
]
156. Car nous savons tous que les Anglais se nourrissent de
bœuf;--quant à la bière, j'en dirai peu de chose, parce que c'est
simplement une liqueur, et qu'ayant peu de rapport avec mon sujet,
elle n'a que faire ici. Ils aiment encore la guerre, nous ne
l'ignorons pas;--plaisir qui, comme tous les plaisirs,--est un peu
cher. Tels étaient les Crétois,--d'où je conclus que le bœuf et
les combats sont tous deux dus à Pasiphaé.
157. Mais reprenons. Le débile Juan, en se soulevant sur son coude,
aperçut, non sans en rendre grâces à Dieu, trois ou quatre objets
avec lesquels il n'était plus familier depuis long-tems: car les
derniers mets qu'il avait mangés étaient entièrement crus. Et comme
il était encore rongé par le vautour de la faim, il se jeta sur tout
ce qui lui fut offert avec l'avidité d'un prêtre, d'un goulu, d'un
alderman ou d'un loup marin.
158. Il mangea et fut parfaitement servi. Haidée, qui avait pour lui
les soins d'une mère, riait en voyant l'extrême appétit de celui
qu'elle avait la veille trouvé presque mort; elle l'eût même
laissé manger avec excès, sans Zoé qui, plus âgée qu'Haidée,
savait (par tradition, car elle n'avait jamais ouvert un livre) que
les hommes affamés ont besoin d'une grande retenue, et doivent être
nourris de quelques cuillerées, s'ils ne veulent pas infailliblement
crever.
159. Elle prit donc la liberté de faire entendre, et vu l'urgence,
par ses gestes plutôt que par ses paroles, la nécessité d'arracher
les plats au jeune homme qui avait déterminé sa maîtresse à sortir
de son lit pour venir à cette heure sur le rivage.--Elle les ôta de
sa portée, et lui refusa un morceau de plus, en disant qu'il avait
mangé de quoi rendre un cheval malade.
160. Ensuite,--comme il était nu, à l'exception d'un caleçon à
peine décent,--elles se mirent à l'ouvrage, jetèrent au feu ses
précédentes guenilles, et à l'instant même lui donnèrent le
costume d'un Turc ou d'un Grec,--sans pourtant trop le surcharger,
et en omettant le turban, les pantoufles, la dague et les
pistolets.--Sauf quelques points d'aiguille, il se trouva parfaitement
habillé avec une chemise blanche et de larges hauts-de-chausses.
161. Alors la belle Haidée crut devoir faire usage de sa langue. Juan
n'entendait rien, mais il paraissait si attentif que la jeune Grecque,
n'étant pas interrompue, ne songeait pas à s'arrêter, et mettait
toujours au contraire plus de vivacité dans les paroles qu'elle
adressait à son protégé, à son ami. Enfin elle fit une pose
pour reprendre haleine, et s'aperçut qu'il ne comprenait pas le
_romaïque_.
162. Elle eut recours aux signes et à la pantomime; elle sourit, elle
fit parler ses yeux; enfin elle lut les lignes de son charmant visage
(le seul livre qu'elle pût comprendre), et la sympathie lui fit
trouver éloquente cette expression qui met l'ame à découvert et
présente dans un rapide regard une réponse satisfaisante. Un seul
coup-d'œil lui disait un univers de paroles et de choses qu'elle ne
manquait pas d'interpréter.
163. Bientôt, par le mouvement des doigts et des yeux, et à l'aide
des paroles qu'il répétait après elle, Haidée lui donna une
première leçon dans sa langue. Mais il étudiait moins les
expressions que les yeux de son maître; et de même que les fervens
disciples d'Uranie contemplent plus souvent les astres que leur livre,
Juan apprenait mieux son alpha-beta dans les regards d'Haidée, qu'il
ne l'eût fait dans aucune grammaire.
164. Il est doux d'être initié dans une langue étrangère par la
bouche, par les yeux d'une femme.--J'entends quand tous deux sont
jeunes, le disciple et le maître, ainsi que du moins j'en ai fait
l'expérience. On sourit en répétant bien; quand on se trompe on
sourit encore, et alors un serrement de main, peut-être même, un
chaste baiser.--Le peu que je sais c'est ainsi que je l'ai appris.
