Elle me connaît, cette île. C'est moi qui l'ai descendue, il y a huit
jours, avec Jean-le-Bon. Nous revenions de trapper au mont
Sainte-Hélène. Nos canots s'étaient perdus. Nous avons remonté l'île qui
se promenait sur la rivière, et, ma foi, nous nous en sommes servis
comme d'un bateau, jusqu'à la gueule de la coulée. Arrivés là, un
peuplier s'est cassé, est tombé à l'eau et a arrêté notre embarcation.
Comme la prairie avait l'air d'être giboyeuse, nous avons aussi stopé
pour chasser...
--Mais, interrompit. Villefranche, elle doit être à cette heure occupée
par des Peaux-Rouges.
--C'est bien ainsi que je l'entends, ô Dieu, oui! Dès qu'il fera noir,
je prendrai votre scie, me glisserai dans l'eau et, demain matin, les
vermines s'éveilleront à douze ou quinze milles d'ici. Passage gratis,
capitaine; j'espère que j'aurai droit à leur reconnaissance, oui bien,
je le jure, votre serviteur!
L'explication du trappeur, tout étrange qu'elle puisse paraître, ne
surprit pas Villefranche, car il savait que les fleuves de l'Amérique
charrient souvent des îles considérables, que le courant pousse ça et
là, jusqu'à ce qu'un barrage ou un bas-fond s'oppose à sa marche. Les
îles sont formées, tantôt par des arbres que le vent a renversés dans
l'eau et qui se sont accumulés les uns contre les autres, puis, en se
pourrissant, ont donné naissance à la végétation, et tantôt par des
lambeaux de terrains que des inondations ou la violence des torrents ont
insensiblement détachés de la terre ferme et finalement emportés aux
caprices des flots.
On les nomme, pour cette raison, des flottantes. Il en est qui
embrassent un mille et même plus de superficie.
--Est-ce décidé? demanda Nick en voyant que Poignet-d'Acier
réfléchissait.
--Oui, et je vous accompagnerai, répondit-il.
--Oh! pour cela, non, non, non! j'ai dit non, capitaine. Il faut que
quelqu'un veille ici; ce quelqu'un ce sera vous.
Villefranche essaya de nouvelles objections. Nick Whiffles fit la sourde
oreille.
Avec deux pins rabougris, qui avaient crû dans les fissures de la roche,
ils dressèrent, à la hâte, une civière, y établirent Jacques et le
transportèrent à une lieue environ au delà.
Les ombres de la nuit s'épandaient alors sur le district de la Colombie.
On entendait gronder les eaux de la Caoulis à une faible distance.
Les deux chasseurs déposèrent leur fardeau sur gazon et s'avancèrent en
silence vers la rivière. A droite et à gauche, les crêtes du cañon
étaient toujours perpendiculaires. Pour sortir du précipice, surtout la
nuit, il fallait nécessairement traverser le murs d'eau. Mais une île
dont la masse, d'un noir impénétrable, estompait plus vigoureusement les
ténèbres, à deux ou trois cents mètres du rivage, barrait le passage.
--Votre scie, capitaine! dit Nick à voix basse, en plaçant sa carabine
et ses pistolets sur la berge.
--Soyez prudent, recommanda Poignet-d'Acier, lui remettant une petite
scie d'un pied de long qu'il avait dans son étui.
Sans se déshabiller et sans faire le plus léger bruit, le trappeur avait
déjà plongé sous l'eau.
Une demi-heure s'écoula, une demi-heure de pénible attente pour
Villefranche, qui, accoudé à la roche songeait aux terribles
vicissitudes de son existence.
Des bouffées d'air plus vif, en lui cinglant tout à coup le visage, lui
firent lever les yeux.
La masse opaque semblait s'être fondue dans la pénombre générale, et le
rayon visuel n'était plus borné, en avant, que par le firmament et
l'onde.
