Lord Byron, Shelley et les deux Gamba se promenaient un jour à

cheval, à quelques pas de la ville, quand un sous-officier, passant

au grand galop au milieu d'eux, renverse l'un des domestiques et

continue sa route sans articuler la moindre excuse. Byron s'élance à

sa poursuite, lui demande raison d'une pareille insolence et reçoit

pour réponse de grossières injures: d'autres soldats viennent alors

soutenir leur camarade; une rixe s'engage entre eux et les gens de

la suite de Lord Byron, et au nombre des blessés se trouve le

sous-officier provocateur. L'affaire s'instruisit devant les

tribunaux. Lord Byron ne fut pas compromis dans les débats; mais les

juges condamnèrent le comte Gamba, son fils et plusieurs des gens de

Byron à s'éloigner de Pise. Comme la belle comtesse suivait le sort

de son père, Lord Byron se décida à les accompagner à Livourne.

Mais de nouvelles persécutions y attendaient les Gamba: obligés

de quitter la Toscane, ils choisirent Gênes pour leur nouvelle

résidence, et cependant, la comtesse demandait à Byron un asile et

revenait avec lui à Pise, au palais Lanfranchi.

À quelque tems de là mourut son meilleur ami, Bishe Shelley,

âgé seulement de vingt-neuf ans. Ce fut un grand malheur pour

la littérature; car, après la mort de Byron il eût pu donner au

public, sur lui, des détails qui ne se trouvèrent plus que dans

les mains craintives de Thomas Moore. Les tristes impressions que

cet événement laissa dans l'esprit de Byron le décidèrent à

s'éloigner une seconde fois de Pise. Il se retira dans une maison

charmante située à une demi-lieue de Gênes, sur une hauteur qui

dominait le golfe et le vaste horizon qui s'étend autour de la ville.

On remarqua, dès ce moment, qu'il devenait plus sédentaire, qu'il

négligeait ses courses à cheval et tous les divertissemens auxquels

il se livrait précédemment. Il avait laissé à Pise la belle

comtesse Guiccioli; il refusait de voir la société: enfin, il

mettait dans ses dépenses une économie qui surprenait tous ceux

qui avaient été témoins de ses prodigalités antérieures. On

sut bientôt le secret de cette énigme: au mois de juillet 1823,

un officier westphalien, nommé Det Striitz, aborda à Gênes à

son retour de Grèce, où il avait combattu sous les drapeaux des

insurgés, depuis 1821. À peine Lord Byron l'eut-il appris, qu'il

descendit à Gênes, et n'ayant pu l'y rencontrer, il lui écrivit

pour l'inviter à se rendre à sa maison de campagne. Ici nous

laisserons raconter madame Belloc qui entendit tous les détails de

l'entrevue, de la bouche même de M. Det Striitz.

«M. Det Striitz y alla le lendemain, et trouva Lord Byron devant

une table, examinant une carte de la Grèce. Il se leva et lui fit

l'accueil le plus favorable..... Il adressa à cet officier plusieurs

questions sur la situation des Grecs. «Il parlait avec tant de feu,

me dit le colonel, que j'avais quelquefois de la peine à suivre le

cours de ses idées; je m'efforçai cependant de le mettre au fait de

tout ce qu'il désirait savoir.» Après être entré dans une foule

de particularités, il retint à dîner le colonel, et en sortant de

table il prit son bras et le conduisit dans le parc qui entourait

la maison. «Tout d'un coup, au détour d'une allée, il s'arrête

brusquement et me dit: _Pensez-vous que ma présence pût être utile

aux Grecs? me verraient-ils avec plaisir?_ Je ne pouvais croire qu'il

voulût échanger l'existence agréable qu'il menait pour une vie de

privations, d'inquiétudes et de dangers. Je n'hésitai pourtant pas

à répondre que sa présence serait pour les Grecs un bienfait,

et qu'il était digne de travailler à une régénération que ses

écrits avaient en partie commencée. _Je le voudrais de grand

cœur_, répondit-il; _mais je crains que mes moyens ne soient en

disproportion avec ma tâche. Enfin, je ferai ce que je pourrai. Mon

projet d'aller en Grèce ne date pas d'aujourd'hui; je le nourris

depuis long-tems. Je ne suis plus indécis sur mon voyage; mais ce

qui m'importe, c'est de le rendre utile._ Et le lendemain matin, en me

revoyant, il me dit encore: «_Je n'ai pu dormir cette nuit que

d'un sommeil agité. Je me voyais toujours à la tête des braves

Souliotes, ou à côté d'un de leurs intrépides chefs, combattant

les Turcs sans vouloir leur faire grâce, et il se pourrait que mon

rêve se réalisât un jour; car je n'irai pas en Grèce pour y être

oisif. Je veux me faire faire des armes avant de partir._»

