Bien que formé sous de funestes auspices, il eût peut-être été

fortuné sans l'intervention, presque toujours fâcheuse, d'une

belle-mère. Les Milbank conservaient dans leur famille la tradition

du vieil esprit d'austérité et d'intolérance qui distinguait les

puritains; aussi l'honorable miss Milbank avait-elle consenti avec

répugnance à l'union de sa fille avec Byron. Elle ne tarda pas

à devenir une mortelle ennemie: la _lune de miel_ même ne fut pas

exempte d'orage. Byron eût voulu en passer le cours loin du tumulte

de Londres; il craignait les folles dépenses, et surtout les

insipides distractions du grand monde: il fut obligé de renoncer à

son projet. Partout recherchés avec empressement, recevant à leur

tour avec grandeur, la dot de la nouvelle lady fut bientôt dissipée

en prodigalités, et Byron prévit de nouveaux embarras pécuniaires.

D'un autre côté, son amour de l'étude et des méditations

solitaires s'accommodait mal de visites fréquentes et de la présence

continuelle d'une épouse soupçonneuse; parfois il accueillait avec

fatigue les tendres expansions de lady Byron, et cette femme altière,

se croyant alors dédaignée, revenait prêter une crédule oreille

aux suggestions de sa mère et d'une ancienne nourrice. Ce n'était

pas tout: plusieurs espions féminins venaient nourrir les défiances

de ces trois femmes et suivaient sans relâche toutes les démarches

de Lord Byron. Dans un secrétaire que lady Byron fit enfoncer,

on avait trouvé des lettres amoureuses: par malheur, le nom de

l'ancienne maîtresse n'y était pas tracé; il fallut recourir

aux conjectures. Une actrice de Drury-Lane (mistress Mardyne) est

soupçonnée: sur-le-champ elle est reconnue pour l'indigne cause des

froideurs conjugales de Byron. Des pieux salons de la famille Milbank,

la nouvelle se fut bientôt répandue dans tous ceux de la capitale,

et (voyez la retenue de la haute société anglaise!) quand la pauvre

Mardyne reparut sur le théâtre, les dames se couvrirent modestement

de leurs éventails ou de leurs mouchoirs; les jeunes _dandys_

sifflèrent, et l'actrice fut obligée de se retirer, en protestant de

son innocence. Il fut prouvé, plus tard, qu'elle n'avait jamais dit

un seul mot, ni même vu une seule fois Lord Byron.

Lady Byron avait un caractère fort _excentrique_. Elle s'imagina un

autre jour que la froideur de son mari pour ses charmes et surtout

pour ses conseils dénotait un certain dérangement de _sensorium

commune_. Par ses ordres, plusieurs inconnus pénétrèrent dans

le cabinet d'étude de Byron (il composait alors _le Siége de

Corinthe_); on l'accabla de questions inintelligibles pour lui, et

auxquelles sa fierté lui permit à peine de faire quelques réponses.

Plus tard, il apprit qu'il avait reçu la visite de docteurs en

médecine, chargés d'examiner ses droits au séjour de Bedlam. Il est

inutile de dire que ces docteurs ne répondirent pas à l'attente de

lady Byron.

Il semblait que la naissance d'une fille, arrivée le 10 décembre

1815, dût mettre un terme à la soucieuse mésintelligence des

deux époux; mais, dans le même tems, de nombreux créanciers ayant

demandé la garantie de leurs créances, Byron se vit forcé de vendre

les somptueuses propriétés qu'il avait, en se mariant, achetées à

Londres, à la sollicitation de lady Byron. Les poursuites

judiciaires cessèrent: mais, sous prétexte de les prévenir, ils se

décidèrent, d'assez bonne grâce, à vivre, pendant deux ou trois

mois, éloignés l'un de l'autre. Lady Byron retourna donc chez son

père; et quelques jours après, à l'instigation de sa famille, elle

écrivit à Lord Byron que jamais elle ne consentirait à le revoir.

