--Bah! des fantômes; tu es encore vert et vigoureux comme à vingt-cinq

ans!

--Ça ne fait rien, monsieur, je sens ça là! dit Jacques en frappant sur

son coeur. Et puis j'ai en un rêve, la nuit dernière; j'ai vu...

--Chimère! chimère Tu serais destiné à vivre comme Mathusalem que tu ne

te porterais pas mieux. Allons, buvons un coup de tafia, ça chassera ces

diables bleus de ton cerveau, mon camarade. Moi aussi, j'ai besoin de

réchauffant, car je me sens tout sens dessus dessous ce soir.

Et, après avoir avalé quelques gouttes de rhum, il reprit:

--Ah! ça, dis-moi, comment trouves-tu le tour que j'ai joué aux

commichons de la Compagnie de la baie d'Hudson? Leur ai-je un peu bien

rendu ce qu'ils m'avaient prêté? Les vaniteux! s'imaginer qu'ils en

peuvent remontrer à Poignet-d'Acier!

--Vous avez eu, monsieur, en entrant au fort, une hardiesse...

--La hardiesse, Jacques, sois-en persuadé, allât-elle jusqu'à

l'imprudence, est, au milieu des civilisés tout aussi bien que des

sauvages, cent fois préférable à la timidité. Un homme hardi, même quand

on le taxe d'effronterie, finit toujours par arriver à son but; un

poltron, un homme scrupuleux, ne réussit jamais.

--Mais, monsieur, je ne vois pas quel besoin vous aviez d'entrer à la

factorerie Caoulis.

--Au contraire, Jacques; nos intérêts me commandaient de m'y arrêter. Ne

te souviens-tu pas que les empreintes laissées au bas de notre caverne

étaient celles de deux blancs, qui nous enlevèrent Ouaskèma pendant que

nous cherchions à découvrir ou ils étaient?

--Sûrement, monsieur, sûrement, je m'en souviens.

--Alors qui pouvaient être ces gens, sinon des employés de la Compagnie?

--Tout juste, monsieur.

--Quand je me suis aperçu que, non contents de nous ravir l'Indienne,

ils nous avaient volé nos chevaux, j'ai résolu d'aller droit chez eux

pour avoir raison de leur insolence. Oh! je me doutais bien que le coup

partait du fort Caoulis.

--Vous avez donc retrouvé...

--Ouaskèma et Merellum, que les coquins avaient prises pour en faire des

otages. Ils les avaient, ma foi, mises en prison! Mais j'espère qu'à

l'heure qu'il est toutes deux ont pris la clef des champs, car j'ai

brisé la grille de leur cachot; Nick Whiffles s'est chargé de les

reconduire chez les Clallomes, et Nick Whiffles n'est pas homme à

manquer à sa parole.

--Pour cela, non, monsieur. Mais...

--Oh! elles sont en sûreté! dit Villefranche en rassemblant les rênes de

son poney.

--Oserais-je, monsieur..., commença Jacques.--Ose, parbleu!

--Vous demander où nous dirigeons nos pas à présent?

--C'est plus que je ne pourrais te dire. Mais nous abandonnons, pour

quelque temps au moins, la Colombie. J'ai serré partie dans la cache de

notre cabane incendiée, partie dans les profondeurs de la caverne et

près d'une issue secrète qui débouche à un mille du fleuve, les valeurs

que j'ai gagnées depuis six ans que nous faisons la traite des

pelleteries, ainsi que certains objets et papiers précieux; maintenant

nous monterons vers le détroit de Juan-de-Fuca, entre la terre-ferme et

l'île Vancouver. De ce côté, m'ont dit des sauvages et des voyageurs,

surtout le long de la rivière Frazer, au 490 de latitude environ, on a

trouvé de l'or. Et avec de l'or, vois-tu, Jacques, on fait des hommes ce

qu'on veut, des rois ou des esclaves, on renouvelle la face, la forme

des nations; on change le vice en vertu et réciproquement; nous

délivrerons le Canada du joug anglais, et si nous ne créons pas une

république, nous replanterons chez nous le glorieux drapeau de la

France!

--Ah! monsieur, ce serait bien beau! Je voudrais bien vivre assez

d'années pour voir ça dit le vieillard avec, enthousiasme. Pas de

république, mais le gouvernement de la France, notre mère-patrie, que

nous chérissons toujours, et tous les enfants du Canada vous béniront,

monsieur!

--Tu n'es pas fatigué? dit brusquement Villefranche, qui peut-être se

reprochait déjà ce moment d'expansion.

