cheval, à quelques pas de la ville, quand un sous-officier, passant
au grand galop au milieu d'eux, renverse l'un des domestiques et
continue sa route sans articuler la moindre excuse. Byron s'élance à
sa poursuite, lui demande raison d'une pareille insolence et reçoit
pour réponse de grossières injures: d'autres soldats viennent alors
soutenir leur camarade; une rixe s'engage entre eux et les gens de
la suite de Lord Byron, et au nombre des blessés se trouve le
sous-officier provocateur. L'affaire s'instruisit devant les
tribunaux. Lord Byron ne fut pas compromis dans les débats; mais les
juges condamnèrent le comte Gamba, son fils et plusieurs des gens de
Byron à s'éloigner de Pise. Comme la belle comtesse suivait le sort
de son père, Lord Byron se décida à les accompagner à Livourne.
Mais de nouvelles persécutions y attendaient les Gamba: obligés
de quitter la Toscane, ils choisirent Gênes pour leur nouvelle
résidence, et cependant, la comtesse demandait à Byron un asile et
revenait avec lui à Pise, au palais Lanfranchi.
À quelque tems de là mourut son meilleur ami, Bishe Shelley,
âgé seulement de vingt-neuf ans. Ce fut un grand malheur pour
la littérature; car, après la mort de Byron il eût pu donner au
public, sur lui, des détails qui ne se trouvèrent plus que dans
les mains craintives de Thomas Moore. Les tristes impressions que
cet événement laissa dans l'esprit de Byron le décidèrent à
s'éloigner une seconde fois de Pise. Il se retira dans une maison
charmante située à une demi-lieue de Gênes, sur une hauteur qui
dominait le golfe et le vaste horizon qui s'étend autour de la ville.
On remarqua, dès ce moment, qu'il devenait plus sédentaire, qu'il
négligeait ses courses à cheval et tous les divertissemens auxquels
il se livrait précédemment. Il avait laissé à Pise la belle
comtesse Guiccioli; il refusait de voir la société: enfin, il
mettait dans ses dépenses une économie qui surprenait tous ceux
qui avaient été témoins de ses prodigalités antérieures. On
sut bientôt le secret de cette énigme: au mois de juillet 1823,
un officier westphalien, nommé Det Striitz, aborda à Gênes à
son retour de Grèce, où il avait combattu sous les drapeaux des
insurgés, depuis 1821. À peine Lord Byron l'eut-il appris, qu'il
descendit à Gênes, et n'ayant pu l'y rencontrer, il lui écrivit
pour l'inviter à se rendre à sa maison de campagne. Ici nous
laisserons raconter madame Belloc qui entendit tous les détails de
l'entrevue, de la bouche même de M. Det Striitz.
«M. Det Striitz y alla le lendemain, et trouva Lord Byron devant
une table, examinant une carte de la Grèce. Il se leva et lui fit
l'accueil le plus favorable..... Il adressa à cet officier plusieurs
questions sur la situation des Grecs. «Il parlait avec tant de feu,
me dit le colonel, que j'avais quelquefois de la peine à suivre le
cours de ses idées; je m'efforçai cependant de le mettre au fait de
tout ce qu'il désirait savoir.» Après être entré dans une foule
de particularités, il retint à dîner le colonel, et en sortant de
table il prit son bras et le conduisit dans le parc qui entourait
la maison. «Tout d'un coup, au détour d'une allée, il s'arrête
brusquement et me dit: _Pensez-vous que ma présence pût être utile
aux Grecs? me verraient-ils avec plaisir?_ Je ne pouvais croire qu'il
voulût échanger l'existence agréable qu'il menait pour une vie de
privations, d'inquiétudes et de dangers. Je n'hésitai pourtant pas
à répondre que sa présence serait pour les Grecs un bienfait,
et qu'il était digne de travailler à une régénération que ses
écrits avaient en partie commencée. _Je le voudrais de grand
cœur_, répondit-il; _mais je crains que mes moyens ne soient en
disproportion avec ma tâche. Enfin, je ferai ce que je pourrai. Mon
projet d'aller en Grèce ne date pas d'aujourd'hui; je le nourris
depuis long-tems. Je ne suis plus indécis sur mon voyage; mais ce
qui m'importe, c'est de le rendre utile._ Et le lendemain matin, en me
revoyant, il me dit encore: «_Je n'ai pu dormir cette nuit que
d'un sommeil agité. Je me voyais toujours à la tête des braves
Souliotes, ou à côté d'un de leurs intrépides chefs, combattant
les Turcs sans vouloir leur faire grâce, et il se pourrait que mon
rêve se réalisât un jour; car je n'irai pas en Grèce pour y être
oisif. Je veux me faire faire des armes avant de partir._»
Deux mois s'étaient à peine écoulés depuis cette entrevue, quand
il s'embarqua à Livourne accompagné du comte de Gamba et de ses
compatriotes sir Edouard Trelawney, Hamilton Browne, etc. Dans les
derniers jours d'août le vaisseau jeta l'ancre dans un des ports de
Céphalonie.