--Ouf! encore une maudite petite difficulté de moins pour votre
serviteur! s'écria allègrement Nick Whiffles en émergeant de la rivière.
Ça n'a pas été facile de s'en tirer, ô Dieu non! A bas, Calamité Chut,
Infortune! fit-il à ses chiens qui gambadaient et grondaient de plaisir
autour de lui. Je vous disais donc, capitaine, que je ne pouvais
retrouver mon peuplier. Ils étaient bien une dizaine de Peaux-Rouges
dans l'île, couchés comme des veaux sur la litière, ronflant comme des
grenouilles dans un marais. Mais votre scie est fameuse, capitaine! En
deux tours de mains l'arbre était en deux, et l'île s'en allait
bellement à vau l'eau. Vont-ils faire une drôle de mine en s'éveillant
demain, les coquins! Je voudrais, ma foi, bien assister à leur petit
lever, oui bien, je le jure, votre serviteur!
--Ah! vous êtes un rude compagnon, aussi intelligent que résolu, dit
Villefranche.
Et il lui serra chaleureusement la main.
--Merci du compliment, Poignet-d'Acier, répondit Nick lui rendant son
étreinte; d'un homme comme vous il m'honore. Mais nous n'avons pas fini.
Avez-vous, une corde?
--J'ai les brides de nos chevaux.
--Bon, alors, très-bon, car je craignais...
--Qu'en voulez-vous faire?
--Vous allez voir, capitaine. La rivière a un demi-mille de large. Il
faut, à toute force, la traverser maintenant; et votre domestique...
--Oh! je le porterai sur mon dos, dit Villefranche d'un ton dégagé.
--Vous en seriez capable. Mais j'ai un meilleur moyen. Nous attacherons
une bride au corps de Calamité et d'Infortune, en laissant entre eux un
intervalle de trois à quatre pieds. Notre blessé se placera milieu en se
soutenant au cuir de la bride, et, comme cela, il passera aussi
commodément que dans un canot.
--L'idée est ingénieuse; mais vos chiens...
--Mes chiens, capitaine, ils nous charrieraient tous les trois. Une
fois, mon oncle, le grand voyageur dans l'Afrique centrale...
--Allons, ami Nick, à l'oeuvre! s'écria Poignet-d'Acier, qui prévoyait
une histoire interminable.
La bride fut ajustée comme il avait été dit, sous le poitrail des deux
mâtins, puis on les poussa à l'eau. Jacques se suspendit à la courroie
entre Infortune et Calamité. Nick et Villefranche se mirent à nager
derrière le singulier équipage.
La traversée était hasardeuse, car il faisait une nuit fort obscure et
la rivière roulait de grosses vagues; mais, grâce à l'énergie des
passagers et à la sagacité des chiens, elle s'effectua heureusement. A
l'inverse de la rive septentrionale, la rive sud de la Caoulis est
presque plate.
Après avoir abordé, les fugitifs prirent le blessé sur leurs épaules et
allèrent camper à un mille à l'intérieur.
Le jour suivant, ils résolurent de remonter la Caoulis jusqu'à un gué,
connu de Nick Whiffles, et de la retraverser pour chercher un refuge
dans l'une des cavernes qui trouvent, à chaque place, la base du mont
Sainte-Hélène, géant isolé derrière deux pitons de moindre hauteur et
dont la tête altière étalait superbement, à une courte distance, son
panache de neiges éternelles.
Jacques était abattu, dévoré par la fièvre.
En procédant au pansement, Villefranche s'aperçut que la plaie devenait
gangréneuse. L'inflammation gagnait déjà l'aine. A cette vue, Nick
secoua la tête en marmottant:
--Le compte du pauvre diable est réglé!
