dans l'ordre que j'ai indiqué. Il n'y avait pas un nuage à la voûte
céleste qui s'arrondissait sur l'Océan comme un dais d'azur. Nulle brise
ne folâtrait égarée dans l'atmosphère. Le Pacifique, paisible et poli
comme une glace, réfléchissait amoureusement les tièdes rayons du
soleil. A l'arriére de l'escadre s'ébattaient une troupe de marsouins,
dont les écailles humides miroitaient comme des pierreries. Tout à coup
Ouaskèma se leva droit dans son canot, en étendant les bras en croix.
Aussitôt les conversations cessèrent sur les autres embarcations, qui se
déployèrent sur une seule ligne. Les Indiens pagayaient avec si peu de
bruit qu'ils semblaient voguer par enchantement. En avant du canot des
sagamos, un point noir, semblable à un flot, faisait tache sur la mer.
C'est vers ce point que se dirigeait la flottille, un demi-mille de
distance, elle opéra un quart de conversion, et alors Villefranche,
distinguant parfaitement le point noir, reconnut que c'était le dos
d'une baleine de l'espèce dite jubarte. Une colonne liquide qui ruissela
à trois ou quatre mètres de hauteur de l'endroit où elle se tenait, le
lui aurait prouvé un moment après si ses yeux ne l'eussent déjà averti.
Les canots se divisèrent alors en deux files; l'une prit à droite du
cétacé, l'autre à gauche. Elles s'en approchèrent jusqu'à vingt ou
trente mètres. Puis, dans chaque canot, un tiers des hommes saisit les
harpons munis d'outres, pendant que les autres poussaient toujours
insensiblement l'esquif vers la baleine dont l'échine noirâtre et
saillante, comme l'angle d'un toit était tout à fait visible. Elle
pouvait mesurer cinquante pieds de long et demeurait immobile; à fleur
d'eau, savourant sans doute la chaleur du soleil et bien loin de
soupçonner qu'elle était entourée de mortels ennemis. Ceux-ci n'en
étaient plus séparés que par un intervalle de deux brasses. Ouaskèma,
toujours debout éleva les mains en l'air, les pouces repliés sur la
paume, les autres doigts écartés. Aussitôt quatre harpons lancés de
chaque côté du monstre s'enfoncèrent dans ses flancs. Surpris par cette
attaque imprévue, il poussa une sorte de beuglement et plongea. Tous les
canots se retirèrent immédiatement à force de pagaies, de peur d'être
enveloppées dans le tourbillon occasionné par le plongeon soudain de la
victime, qui fuyait rapidement, en laissant la surface de la mer une
large traînée de sang. Les Clallomes lâchèrent des cris de joie, et,
rompant l'ordre jusqu'alors observé, se mirent à sa poursuite à qui plus
vite. Les traces de sang leur servaient de piste.
--Que mes frères suivent mon canot, dit Ouaskèma aux Indiens qui
conduisaient l'embarcation de Poignet-d'Acier.
Et elle gagna le front, de la flottille.
Au bout d'un quart d'heure, des bouillonnements furieux et des
oscillations successives de l'onde, se soulevant en vagues puissantes,
annoncèrent la prochaine réapparition de la baleine. Les bateaux
s'alignèrent de nouveau; les deux rangs à un intervalle de trente
brasses au plus. Au milieu de cet intervalle bondit une masse d'écume
qui retomba en rosée sur les équipages. Elle était accompagnée d'un
grondement aussi assourdissant que celui d'une cataracte. Les
embarcations furent sur-le-champ dispersées comme par une bourrasque du
nord-est. Mais elles se rallièrent promptement. A travers les
convulsions des flots, se montrèrent quelques outres, puis deux évents
éjectant une bruine ensanglantée, et enfin un mufle gigantesque gueule
épouvantable, garnie de longues barbes noires, qui aspira bruyamment
l'air, se recacha, ressortit et s'engouffra encore, par un mouvement de
bascule qui mettait tour à tour à nu sa tête, ses ailes et sa vaste
queue. Les Indiens profitèrent de ce moment pour revenir sur la reine
des eaux et darder une grêle de traits dans son corps. Elle exhala un
rugissement plaintif et chercha encore à se réfugier au sein de son
empire. Mais les forces l'abandonnaient, et la multitude de sacs gonflés
de gaz dont son dos était chargé paralysait ses tentatives. Elle
s'agita, se démena à droite, à gauche, vira sur elle-même comme sur un
pivot, battit avec ses immenses nageoires les vagues convulsionnée,
mugit de douleur et fila entre deux eaux avec la rapidité de la flèche.
