151. «Voilà donc le motif de ce voyage imprévu, de cette affaire

indispensable avec votre procureur, ce modèle de bassesse qui se

tient droit là-bas comme s'il commençait à sentir qu'il a joué le

rôle d'un fou. Je vous méprise tous les deux, mais l'infamie de sa

conduite est encore plus inexcusable; puisqu'il n'a certainement agi

que pour percevoir ses amendes odieuses, et nullement par un sentiment

d'intérêt pour vous et pour moi.

152. «S'il est ici pour dresser un acte, n'empêchez pas ce brave

monsieur de procéder; vous avez mis cet appartement dans un bel

état;--il s'y trouve de l'encre et une plume pour vous, quand vous le

désirerez.--Ayez soin de tout mentionner avec précision, je ne veux

pas que vous receviez pour rien des honoraires.--Mais comme ma

femme de chambre est déshabillée, veuillez mettre à la porte vos

espions.--Oh! dit en sanglotant Antonia: je veux leur arracher les

yeux.

153. «C'est ici le cabinet, là la toilette, de ce côté

l'antichambre.--Cherchez dessus, dessous: voilà le sopha, le grand

fauteuil, la cheminée;--on pourrait bien y cacher un amant, mais je

voudrais dormir; faites, je vous prie, moins de bruit, jusqu'à ce

que vous ayez découvert le trou secret qui renferme ce cher trésor.

Alors veuillez m'en donner aussi le plaisir.

154. «Et vous, hidalgo, qui venez de faire planer des soupçons sur

moi, et de la honte sur tous ces visages, ayez la complaisance de

me faire connaître--quel est celui que vous cherchez! Comment le

nommez-vous? de quelle famille? Montrez-le-moi?--Sans doute il est

jeune et agréable?--Il est grand? Parlez et prouvez que vous avez eu

de justes motifs pour ternir ainsi ma réputation.

155. «Au moins peut-être, il n'a pas soixante ans; il serait à cet

âge trop vieux pour être mis à mort, ou pour éveiller la jalousie

d'un mari aussi jeune que vous.--(Antonia! donnez-moi un verre d'eau.)

Je rougis d'avoir répandu des larmes, elles sont indignes de la fille

de mon père; ma mère pouvait-elle prévoir en me mettant au monde

que je tomberais au pouvoir d'un monstre!

156. «Mais c'est peut-être d'Antonia que vous êtes jaloux? Vous

avez vu qu'elle dormait à mes côtés quand vous frappâtes à la

porte avec votre suite. Regardez où vous voudrez, nous n'avons rien

à vous cacher, monsieur: une autre fois seulement, je l'espère,

vous nous avertirez; ou, par égard pour la pudeur, vous attendrez

un instant à la porte, afin de nous permettre de nous habiller pour

recevoir une aussi bonne compagnie.

157. «J'ai fini, monsieur, je cesse de parler. Le peu que j'ai dit

doit assez vous apprendre qu'une ame pure sait dévorer en silence des

torts dont elle ne pourrait parler sans rougir.--Je vous livre comme

auparavant à votre conscience; un jour elle vous demandera raison

de vos procédés à mon égard. Dieu veuille que vous ne vous en

tourmentiez pas plus qu'aujourd'hui! Antonia, où est mon mouchoir de

poche?»

158. Elle s'arrête et retombe sur son oreiller. Elle est pâle et ses

yeux noirs abîmés dans les pleurs rappellent un ciel obscurci par la

pluie et les éclairs; ses cheveux ondoyans sont comme un voile

jeté sur ses joues décolorées: en vain leurs noires boucles

cherchent-elles à couvrir ses épaules charmantes; leur neige

se faisait encore jour à travers.--Ses lèvres de rose sont

entr'ouvertes, et son cœur bat plus fort que sa respiration.