Cependant, Poignet-d'Acier conservait encore quelque espoir de le
sauver. Qu'il pût arriver à un lieu sûr, avant que le délire ne
s'emparât du malade, et peut-être, avec des soins et du repos,
parviendrait-on à le guérir. Mais le salut de tous trois exigeait
impérieusement qu'ils se remissent en route. On fabriqua un brancard, et
Jacques fut porté par ses dévoués compagnons jusqu'à midi. Ils étaient,
revenus sur le bord septentrional de la rivière, qu'ils avaient franchie
presque à pied sec, et commençaient à gravir les premières rampes de la
montagne. Le soleil dardait à plomb ses flèches sur cette contrée
basaltique, aride, grisâtre et convulsionnée comme sont les abords d'un
cratère.
La petite caravane suivait une ravine profondément encaissée, où se
tordait tristement un mince filet d'eau, alimenté par la fonte des
neiges supérieures.
Tout à coup Nick s'arrêta.
--Capitaine, dit-il, voyez-vous ces empreintes fraîches, sur la boue
près du ruisseau? Les Indiens étaient ici ce matin, et voici deux pieds
tournés en dehors. Ce sont ceux d'un blanc... de Joe. Je ne me trompe
pas. Déposons notre homme ici, sous une roche. Il faut que je sache ce
que cela signifie, car dans cette fondrière, on pourrait nous assommer
comme des lapins au gîte.
--Vous avez, raison, répliqua Poignet-d'Acier.
Ils placèrent le blessé dans une sorte de grotte, ombragée par un
acacia, tout près du ruisseau; Villefranche s'assit à son côté, et Nick,
sa carabine à la main, grimpa lestement le talus du précipice et
disparut au sommet.
--Jacques, appela Villefranche en prenant la main de son vieux
serviteur.
Mais celui-ci ne l'entendait plus. Une congestion cérébrale s'était
emparée de lui. Il parlait de femme séduite et tuée, de petits-enfants
de son maître, d'Alfred et de Mariette, d'un scapulaire qu'il leur avait
attaché au cou pour qu'un jour ils pussent être reconnus.
--Car, s'écriait-il, il est bon, M. Villefranche,... vous le savez bien,
vous... Il retournera vers ces chers enfants de sa fille, et il les
aimera comme Jacques les aime. Je vous le garantis... Il veut bien
donner une pension à Alfred, pourquoi n'en donnerait-il pas une à
Mariette?... Pourquoi? parce qu'elle est fille et qu'il n'aime pas les
femmes, depuis la triste affaire de madame et de mademoiselle Adèle...
Elle était bien belle, mademoiselle Adèle... Est-ce que vous l'avez vue?
C'est comme madame... une brave dame... J'entends sonner des glas... On
va l'enterrer... Monsieur l'a tuée. Je vous dis qu'il l'a tuée! Et il a
bien fait... n'est-ce pas?... Cet Hermisson avait trompé mademoiselle
Adèle...
A la claire fontaine,
M'en allant promener,
Je trouvai l'eau si belle,
Que...
--Ohé! qui est-ce qui vient ici?... Bonjour, petite Merellum...--Veux-tu
un gâteau de maïs, mon enfant?... Les Indiens, monsieur, ils ont
décampé... Les voyez-vous?... Je ne suis pas blessé. Non, monsieur...
non...
Il continua de divaguer ainsi jusqu'à cinq heures du soir. Puis le râle
commença; à six heures, le brave serviteur rendit son âme à Dieu.
Villefranche, qui avait suivi cette agonie avec des angoisses
poignantes, quoique son visage demeurât impassible, Villefranche sentit
alors une larme sous sa paupière.
--Je n'avais qu'une faiblesse, mon affection pour ce pauvre vieillard;
la voilà morte avec lui, murmura-t-il; mais il me reste une grande
passion, ma haine pour l'Angleterre; à nous deux maintenant!
Un moment après, il ajouta:
--Je ne veux pourtant pas abandonner son cadavre aux Indiens ou aux
bêtes fauves. Je vais l'enterrer.
