corps: mais enfin, quand la mort se montra à découvert, et que
le poids insensible pressé contre son cœur ne lui donna plus de
mouvement ni d'espérance, il ne le perdit pas des yeux, jusqu'au
moment où une vague impitoyable éloigna le corps du lieu d'où
il avait été jeté. Alors il tomba lui-même roide et glacé, ne
donnant plus d'autre signe de vie que l'agitation convulsive de ses
jambes.
91. Maintenant un arc-en-ciel perçant les nuages diaphanes vint
mesurer la sombre mer, et poser sa base lumineuse sur la mobilité
des flots. Tout dans le cercle qu'il embrassait contrastait, par
sa clarté, avec le reste de l'étendue; mais sa vaste lumière
s'élargit bientôt, et devint ondoyante comme une bannière
déployée, puis elle prit la forme d'un arc tendu, et finit par
disparaître aux yeux de nos pauvres naufragés.
92. Il changeait ainsi naturellement. Ce fils aérien de l'onde et
du soleil, véritable caméléon céleste, naît dans la pourpre, est
bercé dans le vermillon, baptisé dans l'or liquide et emmailloté
dans une enveloppe obscure. Il brille comme le croissant sur les
pavillons turcs, et réunit toutes les couleurs en une seule,
précisément comme un œil noirci dans une lutte (car on est obligé
quelquefois de boxer sans masque).
93. Nos marins naufragés le prirent pour un bon présage.--Autant
vaut le croire ainsi, maintenant comme alors; cette vieille habitude
des Grecs et des Romains peut être d'un grand service quand les
gens sont découragés. Et certes nul n'avait plus qu'eux besoin d'un
antidote contre le désespoir. Cet arc-en-ciel parut donc à
leurs yeux comme l'espérance,--et, pour tout dire, un céleste
kaléidoscope[65].
[Note 65: Καλου ειδεος σκοπη, qu'on peut traduire:
beau point de vue.]
94. Au même instant un bel oiseau blanc, à la patte large et assez
semblable à la colombe pour la forme et le plumage, s'offrit à leurs
yeux (sans doute il s'était égaré dans sa course); il essaya de
se percher sur la chaloupe, bien qu'il eût vu et entendu ceux qui
étaient dedans. Dans cette intention il alla, vint et voltigea autour
d'eux jusqu'à la nuit tombante.--Cela leur parut d'un plus heureux
présage encore.
95. Mais ici je suis forcé de remarquer que bien en prit à cet
oiseau de promesse de ne pas se percher, car la pointe de notre
chaloupe délabrée n'était pas aussi sûre pour lui que celle d'une
église: quand c'eût été la colombe de l'arche de Noé, revenant
de son heureux voyage, ils l'auraient volontiers dévorée, elle et sa
branche d'olivier.
96. Avec le crépuscule reparut le vent, mais sans violence. Les
étoiles brillaient, et la barque faisait du chemin. Mais ils étaient
tellement anéantis qu'ils ne savaient en quel état, ni comment ils
vivaient encore. Quelques-uns s'imaginaient voir la terre. «Non,
disaient les autres.» Les bancs de vapeurs les mettaient dans un
doute continuel.--Les uns juraient avoir entendu des brisans, d'autres
une détonnation, et tous enfin tombèrent dans cette dernière
erreur.
97. Au matin, le vent venait de cesser quand celui qui était de garde
se retourna et jura que, si ce n'était pas la terre qui se levait
avec les rayons du soleil, il voulait ne plus revoir de terre de
sa vie. Les autres frottèrent leurs yeux, aperçurent une baie ou
quelque chose de semblable, et se disposèrent à avancer vers le
rivage. C'en était un en effet, et par degrés il parut distinct,
élevé et palpable à la vue.
98. Alors quelques-uns fondirent en larmes; d'autres, regardant
stupidement, ne pouvaient pas encore séparer leurs espérances de
leurs craintes et semblaient n'avoir rien vu de nouveau. Un autre
priait (la première fois depuis longues années), et trois autres
étaient tranquilles au fond de la barque. On les remua par la main et
par la tête afin de les éveiller, mais on les trouva morts.
99. La veille ils avaient aperçu une tortue, de l'espèce des
_becs-à-faucon_[66], endormie sur les eaux, et en avançant doucement
ils s'en étaient emparés. Elle leur sauva une journée de vie,
et nourrit encore mieux leurs esprits en leur inspirant un nouveau
courage. Dans un si grand péril ils ne croyaient pas que le hasard
seul leur envoyât ce moyen de salut.
