d'un petit ruisseau, ils l'enfourchèrent et prirent une direction
nord-ouest. De bonne heure ils atteignirent une vallée immense, toute
couverte de longues herbes qui ondulaient aux souffles du matin, comme
les vagues de l'Océan. La verdure de ces herbes, brillant comme des
émeraudes liquides aux rayons du soleil, leur agitation continuelle,
produisaient de loin un mirage tel qu'on les eût vraiment prises pour
une mer houleuse. C'était ce que les trappeurs canadiens nomment une
prairie mouvante. A droite, s'étendait une chaîne de collines ou plutôt
de pitons, que dominaient, comme des peupliers dominent une rangée de
saules, les monts Sainte-Hélène, Rainier, et, complètement au nord,
vis-à-vis du détroit de Puget, le pic Baker, haut de dix mille sept
cents pieds anglais. L'espace compris entre les deux premiers s'appelle
plaine des Buttes. Il peut avoir deux cents milles de périphérie, dont
un tiers au moins occupé par des prairies mouvantes, bornées au nord par
la rivière Rockland, au sud par le mont Sainte-Hélène, à l'ouest par les
Buttes, et à l'est par les trois branches de la Eyakema.
Sur le bord de cette rivière, panachée de beaux acacias en fleurs,
s'étalait un pré, dont le gazon court et touffu regagnait graduellement
en élévation, du côté des Buttes, les grandes herbes de la prairie
mouvante.
Ce pré était à cinq ou six milles de nos cavaliers. Mais, comme je l'ai
déjà dit, l'air a une pureté et une transparence, telles, sur les hauts
plateaux de l'Amérique septentrionale, que la vue embrasse un horizon
presque double de chez nous.
Aussi, du sommet d'une éminence où ils se trouvaient, les deux hommes
distinguèrent-ils parfaitement une troupe d'animaux, paraissant gros
comme des chiens, qui jouaient sur le pré.
--Les chevaux sauvages! s'écria Poignet-d'Acier.
--Mon frère a raison, dit Oli-Tahara; ce sont les chevaux sauvages. Que
mon frère descende et m'attende ici!
Villefranche obéit. Le métis déboucla la sangle retenait une couverte
sur le dos de son buffle, et jeta couverte et sangle sur le gazon.
Débarrassant aussi l'animal de la corde de ouatap qui lui servait de
bride, il enroula autour de son bras gauche un lasso long de vingt à
trente verges, et avec une habileté qui laissait bien loin derrière elle
l'adresse de nos Franconi civilisés, il se coucha tout de son long sur
le côté droit du buffle. La partie supérieure de son corps était cachée
par l'épaisse crinière noire de l'animal, laquelle il se soutenait de la
main gauche; la croupe du taureau masquait le reste.
Dans cette position gênante, impossible à conserver par tout autre que
par un indien, Oli-Tahara partit au petit trot de Tonnerre.
Le buffle semblait comprendre l'intention de son maître. Il poussa droit
à la rivière. Arrivé à un demi-mile du troupeau, il ralentit son allure
et se mit à paître nonchalamment, en offrant toujours son flanc gauche
aux chevaux et en s'en approchant insensiblement.
La bande se composait d'une centaine d'individus, de petite taille, mais
d'une beauté, d'une gracieuseté, d'une harmonie de proportions dont le
type arabe peut seul donner l'idée. Ils appartenaient à l'espèce
désignée par les Mexicains sous le nom de mustangs, race qui descend,
assure-t-on, des chevaux amenés en Amérique par les Espagnols, lors de
la découverte de cet hémisphère.
J'avoue que cette affirmation de certains naturalistes n'a pas mon
approbation et que la grande quantité de chevaux que l'on rencontre dans
le désert du Nouveau-Monde me parait plutôt provenir d'une race
indigène, sinon passée d'Asie en Amérique, par le détroit de Behring,
que de chevaux importés d'Europe par les Hispano-Américains, et qui se
seraient ensuite échappés pour aller vivre dans les solitudes. Quand la
différence totale de leur robe, de leurs allures et de leur port d'avec,
la race maure, alors en usage chez les Espagnols, ne viendrait pas à
l'appui de mon allégation, le genre de vie des mustangs, dont chaque
troupe marche disciplinairement,--le fait est avéré,--sous les ordres
d'un chef, suffirait, suivant moi, à prouver que les chevaux sauvages du
Nouveau-Monde sont d'une espèce particulière, génuine, comme disent les
Anglais, ou _sui generis_.
