_Les Bardes anglais et les Reviseurs écossais_ firent toute

Produced by Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online

Distributed Proofreading Team of Europe

(http://dp.rastko.net). This file was produced from images

generously made available by the Bibliothèque nationale

de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

LORD BYRON,

AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,

COMPRENANT

SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,

ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.

_Traduction Nouvelle_

PAR M. PAULIN PARIS,

DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.

TOME PREMIER.

PARIS

DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,

RUE SAINT-LOUIS, Nº 46,

ET RUE RICHELIEU, Nº 47 _bis_.

1830.

[Illustration: Lord Byron]

Préface des Éditeurs.

Lord Byron et Walter Scott tiennent aujourd'hui dans la littérature

la même place que l'on assignait, dans le siècle dernier, à

Voltaire et à J. J. Rousseau. Ces deux écrivains, d'un génie si

divers, mais d'un talent peut-être égal, ont été traduits dans

toutes les langues de l'Europe, sans que l'empressement des lecteurs

ait rien perdu de son activité. La récente réimpression de l'auteur

de WAVERLEY, dans deux éditions rivales, devait être naturellement

suivie de celle de Byron, et désormais les œuvres de ces grands

littérateurs seront, pour ainsi dire, inséparables.

Sans prétendre rabaisser, au profit de la nôtre, le mérite

d'une traduction publiée il y a plusieurs années, et dont le

prix d'ailleurs est fort élevé, nous ne craignons pas de dire que

celle-ci est digne, en tous points, de figurer à côté du travail de

l'heureux traducteur de Walter Scott (M. Defauconpret). Nommer Mr

P. Paris qui déjà a fait passer dans une traduction de DON JUAN la

verve admirable et la capricieuse malice de ce poème original, comme

ayant bien voulu se charger d'accomplir cette grande tâche, c'en

est assez, sans doute, pour justifier notre assertion. Toutefois le

mérite de la traduction ne recommande pas seul notre édition, et

nous avons fait tous nos efforts pour qu'elle fût aussi correcte et

aussi soigneusement imprimée que possible. Ajoutons qu'elle est

aussi la plus complète, puisqu'elle doit contenir, outre les _pièces

inédites_ promises par MM. Galignani[1], les MéMOIRES DE LORD BYRON,

confiés par l'illustre auteur à son ami Thomas Moore, et dont la

publication a déjà rempli en partie l'attente générale[2].

[Note 1: M. Galignani, éditeurs célèbres par leur belle

collection des poètes modernes de la Grande-Bretagne, préparent une

édition originale des œuvres du poète anglais: c'est dans cette

édition que doivent entrer les pièces inédites dont il est ici

question.]

[Note 2: Deux volumes seulement ont paru; les deux autres sont

attendus incessamment.]

Ce n'est pas sans de mûres réflexions que nous avons adopté pour

notre édition l'ordre dans lequel sont placés les divers ouvrages de

Byron, et si nous avons commencé par le DON JUAN, c'est que ce

poème nous a paru le mieux fait pour donner une idée complète du

prodigieux génie de son auteur. Scènes pathétiques et bouffonnes,

détails grotesques, réflexions morales, caractères passionnés,

critiques piquantes et tableaux satiriques, tout se réunit dans ce

poème extraordinaire, pour en faire un sujet continuel d'étude et de

surprise.

Après ce que nous avons dit, il serait superflu de faire ici l'éloge

des nombreuses productions d'un poète dont le nom est inscrit parmi

les plus grands noms. Cette tâche, d'ailleurs, est réservée au

jeune écrivain qui s'est plu à tracer l'histoire d'une vie aussi

glorieuse qu'elle fut de courte durée. Usant avec délicatesse et

talent du droit d'une saine critique, il a su distinguer, dans de

judicieux commentaires, les véritables beautés des défauts qui

parfois déparent son modèle, et souvent il a rétabli avec bonheur

certains passages qui, avant lui, n'avaient été qu'imparfaitement

compris.

Terminons par dire que lord Byron, si dédaigneux des honneurs,

est peut-être le seul grand poète qui n'ait pas cru, du moins en

apparence, à son immortalité. Sans doute son incrédulité ne fut

pas, dans cette circonstance, d'accord avec son amour-propre. Que

de poésie et quel sentiment d'ironie raffinée renferment ces deux

strophes si belles dans l'original, et qui, dans l'heureuse version de

M. Paris, n'ont presque rien perdu de leur beauté.--Citons-les comme

un spécimen de son talent comme écrivain et de sa fidélité comme

traducteur.

218. À quoi se réduit la gloire? à tenir une certaine place

sur un léger papier. Quelques gens la comparent à l'action

de gravir une hauteur dont le sommet, comme celui de toutes

les montagnes, s'évanouit en vapeur. C'est pour elle que

les hommes écrivent, parlent, déclament, que les héros

massacrent, que les poètes consument ce qu'ils appellent leur

«lampe nocturne.» C'est afin d'obtenir, quand ils seront

poussière, un nom, un misérable portrait, un buste pire

encore.

219. Quel est l'espoir des mortels? Un ancien roi d'Égypte,

Chéops, érigea la première et la plus haute des pyramides,

dans la ferme espérance qu'elle conserverait le souvenir de

sa vie et qu'elle déroberait à tous les yeux son cadavre;

mais un inconnu en fouillant brisa le couvercle de son

tombeau. Fondez maintenant vous ou moi quelque espérance sur

un sépulcre, quand il ne reste pas de Chéops un grain de

poussière.

What is the end of fame? 'tis but to fill

A certain portion of uncertain paper:

Some liken it to climbing up a hill

Whose summit, like all hills, is lost in vapour;

For this men write, speak, preach, and heroes kill,

And bards burn what they call their «midnight taper,»

To have, when the original is dust,

A name, a wretched picture, and worse bust.

What are the hopes of man? Old Egypt's king

Cheops erected the first pyramid

And largest, thinking it was just the thing

To keep his memory whole, and mummy hid,

But somebody or other rummaging,

Burglariously broke his coffin's lid:

Let not a monument give you or me hopes

Since not a pinch of dust remains of Cheops.

DON JUAN, C. I.

VIE DE BYRON.