159. Le senor Don Alphonso restait confondu. Antonia remuait sans

cesse dans la chambre bouleversée; puis, tout d'un coup tournant la

tête, elle intriguait par ses malignes œillades le maître et ses

mirmidons, qui ne paraissaient pas s'amuser beaucoup, à l'exception

du procureur. Mais celui-ci, fidèle jusqu'au tombeau, comme un autre

Achates, s'embarrassait peu de la cause des querelles, pourvu qu'il y

en eût; car elles devaient toujours être apaisées en justice.

160. Comme un chien en arrêt[44], il suivait de ses petits yeux, et

sans remuer, chacun des mouvemens d'Antonia; son attitude exprimait

les plus vifs soupçons. Du scandale il s'en embarrassait peu; et

s'il trouvait à justifier une poursuite ou une action judiciaire,

la jeunesse, la beauté ne le touchaient que faiblement: quant aux

dénégations, il lui fallait des témoignages faux, mais juridiques,

pour qu'il y ajoutât foi.

[Note 44: _Avec un nez flairant inquiet_ (with prying snubnose).]

161. Cependant Don Alphonso, les yeux baissés, faisait, il faut le

dire, une triste figure; après avoir cherché de cent côtés, et

traité si durement une jeune femme, il n'en était pas plus avancé;

seulement il sentait des reproches intérieurs se joindre à ceux

que son épouse venait de lui prodiguer pendant une demi-heure, aussi

vifs, aussi serrés, aussi cuisans qu'une pluie d'orage.

162. D'abord il essaya de bégayer une excuse; on ne lui répondit que

par des pleurs, des sanglots et les préludes d'une attaque de nerfs,

lesquels sont toujours certaines douleurs, des palpitations, des

étouffemens, et ce que les patientes choisissent de préférence.

Alphonso vit sa femme et se rappela celle de Job; il vit encore en

perspective tous les parens de Julia indignés, et il jugea plus à

propos de ne pas perdre patience.

163. Il fit mine de vouloir parler, ou plutôt balbutier; mais avant

de s'être exposé à servir encore d'enclume au marteau de sa femme,

la sage Antonia vint l'arrêter, en lui disant: «Monsieur, je vous

en prie, quittez cette chambre, et ne dites pas mot, ou madame va

mourir.--Qu'elle aille au diable!» murmura Alphonso; mais rien de

plus: le moment de parler était passé. Il lança un ou deux regards

menaçans, et sans savoir comment, il fit ce qu'on lui ordonnait.

164. Avec lui s'éloigna son _posse comitatus_, le procureur à

l'arrière-garde s'arrêtant auprès de la porte et se retournant

toujours jusqu'à ce qu'Antonia l'eût poussé dehors.--Il était

vraiment fâché de l'inexprimable extravagance d'Alphonso qui, dans

ce moment-là même, semblait avoir perdu le sens; mais, comme il y

rêvait, la porte se ferma sur sa face magistrale.

165. Dès qu'elle fut bien fermée.--Oh! honte, oh! crime, oh!

douleur, et oh! sexe féminin! comment feriez-vous de semblables

choses sans perdre l'honneur!--si ce monde, et même si l'autre

n'étaient pas aveugles? Combien il est rare de trouver des

réputations non usurpées! mais continuons.--Car je ne suis pas à la

moitié de ma tâche, et il faut le dire, non sans grande répugnance;

à demi suffoqué, le jeune Juan s'élança hors du lit.

166. Il s'était caché,--je ne prétends pas dire comment, ni

expliquer dans quelle position.--Jeune, svelte et flexible, il

s'était tapi sans doute dans un mince espace rond ou carré. Mais de

le plaindre d'avoir été étouffé sous deux aussi jolis corps, c'est

ce que je ne dois ni ne veux faire; il eût mieux valu sans doute

mourir ainsi, que d'être comme le buveur Clarence, plongé dans une

tonne de Malvoisie[45].