Céphalonie est l'une des îles ioniennes laissées sous la protection
du gouvernement anglais, depuis le traité de paix de 1814. Lord Byron
qui n'ignorait pas, en se dévouant désormais à la cause des Grecs,
les dissentions déplorables qui régnaient parmi eux, craignit, s'il
descendait de prime abord sur le théâtre de l'insurrection, de
ne servir qu'un parti en voulant soutenir la cause commune. Il
connaissait les Grecs, leur turbulence, leur jalouse indépendance,
leur misère et leur avidité; il n'ignorait pas que déjà ces
défauts, suite naturelle du genre de vie des Arnautes, avaient fait
retourner sur leurs pas un grand nombre d'Européens accourus en
Grèce dans l'espoir chimérique d'avoir pour compagnons des
milliers d'Aristides ou de Périclès. Ces dissentions, ces motifs de
découragemens, voilà ce que Byron voulait essayer de détruire en se
rendant en Grèce; mais il fallait avant tout qu'il connût l'exacte
situation des choses.
Les Grecs venaient de commencer la troisième campagne sous d'heureux
auspices. Tandis que l'armée des deux pachas Yussuf et Mustapha
était taillée en pièces dans les défilés des Thermopyles par
le brave Odysseus, l'ancien Péloponèse était presque entièrement
affranchi du joug des Turcs; mais, du côté de l'Étolie, une
nouvelle armée, commandée par le pacha de Scutari, s'avançait
jusqu'aux murs de Missolonghi, et cette ville importante et tous
les ports de la Grèce occidentale étaient déjà bloqués par les
armées de terre et de mer des Turcs.
Byron commença par envoyer sur le continent MM. Trelawney et Browne,
avec la mission d'explorer l'état de tous les partis. En attendant
leur retour, il fixa son séjour dans la petite ville de Metaxata, qui
devint aussitôt, pour ainsi dire, le point central du gouvernement
grec, tant était grande la réputation qui le précédait.
Elle grandissait encore tous les jours; ceux qui l'approchaient,
Anglais, Français, Allemands et Grecs, ne se lassaient pas d'admirer
la profondeur de ses plans et la magnanimité de ses intentions. Sans
cesse appliqué à rechercher des instructions positives, il écoutait
avec attention les rapports les plus contradictoires: il répandait
l'or à pleines mains, mais avec discernement.
Voici la source de tout l'argent qu'il prodiguait: «J'ai écrit,
dit-il dans une lettre du 13 octobre 1823, à notre ami D. Kinnaird,
le priant de m'envoyer _tous les crédits_ qu'il pourra réunir. De
plus, j'ai en avance une année de revenu et la vente d'une terre
par-devers moi.--Jusqu'à ce que les Grecs trouvent un emprunt, il est
probable que je serai leur meilleur banquier, c'est-à-dire tant que
ma signature aura cours. Répétez-lui _cela_, et dites-lui que je
vais tirer, d'une manière effrayante sur M. R***. Je ne lésine
pas quand nos braves se décident à reprendre les armes; et s'ils
persévèrent ils seront encore mieux venus. Ils ont eu hors de
ma poche, et d'un seul coup, quatre mille livres sterlings (outre
quelques distributions partielles), et le prochain déboursé sera
au moins aussi considérable. Et comment pourrais-je, dites-moi, leur
refuser s'ils se battent? et si je suis avec eux? etc.»