[Note 66: _Hawks-bill_; c'est celle que Buffon et tous les
naturalistes français désignent sous le nom de _caret_. M. A.
P. traduit toujours _turtle_, de quelque espèce qu'elle soit, par
_tourterelle_.]
100. La terre leur offrait une côte élevée et rocailleuse, et les
montagnes grandissaient à mesure qu'entraînés par un courant ils
s'avançaient vers elles. Ils se perdaient dans une infinité de
conjectures; car telle avait été l'inconstance des vents qui les
avaient ballottés qu'ils ne pouvaient décider dans quelle partie
de la terre ils se trouvaient. Les uns croyaient voir le mont Etna,
d'autres les montagnes de Candie, de Chypre, de Rhodes, ou bien
quelques autres îles.
101. Cependant le courant et une brise naissante poussaient
directement vers ce rivage salutaire ces figures pâles et
décharnées comme des spectres de la barque de Caron. Leur vivante
cargaison était maintenant réduite à quatre individus; plus, trois
morts que leurs efforts réunis n'avaient pu jeter à la mer avec les
autres. Les deux _goulus_ les suivaient toujours, et faisaient parfois
jaillir l'écume des flots sur leur visage.
102. La famine, le désespoir, le froid, la soif et la chaleur les
avaient tour à tour retournés et maigris au point qu'une mère au
milieu de ces squelettes n'aurait pu reconnaître son fils. Glacés
par la nuit, grillés par le jour, ils expirèrent l'un après l'autre
jusqu'à ce qu'ils fussent réduits à ce petit nombre. Mais il faut
accuser avant tout l'espèce de suicide qu'ils commirent en nettoyant
Pédrillo dans de l'eau salée.
103. Comme ils approchaient de la terre, dont l'aspect leur semblait
inégal, ils sentirent la fraîcheur de la verdure naissante qui
se balançait dans les forêts élevées, et tempérait l'ardeur de
l'air. C'était pour leurs yeux fatigués une espèce d'écran qui
leur cachait les vagues étincelantes et les cieux si clairs et
ardens.--Ils trouvaient délicieux tout ce qui pouvait les distraire
du vaste, effroyable et éternel abîme de l'Océan.
104. Le rivage se montrait aride, inhabité et pressé de vagues
redoutables; mais ils étaient devenus fous de la terre, et ils
pressèrent leur course, en dépit des brisans qui mugissaient
justement devant eux. Bientôt même un rescif leur présenta sa tête
entourée d'une écume bouillonnante; n'apercevant pas de direction
plus commode pour gagner terre, ils avancèrent encore et la barque
fut submergée.
105. Mais Juan avait l'habitude de baigner ses jeunes membres dans les
eaux natales du Guadalquivir; il avait même souvent mis à profit le
talent de nager qu'il avait acquis dans ce beau fleuve. Vous auriez
difficilement trouvé un meilleur nageur, et peut-être aurait-il pu
passer l'Hellespont comme une fois (ce qui nous rendit assez fiers)
Léandre, M. Ekenhead et moi, l'avons fait[67].
[Note 67: Voyez la _Vie de Lord Byron_.]
106. Ainsi, tout faible et tout maigre qu'il était, il souleva ses
jeunes membres et tenta de suivre la vague rapide pour gagner avant
la nuit la plage aride qui s'élevait devant lui. Le plus grand
danger pour lui venait d'un _goulu_ qui saisit par la jambe un de ses
compagnons. Quant aux deux autres, ils ne savaient pas nager. Lui donc
fut le seul qui atteignit au rivage.
107. Il n'y serait pourtant pas arrivé sans la rame qui, pour son
bonheur, se détacha et vint toucher sa main, justement quand ses
faibles bras étaient épuisés et que la mer allait l'engloutir.
Il s'y cramponna; les vagues battirent avec violence, et à force
de nager, plonger et reparaître, il vint enfin rouler sur la plage,
presque sans vie.
108. C'est là que, sans pouvoir respirer, il enfonça dans le sable
ses ongles aigus, de crainte qu'en revenant la vague furieuse à
laquelle il venait d'arracher sa proie ne le rejetât dans son
insatiable sépulcre. Il demeura tout de son long où il avait été
déposé, à l'entrée d'une caverne creusée dans le roc, conservant
justement assez de vie pour sentir son malheur, et apercevoir qu'il
s'était peut-être vainement sauvé.