165. C'est-à-dire quelques mots d'espagnol, de turc et de grec;
d'italien pas un seul, n'ayant pu jusqu'ici trouver quelqu'un qui
voulût me l'enseigner[72]. Je ne me vante guère de parler anglais,
ayant surtout étudié cette langue dans les sermons de Barrow[73],
de South[74], de Tillotson[75] et de Blair[76], que je relis encore
chaque semaine, et qui forment la liste de leurs plus éloquens
discoureurs en prose et en dévotion.--Vos poètes, je les hais, et je
n'en ai jamais lu un seul.
[Note 72: Lord Byron ne connaissait pas encore la belle comtesse
Guiccioli.]
[Note 73: Barrow (Isaac), fameux théologien et mathématicien,
maître de Newton, né en 1630, mort en 1677. Tillotson a donné une
édition de ses œuvres théologiques, morales et poétiques, en trois
volumes, qu'on connaît seulement en Angleterre.]
[Note 74: Les sermons du docteur South sont remarquables par une
énergie qui les rapproche de ceux de notre Bourdaloue.]
[Note 75: Tillotson, archevêque de Cantorbéry, l'un des prélats
et des écrivains ascétiques qui honorent le plus l'Angleterre. Ses
sermons jouissent d'une grande réputation sous le rapport du style et
des pensées. Ils ont été traduits en français.]
[Note 76: Hugues Blair, si connu, même en France, par ses sermons
et son cours de littérature, né à Edimbourg, en 1718, mort en
1800.]
166. Quant aux ladies, je n'en dirai rien. J'ai fait mes adieux au
beau monde de la Grande-Bretagne, dans lequel j'ai bien eu (comme
_certains chiens ma curée_[77]), peut-être comme d'autres hommes, ma
passion;--mais de cela, comme du reste, je ne m'en souviens plus; tous
les sots anglais que je _pourrais_ toucher de ma verge, ennemis,
amis, hommes, femmes, ne s'offrent plus à moi que comme des rêves du
passé qui ne doivent pas revenir.
[Note 77: Cette parenthèse est une citation.]
167. Retournons à Don Juan. Il entendait des mots nouveaux et les
répétait; mais il existe des sentimens universels comme le soleil,
et auxquels son cœur et celui d'une religieuse étaient également
incapables de résister. Il eut de l'amour comme vous en auriez pour
une jeune bienfaitrice.--Elle en eut aussi, comme cela se voit fort
souvent.
168. Et chaque jour, au lever du soleil,--trop tôt pour Juan qui
aimait assez à dormir,--elle venait dans la grotte, mais seulement
pour voir son oiseau reposer dans son nid; elle écartait doucement
les boucles de ses cheveux, et, sans troubler son repos, elle
respirait délicieusement sur ses joues et sur sa bouche, comme le
vent du midi sur un lit de roses.
169. Et chaque matin donnait au teint de Juan plus de fraîcheur;
chaque jour avançait sa convalescence. C'était pour le mieux, car la
santé donne un grand charme à la figure humaine, et c'est l'aliment
du véritable amour; la santé, l'oisiveté font sur la flamme des
passions l'effet de l'huile et de la poudre. N'oublions pas quelques
bonnes recettes qu'on peut apprendre de Cérès et de Bacchus, et sans
lesquelles Vénus ne nous attaquerait pas long-tems.
170. Tandis que nous livrons notre cœur à Vénus (sans le cœur,
l'amour, quoique toujours agréable, perd cependant de son prix),
il est bon que Cérès nous présente un plat de vermicelle; car les
amans, étant de chair et de sang, ont besoin d'être soutenus: pour
Bacchus; il emplira de vin notre coupe, ou nous présentera quelque
gelée succulente. L'amour compte encore parmi ses alimens les œufs
et les huîtres, mais j'ignore quel est au ciel celui qui se charge de
les envoyer;--c'est Neptune, Pan ou Jupiter peut-être.
171. Lorsque Juan se réveillait, il trouvait toujours devant lui
quelques bonnes choses; un bain, un déjeuner et les plus beaux
yeux qui firent jamais palpiter un jeune cœur; de plus ceux de la
suivante, fort jolis dans leur genre: mais j'ai déjà parlé de tout
cela,--et les répétitions sont ennuyeuses.--Eh bien, Juan, après
s'être baigné dans la mer, revenait toujours fidèlement au café et
à Haidée.