Cependant il reçut des nouvelles de M. Trelawney. Ce loyal
ambassadeur avait assisté au congrès de Salamis, et l'on y avait
décidé qu'Odysseus marcherait sur Négrepont, Colocotroni sur
Patras, et que Mavrocordato serait chargé de défendre Missolonghi.
«Si cette ville tombe, écrivait Trelawney, Athènes et des milliers
de têtes sont en péril. Il faut que la flotte secoure cette ville.
Je donnerais ma tête à _monnayer_ pour _sauver cette clef de la
Grèce_.» Byron comprit ce langage; il fit équiper deux navires
ioniens et quitta Céphalonie le 29 décembre, faisant voile pour
Missolonghi. Le 31, à la hauteur de Zante, ils furent rencontrés par
un corsaire turc. Le premier navire, sur lequel il était, parvint
à l'éviter; le second, qui transportait le comte Gamba et plusieurs
domestiques de Lord Byron, fut moins heureux: les captifs furent
conduits à Patras, devant Yussouf-Pacha. Grâces au sang-froid
de Gamba qui, en réclamant hautement le privilége des pavillons
anglais, parvint à intimider le chef musulman, il leur fut permis
de se rendre à Missolonghi; mais, à leur grand étonnement, ils n'y
trouvèrent pas Lord Byron. Les vents contraires l'avaient forcé de
s'arrêter sur des rochers situés à quelques milles de Missolonghi;
et en se remettant en mer, son navire avait touché un bas-fond.
Heureusement, Mavrocordato envoya bientôt à sa rencontre plusieurs
bateaux qui le prirent à bord, avec sa suite, et le conduisirent à
Missolonghi.
Lord Byron fut reçu, par les Grecs, au milieu des transports de joie
et de reconnaissance. Il profita de ces premiers instans d'enivrement
pour servir la cause de l'humanité. Le jour de son arrivée, un Turc,
tombé entre les mains de quelques bateliers, allait expirer dans les
tourmens: Byron le fait venir et s'empresse de réclamer sa grâce;
mais il avait affaire à des hommes peu accoutumés à de semblables
rémissions, et sa demande ne fut pas accueillie. Alors il soustrait
à toutes les recherches le prisonnier, et quand les Grecs furieux
viennent le réclamer à grands cris: «Vous me tuerez, leur dit-il,
avant de me forcer à vous livrer cet homme. Barbares que vous êtes,
comment osez-vous agir ainsi, et vous dire chrétiens?» Il garda chez
lui, pendant quelque tems, le Turc que la frayeur avait rendu malade,
puis il profita de la première occasion pour le renvoyer, guéri, à
Patras où demeurait sa famille.
Ce n'est pas tout. À quelques jours de là il obtint encore du prince
Mavrocordato la délivrance de plusieurs autres prisonniers, qu'il
fit habiller à ses frais et reconduire au pacha de Scutari. Ces Turcs
remirent, de sa part, à leur maître une lettre dont nous citerons
les dernières phrases: «Si cette circonstance trouve place dans
votre souvenir, j'ose prier Votre Hautesse de traiter les Grecs qui
pourraient, par la suite, tomber en votre pouvoir, avec humanité:
j'insiste d'autant plus sur ce point, que les horreurs de la guerre
sont déjà assez grandes sans les aggraver, des deux côtés, par des
cruautés inutiles.--Missolonghi, 23 janvier 1834.» C'est, je crois,
la première et la seule fois que la plume de Lord Byron ait tracé
l'expression de formes obséquieuses et suppliantes.
Je passe sous silence d'autres traits nombreux du même genre. Il eut,
d'ailleurs, moins de peine à ramener à des sentimens généreux les
Grecs altérés de vengeance, que les officiers européens, à des
plans sages et raisonnables. Certes, il ne fallait pas une grande
profondeur de jugement pour sentir que, dans les circonstances
présentes, les premiers besoins des Grecs étaient des canons, des
vaisseaux, des munitions de guerre de toute espèce, et peut-être
encore avant tout cela, de l'argent monnayé. «Nous avons assez
d'hommes, criaient les Grecs aux Européens; envoyez-nous des armes,
du fer et de l'or, nous sommes sauvés.» Cependant, les comités,
organisés dans toute l'Europe, cédaient à d'autres influences.