Tel est le récit exact de cette séparation, qui a fourni matière

à tant d'invectives et de calomnies contre la conduite de notre grand

poète. Si le public devint le confident de ses ennuis domestiques, il

faut en accuser les indiscrétions ridicules de lady Byron. Écoutons

Byron lui-même:

«Il existe dans le mariage une foule de causes inappréciables de

dégoûts mutuels et de griefs, dont nos plus intimes amis, ou nos

plus proches parens, ne sauraient estimer la juste valeur. Les époux

seuls peuvent s'en former une véritable idée; eux seuls ont le droit

d'en parler. Tant que le mari n'a pas de torts scandaleux à l'égard

de sa femme; tant qu'il ne commet aucune action préjudiciable à la

communauté, de quel droit vient-on le blâmer, s'il juge à propos de

vivre éloigné d'une femme qu'il connaît mieux, sans doute, que ceux

qui prennent sa défense? N'est-il pas absurde de vouloir contraindre

deux individus qui se détestent à rester unis, quand ils soupirent

tous deux après l'instant de leur séparation? Telle est du

moins l'intention de ceux qui, se targuant d'une ancienne liaison,

interviennent dans les débats domestiques.»

Quoi qu'il en soit, la séparation de Lord et de lady Byron fit

revivre tous les anciens contes dont les précieuses de Londres

(les _bas bleus_) avaient les premières répandu le bruit: tous les

écrits périodiques, à l'exception d'un seul (_l'Examinateur_), les

répétèrent à l'envi: une mistress Lee composa un roman dont le

héros (Lord Byron) était, sous le nom de _Glenarvon_, accusé de

plusieurs assassinats. On alla jusqu'à imprimer qu'étranger à tous

les sentimens de bienveillance et d'humanité il n'était pas même

susceptible d'être captivé par les attraits ou les vertus d'une

femme; et les stances ravissantes qu'il avait adressées à Thirza,

à Maria, à Janthé, ne lui avaient été inspirées que par son

attachement pour un ours et le chien de Terre-Neuve dont il avait

composé l'épitaphe. Il ne paraissait plus à Drury-Lane sans être

accueilli par des huées; les dames le désignaient du doigt, les

enfans poursuivaient sa voiture quand il se rendait à la chambre

des pairs, et sa _vertueuse_ femme écoutait avec une merveilleuse

sérénité le récit des calomnies dont il était abreuvé.

Cependant, cet homme était Lord Byron, le chantre de _Childe Harold_

et du _Giaour_! celui qui avait défendu de toutes ses forces les

catholiques d'Irlande et les chrétiens de l'Orient! Ah! si, pour

l'honneur de la France, un aussi puissant génie, une aussi grande

ame, eût reçu le jour dans son sein, lui eût-on décerné les

mêmes récompenses? Les clameurs de misérables et ridicules coteries

auraient-elles ainsi aveuglé l'opinion publique? Nous avons l'orgueil

d'en douter.

Il ne faut pas s'étonner si, depuis ce moment, Byron conserva contre

l'Angleterre une haine profonde: elle n'était plus digne de ses

hommages. Pour comble de disgrâces, il se vit obligé de vendre

l'abbaye de Newstead, demeure de ses ancêtres, afin de restituer

aux Milbank la dot de lady Byron. Newstead seule le retenait en

Angleterre; quand il s'en fut dépouillé, il s'éloigna une seconde

fois d'une ingrate patrie, avec la résolution de n'y jamais revenir.

Quelques jours avant son départ, une jeune dame, que ses talens

n'avaient pu tirer de la misère, se présente chez lui, et le prie

d'honorer de sa protection un recueil de vers qui formait son unique

ressource. Elle était belle, ses parens étaient éloignés, et ceux

qui d'abord l'avaient encouragée à se dévouer au culte des muses

lui avaient retiré leur protection, avant d'avoir pu apprécier si

réellement elle en était digne. Byron l'écouta avec attention.