172. L'une avait tant d'innocence, l'une et l'autre tant de jeunesse,
que le bain ne les faisait pas rougir. Juan, aux yeux d'Haidée,
était l'un de ces êtres qu'elle voyait la nuit dans ses rêves
depuis deux ans; une certaine chose destinée à être aimée,
un objet fait pour la rendre heureuse et pour recevoir d'elle son
bonheur; pour sentir la félicité il faut trouver à la partager, et
les plaisirs sont nés jumeaux.
173. Il y avait tant de charme à le regarder, tant d'extension de
vie à tout partager avec lui, à frémir sous son toucher, à le voir
endormi, à le contempler à son réveil! Vivre toujours avec lui,
c'est à quoi elle n'osait penser, mais l'idée d'une séparation
la faisait frissonner: car c'était son bien, un océan de trésors
tombé entre ses mains par l'effet d'un naufrage;--son premier amour,
hélas! et son dernier.
174. Ainsi s'écoulait un mois, et la belle Haidée rendait chaque
jour visite à son protégé. Elle usa de tant de sages précautions
que personne ne l'avait découvert dans la grotte qu'il habitait.
À la fin, les bâtimens du père mirent à la voile; non pas dans
l'intention d'enlever quelque nouvelle Io, mais bien trois vaisseaux
marchands, allant de Raguse à Scio.
175. Ainsi, Haidée se trouvait libre, car elle n'avait pas de mère,
et son père étant en voyage, la laissait jouir de la liberté d'une
femme mariée ou de telle femme qui peut sans obstacle aimer qui lui
plaît. N'ayant pas même l'embarras d'un frère, elle était la plus
libre de toutes celles qui jamais jetèrent les yeux sur une glace.
J'entends ici parler des pays chrétiens, où les femmes du moins sont
rarement mises en surveillance.
176. Elle prolongea ses visites et ses entretiens (ils étaient
parvenus à s'entendre), et il en savait même assez pour proposer une
promenade.--Il avait peu marché depuis le jour où, tel qu'une jeune
fleur arrachée de sa tige, il avait été jeté sur la baie, mouillé
et évanoui.--Ils se promenèrent dans l'après-midi, tandis que le
soleil disparaissait, et que la lune s'élançait à l'extrémité
opposée.
177. C'était une côte aride et rompue qui, d'un côté, offrait des
montagnes escarpées, et de l'autre, un rivage couvert de sable et
gardé comme par une armée, par des rochers et des bas-fonds; on
apercevait çà et là quelques langues de terre dont l'aspect était
moins redoutable pour les malheureux battus des tempêtes. Rarement
cessaient de mugir les flots agités, si ce n'est dans la mortelle
longueur des jours d'été, quand l'immense Océan devient aussi
limpide que les eaux d'un lac.
178. La légère écume répandue sur la plage ne différait guère
de la crême de votre champagne, quand elle déborde une pétillante
rasade. Rosée du cœur, source des piquantes saillies! Combien il
existe peu de choses préférables au bon vin! Laissons prêcher
tant qu'on voudra, et cela, parce que nous nous soucions peu des
sermons,--mais vivent le vin et les femmes, les plaisirs et la
gaîté! à demain les avis et le soda-water.
179. L'homme, étant un animal raisonnable, doit s'appliquer à boire;
car les plus beaux momens de la vie sont ceux de l'ivresse. La gloire,
le raisin, l'amour et l'or, tels sont les fondemens des espérances
de tous les hommes et de tous les peuples; sans leur sève, l'arbre
étrange de la vie, souvent si fécond, serait au contraire aride
et stérile. Mais revenons.--Buvez à votre aise, et quand vous vous
réveillerez avec un mal de tête, vous verrez ce qu'il faudra faire.
180. Vous sonnerez votre valet, vous lui direz d'apporter sur-le-champ
un peu de hock[78] et de soda-water, et vous sentirez un plaisir digne
de Xerxès le grand roi. Ni le délicieux sorbet rafraîchi dans la
glace, ni le premier jet d'un vin de dessert, ni le bourgogne avec
son coloris vermeil, ne pourraient valoir après un long voyage,
de l'ennui, de l'amour, ou une bataille, ce verre de hock et de
soda-water.
[Note 78: _Hock_, espèce de vin d'Allemagne.]