Malgré le calme des éléments, il semblait, sur son passage, que le
Pacifique fut irrité par une violente tempête. Les Clallomes avaient
rebroussé, se tenaient à distance et surveillaient attentivement les
évolutions du colossal poisson. Ils recommencèrent la chasse,
rattrapèrent leur proie alors qu'épuisée par la perte, de son sang, elle
essayait de reprendre haleine, et l'assaillirent avec des vociférations
infernales et un redoublement de vigueur.
Leur ardeur s'était aussi emparée de Villefranche. Brandissant un
harpon, il arriva, un des premiers, sur la jubarte et voulut la tourner
par derrière pour la frapper sous les ouïes. Mais, à cet instant, elle
recula brusquement en faisant claquer sa queue comme un fouet.
Le canot de Poignet-d'Acier, touché par l'extrémité, vola en pièces.
Un cri déchirant s'échappa de la poitrine de Ouaskèma, qui se précipita
à la mer...........................................................
Le soir de ce jour, les guerriers clallomes festoyaient, à l'embouchure
de la rivière Nahelem, avec le lard de la baleine qu'ils avaient tuée
dans l'après-midi, puis remorquée à l'aide de la marée montante, près de
leur cantonnement.
Tandis que les hommes se gorgeaient de ce mets dégoûtant, les femmes
faisaient fondre la graisse dans une grande auge de bois, avec des
cailloux rougis au feu, on emplissaient d'huile la vessie et les
entrailles de la jubarte, on découpaient ses chairs en tranches pour les
sécher et les conserver.
Et pendant ce temps-là aussi, agenouillée près de Villefranche qui
gisait livide et décomposé sur un lit de branchages et de pelleteries,
Ouaskèma s'occupait, avec l'assistance de deux autmoins, à lui remettre
la cuisse gauche que le monstre marin lui avait cassée en l'atteignant
du bout de sa terrible queue.
CHAPITRE XX
LE CARCAJOU
Le ciel était splendide, le soleil ardent comme le cratère d'un volcan.
Ouaskèma et Poignet-d'Acier descendirent d'un canot au pied du mont
Sainte-Hélène. La joie, une joie profonde, sans mélange, rayonnait sur
les traits de l'Indienne; le capitaine avait le visage pâle, amaigri et
portait toutes les marques d'un homme qui relève dune longue et
douloureuse maladie.
--Mon frère veut-il se soutenir à mon bras? demanda la Tête-Plate en
l'enveloppant d'un regard enivré d'amour.
--Non, ma chère soeur, répliqua Villefranche d'un ton doux et
mélancolique. Je me sens assez fort pour te suivre. D'ailleurs, cet
endroit qui renferme les cailloux jaunes n'est pas loin, n'est-ce pas?
Nous y serons bientôt?
--Le temps qu'il faut pour cuire des racines de kamassas, dit-elle.
--Ah! reprit-il, il me tarde d'être arrivé car après cela... quand
j'aurai enfin cet or...
Il s'interrompit, craignant peut-être de faire une révélation
inopportune, et ses yeux, qui s'étaient enflammés, se, tournèrent avec
bienveillance sur la jeune fille.
--Après cela, dit-elle d'une voix palpitante, mon frère deviendra
l'époux de la vierge clallome?
--Poignet-d'Acier lui doit la vie, s'écria-t-il en éludant la réponse
directe que sollicitait cette question; Ouaskèma l'a arraché aux flots
de la mer; pendant deux fois cent nuits elle l'a soigné et veillé sans
relâche ni repos, avec la sollicitude d'une, femme aimante et dévouée.
C'est à elle que le chef blanc doit d'être guéri de sa blessure. Son
coeur n'est pas ingrat. Il n'oubliera jamais cc que sa soeur a fait pour
lui.
--Ouaskèma est bien heureuse! dit tristement l'Indienne, à demi
satisfaite par cette protestation équivoque, car, dans les âmes bien
éprises, la passion a le don de seconde vue.
Ils marchèrent pendant un quart d'heure en silence.
La Clallome était distraite. Quelque pensée amère la préoccupait, car,
de temps en temps, une larme roulait lentement sur ses joues et tombait
à terre; mais Villefranche ne remarquait pas ces pleurs. Son coup d'oeil
d'aigle ne cessait d'explorer la montagne, depuis son couronnement,
aussi blanc et uni qu'un cône d'albâtre, jusqu'à sa base grisâtre et
déchirée par mille fissures. Cependant, à mesure qu'ils avançaient, sa
physionomie changeait, son teint se colorait, ses regards devenaient
plus intenses.
--Ah! la ravine! fit-il tout à coup en s'élançant vers une étroite
fondrière qui serpentait à leur droite.
--C'est là que sont les cailloux jaunes qui brillent au soleil, mon
frère! lui cria Ouaskèma courant après lui.
