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ŒUVRES COMPLÈTES
DE
LORD BYRON,
AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.
_Traduction Nouvelle_
PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.
TOME PREMIER.
PARIS
DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,
RUE SAINT-LOUIS, Nº 46,
ET RUE RICHELIEU, Nº 47 _bis_.
1830.
[Illustration: Lord Byron]
Préface des Éditeurs.
Lord Byron et Walter Scott tiennent aujourd'hui dans la littérature
la même place que l'on assignait, dans le siècle dernier, à
Voltaire et à J. J. Rousseau. Ces deux écrivains, d'un génie si
divers, mais d'un talent peut-être égal, ont été traduits dans
toutes les langues de l'Europe, sans que l'empressement des lecteurs
ait rien perdu de son activité. La récente réimpression de l'auteur
de WAVERLEY, dans deux éditions rivales, devait être naturellement
suivie de celle de Byron, et désormais les œuvres de ces grands
littérateurs seront, pour ainsi dire, inséparables.
Sans prétendre rabaisser, au profit de la nôtre, le mérite
d'une traduction publiée il y a plusieurs années, et dont le
prix d'ailleurs est fort élevé, nous ne craignons pas de dire que
celle-ci est digne, en tous points, de figurer à côté du travail de
l'heureux traducteur de Walter Scott (M. Defauconpret). Nommer Mr
P. Paris qui déjà a fait passer dans une traduction de DON JUAN la
verve admirable et la capricieuse malice de ce poème original, comme
ayant bien voulu se charger d'accomplir cette grande tâche, c'en
est assez, sans doute, pour justifier notre assertion. Toutefois le
mérite de la traduction ne recommande pas seul notre édition, et
nous avons fait tous nos efforts pour qu'elle fût aussi correcte et
aussi soigneusement imprimée que possible. Ajoutons qu'elle est
aussi la plus complète, puisqu'elle doit contenir, outre les _pièces
inédites_ promises par MM. Galignani[1], les MéMOIRES DE LORD BYRON,
confiés par l'illustre auteur à son ami Thomas Moore, et dont la
publication a déjà rempli en partie l'attente générale[2].
[Note 1: M. Galignani, éditeurs célèbres par leur belle
collection des poètes modernes de la Grande-Bretagne, préparent une
édition originale des œuvres du poète anglais: c'est dans cette
édition que doivent entrer les pièces inédites dont il est ici
question.]
[Note 2: Deux volumes seulement ont paru; les deux autres sont
attendus incessamment.]
Ce n'est pas sans de mûres réflexions que nous avons adopté pour
notre édition l'ordre dans lequel sont placés les divers ouvrages de
Byron, et si nous avons commencé par le DON JUAN, c'est que ce
poème nous a paru le mieux fait pour donner une idée complète du
prodigieux génie de son auteur. Scènes pathétiques et bouffonnes,
détails grotesques, réflexions morales, caractères passionnés,
critiques piquantes et tableaux satiriques, tout se réunit dans ce
poème extraordinaire, pour en faire un sujet continuel d'étude et de
surprise.
Après ce que nous avons dit, il serait superflu de faire ici l'éloge
des nombreuses productions d'un poète dont le nom est inscrit parmi
les plus grands noms. Cette tâche, d'ailleurs, est réservée au
jeune écrivain qui s'est plu à tracer l'histoire d'une vie aussi
glorieuse qu'elle fut de courte durée. Usant avec délicatesse et
talent du droit d'une saine critique, il a su distinguer, dans de
judicieux commentaires, les véritables beautés des défauts qui
parfois déparent son modèle, et souvent il a rétabli avec bonheur
certains passages qui, avant lui, n'avaient été qu'imparfaitement
compris.
Terminons par dire que lord Byron, si dédaigneux des honneurs,
est peut-être le seul grand poète qui n'ait pas cru, du moins en
apparence, à son immortalité. Sans doute son incrédulité ne fut
pas, dans cette circonstance, d'accord avec son amour-propre. Que
de poésie et quel sentiment d'ironie raffinée renferment ces deux
strophes si belles dans l'original, et qui, dans l'heureuse version de
M. Paris, n'ont presque rien perdu de leur beauté.--Citons-les comme
un spécimen de son talent comme écrivain et de sa fidélité comme
traducteur.
218. À quoi se réduit la gloire? à tenir une certaine place
sur un léger papier. Quelques gens la comparent à l'action
de gravir une hauteur dont le sommet, comme celui de toutes
les montagnes, s'évanouit en vapeur. C'est pour elle que
les hommes écrivent, parlent, déclament, que les héros
massacrent, que les poètes consument ce qu'ils appellent leur
«lampe nocturne.» C'est afin d'obtenir, quand ils seront
poussière, un nom, un misérable portrait, un buste pire
encore.
219. Quel est l'espoir des mortels? Un ancien roi d'Égypte,
Chéops, érigea la première et la plus haute des pyramides,
dans la ferme espérance qu'elle conserverait le souvenir de
sa vie et qu'elle déroberait à tous les yeux son cadavre;
mais un inconnu en fouillant brisa le couvercle de son
tombeau. Fondez maintenant vous ou moi quelque espérance sur
un sépulcre, quand il ne reste pas de Chéops un grain de
poussière.
What is the end of fame? 'tis but to fill
A certain portion of uncertain paper:
Some liken it to climbing up a hill
Whose summit, like all hills, is lost in vapour;
For this men write, speak, preach, and heroes kill,
And bards burn what they call their «midnight taper,»
To have, when the original is dust,
A name, a wretched picture, and worse bust.
What are the hopes of man? Old Egypt's king
Cheops erected the first pyramid
And largest, thinking it was just the thing
To keep his memory whole, and mummy hid,
But somebody or other rummaging,
Burglariously broke his coffin's lid:
Let not a monument give you or me hopes
Since not a pinch of dust remains of Cheops.
DON JUAN, C. I.
VIE DE BYRON.
