poussés; c'était de là que l'un et l'autre les emportaient sans que
personne songeât à modérer leur impulsion: il était fort inutile
de tenter de conduire le bâtiment. Ils n'avaient pas eu jusqu'alors
un jour assez tranquille pour replacer ou seulement commencer un mât
de ressource et un gouvernail, ou pour oser même assurer que dans
une heure ils verraient surnager le vaisseau qui, par bonheur, nageait
encore--non pas, il est vrai, aussi bien qu'un canard.
41. Le vent peut-être était moins violent, mais le vaisseau était
si délabré qu'on pouvait à peine espérer d'avancer un pas de plus.
Pour surcroît de détresse, ils n'avaient plus d'eau douce, et les
mets solides diminuaient sensiblement; vainement consultaient-ils le
télescope.--Nul vaisseau, nul rivage, partout la mer furieuse et la
nuit tombante.
42. Une seconde tempête les menaçait.--Un second vent frais souffla,
et l'eau entra par les deux extrémités du fond de cale. Mais bien
que tout l'équipage pût voir ce qui se passait, le plus grand nombre
montra de la patience et quelques-uns de l'intrépidité jusqu'au
moment où toutes pompes furent crevées ou rompues. C'était
l'annonce d'un abandon complet à la merci des vagues; merci
comparable à celle des hommes au sein des guerres civiles.
43. Le charpentier, les yeux éraillés, remplis de larmes, se
présenta alors et dit au capitaine qu'il ne pouvait rien de plus.
C'était un homme d'âge qui avait long-tems voyagé dans des mers
orageuses, et s'il pleurait enfin, ce n'était pas la peur qui
mouillait ses paupières comme celles d'une femme; mais c'est
qu'il avait, le pauvre diable, une femme et des enfans, deux choses
désespérantes pour les moribonds.
44. Cependant le désordre le plus complet régnait dans le vaisseau.
Toute distinction entre les particuliers disparut: plusieurs
recommencèrent leurs prières, et promirent des chandelles à leurs
saints.--Mais nul ne survécut pour accomplir son vœu. Ceux-ci
regardaient le ciel; d'autres redressaient les chaloupes; il y en eut
un qui se jeta aux pieds de Pédrillo pour lui demander l'absolution,
et celui-ci dans son trouble lui accorda la damnation.
45. Quelques-uns se fouettaient dans leurs hamacs, d'autres mettaient
leurs plus beaux habits comme pour aller à la foire. L'un maudissait
le jour qui l'avait vu naître, grinçait les dents, hurlait, ou
s'arrachait les cheveux. Ceux-là essayaient encore de retenir les
chaloupes, bien convaincus qu'une barque étroitement attachée se
maintiendrait sur une mer furieuse, si le vent ne tombait directement
sur elle.
46. Mais ce qu'il y avait de pis, après plusieurs jours de transes
mortelles, c'est qu'il leur était difficile de conserver assez de
victuailles pour les soutenir maintenant dans leur détresse. Les
hommes, même à leurs derniers momens, redoutent l'inanition; le
mauvais tems endommageait leurs provisions, ils n'avaient que deux
caisses de biscuits et une barrique de beurre susceptibles d'être
transportées dans le _cutter_[55].
[Note 55: Espèce de canot.]
47. Ils parvinrent à transporter dans la grande chaloupe quelques
livres de pain gâté par l'humidité; un tonneau d'eau d'environ
vingt gallons[56] et six flasques de vin[57]. Ils remontèrent une
partie de leur bœuf qu'ils réunirent à un morceau de jambon, mais
le tout n'eût pas fait une bouchée pour chacun d'eux.--Ajoutez un
tonneau qui renfermait encore huit gallons de rum.
[Note 56: Le gallon contient près d'un litre.]
[Note 57: Muid florentin, _fiasco_.]
48. Les autres barques, l'esquif et la pinasse, avaient été coulés
dans le commencement du vent. La grande chaloupe n'en valait guère
mieux, ayant pour voiles deux couvertures, et pour mât un aviron que
par bonheur un petit mousse avait jeté sur l'avant du vaisseau. Deux
barques seules n'auraient pu sauver la moitié de l'équipage, comment
auraient-elles contenu assez de provisions?
