ses grands yeux noirs et dit, d'un ton où perçait une certaine
hésitation:
--Mon frère, le brave chef blanc ne peut être indisposé contre Ouaskèma
car Ouaskèma demande, à chaque soleil, au Grand Esprit de chasser les
ennemis de son chemin et de pousser les plus belles pièces de gibier à
portée de sa vaillante carabine.
--Et pour me prouver ses bonnes intentions à mon égard, ma soeur me fait
traîner ici par ses guerriers, répliqua le capitaine avec un accent
sarcastique.
--Mon frère sait que mes guerriers n'ont pas violenté sa volonté! dit la
Clallome.
--C'est vrai, repartit Villefranche moins amèrement. Mais pourquoi ma
soeur m'a-t-elle fait venir ici?
La Tête-Plate rougit, rabaissa ses regards vers le sol et répondit par
une interrogation:
--N'est-ce pas mon frère qui a sauvé une fois de plus la vie à Ouaskèma?
--La vie!
--Il l'a tirée, avec Merellum, de la prison du fort Caoulis. Merellum
l'a dit à Ouaskèma.
--Qui donc le lui avait raconté?
--Un trappeur blanc. Celui que les Visages-Pâles appellent Louis-le-Bon,
et qui a ramené Merellum au village clallome.
--La Petite-Hirondelle est ici s'écria Poignet-d'Acier avec une
expression de contentement dont il ne fut pas maître.
Ouaskèma, la vierge clallome, fronça les sourcils. Sa jalousie venait de
se réveiller et de lui brûler le coeur comme un fer rouge.
Cependant elle se contint.
--La Petite-Hirondelle est ici, répliqua-t-elle.
--Ah! je voudrais la voir dit Villefranche sans s'inquiéter de
l'irritation sourde qui commençait gronder dans le sein de la
Tête-Plate.
--Mon frère la verra, dit-elle avec aigreur.
Et, d'un ton radouci, car le capitaine avait fait un geste de mépris:
--Mais, avant, j'ai à parler à mon frère; que ses oreilles soient
ouvertes à mon discours:
--J'écoute, dit tranquillement Poignet-d'Acier.
--J'ai commença l'Indienne d'une voix lente et passionnée en fixant ses
prunelles ardentes sur l'aventurier, j'ai dit au chef blanc que je
l'aimais et le chef blanc a repoussé, mon amour. Cependant je n'aurai
jamais d'autre époux que lui. Hias-soch-a-la-ti-yah me l'a défendu.
Pourquoi donc le chef blanc fuit-il Ouaskèma? N'est-elle pas la plus
belle des vierges qui habitent sur les bords du grand lac salé?
N'a-t-elle pas la puissance qu'aiment les hommes forts et les charmes
que recherchent les hommes faibles? Quatre fois deux cents guerriers lui
obéissent. Ses cabanes sont remplies de ces peaux magnifiques dont les
Visages-Pâles sont avides. Elle possède dans son coeur, d'autres trésors
plus précieux encore, ces trésors qui font la joie des blancs comme des
Peaux-Rouges. Mieux que pas un, elle sait tirer une flèche, darder un
saumon, construire un canot, dresser une tente, préparer la viande
d'animal, la chair de poisson, cuire les racines de kamassas et de
ouappatou. A la guerre, et à la chasse, à la pêche, comme dans le
wigwam, Ouaskèma l'emporte sur toutes les squaws. Mon frère doit-il la
dédaigner? doit-il rejeter ses soupirs, voir, sans en être ému, les
larmes qui coulent sur ses joues? La laissera-t-il, vierge désolée et
solitaire, consumer tristement sa jeunesse dans les larmes et les
gémissements? N'aura-t-il pas pitié de la pauvre Clallome dont le coeur
n'a jamais battu, ne battra jamais que pour lui? Je t'aime, mon frère!
je te le crie! le Grand Esprit te le dit par ma bouche: laisse-toi
toucher! Ouvre tes bras à la fiancée qu'il t'a destinée; accepte sa
tendresse, son pouvoir; commande mon peuple, fais-le servir à tes
desseins quels qu'ils soient; mais, toi, sois mon maître, sois l'époux
de la plus aimante, de la plus dévouée des femmes!