Il est certains hommes qui jouissent du dangereux privilége de
pouvoir tenir leur imagination presque toujours distraite des
intérêts de la vie privée, et qui, dévorés de passions, trouvent
partout de nouveaux alimens à l'activité naturelle de leur
ame. Génies indépendans, ils ne savent pas transiger avec les
nécessités de l'état social; toute espèce d'entrave ou d'injustice
les révolte. Surtout, ils sont tourmentés du désir de pénétrer
les profonds mystères de la nature humaine; et, ne pouvant
se contenter des joies de l'ambition, de la richesse ou de
l'amour-propre, ils demandent à l'univers entier des jouissances plus
solides, ou des croyances métaphysiques plus satisfaisantes. Mais,
comme si la voix de la raison se joignait à celle de toutes les
religions positives, pour nous interdire la recherche des vérités
d'un ordre élevé, il est rare qu'ils ne retirent pas de leurs
sublimes contemplations de plus grands doutes et de plus vives
inquiétudes.
De tels hommes seraient bien à plaindre s'ils n'avaient aucun moyen
de soulager leur cœur de toutes les pensées qui l'oppressent: mais
le talent de peindre avec vérité leurs sentimens est, pour ainsi
dire, la conséquence de leur caractère; et si leur passage sur
la terre est ordinairement douloureux, du moins naissent-ils pour
recueillir l'admiration et faire les délices de leurs semblables.
Si jamais quelqu'un avait reçu en partage le _génie poétique_,
c'était sans doute l'auteur de _Childe Harold_ et de _Don Juan_.
Non-seulement Byron était né poète, il vécut encore en poète:
jamais il ne contempla l'univers qu'à travers le radieux prisme de la
poésie; et tandis que les esprits les plus heureusement nés laissent
souvent flétrir dans les intérêts mesquins de la société leurs
plus fraîches inspirations, Lord Byron alla jusqu'à sacrifier à sa
vocation (et qui maintenant oserait le lui reprocher?) tous les liens
de famille et de patrie. Ainsi, la vie la plus orageuse et la plus
indépendante alimentant sans cesse le feu divin qui l'embrasait, il
en résulta que, pour donner à la poésie le plus sublime essor,
il n'eut besoin que de recueillir les sensations que tout ce qui
l'environnait semblait, comme à l'envi, lui offrir.
Il faut remonter au-delà des Normands pour arriver à la source de
l'illustration des Byron. Déjà puissante dans le XIIe siècle,
cette famille est originaire de la province du Périgord[3]. En
France, ses branches diverses s'éteignirent vers le milieu du
XIIIe siècle dans la personne d'une fille qui, en épousant un
_Gontaut_, transporta dans cette dernière maison l'héritage et le
surnom des Byron. Mais une autre branche avait suivi la fortune de
Guillaume-le-Bâtard, et, dès les premiers tems de la conquête, on
la trouve en possession de vastes domaines dans le duché de Lancastre
et dans les comtés d'York, de Nottingham et de Derby: on les voit
sur les champs de bataille de Créci, de Poitiers, de Bosworth; et,
à l'époque des guerres civiles, on les compte parmi les plus ardens
défenseurs de la cause royale. Notre poète aimait à rappeler la
gloire de ses premiers ancêtres; son respect pour leur mémoire
est même consigné dans les premières stances des _Heures de
loisirs_[4].
[Note 3: Une circonstance singulière, c'est que les ancêtres
maternels de Byron sont également originaires du Périgord: et,
bien plus, c'est que les ruines du château de _Gourdon_ ou _Gordon_
subsistent encore aujourd'hui près de celles du château de Byron.]
[Note 4: Il avait à peine quinze ans quand elles furent
composées.]
L'élévation des Byron à la pairie date de 1652. William, cinquième
Lord Byron, ayant, en 1765, à la suite d'une querelle, tué M.
Chaworth, l'un de ses proches parens, fut enfermé à la Tour de
Londres, et peu de tems après déclaré, dans la chambre haute,
coupable d'homicide; mais ayant réclamé son privilége de pair, le
jugement n'intervint pas. Il était si loin de rougir d'avoir tué ce
M. Chaworth, spadassin de profession, qu'il porta toujours une sorte
de culte à l'épée dont il s'était servi pour le frapper. C'était,
au reste, un de ces hommes singuliers plus communs en Angleterre que
dans aucun autre pays. Il consuma les longues années de sa vieillesse
dans le château de _Newstead_, ancienne abbaye de chanoines
réguliers de saint Augustin, devenue, depuis Henri VIII, la
principale résidence des Byron; et c'est là qu'ayant pris en horreur
tous les hommes (particulièrement tous les membres de sa famille),
son occupation favorite était d'apprivoiser plusieurs grillots:
il était parvenu à les habituer à recevoir ses caresses ou ses
châtimens; quand leur familiarité devenait excessive, il les
fouettait avec des brins de paille réunis. William mourut en 1798,
sans laisser ou ressentir, en quittant la vie, le moindre regret.
Il n'avait pas d'enfans, et son frère, le célèbre commodore Byron,
malheureux dans sa famille comme dans ses voyages, n'avait laissé
qu'un fils, dont les intrigues galantes avaient été le scandale des
trois royaumes. John Byron épousa d'abord lady Carmarthen, quand la
publicité de ses coupables liaisons avec cette dame eut amené un
divorce entre elle et son premier mari. Après sa mort[5], il avait
aimé, enlevé et épousé miss Catherine Gordon, riche héritière
du duché d'Aberdeen, et descendue en ligne droite du roi d'Écosse,
Jacques II. Mais en quelques années il eut dévoré le patrimoine de
sa nouvelle femme: obligé de quitter l'Angleterre, il était mort
à Valenciennes en 1791, n'ayant plus conservé, depuis sa fuite,
les moindres rapports avec sa femme et le fils unique qu'il avait eu
d'elle.
[Note 5: Elle mourut en mettant au monde miss Maria Byron, qui
épousa, par la suite, sir H. Leigh.]
Ce dernier était notre poète. Georges Byron Gordon naquit le
22 janvier 1788, à Londres suivant les uns, à Marlodge, près
d'Aberdeen, suivant les autres, et enfin à Douvres suivant M. Dallas.
C'est aux Anglais qu'il appartient de rechercher le lieu qui
peut réellement se glorifier d'avoir vu naître Lord Byron. Nous
remarquerons seulement qu'on ne doit pas s'étonner de lire dans les
écrivains de l'antiquité que plusieurs villes se soient disputé
l'honneur d'avoir été la patrie d'Homère, puisque la même
incertitude enveloppe, à nos yeux, le berceau du plus illustre barde
contemporain.