181. La côte,--je crois que c'était la côte que je
décrivais,--oui, c'était bien elle,--était alors aussi calme que
les cieux; les sables--semblaient dormir, les vagues azurées étaient
déroulées; tout enfin était arrêté, sauf le cri de l'oiseau de
mer, les élans du dauphin, et le bruit de quelques flots légers qui,
retenus par un roc ou un rescif, se rejetaient sur le rivage qu'ils
mouillaient à peine.
182. Ils se promenaient donc maintenant à leur aise, attendu, comme
je l'ai déjà dit, que le père était en course, et qu'ils n'avaient
ni mère, ni frère, ni d'autre surveillante que Zoé. Celle-ci, tout
en se tenant avec exactitude, dès la pointe du jour, auprès de sa
maîtresse, croyait que tout son devoir se bornait à la servir, à
lui présenter de l'eau tiède, à tresser sa longue chevelure, et à
demander de tems en tems les robes qu'Haidée ne portait plus.
183. C'était l'heure de la fraîcheur; quand le globe rougi du soleil
se perd derrière les montagnes azurées qu'on prendrait alors pour
les bornes de la terre. La nature silencieuse, obscure et tranquille,
formait un cercle retenu d'un côté par le lointain amphithéâtre
des montagnes, et de l'autre par l'immensité calme et froide de
l'Océan; le ciel était teint en rose, et de son sein, comme un œil
étincelant, jaillissait une seule étoile.
184. C'est donc alors qu'ils se promenaient les mains l'une dans
l'autre, au milieu des brillans cailloux et des coquillages dont le
sable était parsemé. Ils pénétrèrent dans les vieux et sauvages
enfoncemens creusés par les tempêtes, et qui semblaient dessinés en
salles profondes, avec des voûtes et des cellules de spatz. Puis ils
revinrent se reposer, et, les bras entrelacés, ils se laissèrent
aller au charme profond qu'inspire le crépuscule.
185. Ils contemplaient le ciel dont les flottantes couleurs rosées
semblaient former un vaste et brillant océan; ils abaissaient leurs
yeux sur la mer limpide qui reproduisait dans son gouffre le large
disque de la lune. Ils écoutaient murmurer les vagues et bruire
les vents; puis ils virent que leurs yeux noirs se renvoyaient
mutuellement une lumière brûlante;--alors leurs lèvres se
rapprochèrent, et se collèrent en un baiser.
186. Un long, long baiser, baiser de jeunesse, d'amour et de beauté,
qui semblait concentrer tous les rayons de leur existence dans un
foyer allumé dans les cieux; baiser tel que ceux des premières
années, lorsque le cœur, l'ame et les sens s'ébranlent de concert,
que le sang est une lave, le pouls un feu, et chaque baiser un
crève-cœur.--Quant à la vivacité des baisers, il faut, je pense,
l'estimer d'après leur longueur.
187. Par longueur, j'entends la durée; les leurs durèrent Dieu sait
combien!--Ils ne les comptèrent jamais, et s'ils l'avaient essayé,
ils n'eussent pas donné à la somme de leurs sensations l'étendue
d'une seconde. Ils n'avaient pas dit un mot, mais ils s'étaient
sentis entraînés comme si leur ame et leurs lèvres se fussent
mutuellement appelées: une fois réunies, elles se pressèrent comme
font les abeilles;--leur cœur étant la fleur dont ils aspiraient le
miel.
188. Ils étaient seuls, mais non pas comme ceux qui, renfermés dans
leur chambre, croient jouir de la solitude. L'Océan silencieux, la
voûte étoilée, les nuances du crépuscule qui se perdaient peu
à peu, les sables immobiles, et les grottes humides formées autour
d'eux, leur inspiraient le désir de se presser davantage, comme s'ils
eussent été les seuls êtres vivans sous les cieux, et comme si leur
vie n'eût jamais dû s'évanouir[79].
[Note 79: On demandera peut-être au poète ce qui pouvait ici
donner à ses deux amans l'idée d'une vie éternelle? Justement
l'immobilité de toute la nature, qui semblait attester son
éternité, et par conséquent celle de l'univers, celle de leur ame,
celle de leur corps lui-même.]