Le brave Stanhope et quelques autres aveugles Philellènes les
pressaient, quand l'insurrection était déclarée, de s'occuper,
avant tout, de rendre les Grecs dignes de la liberté, de la liberté
constitutionnelle, et, je crois même, représentative! À les
entendre, il fallait transformer les aumônes de toutes les ames
généreuses en imprimeries, en livres, en cartes géographiques, en
mappes, etc. On sent que ces recommandations étaient accueillies
avec ardeur; le commerce européen saluait l'aurore d'une liberté qui
s'alliait si bien avec l'intérêt industriel, et les pauvres Grecs,
sans artillerie, sans solde, perdaient chaque jour quelque chose de
leur enthousiasme.
«J'avoue, disait Lord Byron, que je ne puis comprendre l'usage des
presses d'imprimerie pour un peuple qui ne sait pas lire. Le comité
nous envoie des mappemondes; mais il suppose donc qu'en venant en
Grèce j'ai l'intention d'ouvrir un cours de géographie? On donne des
livres à des gens qui manquent de fusils; ils implorent des sabres,
et le comité leur adresse des caractères typographiques! Son
secrétaire, M. Bowring, m'écrit une longue lettre sur la _terre
classique de la liberté, le berceau des arts, la source du génie,
le séjour des dieux, le ciel de la poésie_, et je ne sais quelle
centaine d'autres belles choses. Je lui ai répondu de manière à le
dissuader de m'écrire une seconde fois sur le même ton. _Assez de
bavardage_, lui dis-je, mais au fait, au fait. Depuis ce tems, je
n'entends plus parler de lui[8].»
[Note 8: Consultez les lettres de Stanhope à Bowring. Dans une
d'elles, rapportée par madame Belloc, il dit: «Odysseus, _à ma
prière_, a changé en musée un ancien temple de Minerve: le docteur
Psyas est nommé directeur. On assemblera le peuple, et on lui
adressera un discours à ce sujet. La société des _Philomuses_
surveillera cet établissement. Cette société n'a _aucun caractère
politique_; son seul but est de conserver les antiquités, etc.»]
Rien ne donnait plus d'humeur à Byron que ce déplorable aveuglement;
mais il ne faut pas croire que tous ces démêlés fissent naître
aucun refroidissement entre lui et les autres défenseurs de
la Grèce. La liberté de la presse ayant été votée par le
gouvernement, Lord Byron contribua à la formation des imprimeries
pour plus de cinq cents louis; mais il profita de l'occasion pour se
plaindre avec force de l'inaction dans laquelle on laissait languir
les guerriers. Il avait, en arrivant à Missolonghi, après avoir
payé les arrérages de la flotte, pris à sa solde cinq cents
Souliotes d'élite, dans l'espoir de bientôt employer ces braves
gens à quelque entreprise périlleuse; mais le gouvernement, qui lui
supposait des trésors inépuisables comme sa générosité, tremblait
de lui voir exposer sa vie et faisait, avec une lenteur condamnable,
les préparatifs de la campagne. Mavrocordato ne put toujours
résister, et il fut décidé qu'aussitôt l'arrivée de l'artillerie
sous les ordres du capitaine Parry, Lord Byron s'avancerait contre le
château de Lépante, à la tête de trois mille Souliotes.
Malheureusement, le capitaine Parry et son artillerie se firent
long-tems attendre: tandis qu'on laissait ainsi perdre un tems
précieux, les Souliotes, guerriers sauvages et indomptables, se
livraient, dans les rues de Missolonghi, à toutes sortes d'excès.
Habitués à une guerre d'escarmouches, ils accusaient Lord Byron
de vouloir les _mener au combat contre des pierres_; et quand le
capitaine Parry arriva, leur mécontentement était à son comble.
Byron menaça de les licencier; mais, de leur côté, les soldats de
l'artillerie, nouvellement arrivés, refusaient de marcher avant de
recevoir une partie de leur solde. Il fallut remettre le siége de
Lépante à un tems plus favorable.