109. Après un effort lent et douloureux, il se leva, mais il retomba
aussitôt sur son genou ensanglanté et sur sa main chancelante. Il
jeta alors les yeux autour de lui pour reconnaître ceux avec lesquels
il avait voyagé; mais nul ne s'offrit pour partager ses peines, à
l'exception d'un seul, c'était le cadavre de l'un des trois affamés,
morts deux jours auparavant, qui trouvait maintenant une tombe sur un
rivage stérile et inconnu.
110. Tout en levant ainsi les yeux, sa faible tête s'égara et le
fit retomber; le sable parut tourner autour de lui, il s'évanouit.
Étendu sur le côté, sa main alongée reposait dégouttante de sang
sur la rame (leur mât de secours), et comme un lis séparé de sa
tige, ses formes sveltes et ses pâles traits conservaient encore
autant de beauté qu'en eut jamais figure terrestre.
111. Il ne sut pas combien de tems dura cet état de faiblesse; son
cœur glacé, ses sensations anéanties, l'emportaient loin de la
terre: le tems n'avait plus de jours et de nuits pour lui. Il ne
connut même le terme de cet évanouissement qu'à l'instant où
il éprouva de la peine dans le pouls et dans les membres, et qu'il
entendit ses veines palpiter avec force; car, bien que vaincue, la
mort luttait encore en s'éloignant.
112. Il ouvrait les yeux et les refermait sans avoir rien vu. Tout lui
semblait douteux et confus. Il imaginait être encore dans la barque,
sortir d'un léger sommeil, et alors son désespoir le reprenait: il
appelait la mort dans laquelle il venait de reposer. Enfin, il revint
un peu à lui, et ses faibles yeux crurent entrevoir une charmante
figure de femme de dix-sept ans.
113. Elle était penchée sur lui, et sa petite bouche paraissait
chercher dans la sienne s'il respirait encore. À force de le toucher,
la douce chaleur de ses mains ranima ses sens dociles; elle mouilla
ses tempes glacées, afin d'inviter le pouls à circuler plus
aisément: enfin ses soins inquiets obtinrent leur récompense, et un
soupir de Juan répondit à son tact délicieux.
114. Alors elle lui donna une liqueur cordiale, et enveloppa dans
un manteau ses membres presque nus. Son beau bras souleva la tête
languissante du jeune naufragé dont elle appuya le pâle front sur
ses joues si belles, si fraîches, si transparentes! Puis elle tordit
ses cheveux dont la tempête avait humecté les boucles, épiant
toujours avec inquiétude chaque mouvement que faisait le malade en
poussant un soupir--en même tems qu'elle.
115. La caverne fut l'endroit où le déposèrent cette aimable fille
et sa suivante;--jeune aussi, bien que son aînée, d'une figure
moins grave et de traits moins délicats.--Ensuite elles se mirent
à allumer du feu, et quand le rocher que le soleil n'avait jamais
visité fut éclairé de flammes, la demoiselle, ou la dame, laissa
distinguer l'élégance de ses formes et la perfection de sa beauté.
116. Son front était orné de lames d'or qui brillaient sur ses bruns
cheveux, ses cheveux dont les ondes, roulées sur son dos en tresses,
descendaient presque jusqu'à ses pieds, en dépit de l'élévation
remarquable de sa taille. Il y avait en elle je ne sais quoi
d'impérieux qui pouvait la faire prendre pour une lady de cette île.
117. Ses cheveux, ai-je dit, étaient d'un brun foncé. Mais ses yeux
étaient noirs comme la mort, et ses longs cils étaient de la même
couleur. Il y a dans ces paupières, quand elles sont baissées, une
puissance d'attraction inévitable. Le trait le plus rapide n'a pas
la force d'un regard subit, quand il jaillit de ces franges d'ébène.
C'est comme le serpent qui tout d'un coup se déroule, s'étend et
déploie sa force et son venin.
118. Son front était blanc et petit, et les pures nuances de ses
joues se fondaient entre elles comme les roses du crépuscule avec
le soleil couchant. Sa lèvre supérieure était petite.--Lèvres
charmantes! Je soupire en me rappelant que j'en ai vu de semblables;
elles eussent pu servir de modèle à un statuaire (race d'imposteurs
après tout; j'ai vu un grand nombre de femmes réelles qui
surpassaient bien la beauté de toutes leurs absurdes pierres
idéales).
