39. Mais ce que désirait le plus Donna Inès, ce dont elle s'assurait

par elle-même chaque jour avant tous les savans maîtres qu'elle

réunissait autour de son fils, c'était que la plus stricte morale

présidât à son éducation: elle s'informait avec soin de ses sujets

d'études, et l'on commençait d'abord par les lui soumettre tous;

aucune branche dans les arts ou dans les sciences n'était dérobée

aux regards de Juan, à l'exception de l'histoire naturelle.

40. Il était profondément versé dans les langues,--surtout les

mortes; dans les sciences, les plus abstraites de préférence; dans

les arts, ceux au moins dont on ne faisait plus communément usage.

Mais on ne lui laissait pas lire une page d'un ouvrage licencieux,

ou qui traitât de la reproduction des espèces; on eût craint de le

rendre vicieux.

41. Ses études classiques donnèrent quelque inquiétude, à cause

des indécens amours des dieux et des déesses, qui, dans le premier

âge, occupaient vivement l'attention, mais qui ne mirent jamais

de corsets ou de pantalons. Ses révérends tuteurs encouraient

quelquefois le blâme, et se voyaient forcés de demander une espèce

de grâce pour leur _Énéide_, leur _Iliade_ et leur _Odyssée_, car

Donna Inès redoutait la mythologie.

42. Ovide est un vaurien, comme l'attestent la moitié de ses vers;

Anacréon offre une morale encore plus relâchée; on trouve à peine

dans Catulle une pièce de vers qui soit décente, et pour Sapho, son

ode ne me semble pas d'un bon exemple, en dépit de ce que dit Longin,

qu'il n'y a pas d'hymne où le sublime se fasse mieux sentir[26].

Cependant, les chants de Virgile sont chastes, si l'on excepte cette

horrible églogue commençant par _Formosam pastor Corydon_.

[Note 26: Ινα μη εν τι περι αυτην παθος

φοπνεται, παθων δε συνοδος.

(LONGIN, Section X.)

]

43. L'impiété hardie de Lucrèce est une nourriture indigeste pour

de jeunes estomacs, et je ne puis pardonner à Juvénal, malgré

la droiture de ses intentions, d'avoir, dans ses vers, poussé la

franchise jusqu'à la grossièreté. Quant à Martial, quel est

l'homme bien élevé qui aimerait ses dégoûtantes épigrammes?

44. Juan étudiait sur la meilleure édition expurgée par des hommes

instruits, qui judicieusement avaient placé hors de la vue des

écoliers les endroits les plus obcènes. Seulement, dans la crainte

de défigurer par ces rognures leur modeste poète et par pitié

pour ses membres mutilés, ils les avaient tous ajoutés dans un

appendice[27], ce qui réellement évite la peine de faire un index.

[Note 27: Historique. Il y a, ou il y avait une édition comme

celle-ci, avec toutes les épigrammes licencieuses de Martial

rejetées à la fin.

(_Note de Byron._)

]

45. Car, au lieu d'être éparpillés dans toutes les pages, nous les

voyons réunis en une seule masse. Ils forment un charmant ordre

de bataille pour lutter contre l'ingénuité de la jeunesse future,

jusqu'à ce que quelque éditeur moins rigide les desserre pour les

replacer dans leurs cases respectives, au lieu de les laisser en

face l'un de l'autre comme de nouveaux dieux des jardins, et plus

indécemment encore.

46. Le missel (c'était le missel de famille) était aussi orné

d'espèces de grotesques enluminés, tels qu'on en trouve dans

beaucoup de vieux livres de messe. D'expliquer comment, après avoir

jeté les yeux sur ces figures qui se caressent toujours, il est

possible de les reporter sur le texte et les prières, c'est plus que

je ne saurais faire.--Au reste, la mère de Don Juan garda ce livre

pour elle, et en donna un autre à son fils.

47. Il lisait des sermons, et supportait des lectures d'homélies et

des vies de tous les saints. Endurci à Chrysostôme et à Jérôme,

il ne trouvait pas ces études trop rigoureuses: mais pour acquérir

et fortifier la foi, rien, dans ce que nous venons de désigner, n'est

comparable à saint Augustin qui, dans ses belles _Confessions_, fait

envier au lecteur ses égaremens.

48. Ce fut encore pour le petit Juan un livre défendu.--Je ne

puis qu'approuver en cela sa maman, s'il est vrai que ce système

d'éducation soit le seul convenable. Elle le quittait à peine des

yeux; ses femmes étaient vieilles, ou si elle en prenait une jeune,

c'était, soyez-en sûr, un véritable épouvantail. Elle en agissait

déjà ainsi du vivant de son mari, et je le recommande à toutes les

épouses.