Il chercha un endroit où le sol fût assez mou pour y creuser une fosse,
et, croyant l'avoir trouvé, il se mit à fouiller la terre avec son
couteau. Mais, soudain, la lame s'émoussa contre un corps dur.
Poignet-d'Acier enfonça sa main dans le trou pour en extraire l'objet
qui avait arrêté son instrument. C'était un caillou ovoide, rugueux,
tout constellé de paillettes jaunes, qui étincelaient aux rayons du
soleil, malgré la fange dont il était souillé. La main frissonnante, le
coeur palpitant, le front baigné de sueur, Poignet d'Acier l'approcha de
ses yeux grands ouverts.
--De l'or! une mine d'or! Je suis sur une mine d'or! s'écria-t-il avec
un accent impossible à traduire, en tressaillant de tous ses membres.
CHAPITRE XVII
LE ROI DES MUSTANGS
Nick Whiffles ne s'était malheureusement pas trompé! Les empreintes
qu'il avait observées au bord du ruisseau étaient bien celles de Joe et
d'une partie de la bande qui les poursuivait.
Après avoir constaté l'insuccès de leurs tentatives pour brûler
Poignet-d'Acier, Pad et son complice crurent d'abord qu'ils étaient
tombés ou s'étaient jetés dans la rivière, car la fumée de l'incendie et
le crépuscule les avaient empêchés de remarquer la fuite leurs victimes.
Mais, le lendemain matin, l'Irlandais, ayant examiné attentivement les
lieux, découvrit les traces qu'ils avaient laissées sur le sentier et
les suivit jusqu'au rivage. Il était trop familier avec les habitudes du
Nord-Ouest pour ne pas reconnaître les impressions.
--By the Holy Virgin! ce flibustier d'enfer nous a échappé! maugréa-t-il
entre ses dents. Mais il n'ira pas loin, ou je veux perdre mon nom.
--Par le tonnerre! il n'était pas seul avec son engagé, ajouta Joe;
voici un troisième pas, qui rappelle à s'y méprendre, les larges
mocassins de Nick Whiffles.
--Eh! je le vois depuis longtemps! nous ferons d'une pierre deux coups,
reprit Pad avec un dépit mal déguisé.
--Mon frère, voici venir des canots à l'ouest, lui cria un des
Peaux-Rouges du haut du cap.
--Des canots à l'ouest! répliqua l'Irlandais étonné.
--Ils sont deux fois cinq, dit l'Indien.
--Alors ce sont des renforts qui nous arrivent du poste; tant mieux, by
Jesus-Christ!
Et il s'empressa de retourner avec Joe sur le promontoire.
C'était effectivement une nouvelle troupe d'employés de la Compagnie de
la baie d'Hudson et d'Indiens, que le chef du fort Caoulis avait, en
rentrant à la factorerie, dépêchée à la poursuite de Poignet-d'Acier.
Les deux partis furent places sous le commandement de Pad, qui décida
qu'un détachement traverserait la Caoulis, et remonterait la rive
septentrionale, que l'autre longerait le bord opposé, tandis que Joe,
deux Peaux-Rouges et lui exploreraient les îles.
De cette manière, il n'était guère possible que les fugitifs parvinssent
à se soustraire longtemps à leurs adversaires. Si les gens qui
côtoyaient la partie nord de la rivière n'avaient été arrêtées par un
portage [21] de plusieurs milles, le plan de l'Irlandais n'eût que trop
bien réussi. Mais, au lieu de se maintenir en ligne avec ceux qui
avançaient de l'autre côté ceux-ci restèrent deux heures en retard, et
c'est pourquoi Pad et Joe, après avoir surpris Villefranche et blessé
Jacques, au moment où Nick Whiffles leur faisait ses adieux, demeurèrent
cachés, avec deux Indiens, dans l'île d'où ils avaient tiré.
[Note 21: Voir la _Huronne_.]