Quoi qu'il en soit de cette digression, le troupeau près duquel était
arrivé Oli-Tahara réunissait des chevaux de tout poil: gris, noirs,
pommelés, roux, bais, alezans, aubères, rouans, isabelles, mirouettes,
balzans; mais, à leur tête, se faisait surtout remarquer un superbe
animal, aussi blanc que la neige qui couvrait le mont Sainte-Hélène.
Fièrement campé sur ses jarrets, la tête haute, les oreilles droites,
l'oeil rayonnant, les narines fumantes, la crinière flottant en ondes
épaisses sur son cou nerveux, hardiment découpé, le poitrail large, le
corps souple, la queue longue, bien fournie, tantôt balayant mollement
le sol et tantôt se redressant brusquement pour fouetter les mouches sur
ses flancs, il était vraiment le roi de cette tribu hippique.
A la vue du buffle, le cheval blanc poussa un hennissement. Tous ses
sujets, qui caracolaient çà et là sur le pré, cessèrent leurs ébats et
vinrent se ranger en ligne droite devant lui. Après avoir examiné
l'alignement avec un air d'orgueilleuse satisfaction, et s'être, en
quelques bonds, transporté d'un bout à l'autre de la colonne, il envoya
un second hennissement. L'escadron commença alors, avec une précision
toute militaire, ce qu'à l'armée on nomme une conversion.
L'aile marchante était dirigée sur le buffle. Oli-Tahara, qui avait
deviné ce mouvement, fit un signe à sa monture. Celle-ci saisit le signe
et rebroussa chemin vers la rivière.
Aussitôt, le cheval blanc hennit une troisième fois.
Ses subordonnés suspendirent la conversion à moitié du cercle. Il donna,
de même un nouveau commandement: l'évolution recommença, mais dans un
autre sens, l'aile marchante devenant pivot et réciproquement.
Posté derrière ses soldats, le singulier capitaine avait surveillé la
manoeuvre. Dès qu'elle fut terminée, il s'élança vers le cheval de volée
qui, ayant mal mesuré la courbe, avait fait fléchir le pivot, et le
frappa rudement des pieds de derrière. Le fautif ne chercha pas même à
se défendre. Mais, à sa mine basse, confuse, il était facile de voir
qu'il était profondément humilié et repentant.
Cependant le double manège avait ramené les mustangs sur le bord de la
rivière. Tonnerre n'était plus séparé que de quelques pas de la tête de
leur colonne, c'est-à-dire du cheval puni, et ce dernier n'avait même
raccourci son cercle que pour ne pas heurter le taureau auquel il ne
se souciait probablement pas de se frotter, quoique sa présence seule ne
fût pas suffisante pour l'intimider.
La correction administrée, le cheval blanc voulut revenir au front du
bataillon.
Pour cela, il lui fallait effleurer presque le buffle du métis. Sans
hésiter, la noble créature se mit au galop et s'avança vers lui.
Oli-Tahara, qui s'était glissé jusque sous le ventre du ruminant,
attendait avec impatience une occasion favorable. Plus agile qu'une
panthère, il remonta subitement sur le dos de Tonnerre, et lança son
lasso à l'encolure du mustang.
L'animal, une seconde stupéfait piaffa, fit ensuite un saut en arrière
et détala à fond de train, avec des hennissements plaintifs, pendant que
sa bande s'éparpillait épouvantée dans la plaine.
Oli-Tahara le suivit, attaché comme un centaure à son buffle, qui,
quelle que fût la vélocité du cheval, ne perdait pas un pouce de
terrain. Bêtes et cavalier disparurent bientôt derrière un des
monticules dont la prairie était parsemée. D'abord, le mustang n'avait
pas senti le noeud coulant jeté autour de son cou, Oli-Tahara ayant
déployé le lasso dans toute sa longueur. Et c'était un merveilleux
spectacle, une sorte de féerie, que de contempler cette course folle des
deux monarques du désert, franchissant les espaces avec une éblouissante
célérité. Mais quand, par le désaccord du double mouvement, le noeud
commença à se serrer, le cheval proféra un cri et se retourna, haletant,
furieux. Le noeud se serra davantage; le mustang, éperdu, fit un écart
qui augmenta encore l'étreinte et faillit renverser Oli-Tahara. Mais,
accroché par sa main droite à la crinière de Tonnerre, et, de sa gauche,
tenant à la fois son lasso et le garrot de sa monture, il résista
pourtant à la secousse. L'homme et les animaux étaient baignés de sueur.