119. Je veux bien vous dire pourquoi je parle ainsi, car il est juste
de ne pas railler sans cause plausible: il existe une dame irlandaise
dont je n'ai jamais vu reproduire le buste tel qu'il était, en dépit
de tous les essais qu'on en avait fait; et si jamais elle doit subir
les coups du tems et de la nature, ils détruiront le type d'une
figure que l'imagination de l'homme n'a jamais devancée, et que les
ciseaux mortels n'auront pu atteindre.
120. Telle était encore la dame de la grotte. Son costume, bien
différent de celui des Espagnoles, était plus simple et de couleurs
moins sévères. Car, vous le savez, les dames espagnoles ne portent
jamais hors de chez elles des robes brillantes; et pourtant quand la
basquina et la mantilla flottent autour d'elles (puissent-elles ne
jamais les quitter!), cet habillement inspire en même tems quelque
chose de folâtre et de mystique.
121. Mais il n'en était pas ainsi de notre demoiselle. Sa robe du
plus beau tissu, était de couleurs variées, et ses cheveux qui
tombaient négligemment en boucles sur son visage étaient semés de
nœuds d'or et de pierreries. Sa ceinture était étincelante; la
plus rare dentelle embellissait son voile, et les plus riches diamans
jaillissaient de ses charmantes petites mains. Mais ce qui vous
paraîtra sans doute choquant, c'est que ses jolis pieds de neige
étaient, sans bas, posés dans des pantoufles.
122. L'autre femme avait un costume de la même forme, quoique moins
riche; les ornemens en étaient plus simples, ses cheveux n'étaient
semés que de nœuds d'argent, destinés à lui servir de dot, et son
voile de la même longueur était beaucoup moins beau. Son maintien,
quoique assuré, avait quelque chose de plus humble; ses cheveux plus
épais étaient moins longs, et ses yeux également noirs étaient
plus sémillans et plus petits.
123. Ces deux créatures prodiguaient à Juan leurs soins, et le
réconfortaient de nourriture, d'habits, et de ces douces attentions
que les femmes seules (je dois l'avouer) devinent bien et savent
varier sous mille formes délicates. Elles lui présentèrent une
assiette de bouillon, excellent comestible dont parlent rarement les
poètes, mais le meilleur qu'on ait inventé depuis le festin que
l'Achille d'Homère prépara pour ses hôtes[68].
[Note 68: «Sur le feu ardent, Patrocle place trois échines
de porc, de mouton et de chèvre, dans un vase d'airain tenu par
Automédon. Achille préside à la fête; c'est lui qui fait les parts
et les divise avec adresse.»
(_Iliade_, ch. IX.)
]
124. Pour que vous n'alliez pas voir dans notre couple féminin des
princesses déguisées, je vous dirai ce qu'elles étaient. Je hais
d'ailleurs tout mystère, et tous ces coups de trape si chers à vos
poètes modernes. Ces jeunes filles étaient donc réellement ce que
vous auriez deviné en les voyant, une dame et sa suivante: seulement
la première était fille d'un vieillard qui passait sa vie en pleine
mer.
125. Dans sa jeunesse il avait été pêcheur, et même il n'avait
pas absolument renoncé à la pêche; mais ses courses sur mer le
portaient à s'occuper d'autres spéculations, non pas peut-être
aussi recommandables. Un peu de contrebande, quelque piraterie lui
assuraient maintenant, sur un million de piastres, les droits de
plusieurs possesseurs précédens.
126. C'était donc un pêcheur,--mais un pêcheur d'hommes, à
l'exemple de Pierre l'apôtre.--Il allait de tems en tems à la pêche
des vaisseaux marchands égarés, et quelquefois il en prenait autant
qu'il voulait. Il confisquait la cargaison, ne négligeait rien de
ce qu'il espérait débiter dans le marché aux esclaves, et souvent
étalait de beaux morceaux dans ce bazar turc, auquel rien n'empêche
de s'adonner en pleine sécurité.
127. Il était né Grec; et sur son île déserte (l'une des plus
petites Cyclades) il avait élevé, à l'aide de ses rapines, une fort
belle maison, dans laquelle il vivait extrêmement heureux. Le ciel
pourrait dire combien d'or il avait volé, combien de sang il avait
répandu, car c'était, s'il vous plaît, un triste et vieux bonhomme;
mais ce que je sais, c'est que sa maison était spacieuse et ornée de
ciselures, de peintures et de dorures dans le goût des barbares.