Ils attendaient leurs auxiliaires et leurs auxiliaires ne se montraient
pas.
Pad les appela en imitant le cri de l'orfraie, signal convenu. On lui
répondit, mais de la rive, méridionale seulement. Or, il y avait au
moins un mille de distance entre cette rive et l'îlot, et le courant
était si violent que la traversée, en canot, exigeait près d'une
demi-heure.
Nos francs trappeurs durent, en partie, leur salut à cette circonstance.
--Ils sont en cage, nous les tenons, by the Holy Virgin! s'écria Pad,
lorsqu'après avoir fusillé pendant un quart d'heure et mis en lambeaux
leurs coiffures, puis les avoir crus morts, et s'être rendu avec une
partie de son monde sur la crête du canon, il découvrit tour que Nick
lui avait joué.
--Par le tonnerre! c'est comme tu le dis, appuya Joe. Nous irons avec
une dizaine d'hommes les saluer au débouché de la coulée.
--Pas toi, dit l'Irlandais; dès que le reste de nos gens sera arrivé, tu
leur feras la chasse dans cette gorge, et moi je monterai vers l'entrée
avec trois canots. Nous les prendrons entre deux feux.
Ayant choisi les plus adroits tireurs de sa troupe, Pad s'éloigna. Il
gagna promptement l'île flottante, et comme elle lui paraissait aussi
bien située pour attaquer ses ennemis que pour ne pas s'exposer aux
coups de la redoutable carabine de Poignet-d'Acier, il s'y mit en
observation.
Pendant ce temps, Joe pénétrait dans la coulée avec le reste de leurs
forces.
Le surlendemain, il arriva au bord de la Caoulis sans avoir pu rattraper
les francs-trappeurs. Surpris de n'avoir pas rencontré Pad, il doubla,
en canot, le gros cap qui formait un des angles de la rivière et du
cañon, tourna à gauche et se porta droit vers le mont Sainte-Hélène,
supposant, avec raison, que les fuyards y chercheraient un refuge s'ils
réussissaient à tromper la vigilance de Pad.
Dans la nuit précédente, celui-ci avait été éveillé en sursaut par un
choc violent.
C'était l'îlot qui, remis en liberté grâce à Nick Whiffles, venait de se
heurter à un récif.
L'Irlandais comprit immédiatement qu'il avait manqué son coup, et que
Poignet-d'Acier lui damait le pion une fois de plus. Il se leva en
jurant, sauta en canot avec ses hommes, passa la rivière et se dirigea
aussi vers le mont Sainte-Hélène. Au point du jour, tomba sur la piste
des francs-trappeurs. A midi, traversait le gué qu'ils avaient franchi
dans la matinée, et, à trois heures, il ralliait Joe, à un mille environ
du ravin où le pauvre Jacques terminait douloureusement son existence.
En atteignant le sommet du précipice, Nick Whiffles les aperçut réunis,
avec vingt-cinq ou trente hommes, au pied de la montagne.
Il eût été absurde de vouloir lutter contre un pareil bataillon.
--Les vermines ne scalperont pourtant pas l'engagé de Poignet-d'Acier!
murmura le bon trappeur. Je m'en vas les éloigner d'ici et leur donner
du fil retordre. Et, après avoir longtemps réfléchi, Nick, qui s'était
tapi à l'ombre d'un grand cactus, débucha tout à coup avec ses chiens.
Quelques sauvages l'aperçurent et se mirent à pousser de grands cris.