Villefranche ne l'entendait pas. Il s'était jeté en bas du précipice.
Son coeur battait violemment, ses tempes étaient baignées de sueur, ses
jambes flageolaient sous lui.
Il s'appuya contre une pierre pour se remettre un peu. Au-dessus de
cette pierre s'étendait un acacia charge de lianes et de convolvulus, et
que le vent avait courbé de telle sorte que son tronc s'étendait
horizontalement sur le ravin, à quelques pieds seulement du fond. Des
halliers épais hérissaient ses racines.
Debout, fiévreux et frémissant sous l'arbre, Poignet-d'Acier cherchait à
dompter l'émotion qui l'envahissait, quand sa vue tomba sur des
fragments de pelleterie; puis sur des ossements, sur un crâne humain!
Il examina les lieux.
Jacques! dit-il sourdement. C'est ici qu'il est mort! Oui, dans cette
excavation. A l'ombre de cet acacia. Les roches que j'avais amoncelées
autour de son cadavre n'ont pu le préserver de la dent des loups. Voilà
les débris de son squelette! Pauvre homme, bon, fidèle,... mais nul sans
initiative... Qu'est-ce que cela?
Villefranche, qui venait d'apercevoir sur le sol un petit octangle de
cuir fixé à un cordon, le ramassa.
Un scapulaire! reprit-il avec un sourire sarcastique. Il croyait à ces
amulettes, lui, Jacques! Peut-être avait-il raison, ajouta-t-il ensuite
d'un ton grave, car au moins ils jouissent du repos ici-bas ceux qui ont
la foi!
Et après un moment de réflexion:
--Mais j'y songe, ce sachet, c'est le signe de reconnaissance des
enfants de ma fille, d'Adèle! Jacques me l'a dit; je l'avais oublié...
--Mon frère c'est près de ce ruisseau, à ta gauche, que tu trouveras les
cailloux jaunes qui brillent au soleil. Tiens, regarde, en voici un, dit
alors une voix à l'oreille du capitaine.
Il se hâta de serrer dans sa poche le sachet et prit avidement une
grosse pépite que lui tendait Ouaskèma.
Pour mieux la contempler, il fit quelques pas en avant et la jeune fille
demeura sous l'acacia, dont les rameaux inférieurs effleuraient presque
son chapeau d'écorce.
A cet instant, un animal étrange se glissait sournoisement à travers le
feuillage. Il avait le corps couvert de poils roux, la tête noire, les
yeux petits, flamboyants comme des émeraudes, les griffes longues,
minces, l'apparence et les allures d'un gros chat.
Il arriva à deux pieds de Ouaskèma, s'arrêta, se replia sur lui-même,
fit un bond et tomba, avec un rugissement d'une âpreté glaciale, sur de
l'Indienne.
Elle poussa un cri de douleur que suivit immédiatement un coup de feu.
Comme s'il eût été mû par un ressort, Poignet-d'Acier tourna sur
lui-même, sa carabine à l'épaule et prêt à tirer.
Au sommet du ravin, fuyait un homme monté sur un bison blanc, à la
crinière noire comme l'ébène.
Oli-Tahara! murmura le capitaine en rabaissant son arme.
--Mon frère! dit une voix faible à côté de lui.
Villefranche tressaillit, reporta ses yeux sur le ravin.
Horrible spectacle!
Ouaskèma, la Vierge clallome, la Belle-aux-cheveux-noirs, était étendue
sur la roche, dans une mare de sang. Près d'elle hurlait, en grinçant
des dents et éraillant la pierre avec ses griffes, un hideux carcajou.
L'animal avait été percé d'outre en outre par une balle, qui avait
ensuite coupé l'artère jugulaire de la Tête-Plate.
Du bout de sa crosse, Poignet-d'Acier repoussa l'affreuse bête expirante
et se pencha vers la pauvre Indienne, que la mort marquait déjà de son
sceau indélébile.
--Mon frère, donne-moi ta main! balbutia Ouaskèma.
Et, quand il eut complu à son désir:
--Dans le monde des esprits nous nous reverrons, lui dit-elle...
Hias-soch-a-la-ti-yah l'avait dit: Ouaskèma ne pouvait avoir d'autre
époux que le chasseur blanc... La haut il tiendra sa promesse...
Ouaskèma est joyeuse de mourir ainsi... Que mon frère pense à la petite
Merellum...
Après ces mots, elle rendit l'âme.
Oli-Tahara, le Dompteur-de-Buffles, l'avait-il tuée sans intention, en
voulant la préserver de la férocité du carcajou, ou bien la jalousie
l'avait-elle poussé au meurtre?
FIN
Gigny (Yonne), octobre 1861.
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Coulommiers.--Imp. P. Brodard et Gallois