Louis-le-Bon attacha une lanière de cuir sous les aisselles de l'enfant

et la descendit à terre. Ensuite sauta hors de l'enceinte, prit Merellum

par la main, l'entraîna au bord du rio Columbia, monta avec elle dans un

canot et s'éloigna à force de rames.

En une minute il avait eu fini.

--Encore une maudite petite difficulté de moins sur les épaules!

marmottait Nick Whiffles, retournant à la fenêtre.

Ouaskèma l'avait franchie. Elle se tenait tapie dans l'ombre d'une

encoignure. Infortune et Calamité rivalisaient d'aboiements devant elle.

La cour de la factorerie était pleine de cris et de confusion.

Un coup de feu retentit.

--Castors et loutres! ça va chauffer plus dur que je ne le supposais,

ajouta Nick entre ses dents. Sus aux Anglais, mes chiens! sus!

S'adressant à Ouaskèma.

--A nous deux maintenant, la belle! C'est un fameux service que Nick

Whiffles va te rendre là; j'espère bien que tu l'en récompenseras, ô

Dieu oui! Mais, j'y pense, impossible que tu puisses escalader ces

pieux, avec ton bras blessé. Diable! c'est un inconvénient. Ah! la porte

du fort est ouverte. Suis-moi de près. Les chiens nous défendront par

derrière. Il faut faire une trouée au milieu de ces tapageurs. Par

bonheur, on n'y voit goutte. Tu ne sera pas reconnue. Ici, Calamité!

Ici, Infortune! et, si on nous touche, jouez des mâchoires, mes

gaillards! Allons! vermines, rangez-vous, ou je vous assomme, c'est Nick

Whiffles qui vous parle, oui bien, je le jure, votre serviteur!

Tout en monologuant à son habitude, le brave trappeur écartait avec la

crosse de sa carabine les gens, hommes et femmes, Visages-Pâles ou

Peaux-Rouges, Canadiens ou Anglais, qui obstruaient la cour.

Il n'était plus qu'à dix pas de l'entrée. Encore quelques efforts, et le

succès couronnait son entreprise.

Mais là un obstacle imprévu l'attendait.

Un meuglement prolongé se fit subitement entendre.

--Oli-Tahara! le Dompteur-de-Buffles! les Chinouks! les Chinouks!

clamèrent plusieurs voix dans la foule.

--Barricadez la porte, cria le sous-chef facteur.

Aussitôt toute dissension cessa. Chacun redoutait les Chinouks. C'était

l'ennemi commun. Il fallait se réunir pour lui faire face. On obéit à

l'ordre du sous-chef et la porte fut fermée.

--Tonnerre! maugréa Nick, me voilà pris entre deux feux. Mais il ne sera

pas dit que je moisirai dans cette double maudite petite difficulté!

Refendant alors la foule accompagné de Ouaskèma et de ses chiens, il se

faufila dans une partie de la cour où il n'y avait personne et commença

un examen attentif de la palissade.

Il espérait découvrir une échelle, quelque chose qui permit à l'indienne

d'atteindre le faîte. Ses perquisitions n'aboutirent à rien. Il se

grattait le front, ce qui était chez lui d'une profonde contrariété,

quand les deux mâtins se précipitèrent, museau bas, au pied d'un piquet

et se mirent à gratter le sol.

Une faible lueur filtrait sous ce piquet et s'étalait, en forme

d'éventail, sur le gazon de la cour.

Un conduit! s'écria Nick avec joie; ah! je savais bien que nous

finirions par sortir de cette double maudite petite difficulté!

Effectivement, c'était un ancien conduit pour les eaux d'un évier

abandonné. L'herbe avait poussé dans le ruisseau. Elle masquait à demi

l'ouverture qui débouchait hors du fort.

Du courage, Calamité de l'action, Infortune! Fouillez, fouillez, mes

bons toutous disait le trappeur stimulant les chiens du geste et de la

voix. Lui-même s'agenouilla près d'eux, tira son couteau, et en quelques

instants il eut pratiqué sous les piquets une ouverture d'un pied et

demi de profondeur sur deux de large environ.