Bientôt une partie de la bande lui donna la chasse. Ce n'était pas là
l'affaire du trappeur. Il voulait entraîner la troupe entière sur ses
talons. Aussi, opérant un détour derrière quelques tronçons de colonnes
basaltiques, il se rapprocha de ceux qui étaient restés en place et
paraissaient tenir conseil. Ceux-ci, en le voyant venir, suspendirent
leur entretien et lui décochèrent des flèches. Mais ils étaient trop
loin pour l'atteindre. Nick alors ajusta un Peau-Rouge et pressa la
gâchette de sa carabine. Puis, sûr d'avoir frappé à mort son homme, il
partit à toutes jambes en s'éloignant toujours du ravin. Pad soupçonna
une ruse, et, laissant aux plus avancés le soin de le poursuivre,
commença, avec le gros de son parti, une minutieuse reconnaissance de la
contrée.
Nick Whiffles qui grimpait, agile comme une antilope, la croupe du
Sainte-Hélène, les vit marcher vers la fissure. C'était ce qu'il
redoutait par dessus tout; mais il n'était plus en son pouvoir de les en
empêcher. Il n'avait même pas la faculté de prévenir Poignet-d'Acier,
car les Indiens le serraient de si près qu'il n'avait pas encore eu le
temps de recharger son arme. Une idée traversa son cerveau, et, se
tournant dans la direction de la fondrière, il tira ses pistolets en
l'air.
Villefranche, qui n'avait pas entendu le premier coup de feu, à cause de
l'abaissement du sol, fut frappé par cette double détonation que
réverbérèrent, à diverses reprises, les échos de la montagne. En ce
moment il tenait à la main la gangue aurifère recueillie dans la fosse
destinée à Jacques. Il se hâta de la fourrer dans sa poche, repoussa de
la main, dans le trou une portion de la terre amoncelée sur le bord, et
saisit son fusil, en embrassant la ravine dans un regard rapide comme
l'éclair.
Il ne distingua rien qui pût l'inquiéter; mais des sons de pas nombreux
arrivèrent à son oreille.
Aussitôt, il ramassa quelques grosses pierres que trois hommes
ordinaires n'auraient pu soulever et les plaça devant la cavité où
gisait le cadavre de son compagnon puis il gravit le versant de la
fondrière opposé à celui par lequel Nick Whiffles avait passé.
Comme il arrivait à mi-hauteur, un meuglement retentit sur sa tête.
--Oli-Tahara! dit mentalement Villefranche en accélérant sa marche.
Et, presque au même instant, le bruit d'une vive fusillade et cinq on
six balles qui ricochèrent à ses côtés lui firent tourner les yeux.
Alors il aperçut une troupe d'hommes, peaux-rouges et visages-pâles,
qui, échelonnés à deux cents pas au-dessous de lui, de l'autre côté du
ravin, le visaient, ceux-ci avec des carabines, ceux-là avec des arcs,
tandis que l'un d'eux tombait inanimé dans le précipice.
Poignet-d'Acier redoubla de vitesse.
En quelques secondes il fut au faîte de la crevasse. Une grêle de
flèches l'accompagna.
Les sauvages proféraient des hurlements affreux, auxquels se mêlaient,
en assourdissante cacophonie, les mugissements d'un taureau.
--Ici, mon frère! ici! cria une voix au capitaine:
C'était Oli-Tahara, monté sur son buffle blanc et déchargeait, pour la
deuxième fois, sa carabine sur les agresseurs.
Deux bonds et Villefranche fut près de lui.
--Monte derrière moi, mon frère, lui dit le métis.
Le capitaine y était déjà.
Et Tonnerre partit avec la rapidité du fluide dont on lui avait donné le
nom.
Il courut, courut jusqu'à la nuit en contournant les gradins inférieurs
du mont Sainte-Hélène et en décrivant une courbe qui de l'est le
ramenait insensiblement au nord. Le temps était devenu pesant;
l'atmosphère était chargée d'électricité. Des nuages lourds, aux reflets
violacés, se traînaient péniblement vers l'occident. Nulle brise ne
flottait dans l'air; mais çà et là, des effluves d'une chaleur
intolérable semblaient sourdre du sol et chassaient une fine poudre de
gypse qui blanchissait tous les objets environnants. La foudre éclata
avec tant de violence que les assises de montagne frémirent. Puis, comme
la nuit baissait, de grands éclairs déchirèrent le crépuscule ainsi que
d'énormes pièces d'artifices, et il s'éleva tout à coup, du sud-est, un
vent furieux qui tordit, brisa, avec des accès de rage inouïe, les
maigres acacias et les sapins chétifs cramponnés aux fentes des roches.