Il est certains hommes qui jouissent du dangereux privilége de

pouvoir tenir leur imagination presque toujours distraite des

intérêts de la vie privée, et qui, dévorés de passions, trouvent

partout de nouveaux alimens à l'activité naturelle de leur

ame. Génies indépendans, ils ne savent pas transiger avec les

nécessités de l'état social; toute espèce d'entrave ou d'injustice

les révolte. Surtout, ils sont tourmentés du désir de pénétrer

les profonds mystères de la nature humaine; et, ne pouvant

se contenter des joies de l'ambition, de la richesse ou de

l'amour-propre, ils demandent à l'univers entier des jouissances plus

solides, ou des croyances métaphysiques plus satisfaisantes. Mais,

comme si la voix de la raison se joignait à celle de toutes les

religions positives, pour nous interdire la recherche des vérités

d'un ordre élevé, il est rare qu'ils ne retirent pas de leurs

sublimes contemplations de plus grands doutes et de plus vives

inquiétudes.

De tels hommes seraient bien à plaindre s'ils n'avaient aucun moyen

de soulager leur cœur de toutes les pensées qui l'oppressent: mais

le talent de peindre avec vérité leurs sentimens est, pour ainsi

dire, la conséquence de leur caractère; et si leur passage sur

la terre est ordinairement douloureux, du moins naissent-ils pour

recueillir l'admiration et faire les délices de leurs semblables.

Si jamais quelqu'un avait reçu en partage le _génie poétique_,

c'était sans doute l'auteur de _Childe Harold_ et de _Don Juan_.

Non-seulement Byron était né poète, il vécut encore en poète:

jamais il ne contempla l'univers qu'à travers le radieux prisme de la

poésie; et tandis que les esprits les plus heureusement nés laissent

souvent flétrir dans les intérêts mesquins de la société leurs

plus fraîches inspirations, Lord Byron alla jusqu'à sacrifier à sa

vocation (et qui maintenant oserait le lui reprocher?) tous les liens

de famille et de patrie. Ainsi, la vie la plus orageuse et la plus

indépendante alimentant sans cesse le feu divin qui l'embrasait, il

en résulta que, pour donner à la poésie le plus sublime essor,

il n'eut besoin que de recueillir les sensations que tout ce qui

l'environnait semblait, comme à l'envi, lui offrir.

Il faut remonter au-delà des Normands pour arriver à la source de

l'illustration des Byron. Déjà puissante dans le XIIe siècle,

cette famille est originaire de la province du Périgord[3]. En

France, ses branches diverses s'éteignirent vers le milieu du

XIIIe siècle dans la personne d'une fille qui, en épousant un

_Gontaut_, transporta dans cette dernière maison l'héritage et le

surnom des Byron. Mais une autre branche avait suivi la fortune de

Guillaume-le-Bâtard, et, dès les premiers tems de la conquête, on

la trouve en possession de vastes domaines dans le duché de Lancastre

et dans les comtés d'York, de Nottingham et de Derby: on les voit

sur les champs de bataille de Créci, de Poitiers, de Bosworth; et,

à l'époque des guerres civiles, on les compte parmi les plus ardens

défenseurs de la cause royale. Notre poète aimait à rappeler la

gloire de ses premiers ancêtres; son respect pour leur mémoire

est même consigné dans les premières stances des _Heures de

loisirs_[4].

[Note 3: Une circonstance singulière, c'est que les ancêtres

maternels de Byron sont également originaires du Périgord: et,

bien plus, c'est que les ruines du château de _Gourdon_ ou _Gordon_

subsistent encore aujourd'hui près de celles du château de Byron.]

[Note 4: Il avait à peine quinze ans quand elles furent

composées.]

L'élévation des Byron à la pairie date de 1652. William, cinquième

Lord Byron, ayant, en 1765, à la suite d'une querelle, tué M.

Chaworth, l'un de ses proches parens, fut enfermé à la Tour de

Londres, et peu de tems après déclaré, dans la chambre haute,

coupable d'homicide; mais ayant réclamé son privilége de pair, le

jugement n'intervint pas. Il était si loin de rougir d'avoir tué ce

M. Chaworth, spadassin de profession, qu'il porta toujours une sorte

de culte à l'épée dont il s'était servi pour le frapper. C'était,

au reste, un de ces hommes singuliers plus communs en Angleterre que

dans aucun autre pays. Il consuma les longues années de sa vieillesse

dans le château de _Newstead_, ancienne abbaye de chanoines

réguliers de saint Augustin, devenue, depuis Henri VIII, la

principale résidence des Byron; et c'est là qu'ayant pris en horreur

tous les hommes (particulièrement tous les membres de sa famille),

son occupation favorite était d'apprivoiser plusieurs grillots:

il était parvenu à les habituer à recevoir ses caresses ou ses

châtimens; quand leur familiarité devenait excessive, il les

fouettait avec des brins de paille réunis. William mourut en 1798,

sans laisser ou ressentir, en quittant la vie, le moindre regret.

Il n'avait pas d'enfans, et son frère, le célèbre commodore Byron,

malheureux dans sa famille comme dans ses voyages, n'avait laissé

qu'un fils, dont les intrigues galantes avaient été le scandale des

trois royaumes. John Byron épousa d'abord lady Carmarthen, quand la

publicité de ses coupables liaisons avec cette dame eut amené un

divorce entre elle et son premier mari. Après sa mort[5], il avait

aimé, enlevé et épousé miss Catherine Gordon, riche héritière

du duché d'Aberdeen, et descendue en ligne droite du roi d'Écosse,

Jacques II. Mais en quelques années il eut dévoré le patrimoine de

sa nouvelle femme: obligé de quitter l'Angleterre, il était mort

à Valenciennes en 1791, n'ayant plus conservé, depuis sa fuite,

les moindres rapports avec sa femme et le fils unique qu'il avait eu

d'elle.

[Note 5: Elle mourut en mettant au monde miss Maria Byron, qui

épousa, par la suite, sir H. Leigh.]

Ce dernier était notre poète. Georges Byron Gordon naquit le

22 janvier 1788, à Londres suivant les uns, à Marlodge, près

d'Aberdeen, suivant les autres, et enfin à Douvres suivant M. Dallas.

C'est aux Anglais qu'il appartient de rechercher le lieu qui

peut réellement se glorifier d'avoir vu naître Lord Byron. Nous

remarquerons seulement qu'on ne doit pas s'étonner de lire dans les

écrivains de l'antiquité que plusieurs villes se soient disputé

l'honneur d'avoir été la patrie d'Homère, puisque la même

incertitude enveloppe, à nos yeux, le berceau du plus illustre barde

contemporain.