[Note 45: Georges, duc de Clarence, condamné a mort, en 1478,

par son frère Édouard IV. Pour toute faveur, il obtint d'être

noyé dans un tonneau de Malvoisie, choix qui suppose, dit Hume,

une violente passion pour cette liqueur. (Voyez le _Richard III_ de

Shakspeare.)]

167. En second lieu je ne le plains pas, parce qu'il n'avait pas

besoin de commettre un péché défendu par le ciel et taxé par les

lois humaines: ou du moins il s'y prenait de trop bonne heure. Mais à

seize ans, la conscience n'est pas timorée comme à soixante, lorsque

rappelant nos anciennes dettes, et calculant tous les à-comptes

donnés en fautes, nous voyons que le diable emporte déjà les deux

côtés de la balance.

168. Je ne dirai rien de la position qu'il avait gardée: on voit

dans les chroniques juives comment, lorsque le sang du vieux roi David

était devenu pesant, les médecins, laissant pillules et potions, lui

avaient conseillé de se servir d'une jeune et jolie fille en guise de

cataplasme, et comment le remède eut les meilleurs effets[46]. On le

lui avait peut-être appliqué différemment, car David en fut guéri,

et Juan fut près d'en mourir.

[Note 46: «Et le roi David avait vieilli..., et quand on le

couvrait d'habillemens il n'était pas réchauffé. Ses serviteurs

cherchèrent donc une belle jeune fille dans toute l'étendue

d'Israël, et lui trouvèrent Abisag, la Sunamite; elle était

singulièrement belle, et elle dormait avec le roi... Or, le roi ne la

_connut_ pas.»

(III. _Livre des Rois_, ch. Ier.)

]

169. Que faire maintenant? Alphonso va revenir aussitôt qu'il aura

congédié ses misérables: Antonia met son esprit à la torture, mais

elle ne peut concevoir aucun expédient:--comment pourra-t-on soutenir

une nouvelle attaque? Ajoutez que le jour allait paraître dans peu

d'heures; Antonia ne savait qu'imaginer, Julia ne parlait pas, mais

elle pressait de ses lèvres décolorées les joues de Don Juan.

170. Il rapprocha ses lèvres des siennes, et de sa main, il rejeta

en arrière les boucles de ses cheveux épars; même alors, ils ne

pouvaient faire entièrement taire leur amour, ils oubliaient à

demi leurs dangers, leur désespoir. La patience d'Antonia ne put se

contenir. «Comment, s'écria-t-elle en fureur, est-ce là le moment

de vous amuser encore? il faut que je mette ce beau monsieur dans le

cabinet.

171. «Remettez à une autre plus heureuse nuit vos caresses.--Qui

peut avoir mis mon maître dans le secret? Que va-t-il résulter de

cela? Je suis dans une frayeur, et ce vilain enfant a le diable au

corps; est-ce le moment de faire des folies? En avons-nous le tems?

Comment oubliez-vous que cela peut finir par du sang? Vous y perdrez

la vie, moi ma place, ma maîtresse tout, et cela pour ce petit visage

de fille.

172. «Si, du moins, c'était un brave cavalier de vingt-cinq

ou trente ans (allons, hâtez-vous)! Mais un enfant, quel beau

chef-d'œuvre! (En vérité, madame, je ne conçois pas votre

goût;--allons! monsieur, là-dedans!)--Mon maître ne doit pas être

loin.--Au moins le voilà pour le moment renfermé. Et si nous pouvons

tenir conseil avant le jour--(Juan, souvenez-vous de ne pas dormir).»

173. L'arrivée de Don Alphonso, qui cette fois était seul,

interrompit la fidèle suivante. Elle faisait mine de demeurer, mais

il lui donna l'ordre de sortir, ce qu'elle fit de mauvaise grâce. Au

reste, il n'y avait rien à faire, et sa présence ne pouvait être

d'un grand secours. En ce moment elle les regarda donc tous deux

lentement et avec un soupir, moucha la chandelle, s'inclina et partit.