Quand elle eut fini de parler: «Puissiez-vous, madame, répondit-il

en lui présentant un billet plié, être plus heureuse que moi;

puissent vos talens, vos vertus et votre beauté désarmer l'envie!

Voici ma souscription. Mais tous deux nous sommes jeunes, et le monde

est pervers; je ne veux donc pas avoir l'air de m'intéresser à vos

succès: ce serait vous faire plus de tort que de bien.» La jeune

dame prit alors congé de lui, et sa surprise fut grande, en rentrant

chez elle, de voir que le poète lui avait remis un bon de cinquante

louis sur son banquier. Avant qu'elle songeât à publier ce trait de

générosité, Byron touchait au rivage de la France.

C'était au printems de 1816. Il emmenait avec lui une bibliothèque

composée de poètes grecs, latins et italiens; l'assortiment

d'animaux dont nous avons déjà parlé, et le bon et fidèle

Fletcher, dont la destinée, assez conforme à celle de son maître,

était d'abandonner, de maudire et de regretter sans cesse sa patrie,

sa femme et ses enfans. Lord Byron traversa rapidement la France: sa

première halte fut le champ de Waterloo. Il parcourut plusieurs fois

cette plaine désormais célèbre, et qui lui rendait les impressions

de Salamine et de Marathon. Après avoir visité successivement

Bruxelles, Coblentz et Bâle, il s'arrêta, pendant l'été, à la

campagne _Diodati_, sur les bords du lac de Genève.

Depuis son départ d'Angleterre, la violence des tourmens intérieurs

avait influé sur sa santé: mais Clarence et les rochers de

Meillerie, en rappelant à son cœur les sublimes rêveries de

Rousseau; les montagnes du Jura, en l'attendrissant à la pensée de

sa chère Écosse; l'aspect du lac de Genève enfin, tout contribuait

à calmer ses ennuis et à ranimer ses forces physiques. Tous les

soirs, comme si le lac eût pu verser dans son ame la tranquillité de

sa limpide surface, il aimait à voguer sur les flots, dans un frêle

bateau. Ces courses n'étaient pas sans danger: quelquefois l'onde

s'agitait subitement avec violence, et notre poète, un jour, fut sur

le point de périr à l'endroit même où Saint-Preux avait caressé

l'idée de précipiter dans les flots madame de Volmar. C'est ainsi

que, dans la nature, tout, jusqu'aux élémens, semblait destiné à

nourrir son ame de grandes et poétiques inspirations.

Il retrouva, dans les environs de Genève, ses anciens amis; Cam

Hobhouse, _Monk_ Lewis, auteur du plus fantastique des romans, et

Shelley, dont les habitudes austères et les opinions indépendantes

lui plaisaient, jusque dans leur exagération. Mais, de toutes les

personnes dont il cultiva la société, nulle ne l'intéressa plus que

madame de Staël, alors retirée à Coppet: c'était, en effet, deux

ames dignes de s'entendre. On se rappelle la prédilection de Corinne

pour la littérature, les opinions et les lois de l'Angleterre;

elle semblait remercier chaque citoyen de Londres de la naissance de

Shakspeare et de la chute de Napoléon. En ce moment, comme elle avait

au nombre de ses hôtes plusieurs Anglaises, de celles dont Byron

avait flétri les doctes prétentions, il était naturel qu'elle fût

encore la dupe des calomnies débitées contre l'auteur de _Childe

Harold_. Quand on annonçait la visite de Byron, ces dames quittaient

le salon, et frémissaient à l'idée de regarder en face un semblable

monstre. Pour madame de Staël, à peine l'eut-elle entendu, qu'elle

déposa ses anciens préjugés. Un jour, après avoir lu les stances

que Byron avait adressées à sa femme en quittant l'Angleterre, elle

s'écria: «Mesdames, je ne sais quel est le coupable, mais je me

consolerais d'avoir été malheureuse comme lady Byron, si j'avais

inspiré à mon époux de semblables adieux.» En effet, pour ceux qui

ne sont pas dépourvus de sensibilité, ces vers seront toujours, à

défaut d'autres _Mémoires_, la condamnation de lady Byron.

