d'elles au moins en a l'habitude[50]).
Enfin, tu n'écriras que d'après mes préceptes. Tel est l'esprit
d'une vraie critique: humiliez-vous ou ne vous humiliez pas devant
ma verge, comme bon vous semblera; mais, dans ce dernier cas, je la
laisse, de par Dieu, tomber sur vous.
[Note 50: Les précieuses savantes de Londres. Lord Byron semble
avoir ici en vue Mistress Charlement, la femme qui était chargée par
Lady Byron de l'espionner, et qui fut ainsi cause de la rupture des
deux époux.]
207. Si quelqu'un ose prétendre que cette histoire n'est pas
édifiante, je le prierai d'abord de ne pas crier avant d'être
heurté; puis de la lire une seconde fois; alors il pourra dire (mais
sans doute personne n'en aura l'impertinence) si mon poème bien
qu'enjoué n'est pas hautement moral. De plus, je dois, dans le
douzième chant, parler de l'endroit où vont tous les méchans.
208. Mais après tout, si quelqu'un est assez sourd à son propre
intérêt pour mépriser cet avis; si, poussé par un esprit mal fait
et ne croyant ni mes vers ni ses propres yeux, il s'écrie encore
qu'on ne découvre dans cet ouvrage aucun but moral, je lui dirai,
s'il est prêtre, qu'il est un menteur, et s'il est officier ou
critique, qu'il est également--dans l'erreur.
209. J'attends l'approbation du public et je le conjure de prendre
pour lui les préceptes que j'ai eu soin de mêler ici à l'agréable
(ainsi l'on donne un morceau de corail aux enfans quand ils font leurs
dents). Cependant, comme ils voudront sans doute rassembler mes titres
à la couronne épique, et dans la crainte de la malveillance de
quelques farouches lecteurs, j'ai déjà suborné le journal de ma
grand-mère, _la Revue Britannique_.
210. J'envoyai mon offre dans une lettre adressée à l'éditeur, et
il m'en remercia par le suivant courrier.--Je suis donc son créancier
pour un bel article. Cependant, s'il juge à propos de rebuter ma
tendre muse, s'il rompt tout d'un coup ses engagemens, s'il proteste
qu'il n'a pas reçu ce qu'elle m'a coûté, et trempe sa plume dans le
fiel et non dans le miel, tout ce que je puis dire,--c'est qu'il a mon
argent.
211. Grâce à cette seconde sainte-alliance, je puis, je l'espère,
compter sur le public et défier tous les autres magasins de sciences
et arts, quotidiens, mensuels ou trimestriels. Je n'ai pas essayé
d'augmenter le nombre de leurs cliens parce qu'on m'assura que mes
efforts seraient superflus, et que l'_Édimburg_ et la _Quarterly
Review_ faisaient souffrir le martyre aux auteurs qui différaient
avec eux de sentimens.
212. «_Non ego hoc ferrem calida juventa, consule Planco_,» disent
Horace et moi. Je fais cette citation pour assurer qu'il y a six ou
sept bonnes années (long-tems avant de songer à dater mes lettres de
la Brenta), j'étais plus disposé à répondre à tous les coups,
et que je n'aurais jamais souffert des choses de ce genre, dans mon
ardente jeunesse, Georges III étant roi.
213. Mais aujourd'hui, à trente ans, mes cheveux sont devenus gris
(que seront-ils à quarante ans? je pensais l'autre jour à une
perruque), et mon cœur n'a pas conservé beaucoup plus de jeunesse.
En un mot, j'ai consumé mon été dans les jours du mois de mai,
et je n'ai plus le goût des représailles. J'ai dépensé ma vie,
intérêts et principal, et j'ai cessé de croire comme autrefois que
mon ame fût invincible.
214. Jamais,--jamais,--non jamais à l'avenir ne descendra plus dans
mon cœur cette rosée de jeunesse qui nous fait éprouver, à la vue
de tous les objets agréables, des émotions ravissantes et nouvelles;
semblable à la ruche des abeilles, notre sein les tenait renfermées.
Penses-tu que ce miel naissait de ces objets? non, ils n'étaient pas
en eux, mais dans cette puissance de ton ame qui doublait jusqu'au
parfum des fleurs.
215. Jamais,--jamais à l'avenir, ô mon cœur, tu ne seras mon seul
monde, mon univers! Autrefois je n'existais que par toi, aujourd'hui
tu formes un être à part, et tu ne peux plus être mon paradis ou
mon enfer. Les illusions ont disparu, tu es devenu insensible, mais
ce n'est pas un malheur; j'ai pris à ta place une dose de jugement,
quoique Dieu seul connaisse comment il a pu entrer chez moi.
