Par exemple:--Les maris dont les femmes outrepassent les droits
écrits des épouses, et violent le....--Quel est donc ce commandement
qu'elles violent? (Je l'ai oublié, et, selon moi, il ne faut pas
citer au hasard, de crainte de se tromper.) Enfin, quand ces mêmes
maris sont jaloux, ils font toujours quelque bévue que leurs dames
viennent nous raconter.
99. Un véritable époux est toujours soupçonneux; mais il n'en
est pas plus clairvoyant. Jaloux de celui qui ne pensait à rien, il
devient l'artisan de sa propre disgrâce, en accueillant un intime
ami rempli de vices; l'accident est dès-lors inévitable, et quand
l'épouse et l'ami ont ensemble disparu, il demeure stupéfait de leur
corruption, et non pas de sa propre sottise.
100. Ainsi, quelquefois, s'aveuglent les parens; malgré toute leur
vigilance de lynx, ils ne savent pas que le public malin s'amuse de
l'histoire de la maîtresse du jeune Hopeful, ou de l'amant de miss
Fanny. Enfin, quelque escapade scandaleuse vient déranger le plan de
vingt années; tout est perdu: alors la mère crie, le père jure et
demande pourquoi diable il a des héritiers.
101. Mais Inès était si soupçonneuse et si clairvoyante, que je
suis forcé de penser qu'en cette occasion elle avait quelque motif
secret d'abandonner Juan à cette nouvelle tentation. Quel était ce
motif? c'est ce que je ne pourrais dire. Peut-être voulait-elle
ainsi couronner son éducation, ou bien encore ouvrir les yeux de Don
Alphonso, dans le cas où il aurait eu de la vertu de sa femme une
opinion exagérée.
102. Un jour, c'était un jour d'été,--c'est vraiment une saison
dangereuse que l'été, et même le printems, depuis les derniers
jours de mai. Nul doute que le soleil n'en soit la cause efficace;
mais en tout cas, on peut dire et demeurer convaincu, non pas de
trahison, mais bien de véracité, qu'il est des mois dans lesquels
la nature se plaît à répandre les plaisirs. Si celui de mars a ses
lièvres, mai doit avoir son héroïne[31].
[Note 31: M. A. P. a traduit: «Il est des mois où la nature
se complaît _dans certains caprices_: mars _est renommé pour ses
lièvres_, mai _veut qu'on parle de ses héroïnes_.» Byron semble
avoir employé l'expression _héroïne_, parce qu'elle forme un jeu de
mots avec celle de _hare_, lièvre, qu'on prononce _hère_.]
103. C'était donc un jour d'été,--le 6 juin:--J'aime l'exactitude
dans les dates; j'en mets non-seulement dans celle des siècles et des
années, mais encore dans celle des mois. Les mois sont des espèces
de maisons de poste où les destins changent de chevaux, et font
changer de ton à l'histoire. Ensuite ils traversent, à bride
abattue, les empires et les républiques, et ne laissent guère
après eux que la chronologie, si vous en exceptez les post-obits
théologiques[32].
[Note 32: C'est-à-dire les messes et _recommandises_ fondées à
perpétuité par les moribonds, pour le repos de leur ame.]
104. C'était le 6 juin, vers six heures et demie, peut-être même
plus près de sept, que Julia s'assit dans un aussi joli berceau
que ceux destinés aux houris, dans les profanes cieux décrits par
Mahomet et par Anacréon Moore,--Moore, à qui furent accordés la
lyre, les lauriers et tous les trophées de la victoire poétique.
Il était digne de les obtenir; puisse-t-il les conserver long-tems
encore[33]!
[Note 33: C'était à cette époque que Moore recevait en dépôt
les Mémoires de Byron, et qu'il jurait de les publier après la mort
de son confiant ami.]
105. Elle s'y assit, mais elle n'était pas seule. Je ne sais pas au
juste comment s'était ménagée une pareille entrevue; je le saurais,
d'ailleurs, que je ne le dirais pas.--Il faut toujours savoir se
taire. Qu'importe les moyens dont ils se servirent? il suffit d'être
sûr que c'est Julia et Juan qui se trouvent là, face à face.--Quand
deux semblables visages sont dans cette situation, il serait sage à
chacun d'eux, mais aussi bien difficile de fermer les yeux.
