98. Ceci peut paraître singulier, et pourtant, rien de plus commun.

Par exemple:--Les maris dont les femmes outrepassent les droits

écrits des épouses, et violent le....--Quel est donc ce commandement

qu'elles violent? (Je l'ai oublié, et, selon moi, il ne faut pas

citer au hasard, de crainte de se tromper.) Enfin, quand ces mêmes

maris sont jaloux, ils font toujours quelque bévue que leurs dames

viennent nous raconter.

99. Un véritable époux est toujours soupçonneux; mais il n'en

est pas plus clairvoyant. Jaloux de celui qui ne pensait à rien, il

devient l'artisan de sa propre disgrâce, en accueillant un intime

ami rempli de vices; l'accident est dès-lors inévitable, et quand

l'épouse et l'ami ont ensemble disparu, il demeure stupéfait de leur

corruption, et non pas de sa propre sottise.

100. Ainsi, quelquefois, s'aveuglent les parens; malgré toute leur

vigilance de lynx, ils ne savent pas que le public malin s'amuse de

l'histoire de la maîtresse du jeune Hopeful, ou de l'amant de miss

Fanny. Enfin, quelque escapade scandaleuse vient déranger le plan de

vingt années; tout est perdu: alors la mère crie, le père jure et

demande pourquoi diable il a des héritiers.

101. Mais Inès était si soupçonneuse et si clairvoyante, que je

suis forcé de penser qu'en cette occasion elle avait quelque motif

secret d'abandonner Juan à cette nouvelle tentation. Quel était ce

motif? c'est ce que je ne pourrais dire. Peut-être voulait-elle

ainsi couronner son éducation, ou bien encore ouvrir les yeux de Don

Alphonso, dans le cas où il aurait eu de la vertu de sa femme une

opinion exagérée.

102. Un jour, c'était un jour d'été,--c'est vraiment une saison

dangereuse que l'été, et même le printems, depuis les derniers

jours de mai. Nul doute que le soleil n'en soit la cause efficace;

mais en tout cas, on peut dire et demeurer convaincu, non pas de

trahison, mais bien de véracité, qu'il est des mois dans lesquels

la nature se plaît à répandre les plaisirs. Si celui de mars a ses

lièvres, mai doit avoir son héroïne[31].

[Note 31: M. A. P. a traduit: «Il est des mois où la nature

se complaît _dans certains caprices_: mars _est renommé pour ses

lièvres_, mai _veut qu'on parle de ses héroïnes_.» Byron semble

avoir employé l'expression _héroïne_, parce qu'elle forme un jeu de

mots avec celle de _hare_, lièvre, qu'on prononce _hère_.]

103. C'était donc un jour d'été,--le 6 juin:--J'aime l'exactitude

dans les dates; j'en mets non-seulement dans celle des siècles et des

années, mais encore dans celle des mois. Les mois sont des espèces

de maisons de poste où les destins changent de chevaux, et font

changer de ton à l'histoire. Ensuite ils traversent, à bride

abattue, les empires et les républiques, et ne laissent guère

après eux que la chronologie, si vous en exceptez les post-obits

théologiques[32].

[Note 32: C'est-à-dire les messes et _recommandises_ fondées à

perpétuité par les moribonds, pour le repos de leur ame.]

104. C'était le 6 juin, vers six heures et demie, peut-être même

plus près de sept, que Julia s'assit dans un aussi joli berceau

que ceux destinés aux houris, dans les profanes cieux décrits par

Mahomet et par Anacréon Moore,--Moore, à qui furent accordés la

lyre, les lauriers et tous les trophées de la victoire poétique.

Il était digne de les obtenir; puisse-t-il les conserver long-tems

encore[33]!

[Note 33: C'était à cette époque que Moore recevait en dépôt

les Mémoires de Byron, et qu'il jurait de les publier après la mort

de son confiant ami.]

105. Elle s'y assit, mais elle n'était pas seule. Je ne sais pas au

juste comment s'était ménagée une pareille entrevue; je le saurais,

d'ailleurs, que je ne le dirais pas.--Il faut toujours savoir se

taire. Qu'importe les moyens dont ils se servirent? il suffit d'être

sûr que c'est Julia et Juan qui se trouvent là, face à face.--Quand

deux semblables visages sont dans cette situation, il serait sage à

chacun d'eux, mais aussi bien difficile de fermer les yeux.