49. On était au crépuscule; le jour sans soleil s'abaissait sur le
gouffre des eaux. Semblable à un voile qui, s'il était détaché, ne
découvrirait que le front d'un ennemi implacable, la nuit s'étendait
autour d'eux et brunissait hideusement leurs pâles traits, et leurs
yeux attachés sans espoir sur l'immensité profonde. Depuis douze
jours la terreur était à leur côté, maintenant c'est la mort.
50. Quelques-uns avaient essayé de faire un radeau, sans en espérer
beaucoup sur une mer aussi agitée. C'était une tentative dont on
n'aurait pas manqué de rire si l'on avait pu concevoir alors d'autres
éclats que ceux de gens qui s'étourdissent et ont une espèce
de gaîté horrible et sauvage, moitié épileptique, moitié
hystérique.--Il fallait un miracle pour les sauver.
51. À huit heures et demie, poutres, planches, poulaillers, tout,
dans l'attente d'un accident, avait été distribué aux courageux
matelots, pour les soutenir sur les vagues, et leur donner les moyens
de lutter encore quoique assez inutilement: il n'y avait nulle autre
lumière que celle de quelques étoiles dans le ciel, quand ils
détachèrent les barques surchargées de monde. Le vaisseau se
courba, fit un saut, et retombant la tête la première--s'engouffra.
52. C'est alors que de la mer au ciel retentit le terrible cri
d'adieu; alors les timides hurlèrent et les braves conservèrent leur
maintien tranquille. Plusieurs, en poussant d'affreux gémissemens,
s'étaient déjà précipités dans les flots, avides de devancer
l'instant de leur mort. Cependant, comme une bouche infernale, la mer
restait entr'ouverte sur sa proie, et le vaisseau, en attirant encore
après lui les vagues tournoyantes, ressemblait au lutteur acharné
qui essaye d'étrangler son ennemi avant d'expirer lui-même.
53. D'abord, un cri universel s'était élevé, plus bruyant que le
bruyant Océan, et semblable au fracas de la foudre répété par les
échos. Tout ensuite rentra dans le silence, excepté le vent cruel
et la mer impitoyable. Seulement par intervalles et au milieu d'un
tourbillon convulsif, une voix solitaire retentissait encore; c'était
le dernier cri d'un fort nageur à l'agonie.
54. Les barques, comme nous l'avons dit, étaient allées en
avant, transportant plusieurs personnes de l'équipage. Mais leurs
espérances n'étaient guère plus hautes qu'auparavant: le vent
était trop violent pour leur laisser l'espoir de gagner quelque
rivage; et d'ailleurs, bien que peu nombreux, ils l'étaient encore
beaucoup trop. En se séparant du vaisseau on en comptait neuf dans le
cutter et trente dans la chaloupe.
55. Tout le reste avait péri: environ deux cents ames avaient quitté
leur corps; mais hélas! voici bien le pire. Quand l'Océan roule
sur la dépouille des catholiques, il leur faut attendre des semaines
avant qu'une messe vienne blanchir leurs taches purgatoriales;
car, tant qu'on ignorera le nom précis du trépassé, on n'ira pas
hasarder de l'argent à son intention: il en coûte trois francs pour
faire dire une messe.
56. Juan était entré dans la grande chaloupe, et était même
parvenu à placer Pédrillo. On eût alors dit qu'ils avaient changé
de condition: Juan avait cet extérieur imposant que donne le courage,
tandis que les yeux du pauvre Pédrillo s'apitoyaient sur le sort de
celui auquel ils appartenaient. Battista (ou plus brièvement Tita)
était mort en buvant un peu d'eau-de-vie.
57. Juan voulut sauver son autre valet, mais l'ivresse lui fut
également funeste. Car Pedro était si bien hors de lui, qu'en
croyant toucher le cutter, il mit le pied dans la mer, et resta de
cette manière enseveli dans un tombeau d'eau et de vin. Quoiqu'il
eût glissé près d'eux, les autres n'essayèrent pas de le remonter;
la mer grossissait de minute en minute: et quant à la chaloupe,
chacun songeait avant tout à s'y ménager une place.
58. Juan avait encore un petit vieux épagneul qui venait de son père
Don José, et qu'il affectionnait comme vous pouvez croire; car on
aime à s'arrêter sur de tels souvenirs.--Il jappait douloureusement
sur le pont, sans doute parce qu'il prévoyait (les chiens ont un si
bon nez) que le vaisseau allait couler à fond. Juan le prit, le jeta
dans la barque et y sauta lui-même après lui.