Deux mois s'étaient à peine écoulés depuis cette entrevue, quand

il s'embarqua à Livourne accompagné du comte de Gamba et de ses

compatriotes sir Edouard Trelawney, Hamilton Browne, etc. Dans les

derniers jours d'août le vaisseau jeta l'ancre dans un des ports de

Céphalonie.

Céphalonie est l'une des îles ioniennes laissées sous la protection

du gouvernement anglais, depuis le traité de paix de 1814. Lord Byron

qui n'ignorait pas, en se dévouant désormais à la cause des Grecs,

les dissentions déplorables qui régnaient parmi eux, craignit, s'il

descendait de prime abord sur le théâtre de l'insurrection, de

ne servir qu'un parti en voulant soutenir la cause commune. Il

connaissait les Grecs, leur turbulence, leur jalouse indépendance,

leur misère et leur avidité; il n'ignorait pas que déjà ces

défauts, suite naturelle du genre de vie des Arnautes, avaient fait

retourner sur leurs pas un grand nombre d'Européens accourus en

Grèce dans l'espoir chimérique d'avoir pour compagnons des

milliers d'Aristides ou de Périclès. Ces dissentions, ces motifs de

découragemens, voilà ce que Byron voulait essayer de détruire en se

rendant en Grèce; mais il fallait avant tout qu'il connût l'exacte

situation des choses.

Les Grecs venaient de commencer la troisième campagne sous d'heureux

auspices. Tandis que l'armée des deux pachas Yussuf et Mustapha

était taillée en pièces dans les défilés des Thermopyles par

le brave Odysseus, l'ancien Péloponèse était presque entièrement

affranchi du joug des Turcs; mais, du côté de l'Étolie, une

nouvelle armée, commandée par le pacha de Scutari, s'avançait

jusqu'aux murs de Missolonghi, et cette ville importante et tous

les ports de la Grèce occidentale étaient déjà bloqués par les

armées de terre et de mer des Turcs.

Byron commença par envoyer sur le continent MM. Trelawney et Browne,

avec la mission d'explorer l'état de tous les partis. En attendant

leur retour, il fixa son séjour dans la petite ville de Metaxata, qui

devint aussitôt, pour ainsi dire, le point central du gouvernement

grec, tant était grande la réputation qui le précédait.

Elle grandissait encore tous les jours; ceux qui l'approchaient,

Anglais, Français, Allemands et Grecs, ne se lassaient pas d'admirer

la profondeur de ses plans et la magnanimité de ses intentions. Sans

cesse appliqué à rechercher des instructions positives, il écoutait

avec attention les rapports les plus contradictoires: il répandait

l'or à pleines mains, mais avec discernement.

Voici la source de tout l'argent qu'il prodiguait: «J'ai écrit,

dit-il dans une lettre du 13 octobre 1823, à notre ami D. Kinnaird,

le priant de m'envoyer _tous les crédits_ qu'il pourra réunir. De

plus, j'ai en avance une année de revenu et la vente d'une terre

par-devers moi.--Jusqu'à ce que les Grecs trouvent un emprunt, il est

probable que je serai leur meilleur banquier, c'est-à-dire tant que

ma signature aura cours. Répétez-lui _cela_, et dites-lui que je

vais tirer, d'une manière effrayante sur M. R***. Je ne lésine

pas quand nos braves se décident à reprendre les armes; et s'ils

persévèrent ils seront encore mieux venus. Ils ont eu hors de

ma poche, et d'un seul coup, quatre mille livres sterlings (outre

quelques distributions partielles), et le prochain déboursé sera

au moins aussi considérable. Et comment pourrais-je, dites-moi, leur

refuser s'ils se battent? et si je suis avec eux? etc.»