106. Qu'elle était belle en le regardant! L'émotion de son cœur
avait coloré ses joues, et cependant elle ne se reprochait rien. O
amour, quelle est donc la mystérieuse perfection de ton art? il donne
au faible des forces, il foule aux pieds le fort. Comme ils s'abusent
eux-mêmes ces sages mortels que tu as enveloppés de tes filets!--Le
précipice ouvert sous les pas de Julia était immense; mais la
confiance que lui donnait sa vertu l'était également.
107. Elle pensa à ses propres forces, à la jeunesse de Juan,
au ridicule de la pruderie, aux triomphes de la vertu, de la foi
conjugale, et alors aux cinquante ans de Don Alphonso. À dire vrai,
je n'aime pas que cette idée lui soit venue; car c'est un nombre
rarement propre à donner du cœur; et dans tous les climats, sur la
neige ou sous l'équateur, il sonne aussi mal en amour que bien en
finance.
108. Quand quelqu'un dit: «Je vous ai répété _cinquante_ fois,»
il veut chercher querelle, et souvent il y réussit. Quand les poètes
disent: «J'ai fait _cinquante_ vers;» ils vous font craindre de
les leur entendre réciter. C'est par troupes de _cinquante_ que les
voleurs font leurs coups; c'est à _cinquante_ ans qu'il est vraiment
rare d'inspirer amour pour amour; mais alors il est facile de beaucoup
obtenir avec _cinquante_ louis.
109. Julia avait de l'honneur, de la vertu, de la fidélité; elle
aimait Don Alphonso; elle formait intérieurement tous les sermens
qu'on adresse d'ici-bas aux divinités de là-haut, de ne jamais
souiller l'anneau qu'elle portait, et de ne former aucun souhait qui
fût contraire à la sagesse: tout en mûrissant ces résolutions, et
d'autres encore plus vertueuses, l'une de ses mains était appuyée
languissamment sur celle de Juan: uniquement par erreur; elle croyait
ne toucher que la sienne propre.
110. Insensiblement elle s'appuya sur l'autre main de Juan, qui jouait
dans les tresses de ses cheveux; son attitude distraite semblait
indiquer qu'elle luttait avec des pensées qu'elle ne pouvait
étouffer. Certainement, la mère de Juan avait bien tort, après
avoir tant surveillé son fils pendant plusieurs années, de laisser
ensemble ce couple imprudent. Je suis sûr que ma mère en eût agi
tout autrement[34].
[Note 34: M. A. P. a oublié de traduire cette jolie strophe.]
111. Peu à peu la main qui tenait encore celle de Juan confirma
doucement, mais d'une manière sensible, la pression qu'elle recevait;
elle semblait dire: «Retenez-moi si vous voulez.» Cependant elle
ne voulait presser les doigts de Juan que d'une étreinte platonique;
elle les eût lâchés comme une couleuvre ou un crapaud, si elle eût
imaginé qu'un semblable mouvement pouvait faire naître des sentimens
dangereux pour une épouse prudente.
112. Je ne sais pas ce qu'en pensait Juan, mais il fit ce que tous
vous voudriez faire: ses jeunes lèvres remercièrent la main par
un reconnaissant baiser; et aussitôt, confus de son ivresse, il la
quitta avec l'air du désespoir, comme s'il eût commis un crime.
Combien l'amour est timide la première fois! Julia rougit, mais ne
se courrouça pas: elle chercha à parler, mais elle retint sa langue,
tant sa voix était affaiblie.
113. Le soleil disparaît, et la jaune Phœbé se lève[35]: mais, par
malheur, le diable est dans la lune. Ceux qui ont donné à cet astre
le surnom de _Chaste_ l'avaient, je crois, observé de trop bonne
heure. Les plus longs jours, même le 24 de juin, ne voient jamais
autant d'actes licencieux que le bienveillant regard de la lune n'en
éclaire en trois heures seulement,--et c'est ainsi que toute l'année
elle atteste sa modestie[36]?
[Note 35: Les traducteurs ont substitué l'épithète _pâle_ à
celle de _jaune_; mais ce n'est pas par distraction que Byron, le
plus grand poète descriptif qui ait jamais été, s'est servi ici de
l'adjectif _yellow_. Ce sont les rayons de la lune qui sont pâles, et
non pas elle.]
[Note 36: M. A. P. traduit: «_Pourtant on admire_ son aspect
modeste pendant qu'elle parcourt les cieux.» Byron veut dire ici que
toutes les nuits éclairées par la lune sont aussi indécentes
que les trois heures auxquelles il vient de comparer les plus longs
jours.]