--Non, monsieur.

--Bon, nous ferons encore une couple de lieues et mettrons pied à terre

pour passer la unit, car il ne faut pas éreinter nos chevaux, qui auront

probablement une rude traite à fournir demain. On nous donnera la

chasse.

Ils piquèrent leurs montures, et, après une heure de marche rapide,

firent halte, dans un vallon ombragé par de grands chênes et arrosé par

un ruisseau. Ils dessellèrent et débridèrent les ponies, et les ayant

entravés, de pour qu'ils ne s'égarassent, ils se couchèrent, après avoir

soupé avec des shanatanques, sorte de chardon dont la racine,

très-farineuse, a le goût du sucre.

Jacques aurait désiré allumer du feu, autant pour cuire les shanatanques

que pour tenir à distance les loups et les animaux dangereux; mais

Poignet-d'Acier s'y opposa en objectant que la flamme ou même la fumée

pourrait révéler leur présence à l'ennemi, si, comme c'était présumable,

les gens de la Compagnie de la baie d'Hudson étaient déjà à leur

poursuite.

Villefranche avait résolu de faire sentinelle, mais la lassitude

l'emporta sur sa résolution et il s'endormit d'un sommeil lourd et

agité. Des hennissements de terreur et des jappements redoublés, suivis

d'un coup de feu, l'éveillèrent. Il se leva en sursaut. La lune

argentait le vallon. Jacques était debout; il rechargeait sa carabine.

--Malheureux! qu'as-tu fait? s'écria l'aventurier.

--Monsieur, ce sont les coyotes!

--Et quand ce seraient les coyotes?

--Ne les voyez-vous donc pas qui dévorent nos pauvres chevaux?

--Jacques, tu as commis une grande imprudence, dit Villefranche avec

plus de calme; si les commis de la Compagnie rôdent, par hasard, dans

les environs, nous sommes perdus. Ton coup de fusil les attirera sur

nous.

--Mais nos chevaux, monsieur! nos chevaux!

--Il n'y faut plus penser; cette bande de loups affamés qui s'est jetée

sur eux ne leur fera pas de quartier et ce serait folie de songer à les

secourir. Les coyotes sont trop nombreux. D'ailleurs, ils ont déjà

presque achevé nos bêtes.

En effet, les ponies, attaqués par une légion de loups blancs, n'avaient

pu fuir à cause de leurs entraves, et, après une courte résistance, ils

tombaient sous les dents des terribles carnassiers, dont les aboiements

précipités couvraient leur râle d'agonie.

--Qu'allons-nous faire, monsieur? demanda Jacques.

--Serrer les selles dans quelque trou de rocher sur le lord de la

rivière, prendre les brides avec nous, elles peuvent nous servir, et

décamper au plus vite.

--Si j' écorchais le coyote que j'ai tué; en mettant les brides dans sa

peau, que je porterais comme une besace derrière mon dos, ça nous

embarrasserait moins.

L'animal dépouillé et sa robe arrangée en sac, où Jacques plaça les

brides, les fugitifs logèrent les deux selles dans une grotte, autour de

laquelle ils cassèrent quelques épines pour la reconnaître, et

continuèrent leur route vers le nord-est.

L'aurore commençait à poindre. Le repos qu'avaient pris Villefranche et

Jacques, joint à cette vigueur nouvelle que donne au corps les arômes du

matin, achevèrent de les réconforter. Les douces heures du matin! il n'y

a rien de comparable, comme l'a dit un poète anglais. C'est la jeunesse

du jour et l'enfance de toutes les choses qui sont belles. La fraîcheur,

la fraîcheur immaculée du premier âge colore la nature au moment où

l'aube paraît; l'air semble souffler l'innocence et la vérité; la

lumière elle-même parle d'espérance, de bonheur pur. Où est-il celui

qui, amant de la beauté, de l'éclat, ne jouit pas des premières heures

du matin?

Poignet-d'Acier était presque gai et Jacques moins sombre que la veille.

Ils marchaient l'un et l'autre d'un pas relevé en foulant aux pieds les

opulents gazons qui ourlent les bords de la Caoulis.

Le temps ne laissait rien à désirer, le gibier de plume et de poil ne

manquait pas. La journée se passa joyeusement.

Le lendemain, ils arrivèrent à un embranchement de la rivière qui

descendait du mont Sainte-Hélène, dont le pic altier, éternellement

couronné de neige, se dressait superbement à quelques lieues sur leur

gauche.