Ce qu'il y a de certain, et ce qu'il est plus important de mentionner,

c'est que les premières années du jeune Gordon se passèrent dans

une campagne située à quelques milles d'Aberdeen. Demeuré la seule

consolation de sa mère, il en devint bientôt l'idole; et, grâce

à de nombreux signes d'une constitution délicate, madame Gordon,

au lieu de lui faire apprendre à lire, le laissa jusqu'à neuf ans

gravir à son gré, du matin au soir, les monts neigeux, hérissés

et pittoresques, qui font de l'Écosse le pays le plus inspirateur de

l'Europe. Bien qu'il eût un léger défaut de conformation dans l'un

de ses pieds, c'était le plus infatigable, le plus agile de tous les

enfans de son âge; et sa mère, en le voyant chaque soir revenir les

habits en lambeaux et les membres déchirés, ne pouvait s'empêcher,

comme la mère de Duguesclin et de Henri IV, de se plaindre au ciel de

lui avoir donné un si méchant et si remuant enfant. «Ah! mon fils,

s'écriait-elle dans sa douleur, vous serez bien un jour un vrai

Byron!»

Ainsi, comme Walter Scott et Campbell, Lord Byron fit ses premières

études (celles peut-être qui ont sur le reste de la vie la plus

ineffaçable influence) au milieu des montagnards de l'Écosse. Chaque

jour sa jeune imagination ruminait des chants mélancoliques, de vieux

et héroïques récits, et des superstitions pleines de poésie.

On respire d'ailleurs, sur les montagnes, je ne sais quel air de

liberté, dont il serait également impossible d'expliquer la raison,

ou de contester l'influence. Dans la suite, Byron se rappela toujours,

avec délices, les montagnes de l'Écosse; il est peu de ses poèmes

dans lesquels il ne se soit plu à chanter quelque montagne, et les

plus belles stances des _Heures de loisir_ sont adressées aux rochers

de _Loch-na-Garr_.

Quand la santé de Gordon, ainsi fortifiée par une première

éducation généreuse, eut cessé d'inspirer des alarmes à sa mère,

on lui fit suivre les leçons des pédagogues d'Aberdeen. Il se

fit alors plus remarquer par son caractère indomptable que par une

profonde aptitude aux exercices classiques.

En 1798, quand, par la mort du vieux Lord Byron, ses droits à la

pairie eurent été définitivement reconnus, le censeur de l'école

d'Aberdeen avait effacé de la liste des collégiens son ancien nom de

_Georgius Byron Gordon_ pour y substituer celui de _Dominus de Byron_.

Georges avait alors dix ans, et précisément la veille, il avait

reçu (non sans résistance) le fouet, à l'occasion de la faute d'un

autre écolier. L'un de ses amis, étonné, et peut-être jaloux de ce

nouveau titre, lui en demanda la raison. «Elle ne vient pas de moi,

répondit fièrement Byron; le hasard a voulu que je fusse fouetté

hier pour ce qu'un autre avait fait, il me donne aujourd'hui le titre

de Lord pour ce qu'un autre a cessé de faire. Je n'ai rien dont je

puisse le remercier; je ne lui avais rien demandé.»

Quelque tems après, le comte de Carlisle, époux d'Isabelle, sœur

du défunt Lord Byron, et désigné, en cette qualité, pour servir de

tuteur à son jeune neveu, l'appela à Londres auprès de lui, afin

de le mettre en état, disait-il, de recevoir une éducation vraiment

libérale et digne de son rang. À douze ans, Byron fut envoyé

à Harrow, pension située à dix milles de Londres, où sont, en

général, élevés les enfans de la haute société anglaise. Dans

cette pension, son esprit reçut de nouveaux développemens; tour à

tour on le vit se livrer aux plus violens exercices, à la gaîté

la plus franche, à la plus profonde tristesse: quelquefois ardent à

l'étude, ordinairement distrait de tous les travaux universitaires;

lisant Ossian et négligeant les classiques; dédaignant de faire les

moindres efforts pour obtenir les palmes de collége; toujours

fier, dédaigneux et inquiet; objet de la haine de la plupart de ses

maîtres, et, comme à Aberdeen, de l'admiration de ses condisciples.

Un jour, à sa voix, les élèves de Harrow se révoltèrent. Dans

leur rage, ils voulaient mettre le feu à leurs salles d'étude: Byron

les apaisa comme il les avait d'abord enflammés, avec quelques mots.

Montrant les noms de leurs pères écrits sur les murailles, il leur

demanda s'ils auraient bien le courage d'effacer ces chers vestiges.

Tous les enfans se turent, et le _mouvement_ fut arrêté.

Chaque année il allait passer le tems des vacances dans le château

de _Newstead-Abbey_, devenu mille fois plus célèbre pour avoir été

la résidence d'un poète que pour avoir vu les exploits des meilleurs

chevaliers du moyen âge. On peut en lire la magnifique description

dans le quinzième chant de _Don Juan_.--C'est alors qu'il vit Maria

Chaworth, et que, pour la première fois, il devint amoureux. Les deux

familles de Chaworth et de Byron étaient alliées; mais, depuis la

mort de l'un des oncles de Maria, tué, comme nous l'avons dit, par le

dernier Lord Byron, elles avaient cessé de se voir. En dépit de tous

les calculs de famille, le jeune Byron trouva moyen de déclarer son

naissant amour à la belle Maria. Celle-ci, plus âgée que lui de

quelques années, n'attacha pas d'abord un grand prix à la passion

d'un enfant de quinze ans; elle le désola: elle fit pis encore, elle

le trompa. Long-tems son adroite coquetterie, sans renoncer à de plus

vulgaires conquêtes, eût voulu s'attacher Lord Byron; mais enfin,

cessant de dissimuler, elle disparut un jour avec l'un des plus

ridicules _dandys_ des trois royaumes. Byron la regretta comme

jadis Gallus avait regretté Lycoris, et les larmes qu'il répandit

révélèrent l'ardente sensibilité de son ame; mais cette première

passion eut sur toute sa vie la plus heureuse influence. C'est à miss

Chaworth qu'il n'hésita pas d'attribuer son génie poétique, et du

moins elle lui donna, la première, le désir de bégayer des vers.