59. Il plaça son argent comme il put sur sa personne et sur celle de
Pédrillo, qui réellement ne s'y opposa pas, et ne pensait guère
à parler ou à agir, tandis que chaque vague venait renouveler sa
frayeur. Il croyait trouver un remède à tout, et en réembarquant
son précepteur et son épagneul, il n'avait pas perdu l'espérance de
leur sauver la vie.
60. La nuit fut orageuse, et le vent était si violent encore, que le
bâtiment fut mis à l'abri entre les vagues. Pendant tout le tems
que dura la brise ils n'osèrent pas quitter ce sillon, bien que la
chaloupe fût trop chargée pour monter au sommet élevé des flots.
Chaque vague s'élevait en boucle derrière eux, les inondait et les
obligeait à balayer sans interruption[58]. Le pauvre petit cutter ne
tarda pas à être submergé.
[Note 58: So that themselves as well as hopes were damp'd. _De
sorte qu'eux-mêmes étaient submergés comme leurs espérances_. Il
y a ici un jeu de mot que nous n'avons pas essayé de traduire; il
consiste dans le mot _damp'd_, qui se prend également pour _mouillé_
et pour _découragé_.]
61. Neuf ames partirent en même tems que lui: la grande chaloupe
était encore à fleur d'eau, avec un aviron pour mât et deux
couvertures cousues ensemble, remplaçant la voile fort mal à la
vérité, tandis que chaque vague menaçait de les engloutir, et
que le péril présent était plus grand que jamais. Cependant ils
répandirent des larmes sur le sort de leurs compagnons noyés dans le
cutter, et bien aussi sur celui des caisses de beurre et de biscuit.
62. Le soleil se leva rouge et enflammé, présage certain de la
continuation du vent. Suivre le cours des flots jusqu'à ce qu'il se
montrât plus beau, c'était pour le moment tout ce qu'ils avaient à
faire. On servit toutefois quelques petites cuillerées de rum et de
vin à chacun d'eux; car ils commençaient à perdre leurs forces.
L'eau avait percé les sacs de pain moisi, et la plupart d'entre eux
n'avaient conservé de leurs culottes que quelques lambeaux.
63. Ils étaient trente, contenus dans un espace qui leur permettait
à peine de faire un pas ou le moindre mouvement. Ils adoucirent leur
situation comme ils purent, moitié d'entre eux se levant quoique
engourdis par l'humidité, les autres s'asseyant à leur place, et se
relevant d'un moment à l'autre. C'est ainsi qu'ils parvenaient à
se tenir tous dans la barque; tremblans comme dans le frisson d'une
fièvre tierce, et sans autres vêtemens que la grande enveloppe des
cieux.
64. Il est certain que le désir de la vie peut la prolonger. Les
médecins en ont l'expérience, quand ils voient les patiens que ne
tourmentent ni leurs femmes ni leurs amis, résister à des maladies
mortelles. C'est qu'alors l'espoir leur reste, et que leur imagination
ne réfléchit pas le couteau ni les ciseaux d'Atropos. Il n'y a que
le désespoir de la guérison qui mette obstacle à la vieillesse, et
qui donne aux misères de l'homme une rapidité alarmante[59].
[Note 59: M. P. n'a pas rendu l'épithète sublime _alarming_; il
l'a regardée comme oisive. En récompense il a inventé, dans cette
strophe, _la faux du trépas, les amis qui viennent assommer de leur
douleur le malade_; lesquels _aiment mieux se flatter_, etc.]
65. Ceux qui possèdent des rentes viagères vivent, dit-on, plus
long-tems que les autres.--Dieu sait pourquoi, sinon pour tourmenter
leurs débiteurs.--Cela est même si vrai qu'il en est quelques-uns,
j'en suis persuadé, qui ne meurent jamais. De tous les créanciers,
le plus redoutable est un juif, et ces gens-là ne vous prêtent que
sous de telles conditions. Ils m'ont avancé, dans ma jeunesse, une
somme que je trouve fort insupportable de rembourser encore.
66. Il en est de même des hommes qui naviguent dans une barque à
découvert; ils vivent par amour de la vie, supportant plus de maux
qu'on ne pourrait le croire ou le penser, et résistant comme un
rocher à tous les efforts de la tempête. La témérité a toujours
été le partage du marin, depuis que l'arche de Noé s'est imaginé
de voguer çà et là.--Elle devait contenir un équipage et un
assortiment curieux[60], ainsi que l'Argo, premier vaisseau corsaire
des Grecs.
