n'avaient pas froid aux yeux. Je les ai connus, moi qui vous parle.
C'était John Anderson, John et Stephen Wickes. Mes lurons, voyant leurs
gens assommés, s'enferment dans une cabine, et font signe aux
Peaux-Rouges qu'ils vont se rendre. Les autres, bêtes comme, des brutes
qu'ils sont, accourent pour se disputer le magot, ô Dieu, oui! Quand le
vaisseau en est chargé au point qu'il enfonçait, mon John Anderson
allume une mèche qui communiquait à la soute aux poudres, puis il
descend avec les deux autres dans un canot, par une écoutille, et vogue
la galère! Dix minutes après, cinq ou six cents sauvages exécutaient
leur dernière cabriole en l'air. Ça devait être beau; j'aurais voulu
voir ça! oui, bien, je le jure, votre serviteur!
--Et les matelots? dit une voix.
--Pas de chance, les pauvres diables! repartit Nick en hochant
tristement la tête. Ils méritaient mieux que ca.
--Que leur est-il arrivé?
--Ce qui vous arrivera peut-être demain, si ce n'est peut-être ce soir,
à vous ou à moi, car dans cette damnée contrée on n'est jamais sûr de la
minute qui vient.
--La fin de l'histoire! crièrent plusieurs curieux. Qu'on me passe la
gourde d'abord, dit Nick; j'ai le coeur tendre quand j'y pense.
Il but une copieuse gorgée, et ajouta:
--Figurez-vous, mes cousins, que les Indiens crurent d'abord que ce qui
leur advenait était une punition du Maître de vie; mais après ils
donnèrent la chasse à Anderson et à ses deux compagnons. Ceux-ci
s'étaient réfugiés dans une caverne. Ils y furent surpris par leurs
ennemis qui les égorgèrent; et ainsi périt le Tonquin, son équipage et
la société établie par M. Astor pour la traite des fourrures dans la
Colombie, oui bien, je le jure, votre serviteur [18].
[Note 18: Historique.]
Comme Nick achevait, deux hommes entrèrent dans la salle. L'un avait
l'apparence d'un Indien chinouk, et l'autre d'un trappeur. On se rangea
avec une sorte de déférence sur leur passage, pour les laisser approcher
du feu.
--Cette vermine de Langue-de-Vipère avec ce gueux de Joe, dit Nick assez
haut pour qu'ils l'entendissent.
--Tu es trop heureux qu'on te donne l'hospitalité! répliqua aigrement
Pad.
--Je voudrais voir qu'on me la refuse, riposta Whiffles d'un ton
narquois.
--La Compagnie est bien bonne d'abriter des fainéants de trappeurs
libres comme vous, intervint Joe.
--Des fainéants qui t'en revendraient, mauvais Anglais!
--En tous cas, nous avons débarrassé la prairie de son plus dangereux
carcajou.
--De qui veux-tu parler?
--De Poignet-d'Acier, by the Holy Virgin! s'écria Langue-de-Vipère, les
yeux étincelants d'or.
--Toi, tu as tué Poignet-d'Acier! fit Nick avec un sourire ironique.
--Je te dis qu'il est mort et enterré, sous cent pieds de roche encore,
le gibier de potence.
Nick Whiffles, tout en haussant les épaules, allait répondre, quand la
porte s'ouvrit. Un nom résonna dans la salle:
--Poignet-d'Acier!
Et le capitaine, suivi de son fidèle Jacques, s'avança vers la cheminée.
A sa vue, Langue-de-Vipère et Joe échangèrent un regard de stupéfaction,
et lui, en apercevant le premier, parut à la fois surpris et satisfait.