Depuis ce tems le nom de _Maria_ eut toujours sur son imagination un

pouvoir presque magique.

De Harrow il fut envoyé à Cambridge pour y finir ses études. On a

beaucoup parlé d'un jeune ours qu'il y avait choisi pour son ami

et son compagnon de chambre; Byron eut, toute sa vie, une grande

tendresse pour les animaux: en Italie, il traînait après lui

plusieurs singes, un boule-dogue, un mâtin anglais, deux chats, trois

paons et quelques poules. Il n'est donc pas surprenant qu'il essayât,

à Cambridge, d'apprivoiser un ours, tâche difficile, et par cela

même attrayante pour lui. À ceux de ses condisciples qui, jaloux

peut-être de l'intérêt presque exclusif qu'il portait à ce

grossier animal, lui demandèrent ce qu'il prétendait en faire, Lord

Byron avait répondu: «Un docteur de l'université de Cambridge.» Ce

mot fit fortune, et plus tard on y trouva la preuve de son caractère

misanthrope: on n'aurait dû y voir qu'une saillie de gaîté

satirique. Quand il quitta Cambridge, il y laissa son ours, de

l'éducation duquel il désespérait sans doute.

À dix-neuf ans, il disait adieu au collége, sans avoir été revêtu

d'un seul degré universitaire; mais il s'était déjà créé

des titres plus honorables. Les souvenirs religieux des montagnes

écossaises et des hauts faits d'armes de ses ancêtres, les

regrets et les transports d'un premier amour; Ossian et les poètes

classiques; telles furent les premières inspirations de Byron. Les

_Heures d'oisiveté_, livrées à l'impression six mois après sa

sortie de Cambridge, firent d'abord une vive sensation. Un jeune

homme, possesseur d'un beau nom et d'une grande fortune, déjà

maître de ses actions, et qui cependant dévouait les plus beaux

jours de sa vie au culte des muses; bien plus, dans le volume qu'il

publiait, des vers charmans, des idées nobles et grandes, des preuves

nombreuses de sensibilité, de délicatesse et de goût, voilà ce qui

d'abord excita une véritable admiration: mais le premier des oracles

périodiques de l'opinion, la _Revue d'Édimbourg_, avait encore

gardé le silence; elle le rompit en 1808. Jamais satire plus

accablante n'avait peut-être rempli les colonnes d'une gazette;

celles dont l'auteur _des Martyrs_ était l'objet en France, justement

à la même époque, sont des modèles d'urbanité quand on les

compare à ce fameux article. Bientôt (tant il est facile aux

critiques de frapper de ridicule les poésies graves!) le public parut

rougir d'avoir admiré ce que la _Grand'mère d'Édimbourg_ avait

dénigré. Les _Heures d'oisiveté_ devinrent le sujet de toutes les

plaisanteries de bon ton; on alla jusqu'à refuser à l'auteur la

moindre étincelle d'imagination, et le comte de Carlisle se joignit

même à la foule des aveugles dépréciateurs du beau génie de son

jeune parent.

Cependant Byron attendait, à Newstead, l'instant de sa majorité, en

s'abandonnant à toutes les violentes passions de son âge. Lui-même

nous apprend que chaque jour de nouvelles et séduisantes maîtresses

se disputaient son cœur, et qu'une foule d'amis, attirés auprès de

son inexpérience par l'appât des voluptés, ou d'autres motifs moins

excusables, ne cessaient de faire retentir les échos de la vieille

abbaye d'accens de joie oubliés depuis long-tems.

Mais, tout en s'abandonnant avec une espèce de fureur aux plaisirs

des sens, Byron n'était pas leur esclave. Il semblait, dans ces

jours de délire, vouloir analyser chaque sensation voluptueuse, afin

d'apprécier lui-même la nature du bonheur qu'il était possible d'en

attendre: il en eut donc bientôt reconnu tout le vide. Les tendres

coquetteries de ses indignes maîtresses n'effleuraient plus son

cœur; ses anciens amis, impatiens du fier et mâle génie d'un homme

auquel ils se comparaient jadis, devinrent moins nombreux de jour

en jour. Enfin, après l'expérience d'une année, l'être qu'il

chérissait le plus était un grand chien de Terre-Neuve, avec lequel

il se baignait ordinairement. Souvent, pour éprouver son intelligente

sollicitude, il disparaissait quelque tems sous les flots, et le

chien, à la grande joie de son maître, ne manquait pas de se

précipiter à sa recherche et de le ramener sur le rivage. Byron fit

graver, en 1808, une inscription sur la pierre qui recouvrait ses os;

elle finit par ces mots: «Ce monument indique la demeure d'un ami; je

n'en ai encore connu qu'un seul, et c'est ici qu'il repose.»

On raconte aussi que, dans le même tems, Byron fit arranger et monter

en coupe un crâne d'une énorme capacité; il appartenait à l'un

des moines qui jadis avaient habité Newstead. Dans les jours de

réceptions bachiques, le crâne faisait le tour de la table, et,

comme aux festins d'Anacréon et d'Horace, chacun des convives, ne

trouvant plus qu'un aiguillon d'enjouement dans ces souvenirs de la

mort, se livrait à l'envi aux plus folles saillies. Byron fit même,

sur cette coupe, des vers qui rappellent la grâce philosophique du

chantre du Falerne et de Lydie.

Mais l'article de la _Revue d'Édimbourg_ vint bien autrement

aiguillonner sa muse, et le généreux désir de se venger lui

fit oublier la promesse qu'il avait faite, en publiant les _Heures

d'oisiveté_, de ne plus rien livrer à l'impression. Toute la

république littéraire avait méconnu son génie! tous les prétendus

oracles du goût, les Southey, les Scott, les Wordsworth, les Jeffery,

avaient affecté de ne voir en lui qu'un méprisable rival: il saura

les désabuser. Dès ce jour, il renonce aux éloges, aux flatteries

d'indignes Aristarques; il dédaigne l'approbation de cette

Angleterre, qui ne rappelle à son cœur que ses propres égaremens ou

les injustices des autres, et quand il aura dignement relevé le

gant qu'on lui a jeté, il ira, loin de sa patrie, chercher des

inspirations plus grandes encore.