106. Qu'elle était belle en le regardant! L'émotion de son cœur

avait coloré ses joues, et cependant elle ne se reprochait rien. O

amour, quelle est donc la mystérieuse perfection de ton art? il donne

au faible des forces, il foule aux pieds le fort. Comme ils s'abusent

eux-mêmes ces sages mortels que tu as enveloppés de tes filets!--Le

précipice ouvert sous les pas de Julia était immense; mais la

confiance que lui donnait sa vertu l'était également.

107. Elle pensa à ses propres forces, à la jeunesse de Juan,

au ridicule de la pruderie, aux triomphes de la vertu, de la foi

conjugale, et alors aux cinquante ans de Don Alphonso. À dire vrai,

je n'aime pas que cette idée lui soit venue; car c'est un nombre

rarement propre à donner du cœur; et dans tous les climats, sur la

neige ou sous l'équateur, il sonne aussi mal en amour que bien en

finance.

108. Quand quelqu'un dit: «Je vous ai répété _cinquante_ fois,»

il veut chercher querelle, et souvent il y réussit. Quand les poètes

disent: «J'ai fait _cinquante_ vers;» ils vous font craindre de

les leur entendre réciter. C'est par troupes de _cinquante_ que les

voleurs font leurs coups; c'est à _cinquante_ ans qu'il est vraiment

rare d'inspirer amour pour amour; mais alors il est facile de beaucoup

obtenir avec _cinquante_ louis.

109. Julia avait de l'honneur, de la vertu, de la fidélité; elle

aimait Don Alphonso; elle formait intérieurement tous les sermens

qu'on adresse d'ici-bas aux divinités de là-haut, de ne jamais

souiller l'anneau qu'elle portait, et de ne former aucun souhait qui

fût contraire à la sagesse: tout en mûrissant ces résolutions, et

d'autres encore plus vertueuses, l'une de ses mains était appuyée

languissamment sur celle de Juan: uniquement par erreur; elle croyait

ne toucher que la sienne propre.

110. Insensiblement elle s'appuya sur l'autre main de Juan, qui jouait

dans les tresses de ses cheveux; son attitude distraite semblait

indiquer qu'elle luttait avec des pensées qu'elle ne pouvait

étouffer. Certainement, la mère de Juan avait bien tort, après

avoir tant surveillé son fils pendant plusieurs années, de laisser

ensemble ce couple imprudent. Je suis sûr que ma mère en eût agi

tout autrement[34].

[Note 34: M. A. P. a oublié de traduire cette jolie strophe.]

111. Peu à peu la main qui tenait encore celle de Juan confirma

doucement, mais d'une manière sensible, la pression qu'elle recevait;

elle semblait dire: «Retenez-moi si vous voulez.» Cependant elle

ne voulait presser les doigts de Juan que d'une étreinte platonique;

elle les eût lâchés comme une couleuvre ou un crapaud, si elle eût

imaginé qu'un semblable mouvement pouvait faire naître des sentimens

dangereux pour une épouse prudente.

112. Je ne sais pas ce qu'en pensait Juan, mais il fit ce que tous

vous voudriez faire: ses jeunes lèvres remercièrent la main par

un reconnaissant baiser; et aussitôt, confus de son ivresse, il la

quitta avec l'air du désespoir, comme s'il eût commis un crime.

Combien l'amour est timide la première fois! Julia rougit, mais ne

se courrouça pas: elle chercha à parler, mais elle retint sa langue,

tant sa voix était affaiblie.

113. Le soleil disparaît, et la jaune Phœbé se lève[35]: mais, par

malheur, le diable est dans la lune. Ceux qui ont donné à cet astre

le surnom de _Chaste_ l'avaient, je crois, observé de trop bonne

heure. Les plus longs jours, même le 24 de juin, ne voient jamais

autant d'actes licencieux que le bienveillant regard de la lune n'en

éclaire en trois heures seulement,--et c'est ainsi que toute l'année

elle atteste sa modestie[36]?

[Note 35: Les traducteurs ont substitué l'épithète _pâle_ à

celle de _jaune_; mais ce n'est pas par distraction que Byron, le

plus grand poète descriptif qui ait jamais été, s'est servi ici de

l'adjectif _yellow_. Ce sont les rayons de la lune qui sont pâles, et

non pas elle.]

[Note 36: M. A. P. traduit: «_Pourtant on admire_ son aspect

modeste pendant qu'elle parcourt les cieux.» Byron veut dire ici que

toutes les nuits éclairées par la lune sont aussi indécentes

que les trois heures auxquelles il vient de comparer les plus longs

jours.]