En prononçant ces mots, avec une exaltation fiévreuse, Ouaskèma, la
vierge clallome, le visage inondé de pleurs, le corps frémissant, était
tombée aux pieds de Poignet-d'Acier et tendait vers lui des mains
suppliantes.
CHAPITRE XIX
LA CHASSE A LA BALEINE
Pendant que Ouaskèma parlait, des sentiments contraires se croisaient
dans l'esprit de Villefranche, quoique son visage demeurât impassible.
D'abord, je l'ai déjà dit, l'expression éloquente de cet amour naïf et
profond caressait sa vanité. Il n'est pas d'homme qui ne prenne plaisir
à être aimé par une femme jeune, intelligente et forte, et si le coeur
du capitaine n'était plus susceptible d'un retour de tendresse, il
n'était pas complètement fermé aux témoignages de sympathie que sa
personne inspirait. Les propositions de l'indienne avaient d'ailleurs un
caractère sérieux et important, Souveraine d'une tribu de Clallomes qui
comptait sept à huit mille individus, elle transmettait sa puissance à
celui qui l'épouserait. Et cette puissance, habilement exploitée,
pouvait devenir considérable entre les mains d'un chef adroit et redouté
comme l'était Poignet-d'Acier. Qui l'empêcherait d'étendre peu à peu son
empire sur toute la nombreuse famille chinouke? Et qui s'opposerait à ce
qu'il s 'emparât de toute la Colombie et y fondât un puissant royaume où
il appellerait insensiblement l'émigration des blancs? Alors il ferait
la loi aux Anglais; alors il pourrait, à son gré, exercer la vengeance
qu'il couvait depuis si longtemps déjà dans son sein. Une fois éclose,
son ambition prenait des ailes; il s'allierait aux Yankees, déclarerait
ouvertement la guerre à la Grande-Bretagne et proclamerait
l'indépendance des provinces britanniques de l'Amérique Septentrionale.
Ses aspirations n'avaient plus de bornes, car s'il possédait les
passions qui sont les grands ressorts de l'âme et les talents qui sont
les rouages moteurs des actes, il manquait des principes qui, comme des
balanciers, servent à régler les mouvements. Le mariage, même avec une
Tête-Plate, ne l'effrayait pas. La plupart des trappeurs blancs, une
fois dans le désert, n'épousent-ils pas plutôt cinq ou six squaws
qu'une? L'idée d'une telle union l'ennuyait cependant. C'était l'ombre
du tableau. Si Ouaskèma eût été moins enflammée pour lui, peut-être que
non-seulement il eût accepté avec joie ses offres, mais les eût
recherchées. Bizarre contradiction de la nature humaine! la violence de
son amour l'importunait tout en le flattant. Agé de quarante-cinq ans
environ, il n'en portrait pas trente. Bien que son coeur fût desséché et
rongé par de cuisants soucis, il lui répugnait d'associer ses dégoûts,
ses désenchantements aux ivresses, aux fraîches illusions de cette jeune
fille, enthousiaste et confiante, dont il était sûr, quoi qu'il arrivât,
de faire le malheur. Néanmoins, avant de se décider, il résolut de ruser
pour gagner du temps et méditer cette affaire. Composant son visage, il
tendit la main à l'Indienne, la releva et lui dit d'un ton dont la
douceur la trompa complètement:
--Ma soeur a la beauté et le parfum de la rose des prairies, le courage
et l'agilité de la panthère, la suavité d'un rayon de miel; le chasseur
blanc est son ami, elle le sait; sans cela il ne serait pas ici. Le
chasseur blanc; est fier de l'honneur qu'elle lui fait. Il le prouvera.
Mais ma soeur pense-t-elle que ses braves guerriers accepteraient le
chasseur blanc pour leur chef?
--Et qui donc oserait résister à Ouaskèma? s'écria-t-elle avec hauteur.