174. Alphonso s'arrêta une minute;--ensuite il commença quelques

excuses singulières de sa conduite précédente, non qu'il voulût

justifier ce qu'il avait fait, et, à dire vrai, il s'était montré

extrêmement impoli; mais il avait eu pour cela de fortes raisons

qu'il ne spécifia pas dans son plaidoyer: à tout prendre, son

discours offrit un bel exemple de cette figure que les savans

appellent _Rigmarole_[47].

[Note 47: Nous n'avons découvert nulle part l'emploi de ce mot.

Si ce n'est pas la faute de notre ignorance, il se peut que Byron

l'ait forgé pour mystifier ses lecteurs.]

175. Julia ne dit rien: cependant elle avait sur tous les points une

de ces bonnes réponses qui donnent, aux dames instruites du faible de

leurs époux, le pouvoir de tout changer en quelques paroles. Si par

ce moyen elles n'imposent pas un parfait silence, elles amènent du

moins un repos, même quand elles ne disent pas un mot de vrai. Il

s'agit de rétorquer avec fermeté, et s'il vous soupçonne d'une

faiblesse, de lui en reprocher _trois_.

176. Au fait, Julia avait des motifs d'excuse, car les amours

d'Alphonso avec Inès étaient connues du public: ce fut donc le

sentiment de sa faute qui la rendit confuse; mais, comme on l'a

souvent démontré, cela ne peut pas être: une dame a toujours

des raisons justificatives; elle se tut peut-être par égard pour

l'oreille de Juan qui avait fort à cœur, comme elle ne l'ignorait

pas, la réputation de sa mère.

177. Un second motif encore, c'est qu'Alphonso n'avait jamais paru

s'inquiéter de Juan; il montrait de la jalousie, mais il ne parlait

pas de l'heureux amant qui la faisait naître, et laissait ainsi

ses prémisses sans conclusion. Cependant son esprit travaillait

à éclaircir ce mystère, et l'on peut dire qu'en parlant d'Inès

c'était le mettre à la piste de Juan.

178. Il suffit d'un rien dans les affaires délicates, et mieux vaut

alors se taire, D'ailleurs il est un _tact_ (cette expression moderne

me semble d'une mauvaise fabrique, mais elle me fournit une fin de

vers) qui avertit une dame pressée de questions trop inciviles, de se

tenir toujours à une certaine distance de la vérité.--Le mensonge

donne aux dames une grâce singulière, et convient mieux à leur

charmante physionomie que tout autre chose.

179. Elles rougissent et nous les croyons; au moins l'ai-je toujours

fait: il est à peu près inutile d'essayer une réplique, car

leur éloquence devient alors de la profusion; et quand elles sont

épuisées, elles soupirent, laissent tomber leurs yeux languissant,

répandent une larme ou deux, et nous voilà désarmés; alors,--et

alors,--et alors,--nous nous asseyons et soupons.

180. Alphonso termina son discours en implorant un pardon que Julia à

demi refusait, et à demi accordait; elle y mettait des conditions

qui lui semblaient bien dures, et rejetait plusieurs petites demandes

qu'il lui faisait. Tel qu'Adam à la porte de son jardin, Alphonso

gémissait d'une pénitence trop rigoureuse. Il la conjurait de ne

pas le refuser plus long-tems, quand il trébucha sur une paire de

souliers.

181. Une paire de souliers!--Quoi donc? Peu de chose s'ils semblent

aller au pied de madame, mais sans douleur je ne puis le dire, la

forme en était masculine. Les voir et les prendre fut l'affaire

d'un moment.--Ah! grand Dieu! mes dents commencent à se heurter, mes

veines frissonnent.--D'abord Alphonso examine bien leur tournure, puis

sa passion prend un tout autre caractère.