114. Il y a du danger dans le silence de cette heure: c'est un calme

qui permet à l'ame oppressée de se mettre à l'aise, sans lui

donner la liberté d'appeler la conscience à son secours. La lumière

argentée qui inonde cet arbre et cette tour, et les couvre d'une

beauté, d'un charme si profond, pénètre aussi notre cœur, et le

jette dans une tendre langueur, bien éloignée d'être le repos[37].

[Note 37: J'ai traduit mot à mot. M. A. P. a cru devoir

paraphraser ainsi l'idée de Byron: «Cette lumière pénètre dans le

cœur, et y répand une amoureuse langueur qui n'est pas le calme de

l'indifférence.»]

115. Julia était assise près de Juan, à demi embrassée, et

écartant à demi ses bras amoureux, qui tremblaient comme le sein sur

lequel ils reposaient: cependant elle pouvait croire encore qu'il n'y

avait pas de danger, et qu'il était facile de débarrasser sa taille;

mais alors la position avait ses charmes, alors,--Dieu sait le reste;

je ne m'y arrêterai pas; je suis même presque fâché d'en avoir

commencé le récit.

116. O Platon! Platon! c'est avec tes suppositions erronées, c'est

par cet empire imaginaire que ton système nous accorde sur les

penchans les plus impétueux du cœur, que tu as ouvert une route

plus immorale que ne le firent jamais poètes ou romanciers.--Tu es un

niais, un sot, un charlatan,--et l'on ne doit tout au plus te prendre

que pour un entremetteur[38].

[Note 38: M. A. P. traduit ce dernier vers: «_Pendant ta vie_ tu

as été tout au plus un entremetteur d'intrigues amoureuses.» Il ne

s'agit pas ici de la conduite de Platon, mais de l'influence de ses

écrits.]

117. La voix de Julia s'éteignit ou se perdit en soupirs, jusqu'au

moment où tous les discours auraient été inutiles; ses beaux yeux

étaient noyés dans les larmes. Pourquoi ne coulaient-elles pas

sans cause? Mais, hélas! qui peut aimer et conserver la sagesse?

Les remords, cependant, luttaient contre ses désirs: elle résistait

encore un peu, elle se repentait beaucoup. «Jamais, jamais!»

murmurait-elle, et elle consentait à tout.

118. On dit que Xercès offrait une récompense à ceux qui pourraient

lui trouver un nouveau plaisir. Cette découverte était, selon moi,

bien difficile, et sa majesté n'aurait pu la payer trop cher. Pour

moi, poète rempli de modération, je suis heureux d'un peu d'amour

(ce que je nomme mon passe-tems), et je n'aspire pas après de

nouveaux plaisirs. Les anciens me suffisent, puissent-ils seulement

durer!

119. O plaisir! réellement tu es une douce chose, bien que nous

devions tous être damnés pour toi. Chaque printems je jure de

réformer ma vie avant la fin de l'année, et mes vœux de chasteté

finissent toujours par s'envoler. Cependant cette année, je pense, il

serait encore possible de les tenir. J'en suis vraiment désolé,

j'en rougis de honte: mais c'est à l'autre hiver que je remets ma

conversion.

120. Ici ma chaste muse va se permettre une liberté.--Ne tremblez

pas, lecteur plus chaste encore,--elle ne cessera plus d'être

pudique, et vous n'avez pas sujet de vous effrayer. Cette liberté

est une licence poétique qui peut donner à mon plan quelque

irrégularité; et, comme je suis hautement pénétré des règles

d'Aristote, il est convenable de demander pardon quand je viens à les

violer.

121. Cette liberté consiste à espérer que le lecteur voudra bien,

du 6 juin (jour fatal sans lequel le défaut d'action aurait rendu

inutile tout mon talent poétique), se transporter à plusieurs mois

de distance, sans perdre de vue Julia et Don Juan. Je sais bien

que c'était en novembre, mais je n'ai pas bien retenu le jour

précis.--Cette date est un peu obscure.

122. Nous causerons de ceci tout à l'heure.--Il est doux

d'entendre, au milieu de la nuit, sur les flots bleus et argentés de

l'Adriatique, la voix et la rame du gondolier qui, dans un lointain

affaiblissant, fend le sein des eaux. Il est doux de voir l'étoile du

soir se lever; il est doux d'écouter les vents de la nuit murmurer

de feuille en feuille; il est doux de voir Iris mesurer le ciel en

s'élevant du sein de l'Océan sur le sommet des montagnes.