128. Il avait une fille unique appelée Haidée, la plus riche
héritière des îles orientales, et, de plus, d'une si rare beauté
que son douaire n'était rien auprès de son sourire. Elle ne touchait
pas encore à sa vingtième année, et elle était élevée comme une
charmante plante, dans la maison de son père: de tems en tems elle
éconduisait des amans, précisément pour rester libre d'en accepter
plus tard un plus aimable.
129. Ce jour-là, elle se promenait au soleil couchant sur le rivage
et au bas des rochers, lorsqu'elle aperçut,--non pas mort, mais bien
près de l'être,--l'insensible Don Juan, affamé et à demi noyé.
Comme il était nu, vous sentez qu'elle dut être choquée; mais
enfin elle se crut obligée par humanité, et autant qu'il dépendait
d'elle, de secourir un étranger qui expirait dans une si blanche
peau.
130. Mais le conduire dans la maison de son père, ce n'était pas
exactement le meilleur moyen de le sauver: c'était plutôt mettre
la souris dans les griffes du chat, ou jeter dans la tombe des hommes
tremblans de peur; car le vieux bonhomme avait tant de νους[69]
et si peu de ressemblance avec les braves voleurs arabes, qu'il eût
d'abord secourablement réconforté l'étranger, mais aussitôt sa
guérison il l'eût exposé en vente.
[Note 69: Νους, νους, prudence, sagesse, jugement.]
131. Elle aima donc mieux, aidée des conseils de sa suivante (une
jeune fille a toujours confiance dans sa suivante), le placer dans la
grotte pour qu'il s'y reposât. Quand il ouvrit enfin ses yeux noirs,
leur charité devint plus vive, et elle prit même assez d'intensité
pour entr'ouvrir les portes du firmament.--(C'est le droit de péage
qu'on demande en ce lieu, suivant saint Paul.)
132. Elles firent un feu, mais un feu alimenté par les premiers
objets qu'elles trouvèrent sur le rivage. C'étaient quelques
planches brisées, des avirons qu'au toucher l'on aurait volontiers
pris pour de l'amadou, tant ils étaient là depuis long-tems; il
y avait un mât qu'elles trouvèrent réduit à la grosseur d'une
béquille: mais, grâce à Dieu! les naufrages étaient tellement
fréquens en cet endroit, qu'on y pouvait trouver de quoi entretenir
vingt feux.
133. Juan était sur un lit de fourrure et dans une pelisse, car
Haidée avait ôté ses zibelines pour disposer sa couche, et
même, pour qu'il se trouvât mieux et fût à l'abri du froid en
se réveillant, elles lui laissèrent toutes deux une jupe, et se
promirent bien de revenir au point du jour avec un plat d'œufs, du
café, du poisson et du pain, pour son déjeuner.
134. C'est ainsi qu'elles le laissèrent reposer tranquillement. Juan
dormit comme une souche, ou plutôt comme les morts, qui dorment pour
jamais, ou peut-être (Dieu le sait) pour le moment présent. Son
cerveau calmé ne reçut aucune impression de ses premiers malheurs;
il fut délivré de ces rêves maudits qui nous rappellent, sous
un aspect sinistre, nos premières années, jusqu'à ce que l'œil
troublé se rouvre humecté de pleurs.
135. Le jeune Juan dormit donc sans rêver;--mais la jeune fille qui
avait disposé ses coussins ne put se tenir, en quittant la grotte,
de jeter sur lui un dernier regard. Un instant elle s'arrêta, puis
revint sur ses pas, croyant qu'il l'avait rappelée. Juan était
assoupi; cependant elle pensa, ou du moins elle dit (le cœur échappe
comme la langue ou la plume), que Juan avait prononcé son nom.--Elle
oubliait que Juan ne le connaissait pas encore.
136. Rêveuse, elle regagna la maison de son père, en recommandant
le silence le plus absolu à Zoé qui, d'une ou de deux années plus
sage, devinait mieux qu'elle ses véritables sentimens. Un ou deux
ans forment un siècle quand on sait les employer, et Zoé les avait
passés, comme la plupart des femmes, à acquérir toutes ces utiles
connaissances que l'on reçoit dans le bon vieux collége de la
nature.
137. Le matin reparut, et trouva Juan dormant encore dans la grotte,
sans que rien eût troublé son repos. Le murmure d'une source
voisine, et les rayons naissans d'un soleil retenu à l'extérieur,
ne le fatiguaient pas; il put sommeiller à son aise. Il faut avouer
qu'il en avait bien besoin, car nul n'avait été plus exposé;
ses souffrances étaient comparables à celles qu'on trouve dans la
narration de mon grand-père[70].