_Les Bardes anglais et les Reviseurs écossais_ firent toute

la sensation que Lord Byron en avait espérée: les journaux,

épouvantés, n'osèrent même rentrer en lice contre un si _rude

jouteur_. Le lendemain de la publication de cette satire, le poète,

ayant atteint sa majorité, vint prendre sa place dans la chambre des

pairs. À peine eut-il prononcé, à haute voix, le serment d'usage

devant la _balle de laine_ qui sert de siége au chancelier, que

celui-ci (Lord Eldon) vint à lui, et, d'un air riant, lui tendit

cordialement la main; mais Byron ne répondit à ces avances qu'en

s'inclinant légèrement et en posant l'extrémité de deux doigts

dans la large main du chancelier: puis il chercha des yeux les bancs

de l'opposition, et alla nonchalamment s'y étendre. Comme il sortait

quelques minutes après, l'un de ses amis lui demanda pourquoi il

avait si mal répondu aux avances de Lord Eldon. «Si je lui avais

serré la main, répondit-il, il m'aurait cru de son parti; je ne

veux rien avoir à démêler ni avec lui ni avec l'autre côté de la

chambre: j'ai pris mon siége, et maintenant je vais voyager en pays

étranger.»

Il s'éloigna de l'Angleterre au mois de juin 1809, après avoir

mis quelque ordre dans ses affaires, acquitté complètement ses

nombreuses dettes, fait un testament, appelé sa mère à Newstead

et l'avoir embrassée. Un ancien ami de collége, John Cam Hobhouse,

déjà connu par plusieurs ouvrages de poésie et de politique, mais

devenu, depuis, plus célèbre par le courage et la franchise de son

opposition parlementaire, offrit à Lord Byron de l'accompagner dans

ses voyages; et, sans en avoir précisément arrêté le plan, les

deux amis mirent à la voile, de Falmouth, le 2 juillet 1809. Leur

suite consistait en deux domestiques, dont l'un (Fletcher) avait

instamment sollicité la faveur d'abandonner sa femme pour suivre la

fortune de Lord Byron. C'était un personnage qui rappelait assez bien

le Sganarelle du _Don Juan_ de Molière; présomptueux, craintif et

superstitieux à l'excès; aimant tendrement son maître, et redoutant

toute espèce de fatigues ou de dangers.

Nos deux poètes débarquèrent à Lisbonne, visitèrent avec

empressement Cintra, endroit, dit Lord Byron, le plus délicieux de

l'Europe, et le château de Mafra, orgueil du Portugal. Peu satisfaits

du patriotisme et du caractère des Portugais, ils s'empressèrent

d'arriver à Séville. C'est là que Byron dépouilla ses premières

impressions sauvages. Le ciel de l'Andalousie, les cris de liberté

qui, de toutes parts, y retentissaient, les scènes pittoresques d'une

nature ravissante, et, plus que tout cela encore, les grâces et la

beauté des dames de Séville, eurent bientôt fait évanouir

ses sermens de haine à la société, de calme et de continence

philosophiques. Son départ de Séville fit même verser des larmes

d'amour, que l'incertitude de son retour eut sans doute bientôt

taries. À Cadix, de nouveaux liens aussi tendres et aussi passagers

l'attendaient encore.

Il est peu de personnes (même celles qui n'ont jamais lu ses vers)

qui n'aient vu, et par conséquent admiré quelques portraits de Lord

Byron: ils rappellent, en général, l'expression de ses traits. Cette

expression est tellement remarquable qu'elle est venue offrir aux

artistes, si j'ose le dire, un nouveau type de physionomie, en même

tems que le _Childe Harold_, le _Corsaire_ et le _Don Juan_ ouvraient

aux littérateurs un autre magnifique horizon poétique. Le dessin qui

précède cette édition reproduit exactement la tête de Lord Byron

à vingt-cinq ans. Plus tard, ses traits perdirent quelque chose

de leur grâce et de leur pureté, mais sa physionomie n'en fut pas

altérée; comme celle de tous les hommes de génie, elle était

indépendante des formes matérielles; elle exprimait l'habitude des

passions et des pensées sublimes, le dédain et presque l'ignorance

des tracasseries vulgaires, le sentiment du beau sous toutes ses

formes: en un mot, elle était l'image fidèle de son ame.

Le 16 août, le vaisseau qui devait transporter en Grèce nos deux

voyageurs mit à la voile de Gibraltar et mouilla successivement à

Cagliari en Sardaigne, à Girgenti en Sicile, à Malte; et enfin, le

29 septembre, à Prévesa sur la côte d'Albanie.

Leur plan était enfin arrêté avec précision: ils devaient

traverser la Grèce et la Morée, passer l'hiver à Athènes, et,

de là, se rendre à Constantinople; mais, pour avoir les moyens

de voyager en sûreté, il leur fallait capter la bienveillance du

redoutable visir qui gouvernait alors toutes ces contrées. Aly-Pacha,

surnommé le Bonaparte musulman, assiégeait alors son ennemi,

Ibrahim, dans le château de Bérat en Illyrie. Byron se rendit

à Tépalène, quartier-général du visir, et éloigné de deux

journées de Bérat. Aly, de son côté, ayant appris l'arrivée,

dans ses états, d'un seigneur anglais, avait ordonné que toutes les

commodités de voyage lui fussent gratuitement prodiguées. Lui-même

le reçut avec la plus haute distinction. Ses petites mains blanches,

ses petites oreilles et sa chevelure bouclée attiraient surtout

l'attention d'Aly, qui croyait y voir les signes irrécusables d'une

haute naissance et d'une éducation distinguée. À chaque heure de

la journée il envoyait à nos voyageurs des fruits, des confitures et

des sorbets, et, quand ils demandèrent à prendre congé, Sa

Hautesse leur donna une garde de cinquante braves Souliotes, en les

recommandant spécialement à son fils, Vely-Pacha, alors gouverneur

de la Morée.