[Note 60: Voici la disposition toute simple de cette arche, comme
on peut le lire dans une traduction d'Orose, du quinzième siècle.
«En ceste arche, dist Nostre Seigneur, tu feras six mansions; la
celle d'en bas sera comme celle d'ung navire; au-dessus il aura ung
sollier couvert, et sur le sollier seront cinq chambres. L'une servira
pour mettre le mengier et viande de ceulx qui seront en l'arche;
l'autre servira de chambre secrette pour faire ses nécessités. Des
troys antres, qui seront ung peu plus hault, la celle du parmi sera
où les hommes et les femmes feront leur résidence; en l'autre
seront les bestes domestiques et privées, et en la tierce les bestes
cruelles, indomables et sauvages.»]
67. Mais l'homme est une créature carnivore; il lui faut de la
nourriture, au moins une fois le jour. Il ne vit pas en suçant comme
les bécasses; et comme les tigres et les requins, il a besoin
de proie. Quoiqu'il puisse bien, tout en murmurant, se nourrir de
végétaux dont sa construction anatomique lui permet l'usage, il
trouvera toujours le bœuf, le veau et le mouton d'une digestion moins
laborieuse.
68. Ainsi pensait notre troupe désolée. Le troisième jour, il
survint un calme qui d'abord ranima leurs forces, et s'étendit comme
un baume sur leur fatigue; ils s'endormirent, balancés comme les
tortues sur l'azur de l'Océan; mais quand ils se réveillèrent,
ils éprouvèrent une défaillance de cœur, et tombèrent sur leurs
provisions avec voracité, au lieu de mettre tous leurs soins à les
conserver.
69. On en prévoit aisément la conséquence.--Ils mangèrent tout
ce qu'ils avaient; ils burent leur vin en dépit de toutes les
remontrances, puis le lendemain de quoi se nourriront-ils, les
insensés! Ils comptaient que le vent se lèverait et les conduirait
à bord. Belles espérances sans doute; mais comme ils n'avaient plus
qu'une rame, et si fragile encore, ils eussent fait plus sagement de
conserver leurs provisions.
70. Le quatrième jour vint, mais non pas un souffle d'air. L'Océan
dormait encore comme un enfant non sevré. Le cinquième jour trouva
encore leur barque sur les flots; la mer, le ciel, tout était bleu,
clair et serein.--Que faire avec une seule rame (je voudrais au moins
qu'ils en eussent deux)? La rage de la faim se fit sentir: et en
dépit de ses prières, Juan vit son chien tué et partagé pour
satisfaire au présent appétit.
71. Le sixième jour, ils en mangèrent la peau; et Juan qui avait
d'abord refusé sa part, parce que la bête morte venait de son père,
Juan, ayant maintenant les dents d'un vautour, reçut comme une grande
faveur, et non sans quelque remords, l'une des pattes de devant du
pauvre animal. Il en donna la moitié à Pédrillo, que celui-ci
dévora, en soupirant après le reste.
71. Le septième jour, pas de vent encore.--Le soleil ardent les
suçait et les rôtissait. Immobiles sur la mer, on les eût pris pour
des carcasses inanimées; ils n'espéraient que dans la brise, et
la brise ne venait pas.--Ils se regardaient l'un l'autre d'un
air sauvage.--Ils n'avaient plus d'eau, plus de vin, plus de
nourriture.--Dans leurs regards avides (bien qu'ils ne parlent pas),
vous concevez déjà les désirs de cannibale qu'ils éprouvent.
73. À la fin, l'un deux parla bas à son voisin, celui-ci parla bas
à un autre, et le mot fit ainsi le tour de la barque. Bientôt il se
convertit en un sourd murmure, puis en un son sinistre d'horreur et de
désespoir: chacun, dans la pensée de son compagnon, découvrit celle
qu'il avait réprimée jusqu'alors: ils parlèrent de sort pour viande
et sang, et de qui mourrait pour repaître les autres.
74. Mais avant d'en venir là, ils se partagèrent pour ce jour
quelques bonnets de peau, et ce qui leur restait de souliers; alors
ils regardèrent autour d'eux, au désespoir, mais nul ne s'offrait en
sacrifice. À la fin on roula, et on disposa des billets que ma muse
ne peut voir sans frémir; car faute de papier et n'ayant rien de
mieux, ils avaient arraché à Juan la lettre de Julia.