Depuis plusieurs années Poignet-d'Acier se proposait d'explorer les

cours d'eau qui serpentent à sa base. Il pensait avec raison que le

terrain renfermait des strates ou des gangues aurifères. Mais le désir

de bien assurer auparavant sa position dans la Colombia lui avait fait

ajourner jusque-là la réalisation de ce projet. Car ce n'était pas tout

que de découvrir une mine d'or; sur le territoire de la Compagnie de la

baie d'Hudson, et au milieu de bataillons des trappeurs libres qui

sillonnaient incessamment ces contrées, fallait, pour exploiter la

découverte, un nombre d'hommes considérable, dévoués jusqu'à la mort et

prêts à résister à toute espèce d'agression. Poignet-d'Acier, alors

seulement, possédait une bande assez forte, répandue, par petits postes

de quatre ou cinq sur le littoral du Rio Columbia, pour tenter, avec

quelque chance de succès, une pareille entreprise. Canadiens la plupart,

ces gens, sans être initiés à ses secrets, savaient qu'il travaillait à

chasser du pays leurs ennemis jurés, les Anglais, et il n'est pas un

d'eux qui ne se fût laissé torturer plutôt que de le trahir.

Au point de jonction des deux cours d'eau, la Caoulis a environ un mille

de large. Elle est extrêmement rapide, peu profonde en certaines places,

creusée en gouffres insondables dans d'autres, caillouteuse le plus

souvent et jalonnée de roches aiguës sur toute sa largeur.

A son aspect, on conçoit qu'elle est le produit d'une révolution

souterraine, et qu'on entre dans une région volcanique dont le mont

Sainte-Hélène est l'Etna.

--Nous allons traverser ici, dit Villefranche en indiquant du doigt la

bifurcation.

--Traverser ici, monsieur! répondit Jacques en regardant son maître avec

un étonnement inexprimable.

--Est-ce que tu aurais peur?

--Mais... Oh! non, monsieur; mais ça ne me parait guère possible.

--Il n'y a rien d'impossible à un trappeur Jacques.

--Je sais bien que monsieur peut tout ce qu'il veut.

--D'abord, écoute-moi; il n'est pas malaisé d'aborder à cet îlot que tu

vois au milieu de la rivière. On distingue le fond, il y a de l'eau

jusqu'aux aisselles au plus, et, quoique le courant soit impétueux, en

nous soutenant l'un l'autre, nous y arriverons sans encombre.

--Mais au delà, monsieur, ça ne parait plus guéable?

--Tu as raison, Jacques. Nous nous mettrons à la nage.

--A la nage, monsieur! les flots nous entraîneront sur cette chute que

nous avons côtoyée il y a cinq minutes?

--Sois sans crainte, j'ai un moyen. As-tu les brides?

--Oui, monsieur, dans le sac.

--Bon; place ta carabine sur ton épaule gauche pour qu'elle ne se

mouille pas, et, avec ton bras droit, appuie-toi fermement à mon bras

gauche. Tu y es? Bien; comme cela, avançons d'un même pas; nos deux

corps en ligne offriront une double résistance à la vague. Gare à ta

corne à poudre, qu'elle ne trempe pas!

--Ça va tout seul, murmurait Jacques en marchant dans le lit du fleuve,

serré contre Villefranche, qui, assurant chacun de ses pas, étançonnait,

si je puis m'exprimer ainsi, son compagnon et le remettait en équilibre

toutes les fois que le courant le faisait chanceler ou que son pied

posait à faux sur un caillou glissant.

L'îlot atteint, ils se trouvèrent devant un de ces trous, véritables

abîmes dont j'ai parlé tout à l'heure. Les eaux s'y engouffraient en

tourbillonnant avec un bruit infernal.

--Qu'est-ce que je vous disais, monsieur? Nous ne pourrons pas franchir

cet entonnoir-la? fit Jacques d'un air désolé.

Villefranche sourit.

--Tu vas voir que si, répliqua-t-il. Donne-moi ton sac.

De l'autre côté de la fosse, à vingt pieds de distance, s'élevait un

rocher effilé, avec des dents aiguës comme des crochets.

Le capitaine prit les deux brides dans le sac, les attacha solidement

ensemble, fit un noeud coulant à l'une des extrémités, roula l'autre

autour de son poignet gauche, plia le tout en bandes de deux à trois

pieds de long, et, saisissant légèrement le noeud coulant entre le ponce

et l'index de la main droite, lança ce lasso improvisé dans l'espace. Le

noeud coulant vola par-dessus le gouffre, tomba sur le rocher et

s'accrocha à l'une des arêtes.