L'aspect d'une cour orientale et la physionomie de ce peuple albanais,

mélange de maraudeurs chrétiens et musulmans, firent une vive

impression sur l'imagination de Lord Byron. Dans les notes de _Childe

Harold_ il a tracé une peinture détaillée de la beauté et de la

gracieuse démarche des femmes; du courage, de l'hospitalité et

du caractère vindicatif des hommes.--De retour à Prévesa, ils ne

tardèrent pas à s'embarquer, dans l'espoir d'aborder à Patras sur

la côte de la Morée; mais, par suite de l'ignorance des matelots

turcs, leur bâtiment, emporté par le vent, alla échouer sur les

rochers de Souli, et ils ne durent leur salut qu'au généreux secours

des villageois albanais qui habitaient derrière ces rochers. Pendant

la crise, «Fletcher jetait les hauts cris et appelait sa femme;

les Grecs invoquaient tous les saints, et les Musulmans _Alla_. Le

capitaine fondait en larmes, en nous disant de nous recommander à

Dieu. Les mâts étaient fendus, la grande vergue en pièces; le vent

redoublait de force, la nuit approchait, et nous n'avions d'autre

chance (comme le disait Fletcher) que de nous voir ensevelis dans les

flots.» (_Lettre de Lord Byron à sa mère_.) Tel fut l'événement

qui, sans doute, fournit plus tard au poète les terribles couleurs du

deuxième chant de _Don Juan_.

De Souli, nos voyageurs revinrent encore à Prévesa, et, renonçant

au trajet de mer, se dirigèrent vers Patras, à travers les forêts

de l'Acarnanie et de l'Étolie: ils firent une halte de quelques jours

à Missolonghi et à Smyrne; ils parcoururent la plus grande partie

de la Grèce, et s'arrêtèrent le reste de l'hiver à Athènes, comme

ils en avaient formé, depuis long-tems, le projet.

Ce n'était pas assez qu'Athènes expiât sous le cimeterre des

barbares son ancienne gloire; des étrangers, et surtout des Anglais,

venaient à l'envi disputer aux rivages de Grèce les débris de

statues, de colonnes et d'inscriptions qui faisaient, seuls encore,

sa richesse. Les monumens ont en eux-mêmes peu de valeur: transportez

sous le ciel de la Grèce les arceaux et les ogives de nos châteaux

gothiques, l'ame les considérera sans émotion, sans enthousiasme.

On a donc de la peine à comprendre la rage qui porte les Anglais à

encombrer leur île des monumens enlevés à la religion des autres

peuples; et certes, il est déplorable que le gouvernement applaudisse

à de pareilles profanations. Bas-reliefs, chapiteaux, inscriptions,

statues, tous les débris des siècles passés viennent chaque jour

se presser dans les tristes galeries britanniques. Cependant une seule

inscription, échappée aux outrages du tems, rappelle aux Grecs,

mieux que toutes les déclamations modernes, quelle a été et

quelle doit être leur patrie, et l'on ne peut trop les louer d'avoir

regardé les vols de l'Écossais Elgin comme le plus grand des

outrages. Il appartenait à Lord Byron et à M. de Châteaubriand de

se rendre les échos de l'exécration à laquelle ils vouèrent les

spoliateurs du Parthenon. Mais Byron ne se contenta pas de flétrir,

dans le _Childe Harold_ et dans _la Malédiction de Minerve_, la

conduite de Lord Elgin; il alla lui-même, au péril de sa vie,

effacer le nom du moderne Verrès, inscrit sur le frontispice du

temple d'Érichtée, et il le remplaça par ces deux lignes:

Quod non fecerunt Gothi

Hoc fecerunt Scoti.

De retour dans sa patrie, Lord Elgin n'en a pas moins reçu de son

gouvernement d'énormes sommes pour prix de la dépouille des

temples d'Athènes.--Nos voyageurs s'éloignèrent de la Grèce

au commencement du printems. Avant de gagner Constantinople, ils

visitèrent les ruines d'Éphèse. Le 15 avril 1809, la frégate _la

Salsette_, qui les transportait, jeta l'ancre sur les côtes de la

Troade, non loin des fameux tombeaux que l'on aime à croire ceux des

héros grecs morts au siége d'Ilion. Comme ils attendaient le firman

du Grand-Seigneur à l'embouchure des Dardanelles, et justement à

quelques centaines de pas du château d'Abydos, il prit envie à

Byron de vérifier par lui-même si les savans avaient eu raison de

révoquer en doute le récit des tendres traversées de Léandre. Dans

le dernier siècle, notre Académie des Inscriptions et Belles-Lettres

avait aussi, après de longues dissertations, reconnu que l'histoire

d'Héro et Léandre était nécessairement une fable, attendu

l'_impossibilité du trajet de l'Hellespont à la nage_. La tentative

de Byron fit évanouir tout d'un coup l'autorité de tant de doctes

recherches. Un lieutenant de la frégate (M. Ekenhead) offrit de

partager la gloire et les dangers de cette épreuve: les deux nageurs

partirent en même tems et firent le trajet en une heure et quelques

minutes. Ekenhead eut à peine atteint le rivage de Sestos, qu'il se

hâta de regagner, sur une barque, l'autre bord, où le rappelaient

ses fonctions; mais Lord Byron, épuisé de fatigue et grelottant

de fièvre, se traîna, demi-nu, dans une cabane voisine, et reçut

l'hospitalité d'un pauvre pêcheur turc, qui, pendant cinq jours,

lui prodigua les soins les plus assidus. À peine revenu sur le rivage

d'Abydos, Byron envoya au pêcheur, par l'un des hommes de sa suite,

un assortiment de filets, un fusil de chasse, une paire de pistolets

et douze pièces de soie pour sa femme. Surpris de ce présent, le

pauvre Turc voulut, le lendemain, traverser l'Hellespont, afin de

remercier sa seigneurie. Hélas! à peine éloigné de son rivage,

une rafale s'éleva, fit submerger sa barque et l'engloutit dans les

flots. Qu'on juge du désespoir de Lord Byron! Il s'empressa d'aller

lui-même consoler la veuve; la pria de le regarder à l'avenir comme

son ami, et lui laissa une bourse de cinquante dollars. Cette anecdote

est peu connue; elle honore trop le caractère de Lord Byron pour que

lui-même pensât jamais à la divulguer: mais les officiers alors

employés sur _la Salsette_ en ont tous attesté l'exacte vérité.