Ce qu'il y a de certain, et ce qu'il est plus important de mentionner,
c'est que les premières années du jeune Gordon se passèrent dans
une campagne située à quelques milles d'Aberdeen. Demeuré la seule
consolation de sa mère, il en devint bientôt l'idole; et, grâce
à de nombreux signes d'une constitution délicate, madame Gordon,
au lieu de lui faire apprendre à lire, le laissa jusqu'à neuf ans
gravir à son gré, du matin au soir, les monts neigeux, hérissés
et pittoresques, qui font de l'Écosse le pays le plus inspirateur de
l'Europe. Bien qu'il eût un léger défaut de conformation dans l'un
de ses pieds, c'était le plus infatigable, le plus agile de tous les
enfans de son âge; et sa mère, en le voyant chaque soir revenir les
habits en lambeaux et les membres déchirés, ne pouvait s'empêcher,
comme la mère de Duguesclin et de Henri IV, de se plaindre au ciel de
lui avoir donné un si méchant et si remuant enfant. «Ah! mon fils,
s'écriait-elle dans sa douleur, vous serez bien un jour un vrai
Byron!»
Ainsi, comme Walter Scott et Campbell, Lord Byron fit ses premières
études (celles peut-être qui ont sur le reste de la vie la plus
ineffaçable influence) au milieu des montagnards de l'Écosse. Chaque
jour sa jeune imagination ruminait des chants mélancoliques, de vieux
et héroïques récits, et des superstitions pleines de poésie.
On respire d'ailleurs, sur les montagnes, je ne sais quel air de
liberté, dont il serait également impossible d'expliquer la raison,
ou de contester l'influence. Dans la suite, Byron se rappela toujours,
avec délices, les montagnes de l'Écosse; il est peu de ses poèmes
dans lesquels il ne se soit plu à chanter quelque montagne, et les
plus belles stances des _Heures de loisir_ sont adressées aux rochers
de _Loch-na-Garr_.
Quand la santé de Gordon, ainsi fortifiée par une première
éducation généreuse, eut cessé d'inspirer des alarmes à sa mère,
on lui fit suivre les leçons des pédagogues d'Aberdeen. Il se
fit alors plus remarquer par son caractère indomptable que par une
profonde aptitude aux exercices classiques.
En 1798, quand, par la mort du vieux Lord Byron, ses droits à la
pairie eurent été définitivement reconnus, le censeur de l'école
d'Aberdeen avait effacé de la liste des collégiens son ancien nom de
_Georgius Byron Gordon_ pour y substituer celui de _Dominus de Byron_.
Georges avait alors dix ans, et précisément la veille, il avait
reçu (non sans résistance) le fouet, à l'occasion de la faute d'un
autre écolier. L'un de ses amis, étonné, et peut-être jaloux de ce
nouveau titre, lui en demanda la raison. «Elle ne vient pas de moi,
répondit fièrement Byron; le hasard a voulu que je fusse fouetté
hier pour ce qu'un autre avait fait, il me donne aujourd'hui le titre
de Lord pour ce qu'un autre a cessé de faire. Je n'ai rien dont je
puisse le remercier; je ne lui avais rien demandé.»
Quelque tems après, le comte de Carlisle, époux d'Isabelle, sœur
du défunt Lord Byron, et désigné, en cette qualité, pour servir de
tuteur à son jeune neveu, l'appela à Londres auprès de lui, afin
de le mettre en état, disait-il, de recevoir une éducation vraiment
libérale et digne de son rang. À douze ans, Byron fut envoyé
à Harrow, pension située à dix milles de Londres, où sont, en
général, élevés les enfans de la haute société anglaise. Dans
cette pension, son esprit reçut de nouveaux développemens; tour à
tour on le vit se livrer aux plus violens exercices, à la gaîté
la plus franche, à la plus profonde tristesse: quelquefois ardent à
l'étude, ordinairement distrait de tous les travaux universitaires;
lisant Ossian et négligeant les classiques; dédaignant de faire les
moindres efforts pour obtenir les palmes de collége; toujours
fier, dédaigneux et inquiet; objet de la haine de la plupart de ses
maîtres, et, comme à Aberdeen, de l'admiration de ses condisciples.
Un jour, à sa voix, les élèves de Harrow se révoltèrent. Dans
leur rage, ils voulaient mettre le feu à leurs salles d'étude: Byron
les apaisa comme il les avait d'abord enflammés, avec quelques mots.
Montrant les noms de leurs pères écrits sur les murailles, il leur
demanda s'ils auraient bien le courage d'effacer ces chers vestiges.
Tous les enfans se turent, et le _mouvement_ fut arrêté.
Chaque année il allait passer le tems des vacances dans le château
de _Newstead-Abbey_, devenu mille fois plus célèbre pour avoir été
la résidence d'un poète que pour avoir vu les exploits des meilleurs
chevaliers du moyen âge. On peut en lire la magnifique description
dans le quinzième chant de _Don Juan_.--C'est alors qu'il vit Maria
Chaworth, et que, pour la première fois, il devint amoureux. Les deux
familles de Chaworth et de Byron étaient alliées; mais, depuis la
mort de l'un des oncles de Maria, tué, comme nous l'avons dit, par le
dernier Lord Byron, elles avaient cessé de se voir. En dépit de tous
les calculs de famille, le jeune Byron trouva moyen de déclarer son
naissant amour à la belle Maria. Celle-ci, plus âgée que lui de
quelques années, n'attacha pas d'abord un grand prix à la passion
d'un enfant de quinze ans; elle le désola: elle fit pis encore, elle
le trompa. Long-tems son adroite coquetterie, sans renoncer à de plus
vulgaires conquêtes, eût voulu s'attacher Lord Byron; mais enfin,
cessant de dissimuler, elle disparut un jour avec l'un des plus
ridicules _dandys_ des trois royaumes. Byron la regretta comme
jadis Gallus avait regretté Lycoris, et les larmes qu'il répandit
révélèrent l'ardente sensibilité de son ame; mais cette première
passion eut sur toute sa vie la plus heureuse influence. C'est à miss
Chaworth qu'il n'hésita pas d'attribuer son génie poétique, et du
moins elle lui donna, la première, le désir de bégayer des vers.
Depuis ce tems le nom de _Maria_ eut toujours sur son imagination un
pouvoir presque magique.