[Note 70: Le commodore John Byron, qui accompagna Georges Anson
dans son voyage autour du monde, et fit naufrage au nord du détroit
de Magellan. Le récit qu'il a fait de ce naufrage est populaire en
Angleterre; mais, n'en déplaise à son petit-fils, celui de Don Juan
est encore plus effroyable et plus touchant.]
138. Il n'en était pas ainsi d'Haidée: elle s'agitait péniblement,
tombait de son lit; puis, s'éveillant en sursaut, elle se retournait,
rêvait de mille infortunés qu'elle venait à rencontrer, et de beaux
corps étendus sans vie sur le rivage. Elle éveilla sa suivante de si
bonne heure, que celle-ci ne put s'empêcher de murmurer: elle appela
les vieux esclaves de son père, qui répondirent par des jurons en
grec, en turc, en arménien,--et qui ne concevaient rien à semblable
fantaisie.
139. Mais elle se leva, et les fit tous lever en leur alléguant le
soleil qui embellit tant les cieux quand il se lève, ou qu'il
se couche. Réellement il est beau de voir s'élancer le brillant
Phébus, quand la rosée humecte encore les montagnes, quand les
oiseaux se réveillent avec lui, et quand la nuit est rejetée comme
un vêtement de deuil porté pour un mari, ou quelqu'autre brute.
140. Je le répète, il n'y a rien de beau comme l'aspect du soleil;
j'ai souvent assisté à son lever, et dernièrement encore, pour ne
pas le manquer, je suis resté debout toute la nuit; ce qui, si l'on
en croit les médecins, avance beaucoup nos jours. Voulez-vous donc
conserver en bon état votre santé et votre bourse? levez-vous à la
pointe du jour, et quand on ensevelira vos quatre-vingts ans, faites
graver sur votre monument, que vous vous leviez à quatre heures.
141. Haidée put donc contempler le matin face à face; la sienne
était la plus fraîche, et pourtant une émotion fébrile la
colorait, et faisait jaillir de son cœur sur ses joues un large
sillon de pourpre. C'est ainsi qu'un torrent descendant des Alpes
gonfle quelques rivières, puis s'étend en cercle et prend la forme
d'un lac; c'est ainsi que la mer Rouge..., mais cette mer--n'est pas
rouge.
142. La vierge de l'île descendit sur le rivage et dirigea vers la
grotte sa course vive et légère. Le soleil souriait en l'entourant
de ses naissantes flammes, et la jeune Aurore, la prenant pour une
sœur, humectait ses lèvres de rosée. Vous-même, en les voyant
toutes deux, auriez commis la même erreur; mais la jeune mortelle,
aussi belle, aussi fraîche, avait sur l'Aurore l'avantage de n'être
pas uniquement aérienne.
143. Quand elle eut rapidement, quoique avec timidité, pénétré
dans la grotte, elle vit Juan dormant aussi tranquillement qu'un
enfant. Elle s'arrêta comme frappée de respect (car le sommeil
inspire la vénération), puis s'avança sur la pointe des pieds et
le couvrit plus chaudement, afin que l'air trop vif ne pénétrât
pas ses veines. Alors elle se tint suspendue au-dessus de ses lèvres,
recueillant avec délices sa respiration insensible.
144. On l'eût prise pour un ange incliné sur un mourant qui vient de
remplir ses derniers devoirs: le jeune naufragé, environné d'un air
calme et paisible, demeurait toujours assoupi. Zoé cependant faisait
frire quelques œufs, jugeant bien après tout que le jeune couple
finirait par songer à déjeuner, et pour prévenir leurs désirs,
elle sortit les provisions de la corbeille qui les contenait.
145. Elle savait que les sentimens les plus purs ne peuvent suppléer
à la nourriture, et qu'un jeune homme naufragé devait avoir besoin
de manger. D'ailleurs, moins passionnée, elle bâillait un peu et
se sentait déjà refroidie par le voisinage de la mer. Elle fit donc
cuire aussitôt le déjeuner. Je ne dirai pas qu'elle disposa du
thé, mais du moins il s'y trouva des œufs, des fruits, du café, du
poisson, du miel et du pain, ajoutez-y le vin de Scio,--et le tout par
amour, sans aucune rétribution.