--Passe, ma soeur, dit-il à Ouaskèma en lui montrant l'orifice, tu

fileras vers la berge et là tu m'attendras. Le trou n'est pas encore

assez grand pour moi. Une seconde seulement et je te rattraperai.

L'Indienne ne se le fit pas répéter.

Les chiens hurlaient avec rage et voulaient s'élancer derrière elle.

Nick Whiffles les retint.

--Les chères bêtes! marmottait-il en continuant sa besogne; on dirait

qu'elles flairent quelque chose.

Un second mugissement s'éleva, comme par exprès, pour lui répondre.

--Le buffle au Bois-Brûlé! dit le trappeur. Pourvu qu'il n'ait pas

aperçu la squaw! Je l'aurais délivrée de la corde pour la jeter au

bûcher, sans compter les maux que je me suis donné pour elle! Ça ne

ferait pas du tout mon compte, ô Dieu non!

Un cri déchirant, auquel succéda un hourvari assourdissant, lui fit

suspendre son travail.

Les employés de la Compagnie de la baie d'Hudson, munis de torches,

s'élançaient en masse hors de la factorerie.

Mais le premier cri avait été poussé par une femme. Nick Whiffles

l'avait parfaitement reconnue: c'était Ouaskèma. En sortant du conduit,

elle avait été saisie par deux mains vigoureuses. On l'avait brutalement

assise sur le dos d'un taureau, que son ravisseur avait aussitôt

enfourché en poussant l'animal vers le fleuve.

Sans hésiter, le taureau se jeta à l'eau et se mit nager.

Nulle parole n'avait été échangée entre les deux acteurs de cette scène.

Vingt éclairs, vingt coups de feu, accompagnèrent leur fuite.

--Que ma soeur n'ait aucune crainte, je ne lui veux pas de mal, dit

l'homme à l'Indienne.

Elle ne répliqua point.

--Oli-Tahara, avait appris qu'elle était captive chez les Visages-Pâles.

Il était venu pour la sauver. Il remercie le Grand Esprit de l'avoir

assisté dans l'accomplissement de son projet.

Même silence.

Talonnant son buffle, qui ne cessait de couper l'eau en ligne directe et

avec rapidité, comme s'il n'eût pas senti le fardeau qu'il portait, le

métis reprit:

--Je conduirai ma soeur où elle voudra.

--Ouaskèma, répliqua froidement l'Indienne, peut elle se fier à la

parole d'un demi-sang?

--Que ma soeur ordonne, elle verra si Oli-Tahara la langue croche.

--Que mon frère, alors, conduise Ouaskèma au village des Clallomes.

--Oli-Tahara obéira, répondit le Dompteur-de-Buffles d'un ton soumis.

Le silence recommença. Ils entendaient les balles siffler et ricocher

dans l'eau, mais ils étaient hors de leur atteinte.

Devant le fort Caoulis, la Colombie n'a guère qu'un mille de largeur. La

traversée fut courte. En abordant l'autre rive, le Bois-Brûlé arrêta son

taureau et dit l'Indienne:

--Ma soeur consent-elle à ce que Oli-Tahara lui ouvre son coeur?

--Ouaskèma consent.

--J'aime ma soeur.

--Ouaskèma le sait, dit simplement la Clallome en sautant à bas du

buffle.

--Ma soeur le sait et elle ne m'aime pas? Ouaskèma ne t'aime pas.

Le métis réprima un mouvement d'irritation.

--Elle en aime un autre! dit-il avec amertume. Oui, elle en aime un

autre.

--Et qui ne l'aime pas! repartit-il d'un ton ironique.

--S'il ne l'aime pas, il l'aimera; Hias-soch-a-la-ti-yah l'a révélé à la

vierge.