182. Il quitte la chambre pour aller ressaisir son épée, et

sur-le-champ Julia se précipite dans le cabinet. «Fuis, Juan,

fuis!--Au nom du ciel.--«Pas un mot.--La porte est ouverte.--Tu peux

disparaître par le passage que tu as parcouru tant de fois.--Voici la

clef du jardin.--Fuis.--Fuis.--Adieu! vite, vite! J'entends Alphonso

furieux.--Il n'est pas encore jour.--Il n'y a personne dans la rue.»

183. On ne dira pas que cet avertissement ne fût pas bon, le mal est

qu'il arriva trop tard. C'est ainsi qu'on acquiert l'expérience, et

c'est une sorte de péage que nous impose la destinée. En un saut,

Juan avait quitté l'appartement, en un second il allait être à la

porte du jardin, mais il rencontra Alphonso en robe de chambre qui le

menaça de le tuer.--Juan se précipita sur lui.

184. Le combat fut terrible, et la lumière s'éteignit. Antonia

criait: «Au voleur!» et Julia: «Au feu!» Nul valet ne s'empressa

de venir prendre part à l'action. Alphonso, battu autant qu'il le

désirait, jurait horriblement que dès cette nuit il serait vengé,

et Juan blasphémait une octave plus haut. Son sang était vif:

quoique jeune, c'était un vrai Tartare, qui ne se sentait aucun

entraînement pour le martyre.

185. L'épée d'Alphonso était tombée avant qu'il eût pu la

tirer du fourreau; et ils se battirent toujours corps à corps: fort

heureusement Juan ne la vit pas, car ayant peu l'habitude de retenir

ses mouvemens, il eût pu envoyer Alphonso dans l'autre monde, s'il

fût venu à l'apercevoir. O femmes! songez donc à la vie de vos

époux et de vos amans! et voyez comment vous pouvez doublement

devenir veuves!

186. Alphonso se roidissait pour retenir son adversaire, et Juan

l'étranglait pour l'obliger à quitter prise. Le sang (il sortait du

nez) commença à couler; enfin, dans un moment où l'ardeur du combat

était un peu ralentie, Juan essaie de donner un coup décisif et

parvient à s'échapper, à l'exception de son vêtement qui reste aux

mains d'Alphonso. Il s'enfuit comme Joseph, en l'abandonnant; mais là

finit, je pense, entre les deux héros, toute espèce de parité.

187. Enfin les lumières arrivent, les valets et servantes viennent

contempler un effrayant tableau. Antonia dans une attaque de nerfs,

Julia évanouie, Alphonso à travers la porte, étendu sans mouvement;

sur la terre, auprès de lui, quelques draperies à demi déchirées,

du sang, des traces de pas, et rien de plus. Juan cependant gagnait

la porte, ouvrait la serrure; et, peu curieux de cette scène

intérieure, se hâtait de la refermer sur lui.

188. Là se termine mon chant. Ai-je besoin de chanter ou de dire

comment, à la faveur de la nuit (qui favorise toujours mal à

propos), Juan parvint, dans un étrange costume, à suivre son chemin,

et à regagner son logis? Quant au scandale amusant que vit naître le

lendemain, au bruyant étonnement qu'on manifesta durant plus de huit

jours, aux sollicitations d'Alphonso pour obtenir un divorce, les

papiers anglais en ont sans doute assez parlé.

189. Si vous voulez connaître toutes les procédures, les

dépositions, le nom des témoins; les plaidoiries aux fins de

non-recevoir ou d'annuler, il en existe plus d'une édition, et les

relations en sont diverses, mais toutes intéressantes. La meilleure

est celle que publia, en abrégé, Gurney, qui fit dans cette vue le

voyage de Madrid.

190. Mais Donna Inès pour divertir l'attention de l'un des plus

violens scandales que l'on eût vus en Espagne depuis des siècles,

au moins depuis l'expulsion des Vandales, Donna Inès fit à la vierge

Marie le vœu (et jamais elle n'avait voué en vain) de plusieurs

livres de chandelles. Puis, d'après le conseil de quelques vieilles

dames, elle envoya son fils à Cadix pour qu'il s'y embarquât.