Les narines des deux deniers fumaient comme des fournaises; ils
ronflaient comme des soufflets de forge. Toutefois le cheval blanc
n'était pas encore rendu. Il reprit sa fuite insensée, effectua un mille
en moins de deux minutes, en secouant sa laisse par des saccades si
violentes que, pour ne pas en échapper le bout, Oli-Tahara enfonçait ses
ongles dans la peau du bison. Enfin coursier broncha et s'abattit sur
les genoux. Son agresseur s'élança aussitôt à terre. L'animal,
pantelant, frémissant de tous ses membres, s'était redressé sur ses
jambes de devant et assis sur son train de derrière. Sans quitter le
lasso, Oli-Tahara s'approcha doucement de sa croupe, la caressa, en
poussant graduellement ses caresses sous le ventre et arrivant peu à peu
au poitrail. Une fois là, il lui entrava les pieds de devant avec des
lanières de cuir. Le mustang, épuisé, faisait peu de résistance.
Oli-Tahara parvint, en usant toujours d'une patience extrême, et prenant
grand soin de ne pas se laisser voir, à passer à la mâchoire inférieure
du coursier, une longe munie d'un noeud coulant, après avoir desserré
celui du lasso. La plus rude partie de sa besogne était accomplie, car
le cheval s'était couché sur le, côté. Pour achever le rompement, il ne
restait plus qu'à renouveler les caresses pendant une heure à peu près,
en s'appuyant de tout le poids de son corps sur la longe, afin
d'empêcher l'animal de ruer et de se blesser en se routant sur le dos.
Oli-Tahara se félicitait intérieurement de son triomphe, et lui,
surnommé le dompteur de buffles, savourait déjà la gloire d'avoir, le
premier, réduit le roi des chevaux sauvages; il étendait ses mains pour
lui couvrir les yeux, quand son haleine échauffée, glissant sur la face
du mustang, celui-ci sortit tout à coup de sa stupeur, renifla avidement
l'air, et fit un bond prodigieux, qui prit Oli-Tahara à l'improviste et
l'envoya rouler à dix pas de là.
Cet effort suprême avait été tellement puissant, que la lanière qui
enfargeait [22] les jambes du captif en fut brisée.
[Note 22: Synonyme d'entraver, terme usité par les trappeurs canadiens.]
Il se releva, lâcha un hennissement, véritable fanfare de victoire, et
fila comme le vent [23].
[Note 23: Le cheval blanc, chef d'une bande de mustangs, n'est point un
mythe. Comme une foule d'autres voyageurs, nous l'avons aperçu dans les;
prairies de l'Amérique septentrionale; mais il est notoire que jamais ni
blanc, ni Indien n'a réussi à capturer ce noble animal.]
CHAPITRE XVIII
L'AMOUR D'UNE CLALLOME
Par une brumeuse matinée du mois de septembre, un homme, vêtu et armé en
trappeur du Nord-Ouest, explorait seul la base du mont Sainte-Hélène.
Ses recherches avaient sans doute un but fort important pour lui, car il
marchait à petits pas, étudiant attentivement tous les plis du terrain,
suivant toutes les sentes, sondant toutes les fondrières, allant en
avant, à droite, à gauche, et revenant même plusieurs fois sur ses pas,
avec la patience et la persistance d'un limier qui quête une piste.
Parfois un éclair de joie brillait dans ses yeux sombres; il s'arrêtait
brusquement ou courait vers une de ces nombreuses et profondes fissures
dont des eaux torrentielles ont labouré les flancs du pic; mais bientôt
l'éclair s'éteignait, un nuage de désappointement passait sur le front
du chasseur et il frappait, avec colère, le sol de son mocassin.
Après cinq ou six heures de laborieuses et inutiles investigations, il
s'arrêta et s'assit au pied d'une aiguille de basalte, en promenant
autour de lui un regard plus empreint de fatigue que de découragement.
Bientôt il posa son fusil à son côté droit, croisa les bras sur sa
poitrine et se plongea dans une absorbante rêverie.