49. Le jeune Juan croissait en grâces et en vertus; charmant à six

ans, il promettait à onze d'avoir les plus beaux traits que

pût désirer un adolescent. Il étudiait avec ardeur, apprenait

facilement, et semblait être en tout sur le chemin du Paradis, car

il passait la moitié de son tems à l'église, l'autre avec ses

maîtres, son confesseur et sa mère.

50. J'ai dit qu'à six ans c'était un enfant charmant; à douze il

était aussi beau, mais plus calme: dans sa première enfance il avait

été un peu sauvage, mais il s'était adouci au milieu d'eux,

et leurs efforts pour étouffer son premier naturel avaient été

couronnés de succès; du moins tout portait à le croire. Le bonheur

de sa mère, c'était de vanter la sagesse, la douceur et l'assurance

de son jeune philosophe.

51. J'avais bien mes doutes, et peut-être les ai-je encore; mais

ce que je dis n'est pas fondé. Je connaissais son père, et je juge

assez bien les caractères;--mais il ne convient pas d'augurer bien

ou mal du fils par le père; lui et sa femme étaient un couple mal

assorti,--mais le scandale m'est odieux;--je me déclare contre tous

ceux qui médisent, même en riant.

52. Pour ma part, je ne dis rien.--Rien;--mais je pourrais

dire,--telle est ma manière de voir,--que, si j'avais un fils unique

à élever (grâces à Dieu, je n'en ai pas), ce n'est pas avec

Donna Inès que je le renfermerais pour apprendre son

catéchisme.--Non,--non,--je l'enverrais au collége, car c'est là

que j'ai appris ce que je sais.

53. C'est là qu'on apprend--je n'ai pas sujet de m'en glorifier, quoi

que j'y aie acquis,--mais passons sur cela, comme sur tout le grec que

depuis j'ai perdu; c'est donc le lieu, dis-je,--mais. _Verbum sat_. Je

crois que je me suis trop livré comme bien d'autres à cette espèce

d'étude.--N'importe laquelle. Je ne fus jamais marié;--mais il me

semble que ce n'est pas ainsi qu'il faut élever les enfans.

54. Le jeune Juan, à l'âge de seize ans, était grand, beau, svelte;

mais bien neuf. Il paraissait actif, mais non pas sémillant comme un

page. Tout le monde, excepté sa mère, le prenait pour un homme;

mais Inès devenait furieuse, et se mordait les lèvres pour ne pas

éclater avec violence, si quelqu'un venait à le lui dire. Car elle

ne pouvait s'empêcher de voir dans la précocité quelque chose

d'atroce.

55. Parmi ses nombreuses connaissances, toutes distinguées par leur

modestie et leur dévotion, se trouvait Donna Julia. En disant qu'elle

était jolie, j'offrirais l'idée bien faible d'une foule de charmes

qui lui étaient aussi naturels qu'aux fleurs le parfum, le sel à

l'Océan, la ceinture à Vénus et l'arc à Cupidon (mais, cette

dernière comparaison est fade et usée).

56. Le jais oriental de ses yeux rappelait son origine mauresque (son

sang n'était pas purement espagnol, et vous savez que dans ce pays

c'est une espèce de crime). Lorsque tomba la fière Grenade, et que

Boabdil gémit d'être forcé de fuir, quelques-uns des ancêtres de

Julia passèrent en Afrique, d'autres restèrent en Espagne, et son

archi-grand'mère préféra ce dernier parti.

57. Alors elle épousa (j'oubliais sa généalogie) un hidalgo qui,

par cette union, altéra le noble sang qu'il transmit à ses enfans.

Ses pères auraient frémi de cette alliance; car, sur ce point, tels

étaient leurs scrupules qu'ils se reproduisaient ordinairement

en famille, et qu'on les voyait, à chaque degré, épouser leurs

cousins, leurs oncles ou leurs nièces; épuisant ainsi leur sang à

mesure qu'ils en étendaient les rameaux.

58. Cette païenne conjonction renouvela la vie et embellit les traits

de ceux dont elle flétrissait le sang. De la souche la plus laide de

l'Espagne sortit tout-à-coup une génération pleine de charmes et de

fraîcheur. Les fils n'étaient plus rabougris, ni les filles plates:

mais la rumeur publique (j'espère bien la faire cesser) assure que

la grand'mère de Donna Julia dut à l'amour plutôt qu'à l'hyménée

les héritiers de son mari.