CHAPITRE XII
TRAPPEURS LIBRES ET EMPLOYÉS DE LA COMPAGNIE DE LA BAIE D'HUDSON
L'hospitalité entière, sans restriction, est pratiquée dans le désert
américain. Du moment où vous êtes sous le wigwam de l'Indien, il oublie
qu'il a été votre ennemi mortel, ne pense pas qu'il pourra l'être
aussitôt que vous l'aurez quitté, mais il met tout ce qu'il possède,
souvent même ses femmes ou ses filles, à votre disposition; il vous
défendra contre vos agresseurs, si vous en avez, et se passera de
manger, s'il n'a des provisions que pour vous seul. Enfin, traite son
hôte comme les patriarches israélites traitaient les leurs, et ici, on
me permettra d'ajouter qu'il existe entre les moeurs des Peaux-Rouges du
Nouveau-Monde et celles des anciens Hébreux des analogies frappantes.
Leurs traditions religieuses elles-mêmes ont vraiment de la
ressemblance. Plusieurs fois, dans le tours de mes voyages et de mes
études en Amérique, j'ai retrouvé, au sein des tribus sauvages, l'idée
confuse d'une défense faite par le Grand Esprit aux premières créatures
humaines et enfreinte par elles, l'infraction étant immédiatement suivie
d'un châtiment. Il se peut que ces notions, mieux définies chez les
Indiens cantonnés autour des grands lacs du Canada, que plus avant dans
l'intérieur, soient des souvenirs vagues et altérés des instructions que
quelques un de leurs aïeux ont reçues des missionnaires qui parcoururent
ces contrées au XVIIe siècle; mais il se peut aussi qu'elles soient
particulières aux aborigènes et remontent une date perdue dans la nuit
des temps. Quant à leurs coutumes, elles se rapprochent de celles des
Juifs, surtout en ce qui concerne les rapports de l'homme avec la femme.
Celle-ci est généralement serve, considérée comme bête de somme, estimée
si elle met au monde des mâles, méprisée si elle n'engendre que des
filles. Durant ses ordinaires, elle passe pour impure chez toutes les
tribus sans exception, et, chez plusieurs, il lui est interdit de
s'occuper à la préparation des aliments ou à quoi: que ce soit. Il est
même quelques peuplades qui lui ordonnent de se cacher pendant cette
période.
Les ablutions fréquentes, les jeûnes, la divination, la croyance aux
songes et plusieurs rites et usages en honneur chez les sectateurs de
Moïse fleurissent encore actuellement parmi les races incivilisées qui
vivent sur le territoire de la baie d'Hudson.
Pour en revenir à l'hospitalité, les blancs épars sur cette vaste
étendue de terrain l'exercent naturellement comme les Peaux-Rouges. Je
doute, toutefois, qu'ils en remplissent aussi fidèlement les devoirs que
ces derniers, et que l'hôte soit toujours en sûreté dans la cabane de
son adversaire.
Quoi qu'il en soit, grâce à cette habitude, les trappeurs libres peuvent
aller frapper à la porte des forts de la Compagnie de la baie d'Hudson,
quand le besoin les presse. On ne les aime pas, on les déteste, on les
voudrait voir pendus, mais on les accueille; on leur donne le gîte, la
nourriture, des vivres, quand ils partent, mais ni armes, ni poudre, ni
plomb.
Il n'est donc pas étonnant de rencontrer, à la factorerie Caoulis, Nick
Whiffles, Louis-le-Bon et d'autres trappeurs libres, francs trappeurs,
comme ils s'intitulent fièrement. Néanmoins, la venue de Poignet-d'Acier
pouvait y causer quelque surprise, car Poignet-d'Acier était à la tête
d'une bande d'hommes déterminés, qu'on disait considérable. Ils avaient
eu maints conflits sanglants avec les gens de la Compagnie de la baie
d'Hudson, et la tête du fameux capitaine était mise à prix.
Déclaré «pillard, meurtrier, traître et félon, suivant les termes de la
proclamation qui le condamnait, son audace pouvait lui coûter cher.
Pourtant, seul avec son domestique au milieu de ses ennemis, il était
calme, superbe.
Les commis et les engagés du fort le regardaient avec une terreur pleine
d'animosité, les Indiens avec une admiration naïve; la plupart des
francs trappeurs ne savaient trop quelle réception lui faire.