--Mais, s'écria le Bois-Brûlé mettant aussi pied à terre, si moi

j'aimais ma soeur comme elle veut être aimée; si je lui donnais tous les

présents qu'elle désire. Si je lui assurais l'alliance des vaillants

Chinouks; si je promettais de n'avoir jamais d'autre femme qu'elle; si

je lui offrais ce bison blanc, la terreur et la convoitise de tous ceux

qui--Visages-Pâles et. Peaux-Rouges--habitent les bords de la

Grande-Rivière?

--Ouaskèma ne t'aimerait pas, dit paisiblement la jeune file.

Et d'un ton prophétique:

--Elle en aime un autre! Elle doit être à lui s'il vit. Le Grand Esprit

le lui a prédit. Elle ne fermera pas son oreille au discours du Grand

Esprit.

Le Dompteur-de-Buffles était superstitieux comme tous les Bois-Brûlés.

Sa fureur tomba devant le maintien calme et imposant de la jeesukaine.

--Mais s'il mourait? hasarda-t-il.

--S'il mourait de main humaine, Ouaskèma le vengerait

Hias-soch-a-la-ti-yah le lui a annoncé! repartit l'Indienne sans

abandonner sa pose et son accentuation solennelle.

Le métis refoula encore son ressentiment, et dit:

--Ma soeur gardera-t-elle la mémoire de ce je lui ai fait?

--Ouaskèma oublie toujours le mal pour se rappeler le bien.

--Mais si, par accident, Poignet-d'Acier venait perdre la vie?

Elle secoua la tête.

--Que ferait ma soeur? insista le demi-sang, ne remarquant pas ce geste.

--Elle attendrait les ordres du Grand Esprit.

--Et elle ne se donnerait pas à un autre avant d'avoir revu son frère

Pas avant que le Grand Esprit lui eût parlé. Mais si mon frère veut être

agréable à Ouaskèma, qu'il reprenne la direction du soleil levant et

qu'il porte au chasseur blanc cette médecine que Ouaskèma à préparée

pour lui.

Il hésitait.

--Mon frère refuse! s'écria l'Indienne avec mépris; mon frère est un

coeur mou; il n'aime pas la vierge clallome.

--Je l'aime, et je le prouverai à Ouaskèma! répondit vivement le

Dompteur-de-Buffles, saisissant un petit sac de peau qu'elle tenait à la

main et le serrant dans sa poche. Avant trois nuits; Poignet-d'Acier

aura la médecine.

--L'Esprit Suprême te protégera! répliqua la Clallome en disparaissant

dans les profondeurs de la nuit.

Le Bois-Brûlé remonta d'un bond sur son buffle, qui exhala un long

mugissement et se plongea dans le fleuve.

CHAPITRE XV

PAUVRE JACQUES

Cependant Nick Whiffles était sorti du fort par l'ouverture qu'il avait

pratiquée sous la palissade. A travers l'obscurité, il aperçut le buffle

blanc du métis qui s'éloignait rapidement du rivage. L'animal était

encore à la portée de la carabine du trappeur. Un instant, ce dernier le

coucha en joue; il allait tirer, quand une réflexion l'arrêta. Malgré

toute son adresse, il pouvait manquer la bête et atteindre Ouaskèma. Si

courte qu'eût été cette réflexion, elle suffit pour faire disparaître

dans les ténèbres le ravisseur et sa proie.

Les gens de la factorerie avaient rouvert la porte d'entrée et se

répandaient aux alentours du poste. Nick eut une idée. Il déchargea son

arme en l'air en criant:

--Hola! Hé! arrivez donc, fainéants! On enlève vos prisonnières. Cette

vermine de Bois-Brûlé qui commande les Chinouks! Tenez, le voyez-vous,

qui se sauve avec son maudit buffle d'enfer; ô Dieu, oui! Feu dessus!

Allons donc! Dépêchez!

C'est alors que retentirent les coups de fusil dont nous avons

précédemment parlé.