216. Mes jours de tendresse sont passés; jamais les charmes d'une
vierge[51], d'une épouse et moins encore d'une veuve ne me feront
délirer comme autrefois. Il faut, en un mot, changer mon train de
vie. Je n'ai plus l'espoir d'une mutuelle sympathie; l'usage fréquent
du vin m'est défendu; ainsi, me résignant à quelque vice de vieille
tête, je suis d'avis de me jeter dans l'avarice.
[Note 51:
_Me nec femina, nec puer,
Jam nec spes animi credula mutui,
Nec certare juval mero;
Nec vincire novis tempora floribus_.
]
217. L'ambition était mon idole, mais elle fut brisée sur l'autel de
la douleur et du plaisir; ceux-ci ont laissé chez moi des traces qui
peuvent donner matière à amples réflexions. Aujourd'hui, comme la
tête de bronze de frère Bacon, je m'écrie: «Le tems est, le
tems fut, le tems n'est plus.» La brillante jeunesse est un trésor
chimique que j'ai de trop bonne heure éventé en fatiguant mon cœur
de passions, et ma tête de rimes.
218. À quoi se réduit la gloire? à tenir une certaine place sur un
léger papier. Quelques gens la comparent à l'action de gravir
une hauteur dont le sommet, comme celui de toutes les montagnes,
s'évanouit en vapeur. C'est pour elle que les hommes écrivent,
parlent, déclament; que les héros massacrent, que les poètes
consument ce qu'ils appellent leur «lampe nocturne.» C'est afin
d'obtenir, quand ils seront poussière, un nom, un misérable
portrait, un buste pire encore.
219. Quel est l'espoir des mortels? Un ancien roi d'Égypte, Chéops,
érigea la première et la plus haute des pyramides, dans la ferme
espérance qu'elle conserverait le souvenir de sa vie et qu'elle
déroberait à tous les yeux son cadavre; mais un inconnu en fouillant
brisa le couvercle de son tombeau. Fondez maintenant, vous ou moi,
quelque espérance sur un sépulcre, quand il ne reste pas de Chéops
un grain de poussière!
220. Pour moi, amant de la vraie philosophie, je me dis bien souvent
à moi-même: «Hélas! tout ce qui est né naquit pour mourir:
la chair est une herbe que la mort vient convertir en foin. Votre
jeunesse n'a pas été sans attraits, et si vous l'aviez encore--elle
s'écoulerait.--Ainsi rendez grâces à votre étoile de n'avoir pas
à vous plaindre davantage; lisez votre Bible, monsieur, et songez à
votre bourse.»
221. Mais, en ce moment, ami lecteur, et vous, acheteur plus aimable
encore, le poète,--c'est-à-dire moi,--vous demande la permission de
vous serrer la main; et puis, votre humble serviteur, bonjour. Nous
nous reverrons si cela nous arrange l'un et l'autre. Autrement je ne
donnerai à votre patience que cette courte épreuve.--Heureux si tant
d'autres suivaient mon exemple!
222. «Va, petit livre, loin de ma solitude! Je te dépose sur les
eaux, suis ton chemin; et si, comme je le pense, ton sort est heureux,
le monde te retrouvera après plusieurs siècles.» Lorsqu'on lit
Southey, et que Wordsworth est compris, je ne puis m'empêcher de
prétendre aussi à la gloire.--Les quatre premières rimes sont des
vers de Southey; pour Dieu, lecteur, n'allez pas les prendre pour les
miennes.
Chant Deuxième.
1. Ô vous qui êtes appelés à former la brillante jeunesse, en
Hollande, en France, en Angleterre ou en Germanie, fouettez bien vos
élèves en toute occasion, je vous en conjure; car c'est en oubliant
leurs souffrances qu'on corrige leurs mœurs. En vain Juan avait-il
reçu la plus douce des mères et des éducations, il finit, et de la
manière du monde la plus vilaine, par perdre sa première innocence.
2. S'il eût été mis dans une école publique de troisième ou de
quatrième classe, ou du moins s'il eût été élevé dans le Nord,
ses occupations de chaque jour eussent empêché son imagination de
prendre feu.--L'Espagne offre peut-être une exception, mais cette
exception confirme la règle,--et dans tous les cas, un enfant de
seize ans occasionant un divorce, devait bien confondre l'habileté de
ses précepteurs.