--Maintenant, dit Villefranche à son domestique, jette-toi à la nage; en

t'aidant de cette longe, dont je tiens un bout, tu n'auras pas de peine

à gagner le chicot, où tu m'attendras.

--Mais vous, monsieur?

--Sois donc tranquille; je t'aurai rejoint avant cinq minutes.

Moitié en nageant, moitié en se cramponnant à la corde, Jacques parvint,

quoique avec de grandes difficultés, à franchir la fosse.

Poignet-d'Acier alors assujettit la lanière à une racine de pin, puis il

traversa par le même moyen et avec autant de bonheur que son domestique.

--Mais à présent comment allons-nous faire, car voici au delà de ce

bas-fond un autre entonnoir non moins dangereux que le premier? dit

Jacques.

--Attends, dit Villefranche.

Il arma sa carabine, ajusta le bout du lasso fixe à la racine du sapin,

le coup partit et la corde, coupée, flotta au cours de l'eau.

Il avait accompli cet acte en quelques secondes.

--Maintenant, dit-il, retire la bride. S'il nous reste des endroits

périlleux tu sauras en faire usage.

Une heure après, ils étaient sur la rive méridionale de la branche sud

de la Caoulis.

Cette rive, formée de roches noirâtres de schiste bitumineux, n'avait ni

le gazon vert, serré, plantureux, ni les bouquets d'arbres feuillus qui

émaillaient et panachaient la contrée qu'ils venaient de parcourir.

Quelques pins rabougris, jaunis par le soleil, étalaient çà et là leurs

rameaux squelettiques sur de grandes touffes d'herbes desséchées ou des

rizières sauvages, déjà brûlées jusqu'à leurs racines. Des collines

abruptes, dominées par le mont Sainte-Hélène et entrecoupées par des

plaines de sable, que marquetaient de larges stratifications de

hornblende et d'ardoises talqueuses, fermaient l'horizon. Un ciel, d'un

rouge pâle, terne et inflexible comme le métal, complétait la désolation

de cette scène dont le tableau serrait le coeur.

--Fais du feu, Jacques, dit Villefranche en abordant. Pendant ce temps,

j'abattrai quelques pièces de gibier.

Il descendit la rivière et revint bientôt.

--Qu'y a-t-il, monsieur? s'enquit le domestique.

--J'ai aperçu deux bisons dans une coulée; donne-moi la peau du coyote.

L'ayant reçue, il s'en revêtit et reprit le chemin qu'il avait

précédemment suivi.

A cinq ou six cents mètres du lieu où ils étaient campés se déroulait

une gorge étroite, humide, tapissée de plantes fourragères. Là,

paissaient indolemment deux buffles, mâle et femelle. Villefranche,

déguisé dans sa peau, se traîna doucement sur les pieds et sur les mains

vers les ruminants, que la vue d'un loup isolé ne pouvait effaroucher.

Ils se contentèrent de le regarder avec leur grand oeil placide et se

remirent à tondre l'herbe.

Poignet-d'Acier attendit un moment favorable et fit coup double. Les

animaux, atteints au coeur, tombèrent presque en même temps.

Le chasseur courut aussitôt à eux pour les saigner; mais, en marchant

dans la coulée, il remarqua avec autant de surprise que de chagrin des

empreintes récentes de sabots de chevaux, mêlées à celles des bisons.

--Les employés de la Compagnie ont passé ici aujourd'hui, murmura-t-il.

Néanmoins, il résolut de garder cette observation pour lui seul et

d'établir son camp sur un rocher fort élevé d'où l'on commandait une

vaste étendue de pays.

Les buffles furent dépouillés, les meilleurs morceaux de leur chair

coupés en tranches minces, qu'on enterra dans le sable afin de les

conserver fraîches jusqu'au lendemain, où on espérait les fumer et les

enfouir dans une cache pour les besoins à venir, et les deux trappeurs,

après un bon régal de bosse et de fatigue, gravirent le rocher afin d'y

passer la nuit.

C'était une sorte de promontoire, taillé à pic du côté de la rivière,

couvert d'herbes et de broussailles du côté de la terre.

Avec sa lunette, Poignet-d'Acier examina le paysage, mais il ne

découvrit rien qui put l'inquiéter.

Assis avec Jacques à la pointe du rocher, ils regardaient soucieusement

couler l'eau à leurs pieds, quand un pétillement sec et continu les fit

retourner tout à coup.