De Harrow il fut envoyé à Cambridge pour y finir ses études. On a
beaucoup parlé d'un jeune ours qu'il y avait choisi pour son ami
et son compagnon de chambre; Byron eut, toute sa vie, une grande
tendresse pour les animaux: en Italie, il traînait après lui
plusieurs singes, un boule-dogue, un mâtin anglais, deux chats, trois
paons et quelques poules. Il n'est donc pas surprenant qu'il essayât,
à Cambridge, d'apprivoiser un ours, tâche difficile, et par cela
même attrayante pour lui. À ceux de ses condisciples qui, jaloux
peut-être de l'intérêt presque exclusif qu'il portait à ce
grossier animal, lui demandèrent ce qu'il prétendait en faire, Lord
Byron avait répondu: «Un docteur de l'université de Cambridge.» Ce
mot fit fortune, et plus tard on y trouva la preuve de son caractère
misanthrope: on n'aurait dû y voir qu'une saillie de gaîté
satirique. Quand il quitta Cambridge, il y laissa son ours, de
l'éducation duquel il désespérait sans doute.
À dix-neuf ans, il disait adieu au collége, sans avoir été revêtu
d'un seul degré universitaire; mais il s'était déjà créé
des titres plus honorables. Les souvenirs religieux des montagnes
écossaises et des hauts faits d'armes de ses ancêtres, les
regrets et les transports d'un premier amour; Ossian et les poètes
classiques; telles furent les premières inspirations de Byron. Les
_Heures d'oisiveté_, livrées à l'impression six mois après sa
sortie de Cambridge, firent d'abord une vive sensation. Un jeune
homme, possesseur d'un beau nom et d'une grande fortune, déjà
maître de ses actions, et qui cependant dévouait les plus beaux
jours de sa vie au culte des muses; bien plus, dans le volume qu'il
publiait, des vers charmans, des idées nobles et grandes, des preuves
nombreuses de sensibilité, de délicatesse et de goût, voilà ce qui
d'abord excita une véritable admiration: mais le premier des oracles
périodiques de l'opinion, la _Revue d'Édimbourg_, avait encore
gardé le silence; elle le rompit en 1808. Jamais satire plus
accablante n'avait peut-être rempli les colonnes d'une gazette;
celles dont l'auteur _des Martyrs_ était l'objet en France, justement
à la même époque, sont des modèles d'urbanité quand on les
compare à ce fameux article. Bientôt (tant il est facile aux
critiques de frapper de ridicule les poésies graves!) le public parut
rougir d'avoir admiré ce que la _Grand'mère d'Édimbourg_ avait
dénigré. Les _Heures d'oisiveté_ devinrent le sujet de toutes les
plaisanteries de bon ton; on alla jusqu'à refuser à l'auteur la
moindre étincelle d'imagination, et le comte de Carlisle se joignit
même à la foule des aveugles dépréciateurs du beau génie de son
jeune parent.
Cependant Byron attendait, à Newstead, l'instant de sa majorité, en
s'abandonnant à toutes les violentes passions de son âge. Lui-même
nous apprend que chaque jour de nouvelles et séduisantes maîtresses
se disputaient son cœur, et qu'une foule d'amis, attirés auprès de
son inexpérience par l'appât des voluptés, ou d'autres motifs moins
excusables, ne cessaient de faire retentir les échos de la vieille
abbaye d'accens de joie oubliés depuis long-tems.
Mais, tout en s'abandonnant avec une espèce de fureur aux plaisirs
des sens, Byron n'était pas leur esclave. Il semblait, dans ces
jours de délire, vouloir analyser chaque sensation voluptueuse, afin
d'apprécier lui-même la nature du bonheur qu'il était possible d'en
attendre: il en eut donc bientôt reconnu tout le vide. Les tendres
coquetteries de ses indignes maîtresses n'effleuraient plus son
cœur; ses anciens amis, impatiens du fier et mâle génie d'un homme
auquel ils se comparaient jadis, devinrent moins nombreux de jour
en jour. Enfin, après l'expérience d'une année, l'être qu'il
chérissait le plus était un grand chien de Terre-Neuve, avec lequel
il se baignait ordinairement. Souvent, pour éprouver son intelligente
sollicitude, il disparaissait quelque tems sous les flots, et le
chien, à la grande joie de son maître, ne manquait pas de se
précipiter à sa recherche et de le ramener sur le rivage. Byron fit
graver, en 1808, une inscription sur la pierre qui recouvrait ses os;
elle finit par ces mots: «Ce monument indique la demeure d'un ami; je
n'en ai encore connu qu'un seul, et c'est ici qu'il repose.»
On raconte aussi que, dans le même tems, Byron fit arranger et monter
en coupe un crâne d'une énorme capacité; il appartenait à l'un
des moines qui jadis avaient habité Newstead. Dans les jours de
réceptions bachiques, le crâne faisait le tour de la table, et,
comme aux festins d'Anacréon et d'Horace, chacun des convives, ne
trouvant plus qu'un aiguillon d'enjouement dans ces souvenirs de la
mort, se livrait à l'envi aux plus folles saillies. Byron fit même,
sur cette coupe, des vers qui rappellent la grâce philosophique du
chantre du Falerne et de Lydie.
Mais l'article de la _Revue d'Édimbourg_ vint bien autrement
aiguillonner sa muse, et le généreux désir de se venger lui
fit oublier la promesse qu'il avait faite, en publiant les _Heures
d'oisiveté_, de ne plus rien livrer à l'impression. Toute la
république littéraire avait méconnu son génie! tous les prétendus
oracles du goût, les Southey, les Scott, les Wordsworth, les Jeffery,
avaient affecté de ne voir en lui qu'un méprisable rival: il saura
les désabuser. Dès ce jour, il renonce aux éloges, aux flatteries
d'indignes Aristarques; il dédaigne l'approbation de cette
Angleterre, qui ne rappelle à son cœur que ses propres égaremens ou
les injustices des autres, et quand il aura dignement relevé le
gant qu'on lui a jeté, il ira, loin de sa patrie, chercher des
inspirations plus grandes encore.