Le Grand Esprit, Hias-soch-a-la-ti-yah n'a-t-il pas déclaré que mon
frère serait l'époux de la vierge clallome? N'est-ce pas lui
ajouta-t-elle avec un éclair de bonheur, qui souffle maintenant à mon
frère ces paroles plus agréables au coeur de Ouaskèma que l'onde d'une
source à ses lèvres, après une longue course dans la vallée des sables?
--Ma soeur, reprit Villefranche, consentira-t-elle me montrer le lieu où
elle a vu des cailloux jaunes qui reluisent au soleil?
A cette demande, le front de la Tête-Plate se rembrunit. Son instinct de
femme lui révéla à demi l'intention du capitaine.
--L'épouse est l'esclave du mari, dit-elle tristement.
Le ton de cette réponse était si différent du premier, que Villefranche
devina qu'il avait commis une imprudence. Voulant, autant que possible
la réparer, il dit aussitôt:
--Ma soeur n'ignore pas que je commande un grand nombre de trappeurs
blancs, tous jaloux d'avoir ces cailloux jaunes qui brillent au soleil.
Si la noble Ouaskèma joint sa destinée à la mienne, je devrai me séparer
de ces vieux compagnons. C'est pourquoi je voudrais leur donner en
souvenir de moi.
La réplique était adroite. Sans doute elle satisfit la jeune fille, car
son visage se rasséréna et elle dit en se penchant nonchalamment vers
Villefranche:
--Que mon frère me pardonne un doute injurieux! Je le mènerai à
l'endroit ou Il y a des cailloux jaunes qui étincellent au soleil, dès
que nous aurons terminé une chasse à la baleine, que les intrépides
Clallomes ont résolu d'entreprendre.
Cette promesse comblait les voeux de Poignet d'Acier; dans son
contentement, il attira vivement l'Indienne à lui et la baisa au front.
Son mouvement avait eu une apparence si spontanée, si chaleureuse, que
Ouaskèma palpita et s'inclina voluptueusement sous l'étreinte en la
prenant pour un gage d'amour passionné.
--A présent, je suis à mon frère, et nul ne me l'enlèvera!
s'écria-t-elle dans son enivrement.
Craignant une surprise de ses sens, Poignet d'Acier repoussa doucement
la jeune fille; et, après quelques moments de silence, ils se mirent à
causer avec plus de calme. Ouaskèma désirait que la cérémonie du mariage
fût fixée au lendemain; mais le capitaine avait ses raisons pour en
différer l'accomplissement. Il objecta qu'il serait, auparavant, obligé
de prendre congé de ses gens, et enfin ils convinrent qu'elle aurait
lieu au retour de la mine aurifère. Ces arrangements terminés,
Villefranche voulut voir Merellum, pour laquelle il éprouvait une
affection toute particulière. Les soupçons de Ouaskèma s'étaient
dissipés. Elle courut chercher la petite fille qu'elle élevait, du
reste, comme son enfant propre. Je vous laisse penser si la rencontre
fut touchante. A la vue de Merellum, Villefranche sentit fondre la glace
qui enveloppait son coeur. Ses idées franchirent le temps et l'espace
pour se reporter à ces paisibles mais courtes années de félicité pure,
où, notaire riche et considéré, à Montréal, l'avenir lui apparaissait
sous des couleurs si agréables et si harmonieuses. Les caresses de la
Petite-Hirondelle lui rappelaient les caresses de sa propre fille, son
Adèle, belle, aimante et bonne, et qui s'était donnée misérablement
après avoir été séduite et abandonnée de son suborneur [25]. Chassant ce
terrible souvenir, il revenait au foyer domestique, s'oubliait causer
avec sa femme en surveillant les gracieux ébats de leur enfant, qui
jouait, insoucieuse et babillarde, sur un moelleux tapis, dans un
appartement bien chauffé, par une de ces froides soirées d'hiver, où la
bise siffle âprement au dehors en poussant devant elle d'épais
tourbillons de neige. Il répondait délicieusement aux embrassades
d'Adèle, qui avait brusquement quitté ses joujoux pour sauter à son cou,
et il souriait non moins délicieusement aux perspectives de bonheur
futur que sa femme faisait miroiter à ses yeux. Adèle recevrait une
brillante instruction, elle serait la fleur des salons de Montréal; puis
on lui donnerait un mari, haut placé dans le monde, puis les
petits-enfants...