3. Pour moi, cela ne me confond nullement, les choses bien
considérées. D'abord sa mère n'avait en tête que les
mathématiques; et tandis qu'il avait pour tuteur un vieux âne, une
femme jolie (cela va sans dire, autrement la chose n'aurait sans doute
pas eu lieu) avait pour mari un barbon avec lequel elle s'accordait
mal.--Puis le tems et l'occasion.
4. Bien,--fort bien. Il faut que le monde tourne sur son axe et que
tous les mortels, têtes et jambes, fassent le même tour que lui.
Vivons et mourons, faisons l'amour, payons nos taxes, et, suivant la
direction du vent, sachons disposer nos voiles.
Le roi nous parle en maître, le médecin en charlatan, le prêtre en
docteur, et c'est ainsi que la vie s'exhale. C'est un léger souffle,
de l'amour, du vin, de l'ambition; de la guerre, de la dévotion, de
la poussière,--un nom peut-être.
5. J'ai dit que Juan fut envoyé à Cadix,--jolie ville dont je me
souviens bien.--C'est le centre de tout le commerce colonial (du moins
c'_était_, avant que le Pérou n'eût l'envie de se révolter). On y
voit des filles si douces, j'entends des dames si gracieuses, que leur
seule démarche enivre le cœur. Je ne pourrais vous la dépeindre
bien que j'en sois encore tout ému, ni vous en offrir quelques
comparaisons, je ne vis jamais rien de pareil.
6. Un cheval arabe? un cerf élancé? un _barbe_ nouvellement dressé?
un caméléopard? une gazelle? Non,--non, rien de tout cela.--Et
puis, leur robe, leur voile, leur jupe, hélas! pour s'arrêter sur
de pareils objets, il faudrait sacrifier près d'un chant:--ensuite
viendrait leur pied et des chevilles--ici, lecteur, rendez grâces au
ciel de ce que je ne puis trouver une métaphore...--Eh bien, ma trop
lente muse!--Allons, laissez-moi reprendre haleine.
7. Chaste, muse!!--Bien, puisqu'il le faut, il le faut. Je crois
apercevoir un voile écarté pour un moment par une main légère,
tandis qu'un œil expressif vous fait pâlir et vous perce le
cœur.--Terre brûlante, toute d'amour! quand je t'oublierai,
puissé-je en venir à--dire mes prières!--non, jamais costume ne
prêta tant de charmes aux œillades, excepté les _fazzioli_ de
Venise.
8. Mais à notre conte: Donna Inès avait envoyé son fils à Cadix
seulement pour qu'il s'y embarquât; il n'entrait pas dans ses vues
de l'y laisser séjourner; et la raison?--car nous embarrassons notre
lecteur.--C'est qu'il était convenu que le jeune homme voyagerait:
comme si un vaisseau espagnol eût dû, semblable à l'arche de Noé,
le séparer de la scélératesse mondaine, et le ramener ensuite à la
terre tel qu'une colombe d'espérance.
9. Don Juan, après avoir, suivant ses instructions, ordonné à son
valet de disposer tout pour son départ, reçut un sermon et quelque
argent. Il devait voyager pendant quatre printems; Inès était
affligée sans doute (tous les genres de séparation ont leur épine),
mais elle espérait,--elle croyait peut-être qu'il amenderait. Elle
lui donna de plus une lettre (qu'il ne lut jamais) de bons conseils,
et deux ou trois de crédit.
10. Cependant, afin de se distraire, la vertueuse Inès forma pour
le dimanche une école de petits mauvais garnemens, qui auraient bien
préféré jouer, comme de vilains paresseux, au _diable_ ou au _fou_.
C'étaient des enfans de trois ans qui, ce jour-là, venaient écouter
ses leçons. Les indociles étaient fouettés ou mis sur la sellette.
Le grand succès de l'éducation de Juan l'encourageait à s'occuper
d'une autre génération.
11. Juan quitta le bord, et le vaisseau s'ébranla; les vents étaient
bons, l'eau très-agitée. C'est un diable de courant que celui de
cette baie, je l'ai assez souvent essuyé pour me le rappeler. Si vous
vous asseyez sur le tillac, votre visage ne tarde pas à se couvrir
d'écume jaunissante, et à prendre l'apparence d'un cuir tanné.
C'est là qu'il se tint pour dire et redire son premier, peut-être
son dernier adieu à l'Espagne.