189. Ils ne redoutaient d'autres oreilles, d'autres yeux que ceux du
rivage désert; la nuit ne leur inspirait pas de terreur, ils étaient
tout dans l'univers l'un pour l'autre[80]. Leurs phrases étaient
formées de mots rompus, et cependant ils _pensaient_ un même
langage;--toutes les brûlantes expressions que la passion inspire
trouvaient dans un soupir le meilleur interprète d'un premier
amour,--cet oracle de la nature,--le seul bien qu'Ève, après sa
chute, ait conservé à ses filles.
[Note 80:
Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau,
Toujours divers, toujours nouveau:
Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.
J'ai quelquefois aimé.
(LA FONTAINE.)
]
190. Haidée ne parla pas de scrupules, elle ne demanda pas de
sermens, elle n'en donna pas. Jamais elle n'avait ouï parler de gage
et de promesses à exiger d'un époux, et des dangers auxquels une
jeune amante est exposée: elle fit tout ce que lui inspirait sa
naïve innocence, et se jeta comme un tendre oiseau dans le sein de
son jeune ami. Comme elle n'avait jamais rêvé d'infidélité, elle
n'eut pas l'idée de prononcer le mot de constance.
191. Elle aimait et elle était aimée; elle adorait et elle était
idolâtrée. D'après les lois de la nature leurs ames, en passant
l'une dans l'autre, eussent péri dans ce moment d'ivresse si les ames
pouvaient jamais périr.--Mais peu à peu ils reprirent leurs sens,
pour les reperdre et les abîmer encore: le cœur d'Haidée, palpitant
sur le sein de Juan, semblait ne pouvoir battre séparé de celui de
son amant.
192. Hélas! ils étaient si jeunes, si beaux, si aimables, si
solitaires! Puis c'était l'heure où le cœur est le plus ému, et,
ne conservant pas assez d'empire sur lui-même, commet des actions
que l'éternité ne fait pas oublier, mais dont elle récompense les
instans avec la pluie inextinguible des flammes de l'enfer;--car tel
sera le sort de tous ceux qui font à leurs semblables quelque peine
ou quelque plaisir.
193. Juan, Haidée! hélas! ils s'aimaient tant, ils étaient si
aimables! Jamais jusqu'alors, à l'exception de nos premiers parens,
un tel couple n'avait couru le risque d'être damné pour toujours.
Mais Haidée, pieuse autant que belle, avait certainement ouï parler
du fleuve Stygien, de l'enfer, du purgatoire,--et dans l'instant de la
crise elle eût dû s'en souvenir.
194. Ils se regardent, et un rayon de lune éclaire l'expressive
vivacité de leurs yeux. Haidée presse la tête de son amant dans
l'un de ses bras charmans, tandis que celui-ci passe autour d'elle le
sien qui disparaît à demi dans les cheveux que sa main caresse. Elle
est sur ses genoux; elle s'enivre de son haleine, et lui de la sienne
jusqu'aux momens où l'on n'entend plus que des soupirs entrecoupés.
On les prendrait pour un groupe antique, demi-nu, gracieux, pur, en un
mot entièrement grec.
195. Quand ces momens d'émotion et d'embrasement furent passés,
et que Juan se laissa tomber les yeux fermés dans ses bras, elle ne
s'endormit pas, mais elle appuya tendrement la tête de son amant sur
les trésors de son sein: tantôt elle lève au ciel ses yeux humides,
tantôt elle les reporte sur ses pâles joues qu'elle réchauffe de
son souffle, et son cœur palpite en pensant à ce qu'elle a accordé
et à ce qu'elle accorde encore.
196. Un enfant qui aperçoit de la lumière, un poupon qui mouille le
sein de sa nourrice, un dévot au moment de l'élévation de l'hostie,
un Arabe qui accueille un étranger, un marin qui s'empare d'une
forte prise dans un combat, un avare qui contemple sa caisse remplie
jusqu'aux bords, tous éprouvent du ravissement; mais leur bonheur
n'est rien auprès de celui de regarder dormir l'objet que l'on aime.
197. Pendant qu'il repose tranquille et adoré, il conserve le souffle
de vie qui nous anime avec lui. Gracieux, immobile et silencieux, il
ne devine pas le charme qu'il nous inspire. La source des émotions
qu'il a éprouvées, ou qu'il nous a communiquées, semble concentrée
dans son sein; c'est lui qui repose; c'est la chose que nous aimons,
environnée d'illusions et de charmes, telle que la mort, mais
dépouillée de ses terreurs[81].
[Note 81: M. A. P. n'a pas traduit cette strophe.]