tes larmes baigneront la tombe qui recouvrait son corps, et les pleurs
des orphelines de la Grèce tomberont sur l'urne qui renferme son
cœur précieux. Comme dans le dernier moment de sa vie, toi et la
Grèce fûtes seules dans son cœur et sur ses lèvres, il est juste
qu'elle garde aussi une portion de ses précieux restes. Apprends,
noble dame, que des chefs le portèrent, sur leurs épaules, jusqu'à
l'église. Des milliers de soldats grecs bordaient le chemin à
travers lequel il passait; leurs fusils, qui avaient détruit tant de
tyrans, s'abaissaient devant lui: une foule de soldats entourèrent
la couche funèbre; ils jurèrent de ne jamais oublier les sacrifices
faits par ton père pour nous, et de ne jamais souffrir que le lieu
où son cœur restera fût profané par les pieds des barbares ou des
tyrans.»
Le 2 mai, le corps de Lord Byron, confié aux soins du colonel
Stanhope, s'éloigna de la Grèce. Il prit la route de la
Grande-Bretagne, et aborda à _Stangate-Crew_, le 1er juillet,
pour y subir la quarantaine d'usage. Cam Hobhouse et John Hanson,
exécuteurs testamentaires de Lord Byron, s'empressèrent de réclamer
le corps, et s'occupèrent du soin d'entourer les funérailles de
l'illustre poète de toute la pompe demandée par son titre de pair
d'Angleterre. Tout ce que la nation renfermait d'opulent et d'élevé
alla jeter un coup-d'œil sur les pièces destinées à briller dans
cette occasion; mais quand le convoi sortit de Londres pour se rendre
à Newstead, on ne vit qu'un petit groupe d'amis intimes accompagner
le convoi. Une multitude de voitures, traînées par des chevaux
noirs, et conduites par des laquais en deuil, suivait lentement le
char funéraire; mais ces équipages étaient vides, au nombre des
premiers étaient les carrosses de lady Byron et du comte de Carlisle,
et dans ceux-là on ne vit ni Carlisle ni lady Byron, et, faut-il
le dire? ni la pauvre petite _Ada_! Un seul homme suivit à pied le
catafalque, depuis Londres jusqu'à Newstead; c'était un marin qui
avait servi sur la frégate _la Salsette_, lors du premier voyage de
Byron en Grèce. Enfin, le 16 juillet 1824, le corps de ce dernier
fut déposé, suivant ses intentions, auprès de la tombe de sa
mère, dans le village de Hucknall, à deux milles de Newstead. Une
inscription fut placée dans le chœur de l'église, par les soins de
miss Leight; nous la rapporterons telle qu'elle est:
SOUS CETTE VOÛTE
OÙ BEAUCOUP DE SES ANCÊTRES ET SA MÈRE SONT
ENSEVELIS,
REPOSENT LES RESTES DE
GEORGES GORDON NOËL BYRON,
LORD BYRON DE ROCHDALE,
DANS LE COMTÉ DE LANCASTRE,
AUTEUR DU _PÈLERINAGE DE CHILDE HAROLD_.
IL NAQUIT À LONDRES LE
22 JANVIER 1788,
IL MOURUT À MISSOLONGHI, DANS LA GRÈCE
OCCIDENTALE,
LE 19 AVRIL 1824,
ENGAGÉ DANS LE GLORIEUX PROJET DE RENDRE À
CETTE CONTRÉE SES ANCIENNES LIBERTÉ
ET GLOIRE.