114. Il y a du danger dans le silence de cette heure: c'est un calme
qui permet à l'ame oppressée de se mettre à l'aise, sans lui
donner la liberté d'appeler la conscience à son secours. La lumière
argentée qui inonde cet arbre et cette tour, et les couvre d'une
beauté, d'un charme si profond, pénètre aussi notre cœur, et le
jette dans une tendre langueur, bien éloignée d'être le repos[37].
[Note 37: J'ai traduit mot à mot. M. A. P. a cru devoir
paraphraser ainsi l'idée de Byron: «Cette lumière pénètre dans le
cœur, et y répand une amoureuse langueur qui n'est pas le calme de
l'indifférence.»]
115. Julia était assise près de Juan, à demi embrassée, et
écartant à demi ses bras amoureux, qui tremblaient comme le sein sur
lequel ils reposaient: cependant elle pouvait croire encore qu'il n'y
avait pas de danger, et qu'il était facile de débarrasser sa taille;
mais alors la position avait ses charmes, alors,--Dieu sait le reste;
je ne m'y arrêterai pas; je suis même presque fâché d'en avoir
commencé le récit.
116. O Platon! Platon! c'est avec tes suppositions erronées, c'est
par cet empire imaginaire que ton système nous accorde sur les
penchans les plus impétueux du cœur, que tu as ouvert une route
plus immorale que ne le firent jamais poètes ou romanciers.--Tu es un
niais, un sot, un charlatan,--et l'on ne doit tout au plus te prendre
que pour un entremetteur[38].
[Note 38: M. A. P. traduit ce dernier vers: «_Pendant ta vie_ tu
as été tout au plus un entremetteur d'intrigues amoureuses.» Il ne
s'agit pas ici de la conduite de Platon, mais de l'influence de ses
écrits.]
117. La voix de Julia s'éteignit ou se perdit en soupirs, jusqu'au
moment où tous les discours auraient été inutiles; ses beaux yeux
étaient noyés dans les larmes. Pourquoi ne coulaient-elles pas
sans cause? Mais, hélas! qui peut aimer et conserver la sagesse?
Les remords, cependant, luttaient contre ses désirs: elle résistait
encore un peu, elle se repentait beaucoup. «Jamais, jamais!»
murmurait-elle, et elle consentait à tout.
118. On dit que Xercès offrait une récompense à ceux qui pourraient
lui trouver un nouveau plaisir. Cette découverte était, selon moi,
bien difficile, et sa majesté n'aurait pu la payer trop cher. Pour
moi, poète rempli de modération, je suis heureux d'un peu d'amour
(ce que je nomme mon passe-tems), et je n'aspire pas après de
nouveaux plaisirs. Les anciens me suffisent, puissent-ils seulement
durer!
119. O plaisir! réellement tu es une douce chose, bien que nous
devions tous être damnés pour toi. Chaque printems je jure de
réformer ma vie avant la fin de l'année, et mes vœux de chasteté
finissent toujours par s'envoler. Cependant cette année, je pense, il
serait encore possible de les tenir. J'en suis vraiment désolé,
j'en rougis de honte: mais c'est à l'autre hiver que je remets ma
conversion.
120. Ici ma chaste muse va se permettre une liberté.--Ne tremblez
pas, lecteur plus chaste encore,--elle ne cessera plus d'être
pudique, et vous n'avez pas sujet de vous effrayer. Cette liberté
est une licence poétique qui peut donner à mon plan quelque
irrégularité; et, comme je suis hautement pénétré des règles
d'Aristote, il est convenable de demander pardon quand je viens à les
violer.
121. Cette liberté consiste à espérer que le lecteur voudra bien,
du 6 juin (jour fatal sans lequel le défaut d'action aurait rendu
inutile tout mon talent poétique), se transporter à plusieurs mois
de distance, sans perdre de vue Julia et Don Juan. Je sais bien
que c'était en novembre, mais je n'ai pas bien retenu le jour
précis.--Cette date est un peu obscure.
122. Nous causerons de ceci tout à l'heure.--Il est doux
d'entendre, au milieu de la nuit, sur les flots bleus et argentés de
l'Adriatique, la voix et la rame du gondolier qui, dans un lointain
affaiblissant, fend le sein des eaux. Il est doux de voir l'étoile du
soir se lever; il est doux d'écouter les vents de la nuit murmurer
de feuille en feuille; il est doux de voir Iris mesurer le ciel en
s'élevant du sein de l'Océan sur le sommet des montagnes.