59. Quoi qu'il en puisse être, cette famille alla toujours en

embellissant jusqu'à ce qu'elle se concentra dans un seul fils qui

laissa une fille unique. Mon récit sans doute a déjà fait deviner

que cette fille unique ne peut être que Julia (dont je vais avoir

l'occasion de parler long-tems). Elle était mariée, charmante,

chaste, et âgée de vingt-trois ans.

60. Ses yeux (je suis fou des beaux yeux) étaient grands et noirs:

elle en adoucissait la vivacité lorsqu'elle était silencieuse; mais

quand elle parlait il y avait dans leur expression, en dépit de ses

charmans efforts, plus de noblesse que de courroux et plus d'amour que

de tout autre chose. On découvrait sous ses paupières un sentiment

qui n'était pas le désir, mais peut-être le serait-il devenu si son

ame, en se peignant dans ses yeux, ne les eût ainsi rendus le siége

de la chasteté.

61. Ses cheveux polis étaient rassemblés sur un front brillant

de génie, de douceur et de beauté; l'arc de ses sourcils semblait

modelé sur celui d'Iris; ses joues, colorées par les rayons de la

jeunesse, avaient quelquefois un éclat transparent, comme si dans ses

veines eût circulé un fluide lumineux. En un mot, elle était douée

d'une figure et d'une grâce vraiment singulières. Sa taille était

élevée.--Je hais les femmes exiguës.

62. Elle était mariée depuis quelques années, et à un homme de

cinquante ans: de tels maris il en est à foison. Pourtant, à mon

avis, au lieu d'un semblable, il serait mieux d'en avoir deux de

vingt-cinq, surtout dans les contrées plus rapprochées du soleil;

et, maintenant que j'y pense, _mi viene in mente_, les femmes, même

de la plus farouche vertu, préfèrent toujours un mari qui n'a pas

atteint trente ans.

63. Il est bien déplorable, je ne puis le dissimuler (et c'est

entièrement la faute de ce soleil libertin, qui s'attache à notre

faible matière, et la fait brûler, rôtir et bouillir), qu'en dépit

des jeûnes et des prières, la chair soit fragile, et l'ame si facile

à abuser. Dans les climats brûlans il y a bien plus d'exemples de ce

que les hommes appellent galanterie, et les dieux adultère.

64. Heureux les peuples du moral septentrion! Là, tout est vertu, et

la saison des frimas n'y montre le péché que sous un vêtement de

glace. (C'était la neige qui mettait saint Antoine à la raison.)

Là, les jurys calculent le prix d'une femme, fixent comme ils

l'entendent le montant de l'amende que doit payer son amant; car c'est

là un vice évaluable[28].

[Note 28: On sait qu'en Angleterre les délits contre la pudeur,

les adultères et les viols, sont soumis à des amendes pécuniaires,

énormes il est vrai, mais qui entraînent la prison dans les cas

seulement où le coupable se trouve dans l'impossibilité de les

acquitter.]

65. Alphonso, c'était le nom du mari de Julia, était un homme encore

de bonne mine, et qui, sans être fort chéri, n'était pas non

plus détesté. Ils vivaient ensemble comme le plus grand nombre,

supportant d'un commun accord leurs mutuels défauts, et n'étant

exactement ni un ni deux. Cependant, Alphonso était jaloux, mais il

se gardait de le paraître; car la jalousie tremble toujours qu'on ne

la reconnaisse.

66. Julia était,--je n'ai jamais su pourquoi,--l'amie intime de Donna

Inès. Il y avait peu de rapports dans leurs goûts, car Julia n'avait

jamais écrit une ligne. Aucuns disent (sans doute ils mentent, car

la méchanceté veut tout expliquer) qu'Inès, avant le mariage de Don

Alphonse, avait oublié avec lui quelque chose de sa vertu habituelle;

67. Et que, conservant cette ancienne connaissance, dont le tems avait

bien purifié les sentimens, elle avait témoigné la même affection

à l'épouse d'Alphonso: certainement elle ne pouvait mieux faire.

Elle flattait Julia en lui accordant sa sage protection, et elle

faisait l'éloge du bon goût d'Alphonso. De cette manière, si

elle ne faisait pas taire la médisance (chose impossible), au moins

rendait-elle ses coups moins redoutables.