Telle fut donc la mort de Lord Byron, tels les honneurs rendus à sa
mémoire. En lisant ses œuvres poétiques on sentira que le récit
de sa vie en était l'introduction indispensable. Simple narrateur,
je n'essaierai pas maintenant de diriger le jugement que les lecteurs
porteront de son caractère. Ils reconnaîtront, sans doute, que Byron
eut des égaremens et quelques torts à se reprocher; mais peut-être
conviendront-ils que ces contrastes d'une si belle vie étaient la
condition nécessaire de tant de nobles facultés, et regarderont-ils
ce puissant génie comme l'un des hommes destinés à montrer tout ce
que le Créateur peut faire de sa créature. Ils apprécieront aussi,
sans doute, la conduite de Walter Scott qui, sous prétexte d'honorer
la mémoire de son illustre ami, n'a pas craint, lorsque son corps
était à peine refroidi, de s'appesantir sur quelques prétendus
torts de sa vie privée[11]. Enfin, ils déverseront le blâme le plus
juste sur Thomas Moore, dont le premier soin, en apprenant la mort
de Byron, fut de livrer aux flammes des _Mémoires_ destinés à
justifier l'illustre défunt contre les calomnies de sa femme et de
la plupart de ses compatriotes; des _Mémoires_ qu'il avait reçus de
Byron lui-même, comme un religieux dépôt[12]. Honte éternelle
à ceux qui trahirent l'amitié dont un aussi grand homme les avait
honorés: et puisse la postérité, qui peut-être admirera les
ouvrages de Scott et de Moore, ne jamais oublier la déloyauté de
leur conduite dans une circonstance aussi solennelle!
[Note 11: Voyez la singulière oraison funèbre insérée dans
un journal anglais, et signée _W. Scott_, dans laquelle le romancier
écossais s'arrête, avec une visible complaisance, sur les blâmables
opinions politiques de Lord Byron, etc., etc. M. A. Pichot, en
traduisant cette _apologie_, a cru devoir admirer la magnanimité
de sir W. Scott. Nous ne partageons nullement son avis. Scott était
l'homme que Lord Byron aimait, vantait et admirait le plus; lui
appartenait-il d'être, dans un pareil moment, plus sévère que le
reste du monde?
Le même M. A. Pichot, dans un _Essai sur le génie de Lord Byron_,
n'a pas craint de comparer, et même de préférer, les poèmes de
sir Walter à ceux de l'auteur de _Don Juan_ et de _Childe Harold_:
c'était trop compter sur l'ineptie du lecteur. Scott est un admirable
romancier, mais c'est un poète singulièrement médiocre. En
Angleterre il plaît assez, parce que ses vers sont hérissés
d'expressions et de traditions locales; mais en France, je défie un
seul homme de lire, sans un mortel ennui, la _Dame du Lac_, _Marmion_,
_le Roi des Îles_, _la Bataille de Waterloo_, etc. Figurez-vous
le docte Scaliger essayant de mettre en vers la prose grecque de
Pausanias ou de Strabon, et vous aurez une idée exacte de la manière
de Walter Scott. C'est plutôt mille fois un émule de Ducange qu'un
rival de Lord Byron.]
[Note 12: On voit que ce morceau fut composé avant que Moore
essayât de justifier sa conduite. Les _Mémoires_ qu'il vient de
publier semblent devoir aujourd'hui lever tous les soupçons qu'on
fut, trop long-tems peut-être, en droit de former contre lui.]
Au reste, les calomnies et les injustices dont Lord Byron eut trop
souvent à se plaindre dans sa patrie, n'ont pas trouvé d'écho en
Europe. Les membres de la _Sainte-Alliance_ n'ont pas même essayé
d'interdire, dans leurs états, la publication de ses audacieuses
poésies; et, si quelques Anglais, organes d'une envieuse hypocrisie,
ont désigné fréquemment le défenseur des chrétiens de l'Orient
comme le chef d'une _école satanique_, le reste de l'Europe proteste
aujourd'hui en masse contre ce titre odieux, tous ceux chez qui
n'est pas entièrement étouffé l'amour des arts, du génie et de la
liberté, tressaillent et s'attendrissent encore au seul nom de Byron.
A.-P. PARIS.
Janvier 1827.
DON JUAN.
_Difficile est propriè communia dicere_.