123. Il est doux d'entendre les fidèles aboiemens du chien de garde
accueillir vivement notre approche du toit domestique; il est doux de
savoir qu'il y a dans cet endroit un œil qui remarquera notre venue,
et brillera de plaisir en nous revoyant; il est doux d'être
éveillé par l'alouette, ou bercé par la chute des eaux; doux est le
bourdonnement des abeilles, la voix des vierges, le chant des oiseaux,
le bégaiement et les premiers mots d'un enfant.
124. Douce est la vendange quand les grappes humides roulent par
milliers sur la terre qu'elles rougissent. Il est doux d'échapper au
tumulte des villes, pour jouir des plaisirs de la campagne. Doux sont
pour l'avare les monceaux d'or, et pour un père la naissance de son
premier né. Douce est la vengeance,--surtout pour les femmes; le
pillage, pour les soldats, les prises d'argent pour les gens de mer.
125. Doux est un legs, douce surtout la mort imprévue d'une vieille
dame ou d'un personnage de soixante-dix ans accomplis qui nous
faisait, «nous jeunes», attendre mille fois trop long-tems son
train, son or, ou ses propriétés. Il se plaignait toujours, mais
son corps était si robuste que tous les Israélites furieux voulaient
mettre en pièces ses héritiers pour leurs maudites créances après
décès.
126. Il est doux de cueillir des lauriers, soit avec l'épée, soit
avec la plume. Il est doux de terminer une dispute; il est doux d'en
faire naître une avec un ami ennuyeux. Doux est le vin vieux en
bouteille, et l'ale en barrique; douce est pour nous la créature
faible que nous défendons contre tout le monde; doux enfin
le collége que nous n'oublions jamais, et qui nous oublie si
promptement.
127. Mais mille fois plus doux encore que tout cela, est le premier et
brûlant amour.--Seul il reste gravé dans notre ame, comme dans celle
d'Adam le souvenir du Paradis terrestre. Quand l'arbre de la science
a été ébranlé et que tout est connu, la vie n'offre plus rien de
comparable à cette ambroisiale faute, que sans doute la fable a voulu
peindre par le feu ravi des cieux par le téméraire Prométhée.
128. L'homme est un étrange animal, et il fait un singulier usage de
ses facultés et des différens arts. Avant tout il aime à essayer
mille espèces d'épreuves pour attirer l'attention sur lui. Dans
ce siècle qui est celui des bizarreries, tous les talens ont leurs
tréteaux. Mieux vaudrait rechercher d'abord la vérité, au risque de
spéculer sur l'imposture, après avoir perdu son tems.
129. Combien n'avons-nous pas vu de découvertes opposées (signes
d'un génie véritable et de poches vides)? L'un fait de nouveaux nez,
l'autre une guillotine; celui-ci nous brise les os, celui-là nous
les replace; pour la vaccine, elle fut sans doute la compensation des
fusées Congrèves[39].
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
[Note 39: Ces fusées, inventées par sir W. Congrève, sont de
petites bombes dont l'effet est plus sûr et beaucoup plus meurtrier
que celui de l'obus; elles portent une mèche inextinguible. Elles
furent employées, avec un succès trop meurtrier, à Waterloo.]
130. On a fait, avec les pommes de terre, du pain aussi bon que
l'autre; le galvanisme a fait grimacer quelques cadavres, mais il
n'a pas satisfait autant que l'appareil inventé dans les premières
séances de la société des amis des hommes, par le moyen duquel on
désasphyxie gratuitement. Combien de merveilleuses machines depuis
peu de tems!...
131. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
132. Ce siècle est encore celui de découvertes pour tuer les
corps et sauver les ames; elles sont propagées dans les meilleures
intentions. Par la lanterne de sir Humphrey Davy[40], l'extraction du
charbon de terre n'est plus dangereuse, et les voyages à Tombuctoo,
les excursions vers les pôles peuvent servir au bonheur des hommes
autant que Waterloo à leur malheur.
[Note 40: Célèbre chimiste anglais.]