Cependant il reçut des nouvelles de M. Trelawney. Ce loyal

ambassadeur avait assisté au congrès de Salamis, et l'on y avait

décidé qu'Odysseus marcherait sur Négrepont, Colocotroni sur

Patras, et que Mavrocordato serait chargé de défendre Missolonghi.

«Si cette ville tombe, écrivait Trelawney, Athènes et des milliers

de têtes sont en péril. Il faut que la flotte secoure cette ville.

Je donnerais ma tête à _monnayer_ pour _sauver cette clef de la

Grèce_.» Byron comprit ce langage; il fit équiper deux navires

ioniens et quitta Céphalonie le 29 décembre, faisant voile pour

Missolonghi. Le 31, à la hauteur de Zante, ils furent rencontrés par

un corsaire turc. Le premier navire, sur lequel il était, parvint

à l'éviter; le second, qui transportait le comte Gamba et plusieurs

domestiques de Lord Byron, fut moins heureux: les captifs furent

conduits à Patras, devant Yussouf-Pacha. Grâces au sang-froid

de Gamba qui, en réclamant hautement le privilége des pavillons

anglais, parvint à intimider le chef musulman, il leur fut permis

de se rendre à Missolonghi; mais, à leur grand étonnement, ils n'y

trouvèrent pas Lord Byron. Les vents contraires l'avaient forcé de

s'arrêter sur des rochers situés à quelques milles de Missolonghi;

et en se remettant en mer, son navire avait touché un bas-fond.

Heureusement, Mavrocordato envoya bientôt à sa rencontre plusieurs

bateaux qui le prirent à bord, avec sa suite, et le conduisirent à

Missolonghi.

Lord Byron fut reçu, par les Grecs, au milieu des transports de joie

et de reconnaissance. Il profita de ces premiers instans d'enivrement

pour servir la cause de l'humanité. Le jour de son arrivée, un Turc,

tombé entre les mains de quelques bateliers, allait expirer dans les

tourmens: Byron le fait venir et s'empresse de réclamer sa grâce;

mais il avait affaire à des hommes peu accoutumés à de semblables

rémissions, et sa demande ne fut pas accueillie. Alors il soustrait

à toutes les recherches le prisonnier, et quand les Grecs furieux

viennent le réclamer à grands cris: «Vous me tuerez, leur dit-il,

avant de me forcer à vous livrer cet homme. Barbares que vous êtes,

comment osez-vous agir ainsi, et vous dire chrétiens?» Il garda chez

lui, pendant quelque tems, le Turc que la frayeur avait rendu malade,

puis il profita de la première occasion pour le renvoyer, guéri, à

Patras où demeurait sa famille.

Ce n'est pas tout. À quelques jours de là il obtint encore du prince

Mavrocordato la délivrance de plusieurs autres prisonniers, qu'il

fit habiller à ses frais et reconduire au pacha de Scutari. Ces Turcs

remirent, de sa part, à leur maître une lettre dont nous citerons

les dernières phrases: «Si cette circonstance trouve place dans

votre souvenir, j'ose prier Votre Hautesse de traiter les Grecs qui

pourraient, par la suite, tomber en votre pouvoir, avec humanité:

j'insiste d'autant plus sur ce point, que les horreurs de la guerre

sont déjà assez grandes sans les aggraver, des deux côtés, par des

cruautés inutiles.--Missolonghi, 23 janvier 1834.» C'est, je crois,

la première et la seule fois que la plume de Lord Byron ait tracé

l'expression de formes obséquieuses et suppliantes.

Je passe sous silence d'autres traits nombreux du même genre. Il eut,

d'ailleurs, moins de peine à ramener à des sentimens généreux les

Grecs altérés de vengeance, que les officiers européens, à des

plans sages et raisonnables. Certes, il ne fallait pas une grande

profondeur de jugement pour sentir que, dans les circonstances

présentes, les premiers besoins des Grecs étaient des canons, des

vaisseaux, des munitions de guerre de toute espèce, et peut-être

encore avant tout cela, de l'argent monnayé. «Nous avons assez

d'hommes, criaient les Grecs aux Européens; envoyez-nous des armes,

du fer et de l'or, nous sommes sauvés.» Cependant, les comités,

organisés dans toute l'Europe, cédaient à d'autres influences.