(Horace, _Epist. ad Pison._)
Crois-tu, parce que tu es vertueux, qu'il n'y aura plus n'y
ale ni galettes?--Oui, par sainte Anne! et que le gingembre
nous brûlera la bouche.
(SHAKSPEARE, _la Douzième Nuit_, ou _Ce que vous voudrez_.)
Chant Premier.
1. J'ai besoin d'un héros.--Besoin singulier quand chaque année,
chaque mois nous en apporte un nouveau, qui, après avoir fatigué le
bavardage des gazettes, cesse bientôt d'être l'objet de l'admiration
du siècle désabusé. De cette espèce-là, je ne me soucie guère
d'en parler; j'aime mieux choisir notre ancien ami Don Juan, que nous
avons tous vu un peu trop tôt envoyé au diable sur le théâtre.
2. Vernon, Cumberland-le-Boucher[13], Wolfe, Hawke, le prince
Ferdinand, Gramby, Burgoyne, Keppel, Howe ont, bons ou mauvais, obtenu
la dîme des conversations; ils ont rempli les dépêches de la poste,
comme aujourd'hui Wellesley. Mais courant tous après la gloire (neuf
marcassins d'une seule laie[14]), ils ont défilé à leur tour, comme
les rois du sang de Banquo. La France eut aussi Dumourier et Bonaparte
que vantaient le _Moniteur_ et le _Courrier_.
[Note 13: Le duc de Cumberland a mérité cet exécrable surnom
par les froides cruautés qu'il exerça sur les Jacobites désarmés,
après la bataille de Culloden.]
[Note 14: Allusion à ce que dit la sorcière, dans _Macbeth_,
acte IV, scène 1re: «Versons le sang d'une laie qui ait dévoré
ses neuf marcassins.»]
3. Barnave, Brissot, Condorcet, Mirabeau, Péthion, Clootz, Danton,
Marat, Lafayette, ont encore été fameux chez les Français. Ils
ont Joubert, Hoche, Marceau, Lannes, Dessaix, Moreau et bien d'autres
guerriers dont l'ancienne et prodigieuse renommée n'est pas même
entièrement oubliée; mais mes rimes ne s'arrangent pas de leurs
noms.
4. Il y eut un tems où Nelson était le dieu de la guerre des
Anglais, il devrait l'être encore; mais le vent a changé. On ne dit
plus un mot de Trafalgar, son souvenir repose dans l'urne de notre
héros. L'armée de terre est devenue l'objet de la faveur publique;
ce qui donne de l'humeur à nos gens de mer. D'ailleurs le prince est
tout pour le service de terre, il ne se rappelle plus Duncan, Nelson,
Howe et Jervis.
5. Il y eut des braves avant Agamemnon[15]; et depuis, il s'est
rencontré une foule de gens sages et hardis comme lui, bien qu'ils ne
lui ressemblassent pas en tout. Mais comme ils n'ont pas brillé
sous la plume du poète, ils ont été oubliés. Moi, je ne
condamne personne: mais pour mon nouveau poème, je ne vois personne
aujourd'hui qui me convienne. Je prends donc, comme je l'ai dit, mon
ami Don Juan.
[Note 15: _Vixere fortes ante Agamemnona_, etc.
(HORACE.) ]
6. Bien des poètes héroïques se lancent _in medias res_ (Horace
prescrit même cette route à l'Épopée): alors, quand vous le jugez
à propos, votre héros raconte par forme d'épisode ce qui lui est
advenu précédemment, tandis qu'il est assis à son aise, après
dîner, aux côtés de sa maîtresse, dans quelque agréable asile,
palais, jardin, grotte ou paradis, dont l'heureux couple fait bientôt
une taverne.
7. C'est la méthode ordinaire, mais non la mienne. Je veux commencer
par le commencement, et la régularité de mon plan m'interdit comme
une énorme faute, toute espèce d'écarts. Je débuterai donc par un
fil (dussé-je mettre une demi-heure à l'étendre) qui vous apprendra
quelque chose du père de Don Juan, et de sa mère, si vous l'aimez
mieux.