--Ne trouverai-je donc plus cette ravine? pensait-il, plus de deux jours
je fouille la montagne, et rien, rien! je ne puis découvrir la crevasse
où j'ai ramassé cette pépite d'or! Encore si un tremblement de terre
l'avait fait disparaître. Mais non, non. En revenant des Montagnes
Rocheuses j'ai interrogé les voyageurs sur ma route. Aucune secousse ne
s'est fait sentir dans ces régions durant mon absence. La crevasse
existe toujours quelque part dans les environs, et avec elle la mine
d'or; car elle renferme assurément un filon aurifère Le caillou que j'ai
recueilli ne pouvait être unique de son espèce. Mes connaissances
géologiques me le disent. Où est son gisement? voilà le problème. Quoi!
je serais allé chercher et j'aurais même avec moi la plupart de mes
hommes depuis le lac Jasper jusqu'à l'embouchure de la Colombie, afin
d'exploiter à la hâte cette mine, et elle échapperait à mes
perquisitions, et il faudrait abandonner mon projet d'expulser les
Anglais du Canada! Oh! non, Dieu ne le permettra pas!... Dieu! quel nom
sur mes lèvres altérées de vengeance! car on ne peut pas toujours se
mentir à soi-même, et c'est plutôt l'assouvissement d'une vengeance
personnelle que l'affranchissement de mon pays que je désire. Mais que
ce soit l'un ou l'autre, je satisferai cette passion. Oui, je le jure!
Deux Anglais ont flétri mon bonheur, détruit mon Repos; l'un à porté
l'adultère dans ma couche, l'autre a suborné ma file; j'ai tué ces deux
misérables, et ma femme et ma fille sont mortes dans les affres du
désespoir, et j'ai abandonné les enfants de cette dernière; mais la race
entière des Anglais paiera pour tous ces crimes qu'elle a provoqués!
C'est Villefranche, l'ex-notaire, l'ex-tabellion de Montréal qui le dit,
c'est Poignet-d'Acier, l'impitoyable franc-trappeur du Nord-Ouest, qui
tiendra cette parole!
Il se leva, les sourcils contractés, les prunelles en feu, et recommença
son examen de la localité.
Le succès ne répondit pas davantage à son attente.
--Encore si j'avais avec moi Nick Whiffles ou Oli-Tahara! murmura-t-il.
Mais ce qu'est devenu le premier après notre séparation, je l'ignore;
quant au second, depuis qu'il s'éloigna pour chasser les chevaux
sauvages, je ne l'ai pas revu non plus. Il a fallu que les vils
émissaires que cette Compagnie de la baie d'Hudson avait lâchés après
moi, à ma sortie du fort.
Caoulis, vinssent me relancer dans l'endroit où j'attendais le
Dompteur-de-Buffles! Ce n'était pas assez, probablement, de m'avoir
forcé à quitter si brusquement le gisement aurifère dont j'ai oublié de
marquer la place! Les Anglais! les infâmes Anglais partout je les
rencontre, partout ils me barrent la voie, partout ils resserrent le
cercle de fer dans lequel ils voudraient me broyer! Me broyer, moi! Non,
non! Ils n'y réussiront pas! Et l'heure n'est pas éloignée où je
prendrai une éclatante revanche!
Le temps s'était éclairci, le soleil avait percé les nuages, et ses
rayons torréfiant descendaient perpendiculairement sur la contrée.
Villefranche se réfugia sous un magnolia pour manger un morceau de
pemmican et attendre que la grande chaleur du midi fût passée. Après
avoir satisfait son appétit, il jeta un coup scrutateur autour de lui,
renouvela l'amorce de ses armes et s'étendit l'ombre du magnolia.
Dans cette position, le sommeil ne tarda guère s'emparer de ses sens.
Poignet-d'Acier était loin de se douter qu'une nombreuse troupe de
Peaux-Rouges avait surveillé ses derniers mouvements.
Quand ils le virent endormi, sur l'ordre d'un chef, quatre Indiens se
détachèrent de la bande et se glissèrent, sans plus faire de bruit que
des couleuvres, jusqu'à l'arbre sous lequel reposait paisiblement
Villefranche. Se jeter sur l'aventurier, lui lier les mains et les
pieds, fut ensuite, pour les Peaux-Rouges, l'affaire d'un moment.
En s'éveillant en sursaut, le capitaine se trouva garrotté, au pouvoir
de ses assaillants, qui poussèrent un hurlement pour annoncer leur
victoire au gros de la troupe.