Quand l'émoi des employés de la Compagnie se fut un peu calmé, le

sous-chef facteur ordonna à quelques-uns de ses hommes de monter dans

les canots et de poursuivre les fugitifs; puis s'adressant à Nick:

--Mais êtes-vous bien sûr que ce soit nos prisonnières?

--Si j'en suis sûr! comme je vous vois, bourgeois, répondit le malin

trappeur, riant sous cape.

Le sous-chef hocha la tête d'un air à demi incrédule, en murmurant:

--Comment cela se pourrait-il?

--Je vais vous le dire, répliqua Nick. Calamité, Infortune et moi...

--Qu'est-ce que cela, Calamité... Infortune?...

--Mes chiens, deux bonnes bêtes, pas à votre service, bourgeois, riposta

Nick d'un ton sec.

--Alors, vos chiens et vous?

--Nous avions été éveillés par le bruit et nous étions descendus dans la

cour, quand... Mais venez.

--Où?

--A deux pas, bourgeois, à deux pas.

Nick le conduisit près du trou qu'il avait creusé sous la clôture.

--Regardez-moi ça, dit-il en indiquant le passage.

--Qui a fait cette, effraction I s'écria le sous-chef, après avoir

examine l'excavation à l'aide d'une torche.

--Qui a fait ça? pas Nick Whiffles, assurément, repartit le trappeur

avec un accent de bonhomie qui détruisait jusqu'à l'ombre du soupçon.

--Mais enfin! commença le sous-chef en frappant impatiemment du pied.

--Vous ne me laissez pas parler, aussi, reprit l'autre.

--Alors, soyez bref.

--Je vous disais, reprit Nick que mes chiens se sont mis à flairer

quelque chose dans la cour, et alors je me suis dit: Ils flairent

drôlement ce soir, mes chiens. Qu'est-ce ça peut être? Un Indien, pour

le certain, et un Indien qui fait un mauvais coup, encore, je les

suivis, et tout à coup ils se mirent à courir et à donner de la voix

comme des possédés. Donc ils avaient senti un Peau-Rouge. J'armai ma

carabine, trop tard, hélas! ô Dieu, oui! car j'aperçus une squaw qui

glissait comme une vipère par ce trou. Je passai aussi après elle. Et

qu'est-ce que j'aperçus encore? Oli-Tahara qui emportait Ouaskèma, avec

une petite fille, sur sa peste de buffle, oui bien, je le jure, votre

serviteur!

--Mais comment les avez-vous reconnus au milieu de la noirceur? demanda

le sous-chef, que cette version satisfaisait pas complètement.

--Reconnus! reconnus! Comment je les ai reconnus? répliqua le trappeur

avec un aplomb imperturbable, est-ce que vous ne savez pas, bourgeois,

que Nick Whiffles voit aussi clair la nuit que le jour?

--Alors vous les avez maladroitement manqués, car ils n'étaient qu'à

quelques verges de votre carabine, dit le sous-chef, qui n'était pas

fâché d'humilier devant les employés de la Compagnie un franc trappeur,

réputé un des premiers tireurs du territoire de la baie d'Hudson.

--Manqués! fit Nick avec indignation et sans perdre son sang-froid,

manqués! allons donc! Quand j'ai miré un objet, est-ce que je le manque

jamais? Regardez-moi un peu ces marques, et dites-moi si c'est du sang

d'homme ou de bête.

Du bout du pied, il indiquait quelques larges taches de sang provenant

du daim qu'il avait écorché deux ou trois heures auparavant avec

Poignet-d'Acier.

Cette dernière explication parut d'autant plus plausible au sous-chef

facteur, que les assistants se rangeaient du côté de Nick Whiffles, les

uns par affection pour lui, les autres par la malveillance ordinaire des

subordonnés envers leurs supérieurs. On allait rentrer au fort, car un

commis, dépêché exprès, venait de rapporter l'évasion des deux captives,

quand des employés amenèrent la sentinelle que Villefranche avait, on

s'en souvient, bâillonnée et attachée à un arbre, hors de l'enceinte.