8. Il naquit à Séville, agréable cité, fameuse par ses oranges et
ses femmes.--Qui ne l'a pas vue est bien à plaindre; le proverbe le
dit, et je suis de son avis. De toutes les villes d'Espagne, c'est la
plus jolie, si ce n'est Cadix;--mais vous verrez bientôt. Les
parens de Don Juan vivaient près de la rivière dont le noble cours
s'appelle Guadalquivir.
9. Son père avait nom José,--Don de race, véritable hidalgo,
franc de toute souillure de sang maure ou hébreu, et traçant sa
généalogie à travers les gentilshommes les plus Visigoths de
l'Espagne. Jamais cavalier ne monta à cheval, ou une fois monté
ne redescendit à terre comme José, qui engendra notre héros, qui
engendra--mais c'est encore dans l'avenir.--Bon, pour _mémoire_[16].
[Note 16: Ici, comme dans la plupart de ses ouvrages, Lord Byron,
sous des noms supposés, rappelle l'histoire de sa vie. Nous renvoyons
les lecteurs aux passages des Mémoires du capitaine Medwine, dans
lesquels Lord Byron parle de sa femme et de leur séparation. On
trouve ici, dans Inès, le portrait de Lady Byron, et dans les
chagrins de José tous ceux que le mariage fit éprouver à Byron
lui-même.]
10. Sa mère était une dame savante, fameuse par ses connaissances
dans toutes les branches de sciences qui ont un nom dans les idiomes
chrétiens. Ses vertus seules pouvaient égaler son esprit;
elle surprenait les plus habiles, et les gens de bien eux-mêmes
ressentaient une secrète envie en voyant ses bonnes œuvres surpasser
en tout genre les leurs.
11. Sa mémoire était une mine; elle savait par cœur tout Caldéron,
et la plus grande partie de Lopez: si quelque acteur eût oublié son
rôle, elle aurait pu lui tenir lieu du livre du souffleur. Pour elle
l'art de Feinaigle[17] aurait été inutile, et elle l'eût obligé
de fermer sa classe.--Il n'eût jamais formé une mémoire aussi belle
que celle qui ornait le cerveau de Donna Inès.
[Note 17: Inventeur de la mnémotechnique.]
12. Sa science favorite était celle des mathématiques; sa plus belle
vertu était la magnanimité: son esprit (elle visait quelquefois à
l'esprit) était tout attique, ses paroles graves se perdaient dans le
sublime; enfin, sur tous les points, c'était bien ce que j'appelle
un prodige.--Sa robe du matin était de basin, celle du soir était de
soie, ou en été de mousseline, et autres tissus desquels je ne veux
pas m'embarrasser davantage.
13. Elle savait le latin, c'est-à-dire l'oraison dominicale; et de la
langue grecque--l'alphabet, j'en suis presque sûr: par-ci, par-là,
elle lisait quelques romans français, bien qu'elle ne parlât pas
purement cette langue. Quant à l'espagnol qui lui était naturel,
elle y mettait peu de soin, au moins sa conversation était-elle
obscure. Ses pensées étaient des théorèmes et ses paroles de
vrais problèmes, comme si elle eût cru que le mystère devait les
ennoblir[18].
[Note 18: «Lady Byron, disait Lord Byron, avait de bonnes
idées, mais ne pouvait les exprimer. Ses lettres étaient toujours
énigmatiques, souvent inintelligibles; elle avait des principes
classés mathématiquement.»
(_Les Conversations_.)
]
14. Elle aimait les langues anglaise et hébraïque, et elle disait
qu'il y avait entre elles de l'analogie; elle le prouvait en citant
quelque chose des Saintes-Écritures: mais je laisse les preuves
à ceux qui les ont vues. Je lui entendis dire, et on ne peut le
révoquer en doute, chacun en pensera ce qu'il lui plaira: «Il
est étrange que le nom hébreu, qui signifie _God_, soit toujours
employé en anglais pour gouverner _Damne_[19].