68. Je ne raconterai pas comment Julia vit l'affaire, par les yeux du

monde ou par les siens propres: on ne peut le deviner; du moins elle

ne le laissa pas soupçonner: peut-être ne sut-elle rien, ou ne s'en

embarrassa-t-elle pas, soit par indifférence ou par habitude. Je ne

sais vraiment qu'en dire et penser, tant ses sentimens furent secrets

dans cette occasion.

69. Elle vit Don Juan, et, comme un bel enfant, souvent elle

le caressait; c'était une chose bien naturelle et nullement

inquiétante, quand elle avait vingt ans et lui treize; mais je ne

sais pas si j'en aurais également souri quand elle eut vingt-trois

ans et lui seize. Ce léger surcroît d'années opère de singuliers

changemens, surtout chez les peuples brûlés du soleil.

70. Quelle qu'en fût la cause, il est sûr qu'ils étaient changés.

La jeune dame restait à quelque distance, et le jeune homme était

devenu timide. Leurs regards étaient baissés, leurs salutations

presque muettes, leurs yeux singulièrement embarrassés. Sans doute

bien des gens croiront que Julia devinait bien ce que signifiait tout

cela; pour Juan, il n'en avait pas plus l'idée que de l'Océan ceux

qui ne l'ont jamais vu.

71. Cependant, il y avait quelque chose de tendre dans la froideur de

Julia; quand sa jolie main tremblante s'éloignait de celle de Juan,

elle y laissait un demi-serrement vif, caressant et léger, si léger,

que l'esprit hésitait encore à le croire; mais il n'est pas de

magicien qui ait opéré, avec la baguette et tout le savoir d'Armide,

un changement comparable à celui que ce léger toucher produisait sur

le cœur de Juan.

72. Le rencontrait-elle? elle ne lui souriait plus, et son regard

avait une tristesse bien plus douce que son sourire; il semblait dire

que son ame brûlante nourrissait mille pensées qu'elle ne pouvait

avouer, mais qu'elle chérissait à mesure qu'elles y étaient plus

comprimées. L'innocence elle-même a ses ruses; elle n'ose mettre

dans ses aveux une entière franchise, et le premier maître de

l'amour c'est l'hypocrisie.

73. Mais c'est en vain que la passion s'entoure d'obscurité, elle

finit par se trahir. Semblable aux sombres nuages qui présagent une

tempête affreuse, la discrétion de ses yeux signale ses sentimens

intimes. On aperçoit de l'hypocrisie dans tous ses mouvemens; et la

froideur, la colère, le dédain ou la haine, sont des masques dont

elle se couvre bien souvent, et cependant toujours trop tard.

74. Ils en vinrent bientôt aux soupirs, et la résistance les

rendit plus profonds; aux œillades, plus délicieuses parce qu'elles

étaient dérobées. Leurs joues brûlantes se colorèrent quand

leur cœur ne pouvait rien se reprocher encore. À son arrivée on

éprouvait de l'émotion; à son départ, de l'inquiétude, et tout

cela était autant de légers préludes à la possession, que les

jeunes amans ne peuvent éviter, et qui servent seulement à prouver

que l'amour est fort embarrassé pour s'introduire chez un novice.

75. Pauvre Julia! son cœur était dans une situation désespérée;

elle sentit qu'il s'en allait, et résolut de faire la plus noble

résistance pour son bien et celui de son époux, de son honneur,

de sa gloire, de sa religion, de sa vertu. Il y avait vraiment de la

grandeur d'ame dans ces projets, et ils auraient attendri un Tarquin.

Elle implora les grâces de la vierge Marie, comme de celle qui se

connaissait le mieux aux cas féminins.

76. Elle fit vœu de ne plus voir Juan, et le jour suivant elle rendit

à sa mère une visite. Ses regards se portèrent vivement sur la

porte quand elle s'ouvrit; grâces à la Vierge, c'était un autre

qui entrait. Elle en remercia Marie, non pourtant sans quelque

tristesse.--On ouvre encore, ce ne peut être que lui; c'est sans

doute Juan?--Non! J'ai peur que la nuit suivante on ait oublié de

prier la sainte Vierge.

77. Maintenant elle trouve plus convenable à une femme vertueuse

de lutter en face contre les tentations; la fuite lui semble un

expédient honteux et inutile. Nul ne pourra jamais produire la

moindre sensation sur son cœur; c'est-à-dire quelque chose au-delà

de ce sentiment de préférence ordinaire, qu'inspirent toujours

certaines personnes plus aimables que les autres; mais alors on

suppose qu'ils sont simplement des frères.