--Comment! ce flibustier s'est aussi échappé? s'écria le sous-chef avec

colère.

--C'est tel que je vous le dis, bourgeois, répondit la sentinelle

effrayée.

--Eh bien, tu paieras pour tous! reprit le premier tout courroucé. Tu

seras pendu, et pas plus tard que demain.

Les employés se regardèrent pleins de terreur.

--Excusez, bourgeois, dit Nick Whiffles, que les airs hautains

n'intimidaient pas plus que, les menaces; excusez, mais si vous aviez

été à la place de ce pauvre diable, je voudrais bien savoir ce que vous

auriez fait contre Poignet-d'Acier, ô Dieu, oui.

--C'est vrai, ça. Il a raison, dirent quelques-uns des auditeurs.

--Taisez-vous et remontez à la factorerie! tonna le sous-chef.

--Taisez-vous! taisez-vous! on dit ça à des esclaves, mais pas à des

francs trappeurs, répliqua hardiment Nick.

--Vous, si vous dites encore un mot...

--Voyons, bourgeois, ne vous faites pas plus méchant que vous n'êtes; on

vous connaît, nous autres, interrompit Whiffles en lui tapant

familièrement sur l'épaule. Bonsoir, les camarades; je m'en vas

retourner vers les montagnes Rocheuses, oui bien, je le jure, votre

serviteur!

Il siffla ses chiens et s'éloigna du côté de la Caoulis, sans que le

sous-chef cherchât s'opposer à son départ.

Ce dernier revint au fort avec sa bande. Il était dévoré d'inquiétude,

car à son retour de l'île Kallamet, le facteur en chef ne manquerait

pas, le lendemain, de lui demander compte des prisonniers et de punir

sévèrement sa négligence.

Pad et Joe arrivèrent à une heure du matin, ils amenaient quatre

chevaux. On peut juger de leur déception en apprenant la fuite de

Poignet-d'Acier et de Ouaskèma. Pad, dans sa fureur, accusa le sous-chef

de complicité avec les fugitifs et jura de dénoncer sa conduite aux

directeurs de la Compagnie. Joe, moins irritable et par conséquent

meilleur conseiller, proposa de donner aussitôt la chasse à

Poignet-d'Acier. Quelques renseignements fournis par la sentinelle les

engagèrent à suivre le bord de la Caoulis. Ils se mirent en route,

accompagnés d'une douzaine d'Indiens que leur prêta volontiers le

sous-chef, pour témoigner de sa bonne volonté à les aider dans leurs

recherches.

Supposant assez naturellement que le capitaine avait traversé la Caoulis

en quittant le fort, Pad, qui commandait l'expédition, franchit la

rivière avec sa troupe et longea la rive méridionale. Il était à cheval

avec Joe et deux chefs peaux-rouges; le reste allait à pied. Leurs

premières explorations furent vaines, puisque Villefranche et Jacques

avaient d'abord suivi le bord septentrional du cours d'eau.

Au bout de quelques jours, les poursuivants commençaient à se dépiter et

à perde patience, quand une après-midi, comme ils étaient campés dans un

bouquet de mesquites, deux coups de feu successifs attirèrent

l'attention de Pad.

--Sommes-nous tous ici? demanda-t-il en jetant un coup d'oeil autour de

lui.

--Tous, répondit Joe.

--By the Holy Virgin, reprit l'Irlandais avec une joie sauvage; c'est

alors Poignet-d'Acier qui vient de tirer. Ne bougez pas et laissez-moi

faire.

Il se faufila hors des arbustes, fit un quart de mille environ en

rampant sur les pieds et les mains et découvrit Villefranche en train de

dépouiller les deux buffles qu'il avait abattus. Le capitaine était trop

loin pour que Pad put songer à lui envoyer une balle, et le vallon était

trop uni, à partir de l'endroit ou il se tenait tapi, pour qu'il put

s'approcher davantage sans être remarqué. L'Irlandais ne comptait pas

d'ailleurs la bravoure au nombre de ses très-rares qualités, et, savait

bien que s'il manquait son ennemi, celui-ci ne le manquerait pas.