[Note 25: Voir la _Huronne_.]
A ce point, Villefranche tressaillit, son visage s'altéra. Il éloigna
rudement Merellum, qui avait grimpé sur ses genoux, et s'amusait à
natter sa longue barbe.
--Qu'as-tu donc, petit oncle? demanda l'enfant étonnée de ce changement
soudain dans les manières du capitaine.
--Rien... laisse-moi, dit-il en se levant.
La Petite-Hirondelle se prit à pleurer, il sortit de la cabane et alla
rejoindre Ouaskèma, qui les avait laissés seuls pour donner quelques
ordres à ses guerriers.
L'Indienne vint peu de temps après prévenir Poignet-d'Acier que les
principaux chefs de la tribu l'attendaient pour partager un grand festin
de viande de mouton des montagnes et de chair d'esturgeon.
Il se rendit aussitôt à l'invitation, car il avait besoin de se
distraire des cruelles préoccupations qui, de nouveau, s'étaient
emparées de son esprit.
Le banquet avait été préparé sous une hutte oblongue formée avec des
pieux, recouverts d'écorce de bouleau. Quand Villefranche entra, une
quinzaine de Clallomes, nus, sauf un jupon de filaments de cèdre serré
autour des reins, étaient accroupis sur leurs talons, le long des parois
de la butte. Ils avaient le corps hideusement bariolé de peintures. Une
odeur âcre et écoeurante remplissait l'enceinte, envahie par des flots
de vapeur grisâtre. L'odeur et la vapeur provenaient de trois vases en
écorce dans lesquels des squaws jetaient des cailloux, rougis au feu,
pour cuire les mets.
Poignet-d'Acier fut placé à la droite d'Ouaskèma, qui, plongeant dans un
de ces vases une sorte de poche en bois, la retira pleine d'un liquide
visqueux et la lui présenta avec ces mots:
--Mon frère, voici ton mets.
C'était de la graisse d'ours.
L'estomac de Villefranche était habitué à l'étrange nourriture des
sauvages. Il avala la cuillerée, remplit à son tour la poche, et la
passa à son voisin en lui disant aussi:
--Mon frère, voici ton mets.
De la sorte, l'ustensile fit le tour des convives qui se précipitèrent
ensuite sur les autres aliments, gibier et Poisson, et les dévorèrent
avec une gloutonnerie dont les gens civilisés ne sauraient se faire une
idée. Ils ne se servaient ni de fourchettes ni de couteaux; mais chacun
d'eux était armé d'un bâton ou d'un os pointu, avec lequel ils
enlevaient en un clin d'oeil les morceaux à leur convenance et les
portaient à leurs mâchoires, qui ne cessèrent de fonctionner que quand
quantité d'aliments apprêtés pour le repas eut été engloutie.
Leur goinfrerie suspendue, mais non assouvie, par la disparition totale
des vivres, ils se levèrent et commencèrent à vociférer et à danser
autour de Ouaskèma et de Poignet-d'Acier, en s'accompagnant de
tambourins faits avec des peaux d'élan.
Puis un autmoin se détacha de la ronde, s'avança au milieu du cercle, et
chanta le chant de la pêche:
«Braves Clallomes, aiguisez vos harpons, préparez vos canots, la
baleine vous attend.
«Et la baleine n'attendra pas longtemps les braves Clallomes.
«Leurs harpons sont aiguisés, leurs canots sont prêts, ils vont
poursuivre la baleine.
«Et la baleine fuit déjà devant les braves Clallomes.
«Mais ils ont fixé des outres aux dards, les voici qui en lancent
la pointe dans le corps de la baleine.