C'est à la campagne _Diodati_ qu'il composa _Manfred_, la première

et la plus grande de ses compositions dramatiques, et _le Prisonnier

de Chillon_, dans lequel il semble, comme en se jouant, avoir réuni

à l'imagination de Dante celle de Châteaubriand. De la Suisse il

descendit en Italie, accompagné de Shelley et du docteur Polidori,

son secrétaire, le même qui publia quelques mois plus tard, à

Londres, la fameuse histoire du _Vampire_. Arrivés à Montanvers, le

prieur des bénédictins les pria de mettre leurs noms sur l'album du

couvent. Shelley répondit à cette invitation en y inscrivant le mot

Αθεος. Mais Byron, jetant à son tour un regard sur le livret, se

hâta de passer un trait sur le mot que Shelley avait eu la ridicule

hardiesse de tracer. Telle fut pourtant la seule preuve qu'osa plus

tard donner le poète Southey de l'athéisme de Lord Byron. Les

ouvrages de l'illustre poète se chargent à l'envi de démentir

cette odieuse imputation: Byron fut, au contraire, et toute sa vie,

tourmenté de ces doutes métaphysiques, nobles et sûrs indices d'une

ame profondément religieuse; et quant à Shelley lui-même, auteur

d'un poème satirique, _la Reine mob_, dans lequel les opinions

dogmatiques sont peu respectées, il est certain qu'il avait sur

l'immortalité de l'ame, et sur l'indépendante dignité de son

essence, les idées les plus respectables. Nous ajouterons toutefois

qu'elles offraient quelques rapports visibles avec celles de Spinosa,

si souvent accusées, si rarement approfondies.

La première résidence de Lord Byron, en Italie, fut Milan. Il y

passa l'automne et une partie de l'hiver de 1816; il allait, presque

tous les soirs, entendre, à l'opéra de la _Scala_, ces belles

partitions dont la France commence à préférer la large mélodie aux

ariettes de sa lourde, maigre, et vieille musique. Des premiers jours

de l'année 1817 aux derniers de 1819, il vécut à Venise: il y

composa _Mazeppa_, les deux drames de _Marino Faliero_ et des _Deux

Foscari_ et le quatrième chant de son cher _Childe Harold_. Dans

les derniers vers de cet immortel poème on sent l'influence des

impressions du ciel vénitien sur son cœur; les ruines de l'ancienne

reine du monde glissent, moins désolantes, devant ses yeux: il sourit

même à la vue des danses et de la guitare adriatique, et l'Italie,

semblable aux jardins d'Armide, entremêle sans cesse, à ses

mélancoliques méditations, de suaves accens de mollesse et d'amour.

Au coucher du soleil, qui n'est nulle part aussi magnifique qu'à

Venise, il parcourait la ville dans une élégante gondole, tandis

que, pour quelques pièces d'argent, deux bateliers reproduisaient,

dans leurs chants alternatifs, les octaves d'Arioste et de Tasse. Le

jour, il allait sur les sables du _Lido_ exercer ses chevaux ou se

baigner dans la mer. Il parcourait les campagnes, et, pénétrant dans

les plus humbles cabanes, il prodiguait aux malheureux des secours et

des consolations. Le feu prit un jour à la boutique d'un cordonnier:

chargé d'une nombreuse famille, ce malheureux se voyait privé de

toutes ressources. Byron l'apprend; lui fait passer la valeur de tous

les objets que les flammes avaient dévorés, et quelques jours après

il l'invite à retourner chez lui. Sa maison était reconstruite, plus

commode, plus élégante qu'auparavant. Le hasard fit découvrir aux

Vénitiens étonnés plusieurs semblables traits de générosité.