Attendre et le surprendre à l'improviste lui sembla le meilleur plan. Il

resta donc en observation jusqu'au moment où il vit Villefranche et

Jacques monter sur le promontoire et prendre leurs dispositions pour y

passer la nuit. Alors Pad retourna vers sa troupe et on tint conseil.

L'effroi qu'inspirait Poignet-d'Acier était tel, que ces quatorze hommes

hésitaient, sans se l'avouer, à l'attaquer de front. Les Indiens, au

surplus, l'admiraient franchement et se sentaient peut-être

intérieurement pour lui plus de sympathie que pour ceux qui les

conduisaient, car l'intrépidité et l'audace les attirent toujours. D'un

autre côté si Pad briguait l'honneur de débarrasser lui-même la

Compagnie du terrible aventurier, Joe ambitionnait secrètement cet

honneur. Aussi discutèrent-ils longuement et sans arriver à aucun

résultat. On parla de s'emparer de lui pendant son sommeil; mais ce

n'était pas facile. Poignet-d'Acier ne dormait jamais que d'un oeil. Il

fut question de l'assaillir en masse; mais le capitaine avait un fusil

double qui jamais ne perdait son coup de poudre, et Jacques lui-même

possédait une carabine fameuse dans le Nord-Ouest. En outre, du haut de

leur rocher, ils pouvaient, en s'abritant derrière quelques cailloux,

tenir tête à une quinzaine d'individus, la plupart mal armés.

Enfin, Pad, qui se tourmentait le cerveau, s'écria soudainement:

--J'ai notre affaire.

--Comment cela? fit Joe.

--Oui, by Jesus-Christ, nous brûlerons vif le brigand et son engagé

[19].

[Note 19: J'ai déjà dit que sur le territoire de la baie d'Hudson, comme

au Canada, tous les domestiques sont désignés sous le nom d'engagés.]

--Les brûler!

--Oui, by the Holy Virgin, nous mettrons le feu à la prairie. Le rocher

sur lequel ils se trouvent est inaccessible, sauf du côté de la terre;

le vent souffle devant eux; ils n'échapperont pas, à moins de faire un

plongeon dans la rivière, ajouta-t-il en ricanant.

--Mais qui allumera l'incendie? s'enquit encore Joe.

--Moi! Vous, vous les regarderez rôtir, ce sera drôle!

--Et s'ils sautent dans la Caoulis

--Imbécile! il n'en sera ni plus ni moins. Nous les repêcherons, voilà

tout.

Ce dialogue, qui avait eu lieu en brogue (patois) irlandais, ne fut pas

compris des Indiens qui pétunaient gravement, accroupis en cercle autour

des deux interlocuteurs.

--Dès que tu verras les flammes environner ces deux bandits, tu viendras

avec les Peaux-Rouges me rejoindre, continua Pad en se coulant comme un

serpent à travers les hautes touffes d'herbes qui les séparaient du

promontoire, au sommet duquel on distinguait parfaitement Villefranche

et Jacques assis, le visage tourné vers la rivière.

Un quart d'heure ne s'était pas écoulé, lorsque des lueurs sinistres

envahirent la prairie.

C'est alors que Poignet-d'Acier, brusquement arraché à sa méditation, et

se voyant entouré par un de ces incendies qui enveloppent parfois les

Plaines du Nord-Ouest avec la célérité de l'éclair, ordonna à Jacques de

pendre sa poudrière et sa carabine à une saillie inférieure de la roche

que le feu ne pourrait atteindre et de se coucher à terre, en se

couvrant avec une peau des buffles qu'il avait tués quelques heures

auparavant. C'était leur seule chance de salut, car la conflagration qui

ratissait et nivelait impitoyablement le sol, ne pouvait mordre le cuir

encore saignant des animaux. Villefranche lui-même l'utilisa. Etendus,

l'un et l'autre au bord de l'abîme, là où la roche était presque nue, la

face projetée sur le vide, afin de pouvoir respirer, ils attendirent

dans un silence lugubre, troublé par le crépitement des flammes et les

hurlements des sauvages, que le fléau eût passé sur leurs corps.