191. Son intention était, pour corriger ses premières dispositions

et lui en donner de meilleures, de le faire voyager par terre ou par

mer, chez tous les peuples de l'Europe, et surtout en France et en

Italie (du moins est-ce l'usage le plus ordinaire). Julia fut mise

dans un couvent; elle gémissait, mais peut-être on sentira mieux ce

qu'elle éprouvait par la suivante copie de sa lettre à Juan:

192. «Ils me disent que c'est une chose décidée; vous vous

éloignez: c'est un parti sage, convenable, mais ce n'en est pas moins

une peine; je n'ai plus rien à réclamer de votre jeune cœur: le

mien a été la victime, il voudrait l'être encore. Beaucoup aimer,

tel a été tout mon artifice.--J'écris à la hâte; et s'il se

trouve quelque tache sur cette feuille, ce n'est pas ce qu'elle

semblerait être; mes prunelles brûlent, mais elles n'ont pas de

larmes.

193. «Je vous ai aimé, je vous aime; et pour cet amour, rang,

condition, le ciel, le genre humain, ma propre estime, j'ai tout

perdu: cependant je ne regrette pas ce qu'il m'a coûté, le souvenir

de ce songe est encore trop doux. Mais si je parle de ma faute, ce

n'est pas pour en tirer vanité, nul ne peut me croire aussi abjecte

que je le semble à mes propres yeux. Je trace ces lignes parce que je

ne puis reposer.--Je n'ai rien à reprocher, rien à demander encore.

194. «L'amour d'un homme n'est qu'un épisode de sa vie; celui d'une

femme est toute son existence. L'homme a le choix entre la cour, les

camps, l'église, la mer et le commerce: l'épée, la robe, la fortune

et la gloire, lui offrent en échange de l'orgueil, de l'éclat, de

l'ambition pour remplir son cœur. Il en est peu qui ne trouvent à se

distraire au milieu de tant de soins; mais il n'est pour nous qu'une

ressource: aimer encore et se perdre une seconde fois.

195. «Vous allez vous livrer aux plaisirs, à l'éclat; vous serez

aimé, vous aimerez beaucoup; tout est fini pour moi sur la terre,

sauf quelques années pour ensevelir ma honte et mes chagrins au fond

de mon cœur. Je puis les supporter; mais je ne pourrai éloigner

la passion qui me dévore encore autant qu'autrefois. Ainsi,

adieu;--pardonnez-moi,--aimez-moi.--Non, ce mot est désormais

inutile,--pourtant je le laisse.

196. «J'ai été et suis encore bien faible; cependant je crois

pouvoir reprendre mes forces. Mon sang, tel que les vagues poussées

par un vent régulier, se porte toujours vers le siége de mes

pensées[48]; mon cœur est celui d'une femme, il ne peut oublier.--Il

ne voit plus rien au monde, rien qu'une image; et, comme l'aiguille

est sans cesse dirigée vers le pôle immobile, ainsi mon pauvre cœur

s'élance-t-il toujours vers mon ame abîmée dans une seule idée.

[Note 48:

_My blood still rushes where my spirit's set,

As roll the waves before the settled wind;_

M. A. P. traduit: «Je sens circuler mon sang _avec vitesse_, et

renaître mon courage; ainsi coulent les ondes dociles, lorsque le

souffle des vents est réglé.»]

197. «Je n'ai plus rien à ajouter, et je tarde encore: je n'ose

cacheter ce papier. Cependant, pourquoi craindrais-je de vous

l'adresser? mon malheur ne peut plus guère augmenter. Si je n'avais

pas vécu jusqu'à ce moment, le chagrin pourrait me faire mourir;

mais la mort évite le coupable qui n'espère que dans ses coups; et

je dois survivre à ce dernier adieu. Je dois soutenir l'existence

pour soupirer, pour prier pour vous.»