Mais un penchant invincible l'entraînait en même tems au plaisir:

gardons-nous de le lui reprocher: cette passion pour les femmes, dont

on lui fit un si grand crime dans son immorale patrie, fut sans

doute l'une des sources de son génie. À Venise, il fréquenta

les brillantes réunions, les bals masqués, les concerts et les

théâtres: mais les faciles enchanteresses de Venise entourèrent

vainement sa tête de fleurs; les souvenirs de l'injustice de ses

compatriotes, de son premier amour et de sa fille, ne cessèrent de

l'y poursuivre. Il demandait et recevait fréquemment, par l'entremise

de sa sœur, des nouvelles de sa chère _Ada_; et quand ses lettres

éprouvaient quelque retard, il tombait dans de profonds accès de

mélancolie.

Tandis que son tems semblait ainsi consacré à de frivoles

distractions, il faisait paraître une succession de nouveaux

chefs-d'œuvre. Las de ne présenter que les inspirations d'un

noble enthousiasme à un monde qu'il avait appris à mépriser en le

connaissant mieux, il parut se repentir d'avoir pris au sérieux les

malheurs et les turpitudes humaines, et il forma le plan d'un ouvrage

dans lequel il reproduirait, sous un nouveau point de vue, la grande

scène de la société. Dans ce poème extraordinaire de _Don Juan_,

vers, octaves, chants, conception, tout d'abord paraît improvisé;

mais ce désordre apparent est un heureux effet de l'art. L'intention

profondément calculée de Byron fut de peindre le monde tel qu'il

était, avec ses courtes joies et ses souffrances inénarrables; il

voulut fatiguer les ames capables de réfléchir, en les obligeant à

considérer à quel degré d'abaissement, de honte, leurs préjugés

les faisaient descendre. Jamais projet ne fut mieux exécuté. Vices

de l'éducation, malheurs de l'humanité, innocens plaisirs, honteuse

débauche, horreurs de la guerre, intrigues et vanités des cours,

peinture d'une nation parvenue au dernier degré de corruption, tel

est le vaste et instructif tableau que déroule à nos yeux le _Don

Juan_. On pourrait lui appliquer ces vers charmans du second chant:

_I can't describe it, though so much is strike;

Nor liken it,--I never saw the like_.

«Je ne puis le décrire, quoiqu'il m'ait fait une vive impression, ni

le comparer à quelque chose.--Je n'ai jamais rien vu de pareil.»

On a pourtant comparé _Don Juan_ à _la Pucelle_; c'était juger d'un

arbre d'après son écorce. Voltaire, dans son poème, s'empare de

toutes les idées nobles que notre imagination aime à nourrir: il

lutte contre elles, il ne les quitte qu'après les avoir imprégnées

de ridicule. Du reste, il ne démêle rien avec les turpitudes de

la vie: elles sont, au contraire, son point de départ et le niveau

auquel il s'efforce de ramener toutes choses. Que s'il s'arrête avec

complaisance sur des scènes d'amour, son pinceau ne produit encore

qu'un tableau infernal dont, fort heureusement, on chercherait en

vain, dans la nature, le modèle. Les deux poèmes ont pourtant cela

de commun, qu'ils sont tous deux l'effet d'une débauche d'esprit.

Mais _la Pucelle_ fut premièrement destinée à égayer[6] les

loisirs de Frédéric-le-Grand, tandis que le _Don Juan_ fut composé

pour une génération qui avait lu avec enthousiasme _Werther_,

_René_, _Childe Harold_ et _Manfred_. La verve de gaîté ne pouvait

donc être de la même espèce dans les deux ouvrages. Dans _Juan_ on

aperçoit l'ironie, mais jamais cette ironie ne flétrit une ame, une

action, une idée, nobles ou grandes. Byron y développe nos sociales

misères avec un calme qui est loin de son cœur; à chaque instant

il trahit son émotion, et quelquefois, en s'y abandonnant avec

franchise, il nous fait fondre en larmes. Enfin, pour me servir des

belles expressions de madame Belloc[7], son but bien évident est

«d'obliger les hommes à se relever à force de mépris. Les saillies

de _Don Juan_ ressemblent à des fleurs dont on aurait entouré

une couronne d'épines; on devine que le front qui la porte en est

ensanglanté.»