Poignet-d'Acier avait l'esprit trop fortement trempé pour manifester
quelque trouble, même dans une situation aussi critique. Il regarda ses
adversaires, et reconnut qu'ils étaient de la famille des Clallomes.
Quoique cette découverte le rassurât, il cacha ses nouvelles impressions
avec autant de soin qu'il avait dissimulé son émoi, si toutefois il en
avait éprouvé, en s'éveillant subitement entre les mains des sauvages.
Le reste du parti était accouru, il l'entourait, en ayant l'air plus
curieux qu'hostile.
--Que veulent mes frères, les braves Clallomes, au chef Blanc?
demanda-t-il froidement.
--Le Visage-Pâle l'apprendra avant que la lune ait renouvelé sa face,
répondit un des Indiens, qu'à ses nombreuses coquilles de aiqua il était
facile de reconnaître pour un sagamo ou sachem.
--Mon frère consentirait-il à ouvrir ma tunique? reprit Poignet-d'Acier.
Il trouvera sous ma chemise de chasse un gus-ke-pi-ta-gun [24].
[Note 24: Amulette, sac à médecine secrète.]
Le sachem adhéra à sa prière, et, écartant les vêtements qui couvraient
la poitrine de Villefranche, il mit à jour un sachet en peau de requin,
grand comme une pièce d'un franc.
--Que mon frère regarde dans ce sac à médecine! continua le capitaine.
L'Indien considéra un instant le sachet avec une attention respectueuse,
puis il desserra le cordon qui le fermait comme une bourse de cuir, et
en retira une coquille aplatie et ronde, avec étoiles concentriques,
alternativement blanches et brunes à la circonférence, blanches et
bleues, bleues et rouges au milieu.
C'était l'amulette que Ouaskèma avait envoyée à Villefranche par
Oli-Tahara; le sauf-conduit, si je puis me servir de ce terme, sur
lequel il comptait pour se faire rendre la liberté.
Un moment il put croire à l'autorité de ce symbole révéré chez les
Clallomes, car à sa vue ils parurent frappés de crainte et reculèrent.
Mais, sans s'émouvoir, le sachem remit la coquille dans le
gus-ke-pi-ta-gun, le replaça au cou de Poignet-d'Acier et dit:
--Mon frère le visage-pâle est un grand chef, Hias-soch-a-la-ti-yah le
protège. Les braves Clallomes ne lui feront aucun mal. Mais mon frère
doit les accompagner.
Cette déclaration surprit Villefranche au plus haut degré, tant elle
était en désaccord avec les usages des Clallomes, qui regardent la
coquille étoilée comme la marque de l'omnipotence.
Il arrêta un regard inquisiteur sur le visage du sagamo.
--Ouaskèma a commandé à ses guerriers de lui amener le chef blanc, et
ils le lui amèneront, répondit-il. Si mon frère leur promet de les
suivre, ils couperont ses liens.
Poignet-d'Acier soupçonnait déjà l'Indienne d'avoir ordonné son
arrestation. Elle seule pouvait neutraliser la vertu de la coquille
étoilée. Et, quoique le motif qui l'avait poussée à cet acte ne lui
parût pas bien clair, il se décida aussitôt à obéir, car il se souvenait
qu'elle lui avait dit connaître une mine d'or, et il compta sur la
passion qu'il lui avait inspirée pour se la faire indiquer.
--Je promets à mes frères de les suivre, répondit-il.
Les cordes qui l'attachaient furent immédiatement tranchées, et
Villefranche, environné des Clallomes se mit en route vers l'Ouest.
Ils descendirent la Caoulis en canots, passèrent devant le fort de ce
nom, traversèrent le rio Columbia, près de l'île Walker et abordèrent,
le lendemain, sur la rive méridionale, au pied de la roche des
Cercueils.
Cette roche a été ainsi appelée parce que son sommet est occupé par un
cimetière clallome. Les morts sont enveloppés dans des nattes de jonc et
déposés au fond des canots qui leur ont appartenu, la tête tournée vers
le cours de l'eau. Les objets dont ils ont usé pendant leur vie, comme
couvertes, écuelles, plats, paniers, étoffes, colliers, coquilles, sont
placés à côté d'eux dans ces canots. Sur la poitrine du défunt on étale
aussi ses armes et le crochet en défense de phoque qui lui servait à
extirper les bulbes de kamassas. La quille des canots est percée de
petits trous pour l'écoulement des eaux pluviales; et ils sont élevés
sur des piquets et recouverts d'écorce de bouleau, afin que les cadavres
soient à l'abri des bêtes fauves et des oiseaux de proie.