_Les Bardes anglais et les Reviseurs écossais_ firent toute
la sensation que Lord Byron en avait espérée: les journaux,
épouvantés, n'osèrent même rentrer en lice contre un si _rude
jouteur_. Le lendemain de la publication de cette satire, le poète,
ayant atteint sa majorité, vint prendre sa place dans la chambre des
pairs. À peine eut-il prononcé, à haute voix, le serment d'usage
devant la _balle de laine_ qui sert de siége au chancelier, que
celui-ci (Lord Eldon) vint à lui, et, d'un air riant, lui tendit
cordialement la main; mais Byron ne répondit à ces avances qu'en
s'inclinant légèrement et en posant l'extrémité de deux doigts
dans la large main du chancelier: puis il chercha des yeux les bancs
de l'opposition, et alla nonchalamment s'y étendre. Comme il sortait
quelques minutes après, l'un de ses amis lui demanda pourquoi il
avait si mal répondu aux avances de Lord Eldon. «Si je lui avais
serré la main, répondit-il, il m'aurait cru de son parti; je ne
veux rien avoir à démêler ni avec lui ni avec l'autre côté de la
chambre: j'ai pris mon siége, et maintenant je vais voyager en pays
étranger.»
Il s'éloigna de l'Angleterre au mois de juin 1809, après avoir
mis quelque ordre dans ses affaires, acquitté complètement ses
nombreuses dettes, fait un testament, appelé sa mère à Newstead
et l'avoir embrassée. Un ancien ami de collége, John Cam Hobhouse,
déjà connu par plusieurs ouvrages de poésie et de politique, mais
devenu, depuis, plus célèbre par le courage et la franchise de son
opposition parlementaire, offrit à Lord Byron de l'accompagner dans
ses voyages; et, sans en avoir précisément arrêté le plan, les
deux amis mirent à la voile, de Falmouth, le 2 juillet 1809. Leur
suite consistait en deux domestiques, dont l'un (Fletcher) avait
instamment sollicité la faveur d'abandonner sa femme pour suivre la
fortune de Lord Byron. C'était un personnage qui rappelait assez bien
le Sganarelle du _Don Juan_ de Molière; présomptueux, craintif et
superstitieux à l'excès; aimant tendrement son maître, et redoutant
toute espèce de fatigues ou de dangers.
Nos deux poètes débarquèrent à Lisbonne, visitèrent avec
empressement Cintra, endroit, dit Lord Byron, le plus délicieux de
l'Europe, et le château de Mafra, orgueil du Portugal. Peu satisfaits
du patriotisme et du caractère des Portugais, ils s'empressèrent
d'arriver à Séville. C'est là que Byron dépouilla ses premières
impressions sauvages. Le ciel de l'Andalousie, les cris de liberté
qui, de toutes parts, y retentissaient, les scènes pittoresques d'une
nature ravissante, et, plus que tout cela encore, les grâces et la
beauté des dames de Séville, eurent bientôt fait évanouir
ses sermens de haine à la société, de calme et de continence
philosophiques. Son départ de Séville fit même verser des larmes
d'amour, que l'incertitude de son retour eut sans doute bientôt
taries. À Cadix, de nouveaux liens aussi tendres et aussi passagers
l'attendaient encore.
Il est peu de personnes (même celles qui n'ont jamais lu ses vers)
qui n'aient vu, et par conséquent admiré quelques portraits de Lord
Byron: ils rappellent, en général, l'expression de ses traits. Cette
expression est tellement remarquable qu'elle est venue offrir aux
artistes, si j'ose le dire, un nouveau type de physionomie, en même
tems que le _Childe Harold_, le _Corsaire_ et le _Don Juan_ ouvraient
aux littérateurs un autre magnifique horizon poétique. Le dessin qui
précède cette édition reproduit exactement la tête de Lord Byron
à vingt-cinq ans. Plus tard, ses traits perdirent quelque chose
de leur grâce et de leur pureté, mais sa physionomie n'en fut pas
altérée; comme celle de tous les hommes de génie, elle était
indépendante des formes matérielles; elle exprimait l'habitude des
passions et des pensées sublimes, le dédain et presque l'ignorance
des tracasseries vulgaires, le sentiment du beau sous toutes ses
formes: en un mot, elle était l'image fidèle de son ame.
Le 16 août, le vaisseau qui devait transporter en Grèce nos deux
voyageurs mit à la voile de Gibraltar et mouilla successivement à
Cagliari en Sardaigne, à Girgenti en Sicile, à Malte; et enfin, le
29 septembre, à Prévesa sur la côte d'Albanie.
Leur plan était enfin arrêté avec précision: ils devaient
traverser la Grèce et la Morée, passer l'hiver à Athènes, et,
de là, se rendre à Constantinople; mais, pour avoir les moyens
de voyager en sûreté, il leur fallait capter la bienveillance du
redoutable visir qui gouvernait alors toutes ces contrées. Aly-Pacha,
surnommé le Bonaparte musulman, assiégeait alors son ennemi,
Ibrahim, dans le château de Bérat en Illyrie. Byron se rendit
à Tépalène, quartier-général du visir, et éloigné de deux
journées de Bérat. Aly, de son côté, ayant appris l'arrivée,
dans ses états, d'un seigneur anglais, avait ordonné que toutes les
commodités de voyage lui fussent gratuitement prodiguées. Lui-même
le reçut avec la plus haute distinction. Ses petites mains blanches,
ses petites oreilles et sa chevelure bouclée attiraient surtout
l'attention d'Aly, qui croyait y voir les signes irrécusables d'une
haute naissance et d'une éducation distinguée. À chaque heure de
la journée il envoyait à nos voyageurs des fruits, des confitures et
des sorbets, et, quand ils demandèrent à prendre congé, Sa
Hautesse leur donna une garde de cinquante braves Souliotes, en les
recommandant spécialement à son fils, Vely-Pacha, alors gouverneur
de la Morée.