78. Et si, même par hasard (que sait-on? le diable est bien fin),

elle découvrait que tout en elle n'est pas absolument calme; si,

libre encore, tel ou tel amant venait à lui plaire, une femme

vertueuse réprime de telles idées, il est plus beau pour elle de

savoir les gouverner. Mais si l'on demande? il suffit de refuser. Je

conseille aux jeunes dames d'en faire l'épreuve.

79. D'ailleurs, il est des sentimens semblables à l'amour divin,

ravissans, immaculés, purs et sans mélange, aussi déliés que

la pensée des anges, et des matrones qui les prennent le plus pour

modèles. Il existe un amour platonique, parfait, «tel enfin que le

mien.» Ainsi parlait Julia; ainsi vraiment pensait-elle, et ainsi

l'aurais-je pensé, si j'eusse été l'objet de ses célestes

rêveries.

80. Un tel amour est innocent; il peut unir un jeune couple sans

danger. On peut baiser une main, puis même une lèvre: pour moi, je

suis étranger à ces procédés-là; mais _écoutez_! Ces libertés

sont les dernières qu'un amour semblable puisse permettre; si l'on

va plus loin, on commet un crime. Ce ne sera pas ma faute, je les en

avertis bien à tems.

81. L'innocent projet de Julia fut donc de conserver l'amour, mais

l'amour dans ses bornes convenables, en faveur du jeune Don Juan.

Celui-ci, dans l'occasion, pourrait en faire son profit; nourri d'une

flamme trop pure pour jamais perdre de sa divine ardeur, avec quelle

douce persuasion l'amour et elle-même lui apprendraient--je ne sais

vraiment quoi, et Julia non plus.

82. Forte de ces belles intentions, et ayant armé contre toutes les

épreuves la pureté de son ame, persuadée qu'à l'avenir elle

serait invincible, et que son honneur était un rocher ou une digue

inattaquable, Julia, dès cette heure, eut l'extrême sagesse de

déposer toute espèce d'inquiétans remords; mais si elle fut

toujours maîtresse d'elle-même, c'est ce que nous ferons voir par la

suite.

83. Son plan lui paraissait aussi facile qu'innocent. Il est certain

qu'un jouvenceau de seize ans ne pouvait guère appeler les griffes du

scandale, et dans ce cas-là même, satisfaite de n'avoir rien fait

de blâmable, son cœur était tranquille. Le repos de la conscience

donne tant de sérénité! Les chrétiens se sont mutuellement rôtis,

bien persuadés que les apôtres en eussent fait autant qu'eux.

84. Et si, pendant ce tems, son mari venait à mourir, mais le ciel

la préserve d'en avoir pu concevoir l'idée, même en songe (et alors

elle soupirait). Jamais elle n'aurait la force de soutenir une

telle perte; mais enfin, supposé que ce moment pût arriver. Je dis

seulement supposons,--_inter nos_ (c'est-à-dire _entre nous_, car

Julia pensait en français; mais alors il aurait fallu compter la rime

pour rien).

85. Je dis donc supposé cette supposition: Juan, ayant alors

l'importance d'un homme fait, conviendrait parfaitement à une dame

de condition; dans sept ans il ne serait pas encore trop tard, et, en

attendant (pour continuer le songe), le mal ne serait pas après tout

bien grand, quand il apprendrait les élémens de l'amour; j'entends

les élémens séraphiques des habitans du ciel.

86. Assez pour Julia. Revenons maintenant à Don Juan. Pauvre enfant!

il n'avait nulle idée de ce qu'il éprouvait; il ne pouvait en

deviner la cause. Ardent dans ses sentimens, comme la miss Medea

d'Ovide, il se jetait avidement sur une chose toute nouvelle pour lui,

mais il n'imaginait pas qu'elle fût naturelle, et que, loin d'être

redoutable, elle pût, avec un peu de patience, devenir ravissante.

87. Silencieux et pensif, languissant, inquiet, accablé, il quittait

sa demeure pour la solitude des bois: tourmenté d'une blessure qu'il

n'apercevait pas, il recherchait, comme tous les chagrins profonds,

les plus noires solitudes. Et moi aussi j'aime la solitude, mais alors

il faut que vous m'entendiez bien; je veux parler de la solitude d'un

sultan dans son harem, et non de celle d'un ermite dans sa grotte.