123. Il est doux d'entendre les fidèles aboiemens du chien de garde

accueillir vivement notre approche du toit domestique; il est doux de

savoir qu'il y a dans cet endroit un œil qui remarquera notre venue,

et brillera de plaisir en nous revoyant; il est doux d'être

éveillé par l'alouette, ou bercé par la chute des eaux; doux est le

bourdonnement des abeilles, la voix des vierges, le chant des oiseaux,

le bégaiement et les premiers mots d'un enfant.

124. Douce est la vendange quand les grappes humides roulent par

milliers sur la terre qu'elles rougissent. Il est doux d'échapper au

tumulte des villes, pour jouir des plaisirs de la campagne. Doux sont

pour l'avare les monceaux d'or, et pour un père la naissance de son

premier né. Douce est la vengeance,--surtout pour les femmes; le

pillage, pour les soldats, les prises d'argent pour les gens de mer.

125. Doux est un legs, douce surtout la mort imprévue d'une vieille

dame ou d'un personnage de soixante-dix ans accomplis qui nous

faisait, «nous jeunes», attendre mille fois trop long-tems son

train, son or, ou ses propriétés. Il se plaignait toujours, mais

son corps était si robuste que tous les Israélites furieux voulaient

mettre en pièces ses héritiers pour leurs maudites créances après

décès.

126. Il est doux de cueillir des lauriers, soit avec l'épée, soit

avec la plume. Il est doux de terminer une dispute; il est doux d'en

faire naître une avec un ami ennuyeux. Doux est le vin vieux en

bouteille, et l'ale en barrique; douce est pour nous la créature

faible que nous défendons contre tout le monde; doux enfin

le collége que nous n'oublions jamais, et qui nous oublie si

promptement.

127. Mais mille fois plus doux encore que tout cela, est le premier et

brûlant amour.--Seul il reste gravé dans notre ame, comme dans celle

d'Adam le souvenir du Paradis terrestre. Quand l'arbre de la science

a été ébranlé et que tout est connu, la vie n'offre plus rien de

comparable à cette ambroisiale faute, que sans doute la fable a voulu

peindre par le feu ravi des cieux par le téméraire Prométhée.

128. L'homme est un étrange animal, et il fait un singulier usage de

ses facultés et des différens arts. Avant tout il aime à essayer

mille espèces d'épreuves pour attirer l'attention sur lui. Dans

ce siècle qui est celui des bizarreries, tous les talens ont leurs

tréteaux. Mieux vaudrait rechercher d'abord la vérité, au risque de

spéculer sur l'imposture, après avoir perdu son tems.

129. Combien n'avons-nous pas vu de découvertes opposées (signes

d'un génie véritable et de poches vides)? L'un fait de nouveaux nez,

l'autre une guillotine; celui-ci nous brise les os, celui-là nous

les replace; pour la vaccine, elle fut sans doute la compensation des

fusées Congrèves[39].

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

[Note 39: Ces fusées, inventées par sir W. Congrève, sont de

petites bombes dont l'effet est plus sûr et beaucoup plus meurtrier

que celui de l'obus; elles portent une mèche inextinguible. Elles

furent employées, avec un succès trop meurtrier, à Waterloo.]

130. On a fait, avec les pommes de terre, du pain aussi bon que

l'autre; le galvanisme a fait grimacer quelques cadavres, mais il

n'a pas satisfait autant que l'appareil inventé dans les premières

séances de la société des amis des hommes, par le moyen duquel on

désasphyxie gratuitement. Combien de merveilleuses machines depuis

peu de tems!...

131. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

132. Ce siècle est encore celui de découvertes pour tuer les

corps et sauver les ames; elles sont propagées dans les meilleures

intentions. Par la lanterne de sir Humphrey Davy[40], l'extraction du

charbon de terre n'est plus dangereuse, et les voyages à Tombuctoo,

les excursions vers les pôles peuvent servir au bonheur des hommes

autant que Waterloo à leur malheur.

[Note 40: Célèbre chimiste anglais.]