[Note 6: Ou, comme disait Voltaire, pour le régaillardir.]

[Note 7: _Lord Byron_, par madame L. Sw. Belloc, 1824.]

Lord Byron quitta Venise en 1819, et vint s'établir à Ravenne.

De tous les séjours qu'il essaya, Ravenne fut celui qui lui plut

davantage. Dante, son poète favori, y avait passé plusieurs années

d'exil: à quelques milles de la ville s'élevait la forêt de pins

plusieurs fois mentionnée dans _le Décameron_ de Boccace. C'est là

qu'il composa la _Prophétie du Dante_, les troisième, quatrième et

cinquième chants de _Don Juan_; _Sardanapale_, _Caïn_ et _le Ciel

et la Terre_. _Juan_ et _Caïn_ offrirent, en Angleterre, un nouvel

aliment aux ennemis du noble poète. Lord Byron ne répondit aux

injures qu'en citant, pour justifier Caïn, l'exemple péremptoire de

Milton. Le parti des hypocrites, s'emparant alors de sa vie privée,

lui reprocha une avarice sordide: à les entendre, il ne prodiguait

le _scandale_ que pour mieux trouver à vendre ses poèmes. Comme il

gardait un dédaigneux silence, ses amis répondirent pour lui que

jusqu'alors le noble Lord n'avait rien touché pour ses ouvrages, et

qu'il leur en avait constamment abandonné le profit. Cependant le

directeur du théâtre de Drury-Lane faisait représenter sa tragédie

de _Marino Faliero_, qui n'avait pas été destinée à être jamais

jouée; elle n'eut pas, au théâtre, le même succès qu'à la

lecture, et, après trois représentations, le libraire de Lord Byron

réclama et obtint, de l'autorité, le droit de la retirer.

Lord Byron fut moins sensible à tous ces désagrémens qu'à la mort

du commandant militaire de Ravenne. Cet homme, vétéran de Napoléon,

avait fini par s'attacher à la maison d'Autriche; mais, à cette

époque où l'Espagne était en feu, où l'Italie préludait à

sa passagère révolution, la haute police germanique vint à le

soupçonner de _carbonarisme_. Il fut assassiné, en plein jour, dans

la ville de Ravenne, à une portée de fusil de la demeure de Lord

Byron. Celui-ci entendant une détonnation, accourt, met vainement ses

gens à la recherche des meurtriers, et transporte la victime dans

son palais; mais à peine déposé sur les escaliers intérieurs, le

pauvre commandant n'existait plus. Cet événement fit sur lui une

impression qu'il a fidèlement consignée dans le cinquième chant

de _Don Juan_. Les coupables de ce meurtre ne furent nullement

poursuivis.

Quelque tems après éclata l'insurrection du Piémont. Byron ne prit

aucune part directe à tous ces mouvemens tumultueux qui s'étendaient

jusqu'à Pise; seulement il ouvrit un asile à ceux qui, au moment de

la réaction, cherchèrent à se dérober aux vengeances de la police.

Il avait réuni dans son palais une centaine d'armures complètes,

dont il avait l'intention arrêtée de faire usage si les révoltés

voulaient sérieusement se défendre; mais il n'en fut rien.

Étouffée aussi facilement qu'elle avait été exécutée, la

conspiration carbonarienne échoua en Allemagne, en Italie, en

Espagne, en France; en un mot, sur tous les points de l'Europe.