Le brave Stanhope et quelques autres aveugles Philellènes les

pressaient, quand l'insurrection était déclarée, de s'occuper,

avant tout, de rendre les Grecs dignes de la liberté, de la liberté

constitutionnelle, et, je crois même, représentative! À les

entendre, il fallait transformer les aumônes de toutes les ames

généreuses en imprimeries, en livres, en cartes géographiques, en

mappes, etc. On sent que ces recommandations étaient accueillies

avec ardeur; le commerce européen saluait l'aurore d'une liberté qui

s'alliait si bien avec l'intérêt industriel, et les pauvres Grecs,

sans artillerie, sans solde, perdaient chaque jour quelque chose de

leur enthousiasme.

«J'avoue, disait Lord Byron, que je ne puis comprendre l'usage des

presses d'imprimerie pour un peuple qui ne sait pas lire. Le comité

nous envoie des mappemondes; mais il suppose donc qu'en venant en

Grèce j'ai l'intention d'ouvrir un cours de géographie? On donne des

livres à des gens qui manquent de fusils; ils implorent des sabres,

et le comité leur adresse des caractères typographiques! Son

secrétaire, M. Bowring, m'écrit une longue lettre sur la _terre

classique de la liberté, le berceau des arts, la source du génie,

le séjour des dieux, le ciel de la poésie_, et je ne sais quelle

centaine d'autres belles choses. Je lui ai répondu de manière à le

dissuader de m'écrire une seconde fois sur le même ton. _Assez de

bavardage_, lui dis-je, mais au fait, au fait. Depuis ce tems, je

n'entends plus parler de lui[8].»

[Note 8: Consultez les lettres de Stanhope à Bowring. Dans une

d'elles, rapportée par madame Belloc, il dit: «Odysseus, _à ma

prière_, a changé en musée un ancien temple de Minerve: le docteur

Psyas est nommé directeur. On assemblera le peuple, et on lui

adressera un discours à ce sujet. La société des _Philomuses_

surveillera cet établissement. Cette société n'a _aucun caractère

politique_; son seul but est de conserver les antiquités, etc.»]

Rien ne donnait plus d'humeur à Byron que ce déplorable aveuglement;

mais il ne faut pas croire que tous ces démêlés fissent naître

aucun refroidissement entre lui et les autres défenseurs de

la Grèce. La liberté de la presse ayant été votée par le

gouvernement, Lord Byron contribua à la formation des imprimeries

pour plus de cinq cents louis; mais il profita de l'occasion pour se

plaindre avec force de l'inaction dans laquelle on laissait languir

les guerriers. Il avait, en arrivant à Missolonghi, après avoir

payé les arrérages de la flotte, pris à sa solde cinq cents

Souliotes d'élite, dans l'espoir de bientôt employer ces braves

gens à quelque entreprise périlleuse; mais le gouvernement, qui lui

supposait des trésors inépuisables comme sa générosité, tremblait

de lui voir exposer sa vie et faisait, avec une lenteur condamnable,

les préparatifs de la campagne. Mavrocordato ne put toujours

résister, et il fut décidé qu'aussitôt l'arrivée de l'artillerie

sous les ordres du capitaine Parry, Lord Byron s'avancerait contre le

château de Lépante, à la tête de trois mille Souliotes.

Malheureusement, le capitaine Parry et son artillerie se firent

long-tems attendre: tandis qu'on laissait ainsi perdre un tems

précieux, les Souliotes, guerriers sauvages et indomptables, se

livraient, dans les rues de Missolonghi, à toutes sortes d'excès.

Habitués à une guerre d'escarmouches, ils accusaient Lord Byron

de vouloir les _mener au combat contre des pierres_; et quand le

capitaine Parry arriva, leur mécontentement était à son comble.

Byron menaça de les licencier; mais, de leur côté, les soldats de

l'artillerie, nouvellement arrivés, refusaient de marcher avant de

recevoir une partie de leur solde. Il fallut remettre le siége de

Lépante à un tems plus favorable.