L'aspect d'une cour orientale et la physionomie de ce peuple albanais,
mélange de maraudeurs chrétiens et musulmans, firent une vive
impression sur l'imagination de Lord Byron. Dans les notes de _Childe
Harold_ il a tracé une peinture détaillée de la beauté et de la
gracieuse démarche des femmes; du courage, de l'hospitalité et
du caractère vindicatif des hommes.--De retour à Prévesa, ils ne
tardèrent pas à s'embarquer, dans l'espoir d'aborder à Patras sur
la côte de la Morée; mais, par suite de l'ignorance des matelots
turcs, leur bâtiment, emporté par le vent, alla échouer sur les
rochers de Souli, et ils ne durent leur salut qu'au généreux secours
des villageois albanais qui habitaient derrière ces rochers. Pendant
la crise, «Fletcher jetait les hauts cris et appelait sa femme;
les Grecs invoquaient tous les saints, et les Musulmans _Alla_. Le
capitaine fondait en larmes, en nous disant de nous recommander à
Dieu. Les mâts étaient fendus, la grande vergue en pièces; le vent
redoublait de force, la nuit approchait, et nous n'avions d'autre
chance (comme le disait Fletcher) que de nous voir ensevelis dans les
flots.» (_Lettre de Lord Byron à sa mère_.) Tel fut l'événement
qui, sans doute, fournit plus tard au poète les terribles couleurs du
deuxième chant de _Don Juan_.
De Souli, nos voyageurs revinrent encore à Prévesa, et, renonçant
au trajet de mer, se dirigèrent vers Patras, à travers les forêts
de l'Acarnanie et de l'Étolie: ils firent une halte de quelques jours
à Missolonghi et à Smyrne; ils parcoururent la plus grande partie
de la Grèce, et s'arrêtèrent le reste de l'hiver à Athènes, comme
ils en avaient formé, depuis long-tems, le projet.
Ce n'était pas assez qu'Athènes expiât sous le cimeterre des
barbares son ancienne gloire; des étrangers, et surtout des Anglais,
venaient à l'envi disputer aux rivages de Grèce les débris de
statues, de colonnes et d'inscriptions qui faisaient, seuls encore,
sa richesse. Les monumens ont en eux-mêmes peu de valeur: transportez
sous le ciel de la Grèce les arceaux et les ogives de nos châteaux
gothiques, l'ame les considérera sans émotion, sans enthousiasme.
On a donc de la peine à comprendre la rage qui porte les Anglais à
encombrer leur île des monumens enlevés à la religion des autres
peuples; et certes, il est déplorable que le gouvernement applaudisse
à de pareilles profanations. Bas-reliefs, chapiteaux, inscriptions,
statues, tous les débris des siècles passés viennent chaque jour
se presser dans les tristes galeries britanniques. Cependant une seule
inscription, échappée aux outrages du tems, rappelle aux Grecs,
mieux que toutes les déclamations modernes, quelle a été et
quelle doit être leur patrie, et l'on ne peut trop les louer d'avoir
regardé les vols de l'Écossais Elgin comme le plus grand des
outrages. Il appartenait à Lord Byron et à M. de Châteaubriand de
se rendre les échos de l'exécration à laquelle ils vouèrent les
spoliateurs du Parthenon. Mais Byron ne se contenta pas de flétrir,
dans le _Childe Harold_ et dans _la Malédiction de Minerve_, la
conduite de Lord Elgin; il alla lui-même, au péril de sa vie,
effacer le nom du moderne Verrès, inscrit sur le frontispice du
temple d'Érichtée, et il le remplaça par ces deux lignes:
Quod non fecerunt Gothi
Hoc fecerunt Scoti.
De retour dans sa patrie, Lord Elgin n'en a pas moins reçu de son
gouvernement d'énormes sommes pour prix de la dépouille des
temples d'Athènes.--Nos voyageurs s'éloignèrent de la Grèce
au commencement du printems. Avant de gagner Constantinople, ils
visitèrent les ruines d'Éphèse. Le 15 avril 1809, la frégate _la
Salsette_, qui les transportait, jeta l'ancre sur les côtes de la
Troade, non loin des fameux tombeaux que l'on aime à croire ceux des
héros grecs morts au siége d'Ilion. Comme ils attendaient le firman
du Grand-Seigneur à l'embouchure des Dardanelles, et justement à
quelques centaines de pas du château d'Abydos, il prit envie à
Byron de vérifier par lui-même si les savans avaient eu raison de
révoquer en doute le récit des tendres traversées de Léandre. Dans
le dernier siècle, notre Académie des Inscriptions et Belles-Lettres
avait aussi, après de longues dissertations, reconnu que l'histoire
d'Héro et Léandre était nécessairement une fable, attendu
l'_impossibilité du trajet de l'Hellespont à la nage_. La tentative
de Byron fit évanouir tout d'un coup l'autorité de tant de doctes
recherches. Un lieutenant de la frégate (M. Ekenhead) offrit de
partager la gloire et les dangers de cette épreuve: les deux nageurs
partirent en même tems et firent le trajet en une heure et quelques
minutes. Ekenhead eut à peine atteint le rivage de Sestos, qu'il se
hâta de regagner, sur une barque, l'autre bord, où le rappelaient
ses fonctions; mais Lord Byron, épuisé de fatigue et grelottant
de fièvre, se traîna, demi-nu, dans une cabane voisine, et reçut
l'hospitalité d'un pauvre pêcheur turc, qui, pendant cinq jours,
lui prodigua les soins les plus assidus. À peine revenu sur le rivage
d'Abydos, Byron envoya au pêcheur, par l'un des hommes de sa suite,
un assortiment de filets, un fusil de chasse, une paire de pistolets
et douze pièces de soie pour sa femme. Surpris de ce présent, le
pauvre Turc voulut, le lendemain, traverser l'Hellespont, afin de
remercier sa seigneurie. Hélas! à peine éloigné de son rivage,
une rafale s'éleva, fit submerger sa barque et l'engloutit dans les
flots. Qu'on juge du désespoir de Lord Byron! Il s'empressa d'aller
lui-même consoler la veuve; la pria de le regarder à l'avenir comme
son ami, et lui laissa une bourse de cinquante dollars. Cette anecdote
est peu connue; elle honore trop le caractère de Lord Byron pour que
lui-même pensât jamais à la divulguer: mais les officiers alors
employés sur _la Salsette_ en ont tous attesté l'exacte vérité.