12. Je ne puis m'empêcher de remarquer que c'est un spectacle
poignant que celui de la terre natale s'éloignant derrière les flots
mugissans.--Il anéantit tout-à-fait, surtout si l'on est encore
aux jours de la jeunesse. Je me souviens que les côtes de la
Grande-Bretagne paraissent blanches, mais la plupart des autres terres
sont bleues; en entrant dans l'humide élément, et trompés par la
distance nous reportons nos regards vers elles.
13. Juan au désespoir demeurait assis sur le tillac, et cependant le
vent ronflait, les cordages sifflaient, les matelots juraient et le
vaisseau craquait; la ville devenait un point dont ils s'éloignaient
de plus en plus. Le meilleur de tous les remèdes contre le mal de
mer c'est un beefsteak. Vous riez, monsieur? faites-en auparavant
l'épreuve. Je vous assure que rien n'est plus vrai, je l'ai essayé;
et puisse-t-il vous faire le même effet salutaire!
14. Don Juan, assis, voyait de la poupe sa chère Espagne s'évanouir
dans le lointain. On surmonte difficilement le chagrin d'un premier
départ: les nations même qui courent aux armes le ressentent. C'est
une espèce indicible d'émotion, une sorte de coup qui déchire le
cœur. En s'éloignant des gens et des lieux les plus insupportables,
les yeux se retournent encore pour en regarder le clocher.
15. Mais Juan avait eu bien des objets à quitter. Une mère, une
maîtresse et pas de femme; il avait donc pour s'attrister de bien
meilleurs motifs qu'un grand nombre de personnes plus âgées. Et si,
dans tous les tems, nous soupirons en perdant de vue ceux mêmes avec
lesquels nous sommes en querelle, certainement, quand ces personnes
nous sont chères, nous devons sangloter;--c'est-à-dire jusqu'à ce
que de plus profonds chagrins viennent sécher nos larmes.
16. Juan pleurait donc, comme pleuraient les juifs captifs en se
rappelant Sion, sur les ondes babyloniennes[52]. Je voudrais bien
pleurer avec lui, mais ma muse n'est pas larmoyante, et il n'est
pas sage de se consumer pour de pareils chagrins. Les jeunes gens ne
doivent voyager que pour se divertir; et par la suite peut-être que
leurs valets, en attachant leur porte-manteau derrière la voiture, y
glisseront ce chant lui-même.
[Note 52: _Super flumina Babylonis_.]
17. Enfin Juan pleurait, soupirait et méditait; ses larmes amères
tombaient dans l'amer élément: _doux sur le doux_ (j'aime beaucoup
à citer: vous excuserez ce souvenir; c'est lorsque la reine de
Danemarck jette des fleurs sur la tombe d'Ophélie[53]); tout en
sanglotant, il songeait à sa position, et faisait de sérieux plans
de réforme.
[Note 53: «LA REINE.--Doux sur le doux, adieu! (_Jetant des
fleurs_:) J'espérais que tu serais l'épouse de mon Hamlet; je
pensais orner un jour ta couche nuptiale, douce jeune vierge, et non
pas couvrir ta tombe de fleurs.»
(_Hamlet_, act. V, sc. Ire.)
]
18. «Adieu, mon Espagne! adieu pour longtems, criait-il. Peut-être
ne dois-je plus te revoir, et mourrai-je, comme tant d'autres exilés,
du désir de revenir encore sur ton rivage. Adieu, bords paisibles
du Guadalquivir; adieu, ma mère; et puisque tout est fini, adieu,
ma trop chère Julia!» (Ici il tira encore sa lettre et se mit à la
relire.)
19. «Et oh! si je devais jamais l'oublier, je jure,--mais cela est
impossible et absurde:--cet Océan azuré se joindra au ciel, la terre
s'abîmera dans la mer avant que je perde ton souvenir, ô ma belle
amie! ou que j'aie une autre idée que la tienne. La médecine n'a
pas de remède pour les chagrins de l'ame.»--(Ici le vaisseau fit un
bond, et Juan sentit les approches du mal de mer.)
20. «Les cieux toucheraient plutôt la terre.»--(Ici il se sentit
plus malade.) «Ô Julia! que me font tous les autres maux?--Au nom
du ciel, donnez-moi un verre de liqueur.--Pedro Battista! aidez-moi à
redescendre.--Julia, mes amours!--Plus vite donc, drôle de Pedro.--Ô
Julia!--Ce maudit vaisseau bondit tellement.--Chère Julia, tu
vois que je t'implore encore!» (Ici le vomissement l'empêcha
d'articuler.)