L'irritation continuelle que lui causaient tant de contre-tems, fut

la première cause du dérangement de sa santé, naturellement assez

délicate. Le 15 février, il se trouvait chez le colonel Stanhope,

quand tout à coup on remarqua une violente altération dans ses

traits. Il voulut faire quelques pas, ses jambes refusèrent de se

mouvoir; on le transporta sur un lit: il y resta, pendant quelques

minutes, en proie à une effrayante attaque de nerfs, qu'il faisait

des efforts inouïs pour surmonter. Enfin, il revint à lui; mais le

même accident se renouvela quatre fois dans l'espace d'un mois. Il ne

put remonter à cheval, et reprendre ses travaux habituels, que dans

les derniers jours de mars. Comme le climat de Missolonghi était

trop humide pour lui, un habitant de Zante le conjura de venir habiter

durant quelque tems sa maison de campagne. Byron lui répondit:

«Je ne puis quitter la Grèce tant qu'il y aura une chance, même

douteuse, de mon utilité. Il y va d'un enjeu qui vaut des millions

d'hommes tels que moi,--et tant que je pourrai me soutenir le moins

du monde, je soutiendrai la cause. Tout en parlant ainsi, je suis

parfaitement averti des dissensions et des défauts des Grecs, mais

tous les gens raisonnables doivent les comprendre et les excuser.»

Le siége de Lépante avait été remis après la tenue d'un nouveau

congrès à Salone, auquel devaient assister Mavrocordato, Byron,

Stanhope et Odysseus. Malgré tant de chagrins et de désappointemens,

le cœur de Byron était toujours le même. On lit dans une de ses

dernières lettres adressées à M. Bowring, secrétaire du comité

grec de Londres: «Moi (Lord Byron), prie M. B. de presser l'honorable

D. Kinnaird d'envoyer des crédits pour le montant de _toutes les

ressources_ de Lord Byron. Il y a ici, pour le moment, les plus grands

embarras de toute espèce, mais nous conservons l'espérance, et nous

en viendrons à bout.» Hélas, cette espérance ne devait pas se

réaliser. Le 9 avril, à la suite d'une longue course à cheval, il

rentra chez lui avec une fièvre qui ne l'empêcha pas de donner

son attention et de répondre à plusieurs lettres. Le lendemain,

l'indisposition offrit des symptômes plus graves; il toussait

beaucoup, il dormait péniblement, il éprouvait de vives douleurs

dans tous les membres. Mais les deux médecins, Bruno et Millingen,

ayant déclaré avec assurance que la maladie n'avait rien d'alarmant,

on retarda pendant plusieurs jours la saignée: leur sécurité ne

se démentit qu'à la dernière extrémité. «Ce n'est rien,

disaient-ils; il serait ridicule de consulter d'autres médecins

pour une si légère indisposition.» Lord Byron, de son côté,

s'obstinait à dire que son mal était d'une espèce sérieuse. Enfin,

on le saigna le 16, et on recommença le 17 avril; son sang était

enflammé, et chaque fois le malade éprouva un évanouissement. La

crainte de devenir fou s'empara de sa grande ame: «Je ne peux pas

dormir, disait-il au fidèle Fletcher; je sais qu'un homme ne

peut être sans dormir qu'un certain tems, après quoi il devient

nécessairement fou, sans qu'on puisse y trouver le moindre remède;

or, j'aimerais mieux dix fois me brûler la cervelle que d'être

fou.»

Cependant, il s'affaiblissait d'heure en heure, et le désordre de ses

expressions annonçait même des accès de délire. À la fin d'un de

ces accès: «Écoutez, Fletcher, dit-il; je commence à croire que

je suis sérieusement malade, et si je mourais subitement, je veux

que vous ayez quelques instructions que vous aurez, j'espère, soin

de faire exécuter.» Ses paroles étaient rapides. Le valet ayant

dit qu'il espérait le voir assez vivre pour exécuter lui-même ses

volontés: «Non, répondit-il avec la même volubilité; c'en est

fait, il faut tout vous dire sans perdre un moment.--Irai-je, milord,

chercher une plume, de l'encre et du papier[9]?--Oh! mon Dieu, non;

vous perdriez trop de tems, et je n'en ai pas à perdre.--Faites

attention.--O mon enfant! ma chère fille, ma chère Ada; mon Dieu! si

j'avais pu la voir! donnez-lui ma bénédiction, donnez-la à ma sœur

Augusta[10]. Vous irez chez lady Byron;--dites-lui tout.--Vous êtes

bien dans son esprit.....»

[Note 9: Cette question de Fletcher était bien intempestive:

c'est peut-être ce qui dérangea le plus la suite d'idées de son bon

maître.]