L'irritation continuelle que lui causaient tant de contre-tems, fut
la première cause du dérangement de sa santé, naturellement assez
délicate. Le 15 février, il se trouvait chez le colonel Stanhope,
quand tout à coup on remarqua une violente altération dans ses
traits. Il voulut faire quelques pas, ses jambes refusèrent de se
mouvoir; on le transporta sur un lit: il y resta, pendant quelques
minutes, en proie à une effrayante attaque de nerfs, qu'il faisait
des efforts inouïs pour surmonter. Enfin, il revint à lui; mais le
même accident se renouvela quatre fois dans l'espace d'un mois. Il ne
put remonter à cheval, et reprendre ses travaux habituels, que dans
les derniers jours de mars. Comme le climat de Missolonghi était
trop humide pour lui, un habitant de Zante le conjura de venir habiter
durant quelque tems sa maison de campagne. Byron lui répondit:
«Je ne puis quitter la Grèce tant qu'il y aura une chance, même
douteuse, de mon utilité. Il y va d'un enjeu qui vaut des millions
d'hommes tels que moi,--et tant que je pourrai me soutenir le moins
du monde, je soutiendrai la cause. Tout en parlant ainsi, je suis
parfaitement averti des dissensions et des défauts des Grecs, mais
tous les gens raisonnables doivent les comprendre et les excuser.»
Le siége de Lépante avait été remis après la tenue d'un nouveau
congrès à Salone, auquel devaient assister Mavrocordato, Byron,
Stanhope et Odysseus. Malgré tant de chagrins et de désappointemens,
le cœur de Byron était toujours le même. On lit dans une de ses
dernières lettres adressées à M. Bowring, secrétaire du comité
grec de Londres: «Moi (Lord Byron), prie M. B. de presser l'honorable
D. Kinnaird d'envoyer des crédits pour le montant de _toutes les
ressources_ de Lord Byron. Il y a ici, pour le moment, les plus grands
embarras de toute espèce, mais nous conservons l'espérance, et nous
en viendrons à bout.» Hélas, cette espérance ne devait pas se
réaliser. Le 9 avril, à la suite d'une longue course à cheval, il
rentra chez lui avec une fièvre qui ne l'empêcha pas de donner
son attention et de répondre à plusieurs lettres. Le lendemain,
l'indisposition offrit des symptômes plus graves; il toussait
beaucoup, il dormait péniblement, il éprouvait de vives douleurs
dans tous les membres. Mais les deux médecins, Bruno et Millingen,
ayant déclaré avec assurance que la maladie n'avait rien d'alarmant,
on retarda pendant plusieurs jours la saignée: leur sécurité ne
se démentit qu'à la dernière extrémité. «Ce n'est rien,
disaient-ils; il serait ridicule de consulter d'autres médecins
pour une si légère indisposition.» Lord Byron, de son côté,
s'obstinait à dire que son mal était d'une espèce sérieuse. Enfin,
on le saigna le 16, et on recommença le 17 avril; son sang était
enflammé, et chaque fois le malade éprouva un évanouissement. La
crainte de devenir fou s'empara de sa grande ame: «Je ne peux pas
dormir, disait-il au fidèle Fletcher; je sais qu'un homme ne
peut être sans dormir qu'un certain tems, après quoi il devient
nécessairement fou, sans qu'on puisse y trouver le moindre remède;
or, j'aimerais mieux dix fois me brûler la cervelle que d'être
fou.»
Cependant, il s'affaiblissait d'heure en heure, et le désordre de ses
expressions annonçait même des accès de délire. À la fin d'un de
ces accès: «Écoutez, Fletcher, dit-il; je commence à croire que
je suis sérieusement malade, et si je mourais subitement, je veux
que vous ayez quelques instructions que vous aurez, j'espère, soin
de faire exécuter.» Ses paroles étaient rapides. Le valet ayant
dit qu'il espérait le voir assez vivre pour exécuter lui-même ses
volontés: «Non, répondit-il avec la même volubilité; c'en est
fait, il faut tout vous dire sans perdre un moment.--Irai-je, milord,
chercher une plume, de l'encre et du papier[9]?--Oh! mon Dieu, non;
vous perdriez trop de tems, et je n'en ai pas à perdre.--Faites
attention.--O mon enfant! ma chère fille, ma chère Ada; mon Dieu! si
j'avais pu la voir! donnez-lui ma bénédiction, donnez-la à ma sœur
Augusta[10]. Vous irez chez lady Byron;--dites-lui tout.--Vous êtes
bien dans son esprit.....»