«Et le sang de la baleine rougit les eaux du lac salé.
«Deux fois cinq harpons ont percé la baleine qui plonge deux fois
deux fois.
«Et deux fois deux fois, la baleine revient au-dessus de l'eau.
«Les braves Clallomes poussent leur cri de victoire; leur sagamo
lance alors son long dard sur le flan de la baleine.
«Et la baleine beugle de douleur, entraînant derrière elle le chef
et son canot.
«Les braves Clallomes la suivent, l'entourent et la poussent sur
le rivage en répétant leur chant de triomphe
«Et la baleine meurt, et les braves Clallomes ont abondance d'huile
et de chair pour leurs provisions d'hiver.»
Il cessa sa mélopée; puis les danses recommencèrent de plus belle, et se
prolongèrent fort avant dans la nuit.
Le lendemain matin, une grande animation régnait dans le village indien:
les hommes réparaient ou fabriquaient des armes; les femmes disposaient
en paquets les ustensiles de ménage ou radoubaient des embarcations; les
enfants eux-mêmes, allaient, venaient de ci de là aidant les uns et les
autres dans la mesure de leurs forces.
Sur le milieu du jour, une vingtaine de canots, montés par dix ou douze
hommes chaque, quittèrent le rivage, tandis que les squaws
s'acheminaient avec leur progéniture vers l'océan Pacifique.
Les premiers se rendaient à la pêche à la baleine, les autres devaient
se transporter par terre à l'embouchure de la rivière Nahelem et y
attendre les pêcheurs. Chacun d'eux était muni d'un court harpon, en os
ou silex affilé, au manche duquel était retenue, par une petite corde,
une outre de peau remplie d'air. Des lances, des arcs et des flèches
complétaient l'armement de l'équipage.
Poignet-d'Acier faisait partie de l'expédition. Ouaskèma aurait voulu
qu'il s'installât dans le canot où elle était elle-même; mais les usages
de la tribu le lui avaient défendu; car les Clallomes n'avaient pas
encore adopté Villefranche, et il n'est point permis chez eux, à un
étranger, de s'asseoir dans le bateau des sagamos.
A vrai dire, le capitaine se souciait médiocrement de cet honneur. Il
préférait de beaucoup être seul avec de simples Peaux-Rouges, qui lui
laisseraient la liberté de réfléchir tout à son aise sur sa situation et
de prendre une détermination irrévocable.
Favorisée par une bonne brise d'est, la flottille doubla, le soir même,
le cap Adams, à l'estuaire du rio Columbia. On débarqua sur la grève
pour passer la nuit.
A l'aurore, la petite flotte remit à la mer. Le temps était beau, et il
ventait du nord-ouest. Les vagues hurlaient, en se pressant
tumultueusement sur la barre de sable qui bouche l'entrée du fleuve. Des
goélands, aux grandes ailes grisâtres, rasaient la cime écumeuse des
lames que le reflux chassait avec des sifflements sourds contre les
canots. Malgré, la sérénité du ciel, la houle était si violente, que
jamais pilote européen n'eût osé affronter l'océan sur une embarcation
même dix fois plus grande que les canots des Clallomes. Et Villefranche,
tout hardi qu'il fût, craignait à chaque minute, de voir chavirer ou se
briser le frêle tronc d'arbre creusé qui le portait-avec dix autres
individus. Ceux-ci, cependant, paraissaient aussi tranquilles que s'ils
eussent été dans leurs wigwams. Ils causaient et riaient, tout en
pagayant avec une dextérité et un ensemble merveilleux. L'impétuosité
des flots, leur grosseur ne les inquiétait point. Au lieu de se
détourner, ils piquaient droit dans le paquet d'eau, le remontant au
moment où on pouvait appréhender qu'il s'abattît sur l'esquif filaient à
la crête aussi vivement que l'alcyon et ne perdaient pas d'une brasse le
rang qu'ils avaient pris dans la disposition de l'escadre, qui figurait,
en avançant, un fer de lance.