Les Clallomes et Villefranche tournèrent la roche des Cercueils et
entrèrent dans un village indien.
--Que mon frère attende ici! dit le chef en montrant au capitaine une
hutte ouverte devant laquelle une squaw plaçait dans son berceau un
enfant nouveau-né.
Le marmot vagissait douloureusement, et, certes, la torture à laquelle
on le soumettait pouvait bien lui arracher des cris. Sa mère l'avait
étendu sur une mince tablette de bois, peinte de couleurs brillantes et
garnie de mousse argentée ou mousse d'Espagne. A cette tablette en
étaient fixée, par deux courroies, une autre beaucoup plus petite. La
squaw rabattit la seconde planchette sur le front de l'enfant au-dessus
des arcades sourcilières et l'assujettit fortement au corps du berceau.
Elle procédait ainsi à l'aplatissement du crâne. Ensuite, sans prendre
garde aux plaintes déchirantes du pauvre petit, elle acheva de fixer ses
membres à la première planchette, l'entoura d'une peau, jeta le tout sur
son dos, comme une hotte, et alla vaquer à d'autres occupations.
L'enfant devait rester trois ans dans cette position, pendant lesquels
on augmenterait graduellement la pression sur sa tête. Au bout de ce
temps, la laideur pour nous, la beauté pour sa tribu serait complète.
--Ce qui prouve qu'il ne faut pas disputer des goûts et que tout est
affaire de convention dans ce monde, murmura Villefranche qui avait pris
une sorte de plaisir philosophique à examiner les détails de cette
opération. Et, ajouta-t-il, dans son for intérieur, en serait-il du
moral comme du physique? Tel sentiment réputé bon ici est odieux plus
loin. Quel plus grand crime pour nous que le parricide? Pourtant, chez
certaines peuplades, les fils tuent leurs pères quand ces derniers sont
devenus perclus par l'âge. Chez d'autres, ce sont les parents qui tuent
leurs enfants. Ceux-ci vantent la monogamie; ceux-là font de la
polygamie un article de foi religieuse. Il en est pour qui l'adresse à
voler semble une vertu, comme il en est qui la punissent sévèrement.
Enfin, il n'existe peut-être pas dans le genre humain de principe honoré
par une société qui ne trouve sa contre-partie également honoré par une
autre!
Il en était là de ces désespérantes réflexions, quand Ouaskèma parut.
D'un mot, elle écarta une foule de squaws et de babouins indiens
curieusement attroupés devant le Visage-Pâle; puis elle pénétra dans la
hutte et la ferma avec le morceau d'écorce tenant lieu de porte.
Coiffée d'un léger chapeau de fibres de cèdre entrelacées qui cachait la
dépression de son front, et vêtue d'une tunique en peau d'oie sauvage,
retenue sous son cou par une griffe d'ours, et dont l'éclatante
blancheur contrastait vivement avec l'opulente chevelure noire flottant
sur ses épaules, la vierge clallome était vraiment superbe à voir.
Des bracelets en coquillages ornaient ses bras nus et les chevilles de
ses pieds, chaussés de courts mocassins, élégamment brodés avec de la
rassade.
Un épervier, dessiné aussi par des broderies en rassade, sur sa
poitrine, indiquait le haut rang qu'elle occupait dans sa tribu.
Arrivée d'un air fier à la cabane, elle y était entrée presque
timidement, les paupières baissées, le pas mal assuré. Les battements de
son sein, qui soulevait par mouvements irréguliers son vêtement,
disaient assez que Ouaskèma était en proie à une violente émotion.
L'agitation de la jeune fille n'échappa point à la pénétration de
Poignet-d'Acier.
Debout dans la hutte, il l'examinait flegmatiquement. Ce n'était pas un
captif qui attend, en tremblant, l'arrêt de son juge, mais un homme,
certain de sa supériorité qui n'a qu'un geste à faire pour être obéi.
Néanmoins, si exempt que Villefranche se crût des petites passions qui
contrôlent nos actes, sa vanité était flattée par l'impression qu'il
produisait sur cette magnifique créature, souveraine d'une puissante
tribu indienne.