[Note 9: Cette question de Fletcher était bien intempestive:
c'est peut-être ce qui dérangea le plus la suite d'idées de son bon
maître.]
[Note 10: Augusta miss Leight.]
Ici sa voix s'affaiblit; il parlait entre ses dents, il agitait
ses lèvres sans rien exprimer; son visage avait quelque chose de
solennel, et parfois il élevait la voix pour s'écrier: «Fletcher,
si vous n'exécutez pas les ordres que je vous donne, je vous
tourmenterai plus tard, si je puis.--Milord, dit Fletcher, je n'ai
pas entendu un mot de ce que vous m'avez dit.--Oh! Dieu! reprit Byron,
tout est fini. Se peut-il que vous ne m'ayez pas entendu!» Il essaya
encore de parler, mais il ne prononçait distinctement que les noms
de _Grèce_ et de _ma fille_, le reste était inintelligible. Sur
ces entrefaites arriva le capitaine Parry qui l'engagea à se
tranquilliser. Byron fit de nouveaux efforts pour exprimer ses
pensées, mais vainement, et il répandit un torrent de larmes. À
peine M. Parry était-il sorti, qu'il parut vouloir sommeiller. «Il
faut que je dorme maintenant,» dit-il. Il laissa tomber sa tête,
et ce fut le commencement de l'agonie; elle se prolongea pendant
vingt-quatre heures: le 19, à six heures du soir, Byron ouvrit les
yeux et les referma aussitôt: ce fut l'instant de son dernier soupir.
La terrible nouvelle parcourut aussitôt toutes les rues de
Missolonghi. C'était le jour de Pâques: les exercices religieux
sont interrompus; les hymnes d'allégresse se changent en cris, en
sanglots, en hurlemens de désespoir. Tous les citoyens, se pressant
à l'envi autour de ce qui restait de Lord Byron, accusent le ciel,
et maudissent le coup qui, au lieu de frapper chacun d'eux, vient
d'atteindre leur ami, leur protecteur, leur père. Ils veulent tous,
pour la dernière fois, le contempler. Ses traits conservaient le
sceau d'une beauté sublime et solennelle: car la mort n'est pas
toujours hideuse, et souvent l'ame, après avoir violemment brisé
ses liens, dépose sur le corps qu'elle abandonne une trace presque
sensible d'immortalité.
Mais les compatriotes de Byron réclament son corps au nom d'une
ingrate patrie: heureusement, on se rappelle que le poète avait
souvent exprimé le désir de laisser son cœur au milieu de ses chers
Hellènes, et ce souvenir semble adoucir la douleur générale. Le
gouvernement, organe de tout un peuple, prescrit aussitôt la forme
des funérailles. Trente-sept coups de canon seront tirés en mémoire
des années de Byron; toutes les occupations, toutes les séances
judiciaires ou administratives seront interrompues; la célébration
des solennités pascales est ajournée; un deuil universel sera
porté pendant vingt et un jours; enfin, dans toutes les paroisses, un
service et une oraison funèbre seront faits sur la tombe de Byron.
Ce fut le 22 avril que le plus précieux reste de sa dépouille
mortelle fut transporté, sur les épaules des officiers du régiment
soldé par lui, dans l'église où déjà reposaient les corps de
Botzaris et de Normann. De distance en distance, le fardeau était
repris par des jeunes citoyens grecs: le cercueil, formé de quatre
planches assez mal jointes, était recouvert d'un drap noir; au-dessus
étaient déposés un sabre, un casque et une couronne de lauriers:
Un orateur, Spiridion Tricoupi, fut alors l'organe de ses concitoyens;
ses paroles redoublèrent les sanglots et ranimèrent l'espoir
de liberté que pouvait éteindre une si grande catastrophe. Nous
citerons la fin de son discours:
«Je m'étais peint à moi-même tout ce que mon cœur désire.
J'avais imaginé les bénédictions de nos évêques, les hymnes, les
couronnes de lauriers et les danses des vierges de la Grèce,
autour de la tombe du bienfaiteur de la Grèce; mais cette tombe ne
contiendra pas ses précieux restes: le tombeau restera vide; encore
quelques jours, et son corps disparaîtra de la surface de notre
terre,--de la nouvelle patrie qu'il s'était choisie. Il faut qu'il
soit porté dans la contrée qui fut honorée de sa naissance.