[Note 19: _Je suis_, en hébreu, signifie aussi, _Dieu_, _God_.
Il est probable que le poète a eu surtout en vue de se moquer d'une
célèbre _blue_ (peut-être Lady Byron), en rappelant ici une de ses
singulières réflexions.]
15 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
16. Enfin, c'était un système ambulant,--les Nouvelles de miss
Edgeworth, ou les livres sur l'éducation de mistress Trimmer,
échappés de leur reliure: ou bien, «la femme de Celebs[20]» partie
à la recherche des amans. C'était la morale pour la première fois
personnifiée, et chez laquelle l'envie n'aurait pu découvrir
une seule paille. Les autres pouvaient se partager _les défauts
féminins_; pour elle, elle n'en avait pas un seul,--le pire de tous.
[Note 20: Titre d'un roman moral de Miss Anna More.]
17. Oh! elle était parfaite, au-dessus de tout parallèle,--de
toute comparaison, avec la plus sainte des femmes de ce tems.
Elle prévalait tellement sur les puissances de l'enfer que son
ange-gardien s'était dispensé de la surveiller. Même ses plus
légers mouvemens étaient aussi réguliers que celui des meilleures
montres de Harrison. Rien sur la terre ne pouvait la surpasser en
vertus, excepté, «ô Macassar, ton huile incomparable[21]!!!»
[Note 21: Voyez la Notice qui accompagne ordinairement la
bouteille de l'huile incomparable de Macassar.
(_Note de Byron_.)
]
18. Elle était parfaite: mais comme la perfection est insipide dans
ce monde corrompu, dans lequel nos grands parens n'apprirent à se
caresser qu'après avoir été exilés de leurs premiers bosquets,
où tout était paix, innocence et bénédiction (j'admire ce qu'ils
faisaient pendant douze heures), Don José, en digne enfant d'Ève,
allait souvent ravir çà et là différens fruits sans la permission
de sa femme.
19. C'était un mortel d'un naturel insouciant, peu curieux du savoir
et des savans, allant toujours où l'appelait son inclination, et ne
songeant pas que sa dame pût s'en inquiéter. Le monde, comme c'est
l'usage, toujours méchamment disposé à voir un royaume ou
un ménage bouleversés, murmurait qu'il avait une maîtresse;
quelques-uns en comptaient deux: mais pour les querelles domestiques
une seule pouvait suffire.
20. Or, Donna Inès, avec tout son mérite, avait une haute opinion
de tout ce qu'elle valait; et certes, pour supporter l'abandon,
il faudrait une sainte. Inès l'était bien dans son système de
conduite, mais elle avait un diable d'esprit: quelquefois elle mêlait
à la réalité ses propres illusions, et elle laissa passer peu
d'occasions de faire tomber dans le piége son légitime seigneur.
21. C'était une chose facile avec un homme souvent dans son tort
et jamais sur ses gardes: même les plus sages, quelle que soit leur
vertu, ont des momens, des heures, des jours si malencontreux, que
vous pourriez les _abattre avec l'éventail de leurs femmes_; souvent
aussi les dames frappent trop fort, et l'éventail, sous leurs jolies
mains, s'effile en lame de couteau. Comment et pourquoi? on ne le sait
jamais bien.
22. C'est pitié que des doctes vierges se marient avec des personnes
sans instruction, ou qui, malgré leur bonne famille et leur
éducation, restent au-dessous des conversations scientifiques. Je
ne puis en dire beaucoup sur ce sujet, moi brave homme et de plus
célibataire. Mais vous, époux de dames beaux-esprits, informez-vous
au juste si elles ne vous ont pas toutes menés par le nez?
23. Don José et sa femme se querellèrent.--_Pourquoi?_ Pas un ne
le devinait, bien que plusieurs milliers de curieux essayassent de
l'apprendre, ce qui sûrement leur importait aussi peu qu'à moi. Je
déteste le vice ignoble de la curiosité: mais si j'ai quelque talent
remarquable, c'est celui d'arranger les affaires de tous mes amis,
n'ayant pour mon compte aucun embarras domestique.