[Note 10: Augusta miss Leight.]

Ici sa voix s'affaiblit; il parlait entre ses dents, il agitait

ses lèvres sans rien exprimer; son visage avait quelque chose de

solennel, et parfois il élevait la voix pour s'écrier: «Fletcher,

si vous n'exécutez pas les ordres que je vous donne, je vous

tourmenterai plus tard, si je puis.--Milord, dit Fletcher, je n'ai

pas entendu un mot de ce que vous m'avez dit.--Oh! Dieu! reprit Byron,

tout est fini. Se peut-il que vous ne m'ayez pas entendu!» Il essaya

encore de parler, mais il ne prononçait distinctement que les noms

de _Grèce_ et de _ma fille_, le reste était inintelligible. Sur

ces entrefaites arriva le capitaine Parry qui l'engagea à se

tranquilliser. Byron fit de nouveaux efforts pour exprimer ses

pensées, mais vainement, et il répandit un torrent de larmes. À

peine M. Parry était-il sorti, qu'il parut vouloir sommeiller. «Il

faut que je dorme maintenant,» dit-il. Il laissa tomber sa tête,

et ce fut le commencement de l'agonie; elle se prolongea pendant

vingt-quatre heures: le 19, à six heures du soir, Byron ouvrit les

yeux et les referma aussitôt: ce fut l'instant de son dernier soupir.

La terrible nouvelle parcourut aussitôt toutes les rues de

Missolonghi. C'était le jour de Pâques: les exercices religieux

sont interrompus; les hymnes d'allégresse se changent en cris, en

sanglots, en hurlemens de désespoir. Tous les citoyens, se pressant

à l'envi autour de ce qui restait de Lord Byron, accusent le ciel,

et maudissent le coup qui, au lieu de frapper chacun d'eux, vient

d'atteindre leur ami, leur protecteur, leur père. Ils veulent tous,

pour la dernière fois, le contempler. Ses traits conservaient le

sceau d'une beauté sublime et solennelle: car la mort n'est pas

toujours hideuse, et souvent l'ame, après avoir violemment brisé

ses liens, dépose sur le corps qu'elle abandonne une trace presque

sensible d'immortalité.

Mais les compatriotes de Byron réclament son corps au nom d'une

ingrate patrie: heureusement, on se rappelle que le poète avait

souvent exprimé le désir de laisser son cœur au milieu de ses chers

Hellènes, et ce souvenir semble adoucir la douleur générale. Le

gouvernement, organe de tout un peuple, prescrit aussitôt la forme

des funérailles. Trente-sept coups de canon seront tirés en mémoire

des années de Byron; toutes les occupations, toutes les séances

judiciaires ou administratives seront interrompues; la célébration

des solennités pascales est ajournée; un deuil universel sera

porté pendant vingt et un jours; enfin, dans toutes les paroisses, un

service et une oraison funèbre seront faits sur la tombe de Byron.

Ce fut le 22 avril que le plus précieux reste de sa dépouille

mortelle fut transporté, sur les épaules des officiers du régiment

soldé par lui, dans l'église où déjà reposaient les corps de

Botzaris et de Normann. De distance en distance, le fardeau était

repris par des jeunes citoyens grecs: le cercueil, formé de quatre

planches assez mal jointes, était recouvert d'un drap noir; au-dessus

étaient déposés un sabre, un casque et une couronne de lauriers:

Un orateur, Spiridion Tricoupi, fut alors l'organe de ses concitoyens;

ses paroles redoublèrent les sanglots et ranimèrent l'espoir

de liberté que pouvait éteindre une si grande catastrophe. Nous

citerons la fin de son discours:

«Je m'étais peint à moi-même tout ce que mon cœur désire.

J'avais imaginé les bénédictions de nos évêques, les hymnes, les

couronnes de lauriers et les danses des vierges de la Grèce,

autour de la tombe du bienfaiteur de la Grèce; mais cette tombe ne

contiendra pas ses précieux restes: le tombeau restera vide; encore

quelques jours, et son corps disparaîtra de la surface de notre

terre,--de la nouvelle patrie qu'il s'était choisie. Il faut qu'il

soit porté dans la contrée qui fut honorée de sa naissance.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 01 avec notes et commentaires, comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 3 / 28 段