133. L'homme est un phénomène, un je ne sais quoi, une merveille

au-delà de toute merveilleuse expression; c'est pourtant une pitié

sur cette sublime terre, que le plaisir soit un crime, et que parfois

le crime soit un plaisir. Peu de mortels savent bien ce qu'ils

désirent, mais que ce soit la gloire, la puissance, l'amour ou la

richesse, ils en trouvent la route semée d'écueils, et quand le but

est atteint nous mourons; vous le savez,--et alors--

134. Quoi alors?--Je ne le sais pas plus que vous.--Ainsi bonne

nuit;--et revenons à notre histoire. C'était en novembre, quand

les beaux jours sont devenus rares, quand les montagnes lointaines

paraissent chenues et jettent un chapeau éclatant de blancheur

sur leurs manteaux azurés; quand la mer vient mugir autour des

promontoires et les flots se briser contre les rochers: quand enfin le

soleil moins ardent disparaît sur les cinq heures.

135. C'était, comme disent les _Watchmen_[41], une _nuit grise_, pas

de lune, pas une étoile; un vent doux ou furieux par intervalles, et

dans beaucoup de foyers une flamme brillante de bois menu que toute

une famille entourait. Il y a dans cette espèce de flamme quelque

chose de gai, même quand le soleil d'été n'est obscurci d'aucun

nuage. J'aime singulièrement le feu et les grillots, aussi bien que

les homars, la salade, le champagne et les causeries.

[Note 41: _Watchmen_, les gens qui font, à Londres, la garde

urbaine; ce qu'étaient autrefois, en France, les chevaliers du guet.]

136. Il était minuit.--Donna Julia dans son lit dormait

probablement--lorsqu'à sa porte s'éleva un bruit capable de

réveiller les morts, s'ils l'eussent jamais été auparavant; car

nous avons tous lu que les morts furent, et seront encore, au moins

une fois, réveillés. La porte était fermée, mais une voix et

des doigts donnèrent la première alarme; on entendit:

«Madame!--Madame!--Chut!

137. «Au nom de Dieu, Madame,--Madame--voici mon maître, avec

la moitié de la ville à sa suite.--Vit-on jamais une chose plus

affreuse? Ce n'est pas ma faute.--Je faisais bonne garde.--Hélas,

retirez donc plus vite le verrou, je vous prie.--Ils montent

maintenant l'escalier, dans une seconde ils seront ici; il pourrait

peut-être s'échapper.--La fenêtre n'est certainement pas si

haute!»

138. Cependant arrivait Don Alphonso, avec des torches, des amis et

des valets, en grand nombre; la plupart, depuis long-tems mariés,

étaient ravis de troubler le sommeil de la femme coupable qui voulait

outrager à la dérobée le front d'un époux: une pareille conduite

était trop contagieuse, et si l'on n'en punissait pas une, toutes les

femmes suivraient bientôt son exemple.

139. Je ne puis dire comment, pourquoi et de quel genre étaient les

soupçons de Don Alphonso: mais pour un cavalier de son rang, il y

avait bien de la grossièreté à lever ainsi une armée autour du

lit nuptial, avant d'avoir le moins du monde averti sa femme, et à

prendre des laquais armés d'épées et de flambeaux pour attester

l'affront qu'il craignait le plus de recevoir.

140. La pauvre Julia, sortant comme d'un profond sommeil (remarquez

bien que je ne dis pas qu'elle n'eût pas dormi), se mit en même tems

à crier, bâiller et verser des larmes. Pour sa suivante Antonia, qui

était au fait de tout, elle se hâtait de rejeter la couverture du

lit en morceau pour donner à penser qu'elle-même venait d'en sortir.

Je ne sais pas vraiment pourquoi elle se donnait tant de peine pour

prouver que sa maîtresse n'avait pas couché seule:

141. Mais il était à croire que la dame et sa suivante étaient deux

pauvres petites femmes tremblantes qui, par crainte des farfadets,

et plus encore des hommes, avaient cru pouvoir mieux résister à

un homme si elles restaient deux. Elles s'étaient donc innocemment

couchées côte à côte, en attendant que les heures d'absence

fussent écoulées, et que l'infâme mari eût reparu en disant:

«Chère amie, c'est moi qui ai le premier songé à repartir.»

142. Julia retrouva enfin la parole et s'écria: «Au nom du ciel, Don

Alphonso, que prétendez-vous faire? êtes-vous devenu fou? Dieu! que

ne suis-je morte avant d'être sacrifiée à un monstre semblable!

quel est le motif de cette violence nocturne, l'ivrognerie ou le

spleen! pouvez-vous bien me soupçonner d'une conduite dont l'idée

seule me ferait mourir! Cherchez alors dans cette chambre.--C'est mon

intention,» répondit Alphonso.