75. Les lots furent faits, inscrits, mêlés et distribués dans un
horrible silence. Pendant qu'on les tirait, la faim qui, semblable au
vautour de Prométhée, avait demandé cette abomination, se taisait
elle-même. Nul n'y avait songé le premier, la nature seule les
y avait entraînés, et il n'en était pas un qui fût sourd à sa
voix.--Le sort tomba sur le malheureux précepteur de Juan.
76. Il demanda seulement qu'on le saignât pour le mettre à mort. Le
chirurgien avait ses instrumens, il piqua Pédrillo, et sa respiration
s'anéantit si suavement que vous auriez eu de la peine à déterminer
quand il cessa de vivre. Il mourut en fidèle catholique, et comme la
plupart des hommes, dans la religion qui l'avait vu naître. D'abord
il colla ses lèvres sur un petit crucifix, puis il tendit la gorge et
les bras.
77. À défaut d'autre profit, le chirurgien eut, pour salaire, le
premier choix des morceaux. Mais comme il éprouvait alors une soif
violente, il aima mieux boire une coupe du sang chaud qui jaillissait.
Une partie du corps fut divisée, et une autre, telle que la cervelle
et les entrailles, ayant été jetée à la mer, régala deux _goulus_
qui escortaient la barque. Le reste du pauvre Pédrillo fut mangé par
les gens de l'équipage.
78. Tous en mangèrent, à l'exception de trois ou quatre qui
n'étaient pas si avides de chair humaine. Il faut y ajouter Juan,
qui, ayant auparavant refusé sa part d'épagneul, ne ressentait pas
à la vue de Pédrillo un appétit beaucoup plus vif. On ne devait pas
s'attendre que dans la dernière détresse il pût jamais se joindre
à eux pour dîner de son ancien maître et pasteur.
79. Il ne l'eût d'ailleurs pas fait impunément; car les suites de
ce repas furent bien funestes. Ceux qui l'avaient fait avec le plus
de voracité tombèrent dans un délire de rage.--Dieu! comme ils
blasphémèrent; ils se roulèrent couverts d'écume et en proie aux
plus étranges convulsions; ils avalèrent l'eau marine comme celle
d'une fontaine limpide; ils pleurèrent, grincèrent les dents,
hurlèrent, jurèrent, mugirent; enfin, avec un rire d'hyène ils
expirèrent en désespérés.
80. Leur nombre fut bien aminci par cette affliction; et, quant à
ceux qui restèrent, Dieu sait s'ils étaient gras! Quelques-uns,
plus heureux que les autres, avaient perdu la mémoire; les autres
pensaient à une nouvelle dissection, comme s'ils n'avaient pas été
assez éprouvés par la mort affreuse de ceux qui avaient assouvi leur
faim de la même manière.
81. Bientôt ils songèrent au contre-maître comme le plus
gras d'entre eux: mais indépendamment de ce qu'il avait peu
d'entraînement à cette destinée, il fit valoir quelques autres
indispositions. La première c'est qu'il sortait de maladie: mais ce
qui lui donna gain de cause, fut un léger présent que, par voie de
souscription générale, lui avaient fait les dames de Cadix.
82. Il restait encore quelque chose du pauvre Pédrillo, on en usa
avec discrétion.--Quelques-uns s'en effrayaient, d'autres imposaient
silence à leur appétit, ou n'en prenaient qu'une bouchée de tems en
tems. Il n'y eut que Juan qui ne cessa de s'en abstenir, et se mit
à mâcher un morceau de bambou ou un peu de plomb. Enfin ils
attrapèrent deux _boobis_[61] et un _noddi_[62], qui les décida à
abandonner le corps mort.
[Note 61: Le nom que M. A. P. a traduit par celui de _butor_ est
plutôt une espèce d'_oiseau de tempête_, ou de _pétrel_. Le butor
se tient ordinairement près des étangs, et jamais sur les mers.]
[Note 62: Le noddi est un animal assez semblable à l'hirondelle
de mer. «Nous avons, dit Buffon, adopté le nom de noddi (sot), qui
se lit fréquemment dans les relations des voyageurs anglais, parce
qu'il exprime l'étourderie ou l'assurance folle avec laquelle cet
oiseau vient se poser sur les mâts et sur les vergues des navires, et
même sur la main que les matelots lui tendent.»