133. L'homme est un phénomène, un je ne sais quoi, une merveille
au-delà de toute merveilleuse expression; c'est pourtant une pitié
sur cette sublime terre, que le plaisir soit un crime, et que parfois
le crime soit un plaisir. Peu de mortels savent bien ce qu'ils
désirent, mais que ce soit la gloire, la puissance, l'amour ou la
richesse, ils en trouvent la route semée d'écueils, et quand le but
est atteint nous mourons; vous le savez,--et alors--
134. Quoi alors?--Je ne le sais pas plus que vous.--Ainsi bonne
nuit;--et revenons à notre histoire. C'était en novembre, quand
les beaux jours sont devenus rares, quand les montagnes lointaines
paraissent chenues et jettent un chapeau éclatant de blancheur
sur leurs manteaux azurés; quand la mer vient mugir autour des
promontoires et les flots se briser contre les rochers: quand enfin le
soleil moins ardent disparaît sur les cinq heures.
135. C'était, comme disent les _Watchmen_[41], une _nuit grise_, pas
de lune, pas une étoile; un vent doux ou furieux par intervalles, et
dans beaucoup de foyers une flamme brillante de bois menu que toute
une famille entourait. Il y a dans cette espèce de flamme quelque
chose de gai, même quand le soleil d'été n'est obscurci d'aucun
nuage. J'aime singulièrement le feu et les grillots, aussi bien que
les homars, la salade, le champagne et les causeries.
[Note 41: _Watchmen_, les gens qui font, à Londres, la garde
urbaine; ce qu'étaient autrefois, en France, les chevaliers du guet.]
136. Il était minuit.--Donna Julia dans son lit dormait
probablement--lorsqu'à sa porte s'éleva un bruit capable de
réveiller les morts, s'ils l'eussent jamais été auparavant; car
nous avons tous lu que les morts furent, et seront encore, au moins
une fois, réveillés. La porte était fermée, mais une voix et
des doigts donnèrent la première alarme; on entendit:
«Madame!--Madame!--Chut!
137. «Au nom de Dieu, Madame,--Madame--voici mon maître, avec
la moitié de la ville à sa suite.--Vit-on jamais une chose plus
affreuse? Ce n'est pas ma faute.--Je faisais bonne garde.--Hélas,
retirez donc plus vite le verrou, je vous prie.--Ils montent
maintenant l'escalier, dans une seconde ils seront ici; il pourrait
peut-être s'échapper.--La fenêtre n'est certainement pas si
haute!»
138. Cependant arrivait Don Alphonso, avec des torches, des amis et
des valets, en grand nombre; la plupart, depuis long-tems mariés,
étaient ravis de troubler le sommeil de la femme coupable qui voulait
outrager à la dérobée le front d'un époux: une pareille conduite
était trop contagieuse, et si l'on n'en punissait pas une, toutes les
femmes suivraient bientôt son exemple.
139. Je ne puis dire comment, pourquoi et de quel genre étaient les
soupçons de Don Alphonso: mais pour un cavalier de son rang, il y
avait bien de la grossièreté à lever ainsi une armée autour du
lit nuptial, avant d'avoir le moins du monde averti sa femme, et à
prendre des laquais armés d'épées et de flambeaux pour attester
l'affront qu'il craignait le plus de recevoir.
140. La pauvre Julia, sortant comme d'un profond sommeil (remarquez
bien que je ne dis pas qu'elle n'eût pas dormi), se mit en même tems
à crier, bâiller et verser des larmes. Pour sa suivante Antonia, qui
était au fait de tout, elle se hâtait de rejeter la couverture du
lit en morceau pour donner à penser qu'elle-même venait d'en sortir.
Je ne sais pas vraiment pourquoi elle se donnait tant de peine pour
prouver que sa maîtresse n'avait pas couché seule:
141. Mais il était à croire que la dame et sa suivante étaient deux
pauvres petites femmes tremblantes qui, par crainte des farfadets,
et plus encore des hommes, avaient cru pouvoir mieux résister à
un homme si elles restaient deux. Elles s'étaient donc innocemment
couchées côte à côte, en attendant que les heures d'absence
fussent écoulées, et que l'infâme mari eût reparu en disant:
«Chère amie, c'est moi qui ai le premier songé à repartir.»
142. Julia retrouva enfin la parole et s'écria: «Au nom du ciel, Don
Alphonso, que prétendez-vous faire? êtes-vous devenu fou? Dieu! que
ne suis-je morte avant d'être sacrifiée à un monstre semblable!
quel est le motif de cette violence nocturne, l'ivrognerie ou le
spleen! pouvez-vous bien me soupçonner d'une conduite dont l'idée
seule me ferait mourir! Cherchez alors dans cette chambre.--C'est mon
intention,» répondit Alphonso.