À Constantinople, il se sépara de Cam Hobhouse, qui brûlait déjà

de revoir l'Angleterre, Byron le vit partir sans beaucoup de regret:

son projet était de retourner en Grèce, et voulant, dans cette

seconde excursion, s'arrêter à loisir dans les lieux les plus

poétiques de cette terre de poésie, la société d'un ami, tel que

Hobhouse lui-même, dérangeait, jusqu'à un certain point, son plan

de rêverie. Il écrivit _Childe Harold_ en Grèce; il en composa

même un grand nombre de strophes sur le Parnasse. C'était, il faut

l'avouer, une heureuse et grande idée que celle d'aller puiser des

inspirations à une pareille source, et quand on songe, en lisant

_Childe Harold_, que ces vers ont été tracés sur les sommets

sacrés de l'Hélicon, je ne sais quelle vénération religieuse se

joint naturellement à l'admiration que produit une aussi magnifique

création.

Il choisit Athènes pour sa principale résidence. C'est là qu'une

jeune Grecque devint éperdument éprise de lui: elle était belle;

elle ne tarda pas à toucher son cœur. Mais les jours du Ramasan

arrivèrent, et, pendant ce carême, tout commerce entre les deux

sexes était puni de mort. Une aussi longue interruption parut un

siècle à Lord Byron: dans son impatience, il avait formé un plan de

rendez-vous, et l'avait fait parvenir à sa maîtresse; la trame

fut découverte, et la jeune fille condamnée à être sur-le-champ

enfermée dans un sac et jetée à la mer. Byron n'était prévenu de

rien, quand un soir, en côtoyant à cheval le rivage de la mer avec

deux Albanais qu'il avait pris à son service, il voit plusieurs

soldats s'avancer de son côté. Il apprend qu'ils ont la mission de

noyer une femme; dès-lors il ne pouvait plus hésiter: au risque

de s'attirer une mauvaise affaire, il court à l'officier du

détachement, parvient à l'intimider, et se fait remettre

l'infortunée, dans laquelle il reconnaît son amante. Grâce à son

intervention, et à une forte somme d'argent, le magistrat consentit

à rétracter son arrêt, mais la jeune fille fut obligée de quitter

Athènes, et, quelques mois après, elle mourut de regrets et à la

suite d'une fièvre lente. Tel fut l'événement qui offrit à Lord

Byron la première inspiration du _Giaour_.

Pour se distraire de cette mort douloureuse, il s'éloigna d'Athènes,

et résolut de parcourir le Péloponèse. Il n'emmena pas avec lui

Fletcher; le pauvre diable, las de vivre loin de sa femme, de la

bière et du pudding, avait obtenu la permission de retourner en

Angleterre. Pour Byron, à peine arrivé à Patras, il fut saisi d'une

fièvre violente, qui mit de nouveau ses jours en danger. Un médecin

ignorant était chargé de le soigner, et les deux Albanais dont nous

avons déjà parlé s'étaient engagés, par serment, à couper la

tête au tremblant Esculape, s'il n'opérait pas avant quinze jours

une cure complète. Or, ils n'étaient pas hommes à se parjurer;

aussi, quand Byron recouvra la santé, le médecin se livra-t-il aux

plus extravagantes démonstrations de joie.

Les embarras de sa fortune le rappelaient lui-même en Angleterre. On

peut lire dans le _Childe Harold_ le récit touchant de la douleur des

deux braves Albanais en se séparant de lui. Le 2 juillet 1811, après

deux années de pélerinage, Byron débarqua au port de Falmouth.

Il était dit que sa patrie ne lui offrirait jamais que de pénibles

impressions ou des illusions funestes. À peine arrivé à Londres,

un courrier parti de Newstead lui apprend que sa mère est à

l'extrémité. Byron quitte tout pour accourir auprès d'elle; mais il

était trop tard, et il ne put recueillir son dernier soupir.

Le besoin de combattre sa profonde mélancolie le ramena à Londres.

Il était d'ailleurs assez curieux d'y publier une nouvelle satire

composée, pendant les derniers jours de sa traversée maritime, sur

le modèle de l'_Art poétique_ d'Horace. Il avait aussi terminé les

deux premiers chants de _Childe Harold_; mais il voyait d'avance tous

les _reviseurs_ plaisanter sur la tournure romanesque de ses idées,

et il tremblait de publier ce chef-d'œuvre de la littérature

contemporaine. Un ami, parvint à le détromper: «Votre imitation

d'Horace, lui dit courageusement M. Dallas, est au-dessous de vous,

tandis que _Childe Harold_ est un ouvrage délicieux, admirable,

enchanteur.--Vous vous trompez, répondit Byron; mais tels qu'ils

sont, je vous abandonne mes vers: s'ils ont du succès, que le profit

vous en revienne.» Ainsi furent publiés les deux premiers chants de

_Childe Harold_.

Ce _Roman_ (c'est le titre que lui donna l'auteur) ne se recommande

pas à l'attention de nos classiques par une régularité symétrique;

vous croyez, en le lisant, glisser rapidement en mer, à quelques

pieds d'un rivage toujours varié, et constamment enrichi des plus

ravissantes beautés. Sous vos yeux se succèdent le Portugal, devenu

la proie des Anglais; l'Espagne, sur laquelle s'abat le vautour

gaulois; la Troade, sépulcre des anciens héros; Constantinople,

calme séjour du despotisme; l'Albanie, déjà préludant à secouer

les chaînes du croissant; la Grèce, enfin, dont toutes nos ames

ont plus d'une fois rêvé les doux rivages; la Grèce, dont les

malheureux enfans fléchissent sans murmurer sous le bâton barbare,

tandis qu'ils pleurent de rage en voyant s'écrouler, à la voix de

Lord Elgin, les colonnes de Sunium ou du Parthenon. Quelle chaleur

pénétrante! et partout quel sentiment exquis de la beauté! quel

dédain pour les favoris de la fortune! quel enthousiasme pour la

liberté!

Le _Pélerinage de Childe Harold_ (dont plusieurs de nos littérateurs

n'ont jamais essayé de lire même la traduction française) fit

proclamer Lord Byron, dans sa patrie, le premier des poètes vivans:

il avait alors vingt-quatre ans. Ses ennemis les plus implacables

rendirent hommage à l'évidente supériorité de son génie: mais,

en se déclarant douloureusement ses admirateurs, on pense bien qu'ils

n'oublièrent pas de relever dans ses vers les propositions _impies_,

_déistes_, _athéistes_ et _séditieuses_, cortége ordinaire des

ouvrages qui n'ont pas été composés sous l'influence immédiate

d'une secte, d'une cour ou d'une coterie. Leurs sourdes protestations

ne l'empêchèrent pas d'obtenir, dans ces premiers momens, toute la

justice qu'il n'était en droit d'attendre que de la postérité.