--La prairie en feu! s'écria le domestique terrifié en contemplant un

immense incendie qui s'était soudainement, comme par magie, déployé

derrière eux et volait sur le promontoire avec la rapidité de la foudre.

D'un coup d'oeil Villefranche embrassa l'imminence du péril.

A traverser les flammes il ne fallait pas songer; sauter dans la

rivière, pas plus; allumer un contre-incendie, comme cela se pratique

souvent, encore moins.

Le vent soufflait violemment droit à leur face.

--Jacques, s'écria le capitaine, accroche ta carabine et ta poudrière à

cette saillie, au-dessous de nous; puis, prends une de ces peaux;

place-toi aussi au Nord de la roche que tu le pourras, là où elle est

presque nue, et couvre-toi de la peau, le poil en dedans.

C'est notre chance unique de salut.

La conflagration les enveloppait déjà.

CHAPITRE XIV

NICK WHIFFLES ET LE DOMPTEUR-DE-BUFFLES

Merellum était remontée sur les genoux de Ouaskèma et s'y était

endormie.

Longtemps l'Indienne contempla l'enfant qui, le bras droit arrondi

autour de son cou, la main gauche encore engagée dans son épaisse

chevelure, avait été surprise par le sommeil, au milieu de ses ébats.

Et, en voyant ce visage frais, blanc et rose, ce visage qui lui plaisait

à la passion, qu'elle mangeait de baisers, Ouaskèma, la vierge clallome,

sentait d'étranges émotions soulever son sein. Elle adorait Merellum.

Oh! c'était bien sûr; elle l'avait reçue de sa mère mourante, une pauvre

Canadienne, veuve d'un trappeur; elle l'avait adoptée, elle la faisait

respecter des siens comme elle-même. Pourquoi donc Ouaskèma

éprouvait-elle alors ces impressions qui agitaient fiévreusement ses

serfs, allumait, par moments, la colère dans ses yeux, lui crispait les

doigts si fort, que les ongles s'enfonçaient dans la chair de sa main,

et lui faisait lever parfois son poing fermé sur la Petite-Hirondelle?

C'est que la jalousie était entrée dans le coeur de Ouaskèma, la vierge

clallome, et qu'elle la brûlait comme un fer rouge. Oui, Ouaskèma était

jalouse d'une enfant, de sa fille, de ce qu'elle aimait le mieux au

monde, après lui cependant!

Elle en était jalouse! Jalousie sombre, désespérante, implacable.

Implacable, d'autant plus qu'elle avait pour aliment un don physique, un

hasard de la nature. Et pourtant, je répète, Ouaskèma chérissait

Merellum avec une tendresse maternelle. Mais n'avez-vous jamais

rencontré des mères jalouses de filles qu'elles idolâtraient? Merellum

était blanche comme le lait, Ouaskèma était rouge comme l'acajou.

Merellum avait le front bombé, en ligne droite avec la face, Ouaskèma

l'avait renversé en arrière, à angle obtus avec le visage, et voilà le

secret de cette jalousie qui la poignait en regardant dormir la petite

fille.

Si j'étais comme elle, il m'aimerait!

Que de réflexions voluptueuses ou déchirantes; que d'angoisses et de

félicités; que de cris étouffés derrière ce conditionnel!

La nuit vint. Nuit froide et sombre, comme je l'ai dit précédemment.

L'Indienne, chassant les mauvaises idées qui l'oppressaient ainsi qu'un

cauchemar, déposa doucement la Petite-Hirondelle sur un lit de sapinage,

recouvert d'une peau de buffle, et se coucha près d'elle, après l'avoir

baisée au front.

Ouaskèma souffrait beaucoup moins de sa blessure. Elle ne tarda pas à

s'endormir aussi à côté de Merellum.

Un violent tumulte dans la pièce voisine l'éveilla. Ouaskèma se mit sur

son séant, prêta l'oreille. On se disputait, on se battait.

C'était chose trop ordinaire dans un fort de la Compagnie de la baie

d'Hudson, pour que l'Indienne y attachât grande importance. Elle allait

laisser retomber sa tête sur le lit, quand un bruit d'une autre espèce

réexcita son attention.

La fenêtre de sa prison, dont les carreaux étaient en cuir d'elk séchés

au soleil et aminci à la pierre-ponce, fut enfoncée et deux barreaux de

fer qui composaient la grille, furent arrachés presque au même instant.

Ouaskèma sauta à bas de sa couche. Elle était surprise, mais non

effrayée.