88. «Oh! amour, c'est dans un tel désert où s'entrelacent le

transport et la sécurité, que ton empire est vraiment enchanteur,

et que tu es un dieu vraiment divin.» Les vers du poète, que

je cite[29] ne sont pas mauvais, à l'exception du second, où

l'entrelacement du transport et de la sécurité s'entrelace à une

phrase de quelque obscurité.

[Note 29: Campbell (_Gertrude de Wyomyng_).]

89. Le poète, sans doute, et c'est ainsi qu'il en appelle au bon sens

et aux sens de tout le monde, voulait parler d'une chose que chacun

a, ou pourra dans l'occasion éprouver, savoir que l'on n'aime pas à

être dérangé à la table ni au lit.--Je n'en dirai pas

davantage sur l'entrelacement ou le transport, nous les connaissons

suffisamment; mais je désire ici fermer la porte par la

sécurité[30].

[Note 30: C'est-à-dire: «Je désire terminer cette digression

par le mot _sécurité_.» M. A. P. n'a pas entendu ce jeu de mots.]

90. Errant sur les bords de frais ruisseaux, le jeune Juan se livrait

à des pensées inénarrables; ensuite il se perdait dans les sombres

réduits où se croisent les énormes rameaux du liége. C'est là que

les poètes trouvent des sujets pour leurs chants; c'est là que nous

tous nous allons les relire, et juger du mérite de nos sujets et

de nos vers, à moins que, comme ceux de Wordsworth, ils ne soient

inintelligibles.

91. Il continuait ainsi (Juan, et non pas Wordsworth) à s'entretenir

avec sa belle ame, afin d'adoucir, sinon de surmonter entièrement les

peines de son cœur. Il avait recours, autant qu'il le pouvait, à des

idées qui n'offraient aucune prise aux remords, et comme Coleridge,

il devenait métaphysicien avant de s'être lui-même sondé.

92. Il jetait les yeux sur lui, sur toute la terre, sur la merveille

de l'homme et du firmament; il se demandait comment tous deux avaient

été créés; il songeait aux tremblemens de terre et à la guerre,

au nombre de milles qui pouvaient former la circonférence de la lune;

aux ballons, aux obstacles nombreux qui s'opposent à la connaissance

exacte des cieux, et après tout cela, il revenait aux yeux de Donna

Julia.

93. La vraie sagesse peut voir, dans les pensées de cette espèce,

une noble curiosité et une avidité sublime dont quelques-uns

apportent le germe en naissant; mais la plupart ont appris à s'en

troubler l'esprit, on ne sait pourquoi. Il était étonnant qu'une si

jeune tête pût se soucier de la marche du firmament; mais si, selon

vous, la philosophie l'inspirait alors, elle fut bientôt, selon moi,

secondée par la voix de la puberté.

94. Il s'occupait des feuilles et des fleurs. Il entendait une voix

dans tous les vents; alors il pensait aux nymphes des bois, aux

ombrages sacrés, au tems où les déesses se montraient aux hommes.

Il oubliait son chemin aussi bien que les heures, et quand il

interrogeait sa montre, il s'apercevait que le vieux Saturne avait

beaucoup gagné,--et que pour lui, il avait perdu son dîner.

95. Quelquefois il revenait à ses livres, Boscan ou Garcilasso.--Mais

comme le vent fait parfois trembler les pages que nous lisons, ainsi,

l'imagination venait agiter son ame au milieu de sa lecture mystique:

on eût dit que les magiciens dirigeaient sur lui leurs enchantemens,

et qu'ils chargeaient le vent de les lui porter, comme dans quelques

contes de bonnes vieilles femmes.

96. C'est ainsi qu'il passait les heures dans la solitude; toujours

triste et toujours ignorant ce qui lui manquait. Les tendres

rêveries, les chants des poètes, ne pouvaient lui offrir ce dont

il avait réellement besoin: un sein sur lequel il pût reposer sa

tête..., entendre un cœur battre d'amour; et--bien d'autres

choses que j'ai oubliées, ou que, du moins, je n'ai pas besoin de

mentionner.

97. Ces promenades solitaires, ces rêveries profondes, ne pouvaient

échapper aux yeux de l'aimable Julia: elle vit bien que Juan n'était

pas à son aise; mais ce qui peut et doit surprendre avant tout, c'est

que Donna Inès ne fatigua pas son fils de ses questions ou de ses

soupçons: soit qu'elle n'eût vu, ou n'eût voulu rien voir, ou soit,

comme les plus habiles, qu'elle ne l'eût pas pu.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 01 avec notes et commentaires, comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 5 / 28 段