21. Il ressentit ce froid malaise de cœur, ou plutôt d'estomac, qui,
sans le secours du meilleur apothicaire, suit, hélas! également la
perte d'une amante, la perfidie d'un ami, la mort de ceux auxquels
nous tenons fortement et qui emportent avec eux une partie de nos
espérances: nul doute que dans ce cas Juan ne se fût montré
plus sentimental, mais la mer faisait sur lui l'effet d'un violent
émétique.
22. L'amour est un maître capricieux. Je l'ai vu résister à des
fièvres dont il était la première cause, mais reculer devant un
rhume, un refroidissement, et surtout redouter une esquinancie.
Toutes les bonnes et nobles maladies ne l'intimident pas, mais les
indispositions vulgaires le mettent aux abois. Il ne veut pas qu'un
éternuement suspende ses soupirs, ou qu'un échauffement rougisse ses
yeux bandés.
23. Mais le pire de tout c'est la nausée, ou bien une douleur dans
la région inférieure des entrailles. L'amour, qui aurait le courage
héroïque d'ouvrir une veine, tressaillit à l'application des
serviettes chaudes; les purgatifs ébranlent son empire, et enfin
le mal de mer lui donne la mort. Don Juan était donc bien épris,
puisque sa passion résista aux atteintes que lui porta son estomac
dans son premier voyage sur mer.
24. Le vaisseau, appelé la très-sainte _Trinidada_, faisait
directement voile pour le port de Livourne, où la famille espagnole
des _Moncade_ était établie long-tems avant la naissance du père de
Juan[54]. Il existait des liens de parenté entre les deux maisons,
et Juan avait pour eux une lettre d'introduction qui lui avait été
adressée, le matin de son départ, par ses amis d'Espagne pour ceux
de l'Italie.
[Note 54: Depuis le commencement du seizième siècle, quand le
fameux capitaine Hugues de Moncade avait été nommé vice-roi de
Naples. Voyez Brantôme, _Vie des grands capitaines étrangers_.]
25. Sa suite consistait en trois valets et un gouverneur, le licencié
Pédrillo qui savait plusieurs langues; mais, pour le moment, il
gisait malade et sans voix sur son matelas, ballotté dans son hamac,
soupirant après la terre, et sentant à chaque brisée augmenter
son mal de tête. Les vagues qui pénétraient par les sabords
remplissaient en même tems sa couche d'humidité, et son ame de
frayeur.
26. Ce n'était pas sans quelque raison, car la brise s'éleva vers la
nuit, jusqu'à ce qu'elle se convertit en vent frais: c'était peu
de chose pour les gens de mer; mais plusieurs passagers pouvaient en
ressentir quelque effroi: les matelots sont d'une autre espèce.
Au coucher du soleil, ils commencèrent à carguer les voiles, car
l'aspect du ciel annonçait que le vent serait violent et pourrait
enlever un mât ou quelque chose de semblable.
27. À une heure, le vent, avec une impétuosité soudaine, jette le
vaisseau juste dans la vague entr'ouverte: la mer frappe la poupe, lui
fait une crevasse diagonale, y brise l'étambord et en entame toutes
les parties. Avant d'être sorti de cet imminent danger, le gouvernail
était brisé. Il était tems d'appeler aux pompes, le bâtiment
contenait quatre pieds d'eau.
28. Une troupe se mit à l'instant aux pompes, et le reste s'empressa
de déballer une partie de la cargaison; cependant ils n'avaient pas
encore découvert la voie d'eau. À la fin elle parut, mais ils n'en
étaient pas plus rassurés; l'eau s'élançait par une ouverture
énorme, malgré draps, chemises, vestes, et balles de mousselines
qu'ils cherchaient à lui opposer.
29. Mais tous les obstacles eussent été inutiles, et le vaisseau
eût coulé à fond en dépit de tous les efforts et expédiens, sans
le secours des pompes. Je suis heureux de faire connaître celles-là
à tous ceux qui pourraient en avoir besoin, elles tirèrent cinquante
tonnes d'eau par heure; ainsi notre équipage eût été perdu sans M.
Mann, de Londres, qui en est l'inventeur.
30. Au déclin du jour, le tems parut s'adoucir: ils eurent l'espoir
de rester maîtres de l'ouverture et de remettre à flot leur
bâtiment; cependant trois pieds d'eau occupaient encore deux pompes
à bras et une troisième à chaîne. Le vent redevint frais. Comme il
se faisait tard, une bouffée fit détacher quelques armes à feu, et
une bourrasque (je voudrais en vain essayer de la décrire) jeta d'un
seul coup le vaisseau sur le flanc.