24. J'intervins donc, et avec les meilleures intentions; mais leur
procédé ne fut pas affectueux. Je pense qu'ils avaient le diable au
corps, car je ne pus dans la maison découvrir l'un ou l'autre. Il est
vrai que par la suite leur portier m'avoua--mais ceci importe peu; le
pire de l'aventure, c'est que le petit Juan, sans m'en prévenir, jeta
du haut des escaliers sur moi le seau d'eau de la chambrière.
25. C'était un petit vaurien, aux cheveux bouclés, singe malfaisant
depuis le jour de sa naissance. Ses parens ne tombèrent jamais
d'accord qu'en raffolant du plus turbulent diablotin de la terre.
Au lieu de quereller, s'ils eussent eu leur bon sens, ils auraient
envoyé ce jeune docteur à l'école, ou l'auraient fouetté
d'importance à la maison, pour lui apprendre à réformer ses
manières à l'avenir.
26. Pendant quelque tems, Don José et Donna Inès menèrent un triste
genre de vie, se souhaitant mutuellement non le divorce, mais la mort.
Comme époux et femme, ils sauvaient les apparences; leur conduite
était excessivement mesurée, et nul signe extérieur n'attestait les
débats intérieurs, jusqu'à ce qu'enfin le feu cessa de couver, et
toute l'affaire fut mise hors de doute.
27. Inès appela quelques droguistes et médecins, et voulut faire
déclarer fou son cher mari; mais comme il avait quelques intervalles
lucides, elle finit par décider qu'il n'était que mauvais époux.
Encore, lorsqu'on voulut recueillir ses dépositions, ne donna-t-elle
aucun éclaircissement, si ce n'est que ses devoirs envers Dieu et
les hommes exigeaient d'elle cette conduite: ce qui parut fort
singulier[22].
[Note 22: «Je fus surpris de voir entrer chez moi, un jour, un
médecin et un procureur qui avaient forcé ma porte... Si j'avais
pu soupçonner qu'on les avait envoyés pour constater que j'étais
devenu fou...»
(_Les Conversations_.)
]
28. Elle tint un journal où furent notées toutes ses fautes; elle
ouvrit certains coffres de livres et de lettres, toutes choses que
l'on pouvait avoir occasion de citer: alors elle se fit des partisans
de tout Séville, sans compter sa bonne vieille grand'mère (qui
radotait)[23]. Les auditeurs de son histoire en devinrent ensuite les
échos; puis accoururent avocats, inquisiteurs et juges, quelques-uns
pour s'en amuser, les autres par un vieil esprit de rancune.
[Note 23: «Sa mère m'a toujours détesté.»
(_Ibid._)
]
29. Alors, cette femme, des femmes la meilleure et la plus douce[24],
supporta les chagrins de son mari avec une sérénité toute
comparable à celle des dames de Sparte, quand, apprenant la mort de
leurs époux, elles prirent le noble parti de ne jamais parler
d'eux à l'avenir.--Elle écouta avec calme toutes les calomnies qui
s'élevèrent, et telle fut la sublime froideur avec laquelle elle vit
son agonie, que tout le monde s'écria: «Quelle magnanimité!»
[Note 24: «On me regardait comme le plus mauvais mari qui fût
sur la terre, le plus méchant, le dernier des hommes, et ma femme
était un ange.»
(_Les Conversations_.)
]
30. Cette patience de nos meilleurs amis, quand le monde nous
condamne, est sans doute bien philosophique; il est doux aussi de
paraître magnanime, surtout quand c'est un moyen d'arriver à nos
fins; et ce que les juristes appellent _malus animus_ ne peut avoir
ici d'application: car sans doute il n'est pas bien de se venger
soi-même, mais ce n'est pas _ma_ faute si _les autres_ vous
accablent.