143. Il chercha, ils cherchèrent, tout fut retourné, cabinet,
gardes-robes, armoires, embrasures de fenêtres. Ils trouvèrent
beaucoup de linge et de dentelles, des paires de bas, des mules, des
brosses, des peignes, des nécessaires, et les autres articles
à l'usage des jolies femmes, propres à conserver la beauté et
entretenir la propreté. Ils percèrent de leurs épées des rideaux
et des tapisseries, ils arrachèrent des volets, ils brisèrent des
tables.
144. Ils cherchèrent sous le lit, et y trouvèrent,--peu importe,--ce
n'était pas ce qu'ils désiraient; ils ouvrirent les fenêtres pour
découvrir si la terre ne portait pas l'empreinte de quelque semelle,
la terre était muette. Alors ils se regardèrent les uns les autres.
Il est étrange, et cela me semble même une bévue, que nul d'entre
eux n'ait songé à regarder dans le lit aussi bien que dessous.
145. Pendant cette perquisition, la voix de Julia ne dormait pas.
«Oui, cherchez et recherchez, s'écriait-elle; accumulez insultes sur
insultes, outrages sur outrages. Était-ce pour cela que j'ai pris
le nom d'épouse! pour cela que j'ai si long-tems sans me plaindre
souffert à mes côtés un époux comme Alphonso! Mais je ne le
souffrirai plus, je quitterai cette maison; s'il y a des lois et un
seul légiste en Espagne.
146. «Oui, Don Alphonso, vous n'êtes plus mon époux, si jamais
toutefois vous avez mérité ce titre. Est-il digne de votre
âge?--Vous êtes à votre dixième lustre; cinquante ou soixante
ans--c'est bien la même chose. Est-il sage, est-il décent de faire
de pareilles recherches pour déshonorer une femme vertueuse? Don
Alphonso! homme ingrat, parjure, barbare; osez-vous bien concevoir de
pareils soupçons sur votre épouse?
147. «Est-ce pour cela que j'ai dédaigné ce que l'on permet
ordinairement à mon sexe? que j'ai fait choix d'un confesseur si
vieux et si lourd qu'il eût été insupportable à toute autre?
Hélas! jamais il n'a eu l'occasion de me faire un reproche; au
contraire, il me voyait tellement inquiète de mon innocence,--qu'il a
toujours douté que je fusse mariée.--Oh! combien il sera désolé de
voir comme je suis traitée!
148. «Était-ce pour cela que je n'ai pas encore choisi de
cortejo[42] parmi la jeunesse de Séville? Est-ce pour cela que
j'évite la plupart des réunions, si ce n'est pour assister aux
combats de taureaux, à la messe, au théâtre, aux bals et aux
festins? Est-ce pour cela que, quels que fussent mes adorateurs, je
les ai tous éconduits (j'y mettais même de l'impolitesse)? Est-ce
pour cela que le général comte O'Reilly, celui-là même qui prit
Alger[43], a prétendu que je l'avais traité indignement?
[Note 42: Ce mot répond à celui de _sigisbé_ en Italie.]
[Note 43: Donna Julia se trompe. Le comte O'Reilly ne prit pas
Alger, mais ce fut Alger qui fut sur le point de le prendre; lui, son
armée et sa flotte levèrent le siége de la ville en 1774, après
avoir éprouvé de grandes pertes.
(_Note de Byron._)
]
149. «Mon cœur n'a-t-il pas été sourd pendant six mois aux soupirs
et aux accords du musico italien Cazzani? N'est-ce pas moi que son
compatriote le comte Corniani appelait la seule femme vertueuse
d'Espagne? N'ai-je pas vu à mes pieds une foule de Russes et
d'Anglais? J'ai désolé le comte Strongstroganof, et lord Mount
Coffee-House, ce pair d'Irlande qui s'est tué l'année dernière par
excès d'amour (et de vin).
150. «N'ai-je pas eu deux évêques à mes pieds? Le duc d'Ichar, Don
Fernand Nunès? et c'est une femme de ma sorte que vous traitez ainsi?
Je ne sais pas dans quelle phase de la lune nous nous trouvons: je
vous sais gré vraiment d'avoir l'extrême indulgence de ne pas encore
me battre, quand le tems est si favorable:--Oh! vaillant héros! avec
votre épée au vent, et votre pistolet armé, ne faites-vous pas là,
dites-moi, une jolie figure?