À Constantinople, il se sépara de Cam Hobhouse, qui brûlait déjà
de revoir l'Angleterre, Byron le vit partir sans beaucoup de regret:
son projet était de retourner en Grèce, et voulant, dans cette
seconde excursion, s'arrêter à loisir dans les lieux les plus
poétiques de cette terre de poésie, la société d'un ami, tel que
Hobhouse lui-même, dérangeait, jusqu'à un certain point, son plan
de rêverie. Il écrivit _Childe Harold_ en Grèce; il en composa
même un grand nombre de strophes sur le Parnasse. C'était, il faut
l'avouer, une heureuse et grande idée que celle d'aller puiser des
inspirations à une pareille source, et quand on songe, en lisant
_Childe Harold_, que ces vers ont été tracés sur les sommets
sacrés de l'Hélicon, je ne sais quelle vénération religieuse se
joint naturellement à l'admiration que produit une aussi magnifique
création.
Il choisit Athènes pour sa principale résidence. C'est là qu'une
jeune Grecque devint éperdument éprise de lui: elle était belle;
elle ne tarda pas à toucher son cœur. Mais les jours du Ramasan
arrivèrent, et, pendant ce carême, tout commerce entre les deux
sexes était puni de mort. Une aussi longue interruption parut un
siècle à Lord Byron: dans son impatience, il avait formé un plan de
rendez-vous, et l'avait fait parvenir à sa maîtresse; la trame
fut découverte, et la jeune fille condamnée à être sur-le-champ
enfermée dans un sac et jetée à la mer. Byron n'était prévenu de
rien, quand un soir, en côtoyant à cheval le rivage de la mer avec
deux Albanais qu'il avait pris à son service, il voit plusieurs
soldats s'avancer de son côté. Il apprend qu'ils ont la mission de
noyer une femme; dès-lors il ne pouvait plus hésiter: au risque
de s'attirer une mauvaise affaire, il court à l'officier du
détachement, parvient à l'intimider, et se fait remettre
l'infortunée, dans laquelle il reconnaît son amante. Grâce à son
intervention, et à une forte somme d'argent, le magistrat consentit
à rétracter son arrêt, mais la jeune fille fut obligée de quitter
Athènes, et, quelques mois après, elle mourut de regrets et à la
suite d'une fièvre lente. Tel fut l'événement qui offrit à Lord
Byron la première inspiration du _Giaour_.
Pour se distraire de cette mort douloureuse, il s'éloigna d'Athènes,
et résolut de parcourir le Péloponèse. Il n'emmena pas avec lui
Fletcher; le pauvre diable, las de vivre loin de sa femme, de la
bière et du pudding, avait obtenu la permission de retourner en
Angleterre. Pour Byron, à peine arrivé à Patras, il fut saisi d'une
fièvre violente, qui mit de nouveau ses jours en danger. Un médecin
ignorant était chargé de le soigner, et les deux Albanais dont nous
avons déjà parlé s'étaient engagés, par serment, à couper la
tête au tremblant Esculape, s'il n'opérait pas avant quinze jours
une cure complète. Or, ils n'étaient pas hommes à se parjurer;
aussi, quand Byron recouvra la santé, le médecin se livra-t-il aux
plus extravagantes démonstrations de joie.
Les embarras de sa fortune le rappelaient lui-même en Angleterre. On
peut lire dans le _Childe Harold_ le récit touchant de la douleur des
deux braves Albanais en se séparant de lui. Le 2 juillet 1811, après
deux années de pélerinage, Byron débarqua au port de Falmouth.
Il était dit que sa patrie ne lui offrirait jamais que de pénibles
impressions ou des illusions funestes. À peine arrivé à Londres,
un courrier parti de Newstead lui apprend que sa mère est à
l'extrémité. Byron quitte tout pour accourir auprès d'elle; mais il
était trop tard, et il ne put recueillir son dernier soupir.
Le besoin de combattre sa profonde mélancolie le ramena à Londres.
Il était d'ailleurs assez curieux d'y publier une nouvelle satire
composée, pendant les derniers jours de sa traversée maritime, sur
le modèle de l'_Art poétique_ d'Horace. Il avait aussi terminé les
deux premiers chants de _Childe Harold_; mais il voyait d'avance tous
les _reviseurs_ plaisanter sur la tournure romanesque de ses idées,
et il tremblait de publier ce chef-d'œuvre de la littérature
contemporaine. Un ami, parvint à le détromper: «Votre imitation
d'Horace, lui dit courageusement M. Dallas, est au-dessous de vous,
tandis que _Childe Harold_ est un ouvrage délicieux, admirable,
enchanteur.--Vous vous trompez, répondit Byron; mais tels qu'ils
sont, je vous abandonne mes vers: s'ils ont du succès, que le profit
vous en revienne.» Ainsi furent publiés les deux premiers chants de
_Childe Harold_.
Ce _Roman_ (c'est le titre que lui donna l'auteur) ne se recommande
pas à l'attention de nos classiques par une régularité symétrique;
vous croyez, en le lisant, glisser rapidement en mer, à quelques
pieds d'un rivage toujours varié, et constamment enrichi des plus
ravissantes beautés. Sous vos yeux se succèdent le Portugal, devenu
la proie des Anglais; l'Espagne, sur laquelle s'abat le vautour
gaulois; la Troade, sépulcre des anciens héros; Constantinople,
calme séjour du despotisme; l'Albanie, déjà préludant à secouer
les chaînes du croissant; la Grèce, enfin, dont toutes nos ames
ont plus d'une fois rêvé les doux rivages; la Grèce, dont les
malheureux enfans fléchissent sans murmurer sous le bâton barbare,
tandis qu'ils pleurent de rage en voyant s'écrouler, à la voix de
Lord Elgin, les colonnes de Sunium ou du Parthenon. Quelle chaleur
pénétrante! et partout quel sentiment exquis de la beauté! quel
dédain pour les favoris de la fortune! quel enthousiasme pour la
liberté!
Le _Pélerinage de Childe Harold_ (dont plusieurs de nos littérateurs
n'ont jamais essayé de lire même la traduction française) fit
proclamer Lord Byron, dans sa patrie, le premier des poètes vivans:
il avait alors vingt-quatre ans. Ses ennemis les plus implacables
rendirent hommage à l'évidente supériorité de son génie: mais,
en se déclarant douloureusement ses admirateurs, on pense bien qu'ils
n'oublièrent pas de relever dans ses vers les propositions _impies_,
_déistes_, _athéistes_ et _séditieuses_, cortége ordinaire des
ouvrages qui n'ont pas été composés sous l'influence immédiate
d'une secte, d'une cour ou d'une coterie. Leurs sourdes protestations
ne l'empêchèrent pas d'obtenir, dans ces premiers momens, toute la
justice qu'il n'était en droit d'attendre que de la postérité.