Le bateau de Ouaskèma, ou bateau des sagamos, orné, d'un épervier à la
proue et couvert de peintures emblématiques, marchait en tête; celui de
Villefranche, avec un autre, venait immédiatement derrière; trois les
suivaient; puis quatre, puis cinq, puis six. Toute la journée, ils
serrèrent la côte, à dix ou douze milles au large, mais sans découvrir
une seule baleine. Au crépuscule, ils relâchèrent et campèrent au cap de
la Luz, près de l'embouchure de la rivière Nahelem. Les femmes et les
enfants n'étaient pas:-encore arrivés. Le lendemain, même insuccès. Le
soir en regagnant leur poste de la veille, les Clallomes y trouvèrent
ceux qu'ils attendaient. Mais Villefranche ne fut pas peu surpris
d'apercevoir Nick-Whiffles au milieu des squaws et qui faisait de son
mieux pour enjôler, suivant son expression, une de ces vipères à peau
cuivrée.
--Eh bonjour, c'est-à-dire non, bonsoir, capitaine, s'écria le jovial
trappeur en s'avançant à la rencontre de Poignet d'Acier. Enchanté de
vous voir, capitaine. Comment ça va-t-il? Vous avez donc échappé aux
vermines? Ça me fait grand plaisir, ô Dieu oui! Moi aussi je leur ai
joué un tour de talons. Mais vous voilà en paix avec les Clallomes. Vous
avez bien fait, capitaine. Ce sont de braves gens, les Clallomes! ils
vous ont des brins de fillettes, hum! L'eau m'en monte à la bouche. On
dit que vous allez vous marier ici, capitaine; ma foi, moi, j'en ferais
bien tout autant, oui bien, je le jure, votre serviteur!
Villefranche attendit, en souriant, que le moulin paroles de Nick eût
cessé de moudre des interrogations et des réponses pour lui demander le
motif qui l'avait amené.
--Eh! je vous cherchais, je vous ai cherché partout, sur la butte
Sainte-Hélène, ô Dieu oui! Mais ç'a été comme si je ne m'étais pas
dérangé. Croiriez-vous que je n'ai même pu retrouver le ravin où votre
pauvre diable d'engagé est mort. Est-ce drôle un peu, hein, capitaine?
Cette déclaration bannit une espérance que la vue du trappeur avait fait
naître dans le cerveau de Poignet-d'Acier. Sans laisser paraître sa
contrariété, lui dit d'un ton négligent:
--Vous avez quelque chose à me conter, Nick?
--O Dieu oui, capitaine. Je me suis croisé avec vos gens qui battent le
pays pour vous déterrer, et qui craignent que ces reptiles de
Peaux-Rouges...
--Alors, interrompit Villefranche, vous vous chargeriez volontiers d'un
message pour le Bossu?
--Ce diable de petit monstre qui les commande en votre absence?
--Lui-même.
--Donnez, capitaine et je repars à l'instant, après avoir émoulu mes
dents contre un morceau de n'importe quoi, car j'ai diantrement faim, et
ces pies-grièches de sauvagesses ne me font pas l'effet d'adorer ma
compagnie, ô Dieu non!
Poignet-d'Acier avait, dans son étui de fer-Blanc, tout ce qui est
nécessaire pour écrire. Il fit une lettre et la remit à Nick, en lui
disant:
--Est-ce que maintenant vous seriez des nôtres, mon camarade?
--Pour cela, non, capitaine, répondit fermement Whiffles. Je vous oblige
parce que cela me fait plaisir. Mais de votre association je ne veux
pas, quand même vous m offririez la première place, après vous. Je suis
toujours assez riche et heureux lorsque j'ai ma liberté. Au revoir,
capitaine. Oh! nous ne nous sommes pas dit notre dernier mot.
--Au revoir, mon ami! répliqua Villefranche en lui pressant
affectueusement la main.
Nick Whiffles s'éloigna, le coeur aussi léger que l'esprit.
Ouaskèma le vit disparaître avec une vive satisfaction, car elle
craignait qu'il n'intervint dans ses projets sur Poignet-d'Acier.