Quel était ce mystère? qu'allait-il en surgir?

Le fracas redoublait dans la grande salle. Au dehors, comme au dedans,

des chiens aboyaient avec fureur.

L'Indienne s'approcha de Merellum, et la secoua par l'épaule.

--Debout, petite, lui dit-elle, et silence!

--Mais, tante, on ne voit pas encore clair, balbutia l'enfant en se

frottant les yeux.

Ouaskèma l'enleva sur son bras droit et se plaça avec elle en face de la

fenêtre, par laquelle on découvrait un pan du ciel bleu qui commençait à

s'étoiler.

--Tante, tante, où allons-nous? demandait Merellum, baillant et étirant

ses membres engourdis.

--Tais-toi! tais-toi!

Une tête humaine s'encadra dans la baie de la fenêtre et une voix dit en

indien:

--Ohé! ma soeur!

--Que veut le visage-pâle? répliqua Ouaskèma d'un ton ferme.

--Eh! te sauver!

Pourquoi le visage-pâle veut-il me sauver?

--Parce que Poignet-d'Acier, qui a brisé cette grille, le lui a

commandé, oui bien, je le...

Nick Whiffles s'arrêta court au beau milieu de sa locution favorite.

--Allons! ma soeur, reprit-il d'un ton bas et rapide, dépêchons-nous. Tu

as une enfant avec toi. Donne-la-moi d'abord, que je la passe à mon

cousin Louis-le-Bon, qui attend de l'autre bord. Ensuite je t'aiderai à

sortir.

Ouaskèma, ne sachant trop si c'était un piège que lui tendaient ses

ennemis, demeurait indécise. Le nom de Poignet-d'Acier ne suffisait pas

même à la convaincre que c'était un ami qui lui parlait.

Merellum mit fin à son irrésolution.

--Nick Whiffles! Je le reconnais; n'aie pas peur, tante, s'écria-t-elle

en battant des mains.

--Nick Whiffles, oui bien, je le jure, votre serviteur! fit alors, de sa

bonne grosse voix, le trappeur tout joyeux de s'entendre nommer.

Cette imprudence faillit tout perdre.

Un commis, qui furetait dans la tour, saisit l'exclamation au vol. Il

courut vers l'endroit d'où elle partait. Heureusement, Calamité, et

Infortune faisaient une garde vigilante. Ils se jetèrent, en hurlant,

sur l'employé, qui tourna lestement les talons et appela du secours.

Mais la rixe était trop chaude, trop enivrante dans la grande salle pour

qu'on l'écoutât. Le sous-chef facteur, descendu de sa chambre afin de

rétablir l'ordre, voyait son autorité méconnue; ses prières et ses

menaces restaient sans effet; lui-même pressé, foulé, entre les

turbulents, songeait plutôt à se tirer sain et sauf de la mêlée qu'à

défendre les intérêts de la Compagnie, lorsqu'un des trappeurs libres

s'avisa d'entonner la Marseillaise.

Quel avait été le motif et le début de la querelle?

Nul sans doute, sauf Nick, qui ne s'en souciait guère en cet instant,

n'eût pu le dire. Mais, dès que ce cri:

Allons, enfants de la patrie...

eut été lancé, deux camps se formèrent comme par enchantement: les

Canadiens d'un côté avec la plupart des Indiens, de l'autre, les

Anglais, recrutés de quelques sauvages.

C'est que notre hymne national est encore le chant patriotique de tout

ce qui parle français dans l'Amérique septentrionale entière, qu'on

s'éveille, qu'on s'anime, qu'on s'enflamme à ses brûlants appels et que

le jour où le Canada secouera le joug de la Grande-Bretagne, cc sera en

faisant retentir les échos du Saint-Laurent des notes vibrantes de la

Marseillaise.

La porte de la grande salle fut aussitôt défoncée avec une partie de la

cloison. Les femmes se ruèrent effarées dans la cour du fort. Les

chiens, foulés aux pieds, hurlaient, mordaient à belles dents Anglais,

Peaux-Rouges et Canadiens. Les hommes vociféraient et apprêtaient leurs

armes.

Pendant ce temps, Nick saisissait Merellum dans ses bras; puis, grimpant

sur la ridelle d'un fourgon, adossé à la palissade, il la tendait à

Louis-le-Bon, assis à califourchon entre deux piquets.

Détale vite avec elle; il y a des bateaux sur la grève. Nous nous

rejoindrons à l'île Walker, lui dit Whiffles.

La Tête-Plate · 第 9 / 15 段