Ce fut sous de pareils auspices qu'il fit sa première entrée dans

le monde. Les dames, bien que jalouses de la préférence donnée sur

elles, par _Childe Harold_, aux beautés de l'Orient et de l'Espagne,

caressaient l'espoir de ramener le jeune poète à de plus tendres

sentimens: elles l'accueillirent donc avec émotion et coquetterie.

Byron n'était pas de ces hommes dont la prestigieuse réputation ne

supporte pas l'épreuve de l'intimité: vu de près, il parut grandir

encore. On ne se lassait pas d'admirer cette belle physionomie,

également faite pour exprimer l'enthousiasme, le dédain, l'amour ou

la haine. Mais le caractère de ses pensées comportait une dignité

sérieuse dont il lui était presque impossible de se dépouiller:

si quelquefois il se livrait à une bruyante gaîté, ces éclats

étaient rapidement remplacés par une teinte de tristesse importune.

Il tombait fréquemment dans une grande préoccupation mélancolique,

et même, au milieu des cercles les plus avides de recueillir ses

moindres paroles, il semblait faiblement combattre ce penchant à la

distraction. Lui arrivait-il de le vaincre? on admirait aussitôt

une conversation d'autant plus étonnante, qu'il cherchait moins à

exciter l'étonnement: les saillies les plus vives se pressaient sur

ses lèvres; ses yeux, dit-on, lançaient des éclairs, et nul homme

ne se vantait d'avoir pu l'écouter sans émotion, sans une sorte de

respect. Il n'en était pas ainsi des femmes qui, ne rougissant

pas auprès de lui de leur infériorité intellectuelle, laissaient

ordinairement parler en sa présence leur imagination ravie.

Toutefois cet universel engouement ne fut pas de longue durée: pour

le prolonger, il eût fallu faire preuve d'affectation, et ce défaut

général de la société anglaise était justement celui dont

Lord Byron était le moins susceptible; il eût fallu caresser

l'amour-propre des automates qui se pressaient autour de lui, et Byron

ne savait jamais dissimuler ses impressions dédaigneuses. D'abord

les _dandys_, espèce de fats qui, dans la grande société anglaise,

forme une majorité compacte (comme en France nos merveilleux et nos

petits-maîtres), briguèrent long-tems sa bienveillance, en composant

sur son extérieur leur maintien et leur costume. Une foule de fades

et languissantes beautés essayèrent à l'envi sur son cœur la

puissance de leurs charmes; Byron accueillit du même silence les

grimaces des uns et les vaporeuses œillades des autres. Dès-lors une

cabale sourde se ligua contre lui; un plan de calomnie fut organisé,

et le succès dépassa bientôt toutes les espérances que ses auteurs

en avaient pu concevoir.

Fatigué des cercles de la capitale, il fit, dans le Westmoreland,

une course vers ces lacs devenus célèbres par les mélancoliques et

monotones élucubrations des Wordsworth, des Coleridge et des Southey.

Ce voyage augmenta encore le nombre de ses ennemis; les poètes

_lakistes_ se montrèrent humiliés de l'indépendance de ses

opinions, et furieux des épigrammes dont il accablait leur politique

bigoterie. L'apparition presque simultanée du _Giaour_, de _la

Fiancée d'Abydos_, du _Corsaire_ et de _Lara_, leur offrait une

occasion d'attaquer ses principes et de noircir sa vie. «Qui peut,

s'écrièrent-ils, fournir à Lord Byron les couleurs dont il se sert

pour peindre tous ces héros dévorés de passions et de remords? qui

l'initia aux mystères des plus horribles angoisses de la vie? qui lui

apprit à revêtir de formes séduisantes les plus odieux scélérats?

Ah! sans doute, la source de son génie est empoisonnée; elle n'a

pu naître que de la perversité de son caractère. Rien dans sa

conduite, il est vrai, ne justifie d'injurieux soupçons; mais

l'a-t-on suivi dans ses courses lointaines? Qui sait si quelque crime

secret ne trouble pas le repos de sa vie? Trop de rapports sensibles

existent entre Childe Harold, Conrad et lui pour que l'on puisse

encore douter de l'identité de l'auteur et de ses personnages. Et

quel insensé pourrait envier un talent qu'il faudrait acheter à

pareil prix?...»

Lord Byron jugeait indigne de lui de repousser d'aussi infâmes

soupçons: cependant, il suivait avec assez d'assiduité les séances

de la chambre des Lords. Toujours étranger aux ambitieuses intrigues

qui se trament jusque dans les conseils de l'opposition populaire, il

prononça à la chambre haute trois discours assez remarquables, dans

lesquels il peignit de couleurs énergiques la détresse des ouvriers

et l'asservissement des catholiques. Mais l'inutilité de ses efforts

refroidit bientôt sa ferveur parlementaire, et il sentit qu'il

servirait plus efficacement la cause de la justice et de la liberté,

du haut de la tribune poétique que s'était élevée son génie. Il

acheta, à la même époque, une action au théâtre de _Drury-Lane_,

et quelques jours après il fut nommé directeur du jury chargé d'y

recevoir les ouvrages dramatiques.

La mobilité de son imagination, sa passion pour les voyages, et les

souvenirs de plusieurs beautés qu'il avait peintes dans le _Giaour_

et le _Corsaire_, tout aurait dû le détourner du mariage, et surtout

de l'idée d'en former les redoutables nœuds avec une Anglaise: il

n'en fut rien. Anne-Isabelle, seule fille de sir Ralph Milbank Noël,

fut celle sur laquelle il fit tomber son choix: elle était belle;

mais, sous l'apparence d'une bienveillante douceur, elle cachait un

caractère inflexible et un orgueil de pruderie qui devait faire le

malheur du plus pacifique des époux; à plus forte raison celui de

Lord Byron. Elle apprit avec une sorte de transport que le jeune Lord

songeait à demander sa main, et quand on lui rappela les défauts

de Byron, dans les cercles de bas bleus (_blue stockings_), dont elle

était l'un des ornemens, elle répondit qu'elle espérait ramener son

époux à force de douceur, de leçons et d'exemples. Le mariage fut

célébré le 2 janvier 1815.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 01 avec notes et commentaires, comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 1 / 28 段