Ce fut sous de pareils auspices qu'il fit sa première entrée dans
le monde. Les dames, bien que jalouses de la préférence donnée sur
elles, par _Childe Harold_, aux beautés de l'Orient et de l'Espagne,
caressaient l'espoir de ramener le jeune poète à de plus tendres
sentimens: elles l'accueillirent donc avec émotion et coquetterie.
Byron n'était pas de ces hommes dont la prestigieuse réputation ne
supporte pas l'épreuve de l'intimité: vu de près, il parut grandir
encore. On ne se lassait pas d'admirer cette belle physionomie,
également faite pour exprimer l'enthousiasme, le dédain, l'amour ou
la haine. Mais le caractère de ses pensées comportait une dignité
sérieuse dont il lui était presque impossible de se dépouiller:
si quelquefois il se livrait à une bruyante gaîté, ces éclats
étaient rapidement remplacés par une teinte de tristesse importune.
Il tombait fréquemment dans une grande préoccupation mélancolique,
et même, au milieu des cercles les plus avides de recueillir ses
moindres paroles, il semblait faiblement combattre ce penchant à la
distraction. Lui arrivait-il de le vaincre? on admirait aussitôt
une conversation d'autant plus étonnante, qu'il cherchait moins à
exciter l'étonnement: les saillies les plus vives se pressaient sur
ses lèvres; ses yeux, dit-on, lançaient des éclairs, et nul homme
ne se vantait d'avoir pu l'écouter sans émotion, sans une sorte de
respect. Il n'en était pas ainsi des femmes qui, ne rougissant
pas auprès de lui de leur infériorité intellectuelle, laissaient
ordinairement parler en sa présence leur imagination ravie.
Toutefois cet universel engouement ne fut pas de longue durée: pour
le prolonger, il eût fallu faire preuve d'affectation, et ce défaut
général de la société anglaise était justement celui dont
Lord Byron était le moins susceptible; il eût fallu caresser
l'amour-propre des automates qui se pressaient autour de lui, et Byron
ne savait jamais dissimuler ses impressions dédaigneuses. D'abord
les _dandys_, espèce de fats qui, dans la grande société anglaise,
forme une majorité compacte (comme en France nos merveilleux et nos
petits-maîtres), briguèrent long-tems sa bienveillance, en composant
sur son extérieur leur maintien et leur costume. Une foule de fades
et languissantes beautés essayèrent à l'envi sur son cœur la
puissance de leurs charmes; Byron accueillit du même silence les
grimaces des uns et les vaporeuses œillades des autres. Dès-lors une
cabale sourde se ligua contre lui; un plan de calomnie fut organisé,
et le succès dépassa bientôt toutes les espérances que ses auteurs
en avaient pu concevoir.
Fatigué des cercles de la capitale, il fit, dans le Westmoreland,
une course vers ces lacs devenus célèbres par les mélancoliques et
monotones élucubrations des Wordsworth, des Coleridge et des Southey.
Ce voyage augmenta encore le nombre de ses ennemis; les poètes
_lakistes_ se montrèrent humiliés de l'indépendance de ses
opinions, et furieux des épigrammes dont il accablait leur politique
bigoterie. L'apparition presque simultanée du _Giaour_, de _la
Fiancée d'Abydos_, du _Corsaire_ et de _Lara_, leur offrait une
occasion d'attaquer ses principes et de noircir sa vie. «Qui peut,
s'écrièrent-ils, fournir à Lord Byron les couleurs dont il se sert
pour peindre tous ces héros dévorés de passions et de remords? qui
l'initia aux mystères des plus horribles angoisses de la vie? qui lui
apprit à revêtir de formes séduisantes les plus odieux scélérats?
Ah! sans doute, la source de son génie est empoisonnée; elle n'a
pu naître que de la perversité de son caractère. Rien dans sa
conduite, il est vrai, ne justifie d'injurieux soupçons; mais
l'a-t-on suivi dans ses courses lointaines? Qui sait si quelque crime
secret ne trouble pas le repos de sa vie? Trop de rapports sensibles
existent entre Childe Harold, Conrad et lui pour que l'on puisse
encore douter de l'identité de l'auteur et de ses personnages. Et
quel insensé pourrait envier un talent qu'il faudrait acheter à
pareil prix?...»
Lord Byron jugeait indigne de lui de repousser d'aussi infâmes
soupçons: cependant, il suivait avec assez d'assiduité les séances
de la chambre des Lords. Toujours étranger aux ambitieuses intrigues
qui se trament jusque dans les conseils de l'opposition populaire, il
prononça à la chambre haute trois discours assez remarquables, dans
lesquels il peignit de couleurs énergiques la détresse des ouvriers
et l'asservissement des catholiques. Mais l'inutilité de ses efforts
refroidit bientôt sa ferveur parlementaire, et il sentit qu'il
servirait plus efficacement la cause de la justice et de la liberté,
du haut de la tribune poétique que s'était élevée son génie. Il
acheta, à la même époque, une action au théâtre de _Drury-Lane_,
et quelques jours après il fut nommé directeur du jury chargé d'y
recevoir les ouvrages dramatiques.
La mobilité de son imagination, sa passion pour les voyages, et les
souvenirs de plusieurs beautés qu'il avait peintes dans le _Giaour_
et le _Corsaire_, tout aurait dû le détourner du mariage, et surtout
de l'idée d'en former les redoutables nœuds avec une Anglaise: il
n'en fut rien. Anne-Isabelle, seule fille de sir Ralph Milbank Noël,
fut celle sur laquelle il fit tomber son choix: elle était belle;
mais, sous l'apparence d'une bienveillante douceur, elle cachait un
caractère inflexible et un orgueil de pruderie qui devait faire le
malheur du plus pacifique des époux; à plus forte raison celui de
Lord Byron. Elle apprit avec une sorte de transport que le jeune Lord
songeait à demander sa main, et quand on lui rappela les défauts
de Byron, dans les cercles de bas bleus (_blue stockings_), dont elle
était l'un des ornemens, elle répondit qu'elle espérait ramener son
époux à force de douceur, de leçons et d'exemples. Le mariage fut
célébré le 2 janvier 1815.