Dès ce moment il ne fut plus en sûreté à Ravenne: chaque jour il

recevait des lettres menaçantes, mais rien ne pouvait le décider à

interrompre le cours de ses promenades. Enfin, la voix de l'amour

fut plus puissante que celle de la crainte sur cette ame passionnée.

Depuis quelques années, il était l'amant heureux de la comtesse

Guiccioli: Theresa Gamba, mariée à seize ans au vieux comte

Guiccioli, douée d'une beauté merveilleuse et de tous les dons qui

peuvent ajouter à celui de la beauté, devint facilement éprise du

plus grand poète, et de l'un des plus beaux cavaliers de son tems.

Le vieux mari se plaignit, non pas d'avoir un rival, mais d'avoir un

rival hérétique et soupçonné de _libéralisme_. Bientôt, demande

en séparation simultanément faite par les deux époux: le pape,

juge de l'affaire, consent à rompre des nœuds mal assortis, mais à

condition que la jeune comtesse sera reléguée dans un couvent.

Byron ne trouva qu'un moyen de rendre vaine la décision du souverain

pontife; du consentement du père et du frère de la comtesse, il

disparut de Ravenne avec elle, en 1821, au commencement de l'automne,

et alla poser sa tente dans la ville de Pise.

Il y loua, pour une année, le vieux et magnifique palais

_Lanfranchi_, au nom duquel se rattachaient plusieurs grands souvenirs

poétiques et légendaires. Il semblait trouver des inspirations

dans les murs d'un vieux et gothique édifice comme dans l'aspect des

montagnes ou de la mer. Les petites ames de sa patrie prétendirent

qu'il recherchait le voisinage de ces imposantes ruines pour exciter

la curiosité; mais l'auteur de _Childe Harold_ connaissait, par

expérience, de plus sûrs moyens de faire naître l'admiration de ses

contemporains; et, à vrai dire, ce n'est pas comprendre l'homme

de génie que de le supposer, un instant, capable de calculs aussi

misérables.

Tandis qu'il était à Pise, il reçut la nouvelle de la mort de lady

Noël, mère de sa femme. Il écrivit aussitôt à cette dernière une

lettre de condoléance dans laquelle, revenant sur les motifs de

leur séparation, il lui témoignait l'ardent désir de la revoir et

d'embrasser sa fille. La mort de sa plus ardente ennemie lui faisait

espérer que lady Byron consentirait avec joie à ce rapprochement: il

se trompa encore. Il ne reçut d'Angleterre aucune réponse.

Quelques jours après le départ de cette lettre, un anonyme lui fit

parvenir un médaillon renfermant une boucle des cheveux de sa chère

Ada. Rien ne peut donner une idée de la joie qu'il montra dans cette

occasion: il baisait ces cheveux, les touchait, les contemplait avec

des yeux passionnés. Il pendit le précieux médaillon autour de son

cou, et ne s'en sépara plus qu'à la mort.

Les journaux anglais lui apprirent alors que Leight Hunt était

persécuté dans sa patrie; c'était l'éditeur de _l'Examiner_, le

seul journal qui eût pris à cœur sa défense, à l'époque de

ses démêlés matrimoniaux: Byron lui écrivit pour lui demander en

grâce de venir habiter l'Italie, et lui offrit pour asile le palais

_Lanfranchi_. Hunt accepta sans délai, et à peine arrivé à Pise

il fit goûter à Lord Byron le plan d'un journal qui, assurait-il,

ne pouvait manquer d'intéresser vivement l'Europe. Il parut trois

numéros du _Libéral_: mais les rédacteurs, et Byron le premier, se

lassèrent bientôt de coopérer à cette entreprise, pour laquelle

ils n'avaient peut-être pas une vocation merveilleuse. Dans le

_Libéral_ fut publiée _la Vision du jugement_, excellente satire

d'un poème louangeur du lauréat Southey.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 01 avec notes et commentaires, comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 2 / 28 段