198. Cette lettre, sur une feuille dorée sur tranche, fut écrite

avec une mince et neuve plume de corneille. La petite main blanche

de Julia eut de la peine à échauffer la cire; elle tremblait comme

l'aiguille aimantée, et pourtant elle ne laissa pas tomber une seule

larme. Le cachet était une blanche cornaline sur laquelle était

gravé un héliotrope avec cette devise en français: «_Elle vous

suit partout_.» Quant à la cire, elle était superfine et de couleur

vermeille.

199. Telle fut la première intrigue de Don Juan. Suivrai-je le cours

de ses autres aventures? c'est au lecteur à le décider. Voyons

cependant ce qu'il dira de celle-ci; car sa faveur est un véritable

plumet sur le chapeau d'un auteur, et ses dédains ne lui font pas

grand mal. Mais si nous obtenons son approbation, nous pourrons bien

avoir dans un an quelque chose à lui offrir.

200. Cet ouvrage est une épopée, et j'ai l'intention de la diviser

en douze chants. Chacun d'eux présentera de l'amour, des combats, une

tempête sur mer, un dénombrement de vaisseaux, de capitaines et

de princes régnans, de nouveaux caractères, et trois épisodes: je

travaille maintenant à un panorama de l'enfer dans le style d'Homère

et de Virgile. On ne peut donc m'accuser d'avoir usurpé le nom de

poète épique.

201. Tout cela se présentera à propos, et rappellera toujours les

règles d'Aristote, ce _vade mecum_ du véritable sublime, qui a tant

produit de poètes, et si peu de fous. Les poètes en prose aiment les

vers blancs, moi je préfère les rimes; jamais les bons ouvriers ne

se plaignent de leurs ustensiles. J'ai trouvé de nouvelles machines

mythologiques, et des décorations miraculeuses vraiment superbes.

202. Une seule et légère différence existe entre mes anciens

confrères en épopée, et moi; et elle me donne sur tous un avantage

bien réel (non que je n'en aie encore plusieurs autres; mais on

jugera plus facilement de celui-ci). Ils embellissent tellement leur

sujet, qu'il devient sous leurs mains le fondement d'un labyrinthe

de fables, tandis que j'expose dans cette histoire des vérités

incontestables.

203. Si quelqu'un en doute, j'en appelle à l'histoire, à la

tradition et aux faits; aux journaux, dont on connaît et apprécie

la véracité, aux drames en cinq actes et aux opéras en trois. Tout

confirme fortement ce que j'avance; mais une circonstance doit lever

tous les doutes, c'est que plusieurs personnes, et moi-même à

Séville, avons vu la dernière fuite de Juan avec le diable.

204. Si jamais je descends jusqu'à la prose, j'écrirai des

commandemens poétiques, bien supérieurs à ceux qui les auront

précédés. J'enrichirai mon texte d'une foule de choses ignorées:

et je donnerai des préceptes de la plus haute élévation. Je

prendrai pour titre: _Longin en bouteille_, ou _chaque poète est son

Aristote_.

205. Tu croiras en Milton, en Dryden, en Pope. Tu n'édifieras plus

à Wordsworth, à Coleridge et à Southey. Le premier est usé sans

retour, le second est un ivrogne, et le troisième l'imite dans sa

délicatesse et dans ses goûts. Pour Crabbe il serait pénible de

marcher avec lui, et l'Hippocrène de Campbell est quelquefois à sec.

Tu ne déroberas pas à Samuel Rogers.

Tu ne commettras pas--d'offenses envers la muse de Moore[49].

[Note 49: Il faut se rappeler le commandement de Dieu que le

poète parodie ici: _Tu ne commettras pas d'adultère_.]

206. Tu ne désireras pas la muse de M. Sotheby, ni son Pégase, ni

rien qui lui appartienne.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 01 avec notes et commentaires, comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 7 / 28 段