31. Il resta sans mouvement dans cette position, comme s'il eût été
attaché. L'eau, quittant le fond de cale pour venir laver les ponts,
offrait une de ces scènes que les hommes n'oublient pas de sitôt;
car ils gardent la mémoire des batailles, des incendies, des
naufrages, en un mot de tout ce qui excita leurs regrets et brisa leur
espérance, leur cœur, leur tête ou leur cou: c'est ainsi que l'on
voit bien des gens, plongeurs ou autres, rappeler avec complaisance
les instans où ils étaient sur le point de se noyer.
32. Sur-le-champ les mâts furent coupés; d'abord celui d'artimon,
ensuite le grand mât: mais vain espoir, le vaisseau restait encore
aussi immobile qu'une souche. Il fallut rompre le mât de misaine, et
enfin (ce que nous n'aurions jamais fait tant qu'il nous serait resté
une lueur d'espérance) celui de beaupré. Ainsi débarrassé, le
bâtiment se redressa avec violence.
33. On peut facilement supposer que, pendant tout cela, certaines
personnes n'étaient pas sans inquiétude; que les passagers
trouvaient fort déplacé de sacrifier leur vie en même tems que
leurs rations; que même il n'y avait pas jusqu'aux meilleurs marins
qui, se voyant si près de leur fin, ne commissent quelque désordre,
comme de demander du grogue, et quelquefois d'aller boire le rum à la
tonne.
34. Il est vrai que rien au monde ne calme l'esprit comme le rum et la
vraie religion. Dans cette circonstance, les uns pillaient, les
autres buvaient des liqueurs spiritueuses, et ceux-là chantaient des
psaumes, tandis que les vents aigus répondaient en dessus, et que
le rugissement rauque des vagues marquait la mesure. L'effroi avait
interrompu les vomissemens des passagers attaqués du mal de mer,
et les sons des désespérés, des blasphémateurs et des dévots,
formaient étrangement chorus avec les mugissemens de l'Océan.
35. Peut-être serait-il survenu plus de mal sans notre Juan qui, avec
une raison supérieure à son âge, courut à la chambre aux liqueurs,
et, armé d'une paire de pistolets, leur en ferma l'entrée. La
crainte qu'il inspira, comme si la mort eût été plus effroyable
en sortant de la flamme que de l'eau, tint en respect, malgré
leurs jurons et leurs pleurs, tous ces hommes qui, avant de mourir,
jugeaient convenable de tomber ivres morts.
36. Donnez-nous du grogue, criaient-ils, et dans une heure il n'en
sera rien de plus.--Non, répondit Juan; sans doute la mort nous
attend vous et moi, mais il faut mourir en hommes, et non pas tomber
comme des brutes.» Ainsi il conserva son poste dangereux, et nul ne
fut assez hardi pour braver ses menaces. Le très-révérend Pédrillo
lui-même ne put obtenir un seul verre de rum.
37. Le bon vieux citoyen, tout éperdu, poussait de hautes et pieuses
lamentations, accusait tous ses péchés, et faisait un dernier et
irrévocable vœu de réforme. Rien (une fois ce danger passé) ne
le déciderait plus à quitter ses occupations académiques et les
cloîtres de la studieuse Salamanque, pour suivre, comme Sancho
Pança, les courses de Juan.
38. Mais il survint encore une lueur d'espérance. Le jour parut et le
vent s'adoucit; les mâts étaient enlevés, la voie d'eau augmentait;
alentour d'eux des bas-fonds, nulle part un rivage; et cependant
le vaisseau voguait depuis qu'il s'était relevé. Ils disposèrent
encore les pompes, et bien qu'auparavant ils regardassent tous
leurs efforts comme inutiles, un faible rayon de soleil les remit à
l'ouvrage; les plus forts pompaient, les plus faibles poussaient une
voile.
39. Cette voile fut placée sous la quille du vaisseau, et fut d'un
effet salutaire pendant un instant. Mais que pouvait-on espérer avec
une voie d'eau, et pas une baguette de mât, pas une bribe de toile?
Mieux vaut cependant lutter jusqu'au dernier moment; il n'est jamais
trop tard pour se noyer: et quoiqu'il soit bien vrai qu'on ne souffre
la mort qu'une fois, elle est loin d'être séduisante dans le golfe
de Lyon.