Cependant il ne tomba aucune goutte de pluie. C'était ce que les
Canadiens-Français appellent une orage sèche.
Depuis leur départ, les deux cavaliers n'avaient pas échangé une parole.
Oli-Tahara s'était contenté de stimuler l'ardeur de son buffle.
Poignet-d'Acier était absorbé par la pensée de l'or qu'il avait trouvé.
Il eût voulu être seul pour examiner la gangue qu'il serrait
convulsivement dans sa poche avec la main gauche, tandis que, de
l'autre, il se soutenait au métis qui conduisait leur monture.
Après quatre heures d'une course effrénée, Oli-Tahara suspendit l'allure
de Tonnerre. La tempête grondait toujours. Mais elle paraissait
s'éloigner à mesure qu'ils se portaient vers le nord.
--Où mon frère veut-il que je le mène? demanda soudain le métis.
--Mon frère sait-il si on peut revenir, par le sud, au point où il m'a
pris? fit Poignet-d'Acier.
--On le peut.
--Eh bien! campons ici. Les gens de la Compagnie nous ont perdus de vue.
Demain je retournerai là-bas, rejoindre un compagnon que j'y ai laissé.
Mon frère sera libre d'aller où ses affaires l'appellent. Je le remercie
du service qu'il m'a rendu.
--Mon frère m'avait sauvé la vie, nous sommes quittes, répliqua
simplement le Bois-Brûlé en mettant pied à terre.
Villefranche l'imita.
--Voici, ajouta le premier, un sac à médecine que la vierge clallome m'a
donné pour lui.
Poignet-d'Acier sourit en recevant l'amulette confiée par Ouaskèma au
Dompteur-de-Buffles.
--La jeune squaw est donc libre? dit-il.
--Oli-Tahara l'a enlevée à ses ennemis les visages-pâles. Et il a tué
son ravisseur, repartit fièrement le métis.
--Mon frère a tué ce Chinook?
--Il n'appartenait pas à la vaillante race des Chinouks. C'était un
blanc nommé Pad par les Visages-Pâles, Double-Face par les Peaux-Rouges,
parce qu'il se déguisait. Je l'ai tué comme il s'apprêtait tirer sur mon
frère, ce soir, dans le ravin.
Poignet-d'Acier se souvint alors de l'homme qu'il avait vu rouler dans
la fondrière. Il tendit la main au Bois-Brûlé.
Celui-ci refusa ce gage d'amitié.
--Si la langue de mon frère est droite, dit-il, Oli-Tahara pressera sa
main. A présent, il ne lui doit plus rien.
--Que mon frère parle, mes oreilles sont ouvertes?
--Le coeur du chef blanc bat-il pour la vierge clallome? interrogea
l'autre en essayant, malgré l'obscurité, de lire sur les traits du
capitaine.
--Son coeur ne bat point pour elle, répondit Villefranche d'un ton dont
la franchise ne pouvait être suspectée.
--Alors, dit le métis, j'accepte la main de mon frère; je partagerai
avec lui mon repas et ma couverte.
La paix était conclue. Le Dompteur-de-Buffles mettait sans réserve son
dévouement au service de Poignet-d'Acier. Ils mangèrent une tranche de
saumon fumé et s'enroulèrent dans une robe de bison pour passer la nuit
au lieu où ils avaient fait halte.
Le lendemain, Oli-Tahara dit à Villefranche:
--Mon frère n'a pas de cheval; je lui en donnerai un avant que le soleil
se penche du côté du grand lac salé.