143. Il chercha, ils cherchèrent, tout fut retourné, cabinet,

gardes-robes, armoires, embrasures de fenêtres. Ils trouvèrent

beaucoup de linge et de dentelles, des paires de bas, des mules, des

brosses, des peignes, des nécessaires, et les autres articles

à l'usage des jolies femmes, propres à conserver la beauté et

entretenir la propreté. Ils percèrent de leurs épées des rideaux

et des tapisseries, ils arrachèrent des volets, ils brisèrent des

tables.

144. Ils cherchèrent sous le lit, et y trouvèrent,--peu importe,--ce

n'était pas ce qu'ils désiraient; ils ouvrirent les fenêtres pour

découvrir si la terre ne portait pas l'empreinte de quelque semelle,

la terre était muette. Alors ils se regardèrent les uns les autres.

Il est étrange, et cela me semble même une bévue, que nul d'entre

eux n'ait songé à regarder dans le lit aussi bien que dessous.

145. Pendant cette perquisition, la voix de Julia ne dormait pas.

«Oui, cherchez et recherchez, s'écriait-elle; accumulez insultes sur

insultes, outrages sur outrages. Était-ce pour cela que j'ai pris

le nom d'épouse! pour cela que j'ai si long-tems sans me plaindre

souffert à mes côtés un époux comme Alphonso! Mais je ne le

souffrirai plus, je quitterai cette maison; s'il y a des lois et un

seul légiste en Espagne.

146. «Oui, Don Alphonso, vous n'êtes plus mon époux, si jamais

toutefois vous avez mérité ce titre. Est-il digne de votre

âge?--Vous êtes à votre dixième lustre; cinquante ou soixante

ans--c'est bien la même chose. Est-il sage, est-il décent de faire

de pareilles recherches pour déshonorer une femme vertueuse? Don

Alphonso! homme ingrat, parjure, barbare; osez-vous bien concevoir de

pareils soupçons sur votre épouse?

147. «Est-ce pour cela que j'ai dédaigné ce que l'on permet

ordinairement à mon sexe? que j'ai fait choix d'un confesseur si

vieux et si lourd qu'il eût été insupportable à toute autre?

Hélas! jamais il n'a eu l'occasion de me faire un reproche; au

contraire, il me voyait tellement inquiète de mon innocence,--qu'il a

toujours douté que je fusse mariée.--Oh! combien il sera désolé de

voir comme je suis traitée!

148. «Était-ce pour cela que je n'ai pas encore choisi de

cortejo[42] parmi la jeunesse de Séville? Est-ce pour cela que

j'évite la plupart des réunions, si ce n'est pour assister aux

combats de taureaux, à la messe, au théâtre, aux bals et aux

festins? Est-ce pour cela que, quels que fussent mes adorateurs, je

les ai tous éconduits (j'y mettais même de l'impolitesse)? Est-ce

pour cela que le général comte O'Reilly, celui-là même qui prit

Alger[43], a prétendu que je l'avais traité indignement?

[Note 42: Ce mot répond à celui de _sigisbé_ en Italie.]

[Note 43: Donna Julia se trompe. Le comte O'Reilly ne prit pas

Alger, mais ce fut Alger qui fut sur le point de le prendre; lui, son

armée et sa flotte levèrent le siége de la ville en 1774, après

avoir éprouvé de grandes pertes.

(_Note de Byron._)

]

149. «Mon cœur n'a-t-il pas été sourd pendant six mois aux soupirs

et aux accords du musico italien Cazzani? N'est-ce pas moi que son

compatriote le comte Corniani appelait la seule femme vertueuse

d'Espagne? N'ai-je pas vu à mes pieds une foule de Russes et

d'Anglais? J'ai désolé le comte Strongstroganof, et lord Mount

Coffee-House, ce pair d'Irlande qui s'est tué l'année dernière par

excès d'amour (et de vin).

150. «N'ai-je pas eu deux évêques à mes pieds? Le duc d'Ichar, Don

Fernand Nunès? et c'est une femme de ma sorte que vous traitez ainsi?

Je ne sais pas dans quelle phase de la lune nous nous trouvons: je

vous sais gré vraiment d'avoir l'extrême indulgence de ne pas encore

me battre, quand le tems est si favorable:--Oh! vaillant héros! avec

votre épée au vent, et votre pistolet armé, ne faites-vous pas là,

dites-moi, une jolie figure?

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 01 avec notes et commentaires, comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 6 / 28 段