Au contact de cet embrasement aussi ardent que rapide, les peaux

grésillèrent comme l'huile dans une poêle à frire, et se

recroquevillèrent. Mais sauf une chaleur épouvantable, qui leur causa

des éblouissements aux yeux, des bourdonnements dans les oreilles, et

sauf quelques légères brûlures aux doigts, les deux hommes se levèrent,

au bout d'une minute à peine, sans aucun mal sérieux.

Une épaisse fumée planait sur le cap. Elle était produite par les herbes

vertes et les racines qui achevaient de se consumer sur la roche

noircie. Au delà de ce rideau opaque, qui montait lentement vers le ciel

déjà voilà par les demi-teintes du crépuscule, les Indiens poussaient

des vociférations stridentes.

--Vite à nos armes! cria Villefranche en décrochant son fusil. Nous

tombons d'un péril dans un autre. Allons, Jacques, du courage et de la

promptitude, il faut profiter de cette fumée pour passer au milieu de

nos ennemis!

--Un moment, un moment, Poignet-d'Acier, dit subitement une voix bien

connue; je suis arrivé à temps, oui bien, je le jure, votre serviteur!

Et Nick Whiffles apparut au milieu des vapeurs qui tourbillonnaient sur

le rocher.

--Quoi! c'est vous! répliqua Villefranche déjà sur ses gardes et prêt à

faire feu.

--O Dieu oui, en chair et en os, et surtout en os, capitaine! Mais ce

n'est pas l'heure de jaser comme des pies amoureuses; suivez-moi, je

connais un sentier... A gauche, par ici, capitaine, par ici. Ah! c'était

une maudite petite difficulté que la vôtre. Attention à cette pierre,

elle n'est pas solide. Soutenez-vous à ces seines. La descente n'est pas

tout à fait commode, n'est-ce pas? mais nous y arriverons Mon oncle, le

grand voyageur dans l'Afrique centrale, en a vu bien d'autres. Un

jour... Diable, j'ai failli faire la culbute. Je vous disais donc,

capitaine... Eh! veillez sûr votre engagé. Il n'a pas le pied sûr, votre

engagé! C'est qu'aussi le chemin n'est pas celui du paradis. Ah! les

vermines seront fièrement attrapées quand elles s'apercevront que les

oiseaux ont déniché. Tenez capitaine il y a un mauvais pas. Encore un

petit brin de patience et nous y serons.

Tout en causant à son habitude, le brave trappeur conduisait

Villefranche et Jacques le long d'une piste étroite qui serpentait

abruptement le long du pic et aboutissait au bord de la Caoulis. Cette

piste sillait une pente tellement roide, qu'elle ne devait ordinairement

être pratiquée que par les chèvres des montagnes et les grosses-cornes.

Mais si difficultueux que fût le passage, il n'était pas impraticable

pour des gens aussi brisés aux exercices du corps que l'étaient nos

aventuriers.

Quand ils atteignirent le pied du cap, la nuit était venue.

Au-dessus de leurs têtes, ils entendaient les clameurs des Peaux-Rouges

et la voix de Pad, qui exprimait en termes plus qu'énergiques le

désappointement qu'il éprouvait de la disparition de ses victimes.

--Maintenant, capitaine, où voulez-vous aller? demanda Nick en mettant

le pied dans un canot amarré à la base du rocher.

Et comme ses chiens couchés au fond de l'embarcation, grondaient

sourdement:

--Silence, Calamité! silence, Infortune! ajouta-t-il d'un ton bas.

La Tête-Plate · 第 10 / 15 段