31. Et si nos querelles ont ressuscité de vieux contes, et les ont
surchargés d'un ou deux nouveaux mensonges, on ne peut, comme vous
le savez, _m'en_ blâmer ni quelqu'autre. Ils étaient devenus
traditionnels; leur renaissance est d'ailleurs utile à notre
gloire par un contraste que tous deux nous sommes également curieux
d'établir; de plus elle tourne au profit de la science.--Les
scandales morts sont de bons sujets à disséquer.
32. Leurs amis cherchèrent à les réconcilier, puis leurs parens;
ils empirèrent l'affaire (dans un cas semblable il est difficile de
décider à qui l'on doit plutôt avoir recours, je suis faiblement
porté pour les amis ou les parens). Les avocats firent tout pour
obtenir le divorce, mais à peine avaient-ils été payés de quelques
frais préliminaires que Don José vint à mourir.
33. Il mourut, et bien mal à propos, car d'après ce que m'en ont
rapporté les avocats au fait de ces sortes de lois (malgré la
circonspection et l'obscurité ordinaire de leur langage), sa mort
arriva pour prévenir la plus belle des causes; il faut aussi plaindre
la sensibilité publique qui dans cette occasion fut singulièrement
émue.
34. Mais hélas! il mourut. Avec lui furent ensevelis la sensibilité
publique et les frais de justice. Sa maison fut vendue, ses valets
renvoyés, un juif prit l'une de ses maîtresses, un prêtre
l'autre.--Au moins l'a-t-on raconté. J'interrogeai les médecins
après son décès; il mourut de la fièvre lente appelée tierce, et
il laissa sa femme en proie à sa haine.
35. Cependant José était un homme d'honneur: je l'ai assez
connu pour le dire: je ne m'occuperai donc plus de ses faiblesses.
D'ailleurs on ne pourrait guère lui en trouver d'autres; si
quelquefois ses passions excédèrent la juste convenance, et ne
furent pas aussi paisibles que celles de Numa (qu'on nommait encore
Pompilius), c'est qu'il avait été mal élevé, c'est qu'il était
né bilieux.
36. Quoi qu'on puisse dire de ses qualités ou de ses défauts, il
avait, le pauvre homme! bien des sujets de douleur. Ce fut un cruel
moment pour lui que de se trouver seul auprès de son triste foyer,
autour de ses dieux domestiques brisés en morceaux. Sa sensibilité
ou sa fierté ne pouvaient choisir qu'entre la mort ou les _Doctors
Commons_.--Il mourut donc[25].
[Note 25: Les _doctors commons_ sont les juges qui connaissent des
divorces, en Angleterre.
«J'étais à la merci de mes créanciers. Je fus obligé de vendre
Newstead, ce que je n'aurais pas osé faire du vivant de ma mère...
La nécessité la plus impérieuse m'a seule décidé à ce sacrifice.
Il fallait rembourser ce que j'avais reçu de Lady Byron... Du moment
que j'eus mis mes affaires en règle, je quittai l'Angleterre, mais
avec l'intention de n'y jamais revenir.»
(MEDWINE, _Convers. de L. Byron_.)
]
37. Étant mort intestat, Juan demeura l'unique héritier d'un
procès, de plusieurs fermes et terres qui, à l'aide de soins et
d'une longue minorité, promettaient de bien tourner entre ses mains.
Inès devint seule sa tutrice, ce qui était sagement fait et conforme
aux justes vœux de la nature. Un fils unique, confié à une mère
veuve, est élevé bien mieux que tout autre.
38. En sa qualité de la plus sage des épouses et même des veuves,
elle décida que Don Juan devait être une merveille, digne en tout
de sa très-noble race (son père était de Castille, sa mère de
l'Aragon). Et pour qu'il se montrât un chevalier accompli, dans le
cas où notre sire roi aurait encore à guerroyer, il apprit l'art de
monter à cheval, celui de faire des armes, de dresser l'artillerie,
et d'escalader une forteresse--ou un couvent.