(_Hist. naturelle_ du Noddi.)
]
83. Au reste, si le sort de Pédrillo vous semble révoltant,
souvenez-vous d'Ugolin qui se décide à manger le crâne de son grand
ennemi, après avoir poliment terminé son récit[63]. Si dans l'enfer
on dévore ses ennemis, on peut certainement, sans être beaucoup plus
horrible que Dante, se nourrir en pleine mer de ses amis, quand le
léger agrément d'un naufrage se fait trop attendre.
[Note 63:
_Quand' ebbe detto cio, con gli occhi torti
Riprese 'l teschio misero co' denti
Che furo all' osso come d' un can forti_.
(DANTE, _Inferno_, canto XXXIII.)
Lord Byron était trop pénétré de la lecture de Dante, son modèle,
pour n'avoir pas mis quelque intention dans le mot qu'il emploie
ici: _politely_ (poliment). C'est qu'en effet Ugolin laisse entendre,
plutôt qu'il n'exprime à la fin de son récit, le repas qu'il a fait
de ses enfans.
_Poscia piu che 'l dolor pote 'l digiuno_.
]
84. Dans la même nuit, il tomba une ondée de pluie que leurs bouches
attendaient comme la surface de la terre, quand la poussière de
l'été en a desséché les crevasses. On ne sait pas ce que vaut une
bonne eau, quand on n'en a pas senti la privation; il faut avoir été
en Espagne ou en Turquie, s'être trouvé dans une chaloupe remplie
d'affamés, ou bien avoir dans le désert entendu la sonnette des
chameaux pour désirer sincèrement de rejoindre la vérité--dans un
puits.
85. La pluie tombait par torrens, mais ils n'en étaient pas plus
désaltérés, jusqu'au moment où ils trouvèrent un lambeau de
toile dont ils se servirent comme d'un réservoir spongieux, et qu'ils
tordirent quand ils le crurent suffisamment humecté. Un fossoyeur
altéré aurait préféré à leur courte boisson un pot rempli de
_porter_, mais pour eux, ils ne croyaient pas avoir jamais auparavant
senti la volupté de boire.
86. Leurs lèvres avides et rougies de crevasses s'attachaient au
linge qu'ils suçaient comme s'il eût été inondé de nectar. Leurs
gosiers étaient des fours, et leurs langues enflées étaient noires
comme celle du riche de l'enfer qui vainement implorait du mendiant la
faveur d'une goutte de rosée, comparable alors pour lui à toutes
les joies du ciel[64].--Si cela est vrai, quelques chrétiens peuvent
trouver des consolations dans leur foi.
[Note 64: «Le riche, en criant, disait: «Père Abraham, envoie
Lazare pour qu'il trempe le bout de son doigt dans l'eau, afin qu'il
en rafraîchisse ma langue, car je suis crucifié dans cette flamme.»
Et Abraham lui dit: «Mon fils, souviens-toi que tu as reçu les biens
pendant ta vie, et de même Lazare les maux. Maintenant celui-ci est
consolé, et toi tu es tourmenté.»
(Luc, ch. XVI.)
]
87. Dans cette déplorable troupe il y avait deux pères et avec eux
les deux fils. L'un de ceux-ci paraissait le plus robuste et le mieux
portant; il mourut des premiers. À l'instant de sa mort, son plus
proche voisin en avertit le père, qui dit en jetant les yeux sur
lui: «Je n'y puis rien, la volonté de Dieu soit faite.» Et sans une
larme ou soupir, il vit jeter son corps à la mer.
88. Le second père avait un fils plus faible, aux joues décolorées,
au maintien délicat. Ce jeune homme résista long-tems, et se roidit
contre sa destinée, avec une patiente tranquillité d'esprit. Il
parlait peu, et de tems en tems il souriait, pour alléger le poids
des mortelles pensées, qui oppressaient d'autant plus le cœur de son
père, qu'il voyait son fils les supporter comme lui.
89. Penché sur son corps, le père ne levait pas les yeux de dessus
son visage; il essuyait l'écume qui couvrait ses lèvres, et n'avait
d'attention que pour lui. Quand la pluie tant désirée vint enfin à
tomber, et que les yeux de l'enfant déjà demi-voilés d'une membrane
épaisse vinrent à briller et à remuer pour un instant, il exprima
quelques gouttes de pluie dans sa bouche expirante.--Ce fut en vain.