Nick Whiffles alla bravement à lui, ôta respectueusement son vieux
casque de loup marin, témoignage de déférence dont il n'était guère
prodigue, et lui adressant la parole:
--Bonsoir, capitaine, je suis bien aise de vous voir, et si vous avez
besoin d'un bon coup de main, comptez sur Nick Whiffles, il est là pour
vous le donner, oui bien, je le jure, votre serviteur!
C'était une sorte de provocation jetée aux employés de la Compagnie, qui
se mirent à causer bas.
Profitant du trouble occasionné par l'arrivée du chasseur, Pad et Joe
s'étaient esquivés.
--Bonsoir, ami Nick, et merci cordialement de votre offre, répliqua
Poignet-d'Acier en tendant au vieux trappeur une main que celui-ci serra
avec force.
--On parlait justement de vous, comme vous êtes entré, capitaine.
--Ah!
--O Dieu, oui; n'est-ce pas, Louis-le-Bon? L'interpellé baissa la tête
en signe d'assentiment.
--Et que disait-on de moi, mon brave Nick?
--Oh! des choses fabuleuses! Deux vermines, Langue-de-Vipère et Joe,
assuraient que vous étiez mort. Mais où sont-ils donc?
--Mort! répéta Villefranche en souriant.
--Ma foi, ils le disaient, oui je le jure, votre serviteur Ils
prétendaient même qu'ils n'étaient pas étrangers...
--A mon décès?
--Oui, capitaine, des bêtises, quoi! Voulez-vous prendre, une gobe?
--Merci, Nick, je n'ai pas soif.
--Bah! un petit coup, ça ne fait jamais de mal. Mon oncle, le grand
voyageur dans l'Afrique centrale...
--Savez-vous, interrompit Poignet-d'Acier, qui connaissait les manies du
trappeur et ses ébouriffantes histoires, savez-vous si le chef facteur
est ici?
--Il est parti ce matin pour l'île Kallamet et ne rentrera que demain
matin, répliqua un des commis.
Cette réponse parut contrarier Villefranche. Il adressa un coup d'oeil à
Jacques et promena ensuite des regards inquisiteurs sur la réunion.
Les hommes avaient repris leurs entretiens; mais il était facile de
remarquer, à leur attitude, que la conversation roulait sur le nouveau
venu. Les femmes le guignaient en silence, d'un air curieux et craintif.
C'est que Poignet-d'Acier s'était acquis une réputation rare dans la
Columbia depuis quelques années qu'il l'habitait. On racontait de lui
des prouesses inouïes, des traits de hardiesse qui laissaient loin
derrière eux les actes des plus vaillants sagamos. Son courage, son
habileté, sa pénétration étaient proverbiales. Mais ce qui l'avait
surtout mis en renom, c'était la sûreté de son tir et sa force
incomparable. Nick Whiffles l'estimait comme son supérieur, et cependant
Nick Whiffles, à cent mètres de distance, chassait, avec sa carabine, un
clou planté dans une planche de sapin; le docteur Mac-Loughlin, le
fameux agent de la Compagnie de la baie d'Hudson, soulevait, à la force
du poignet, un poids de deux cents livres, et cependant il se
reconnaissait inférieur à l'aventurier, qui tordait sur son genou un
canon de fusil double et brisait entre ses doigts une corne de buffle.
On l'avait vu traverser à la nage la Colombie, à son embouchure, trois
lieues de large, par une mer grosse à ne pas s'y exposer sur un canot,
puis monter à cheval et fournir une traite de soixante milles sans
s'arrêter pour souffler. Que ne rapportait-on pas de lui encore! et
chaque fait embelli, exagéré par cet amour du merveilleux qui embrase
l'esprit humain plus encore dans les régions incultes que dans les pays
policés! car là rien ne semble improbable, impossible, parce que rien
n'est arrêté par les conventions des hommes, parce que l'Être Suprême,
le Tout-Puissant, le dispensateur absolu, a seul le contrôle de toutes
choses.
--Nous passerons la nuit Jacques, dit. Villefranche à son domestique,
quand il eut terminé son examen.
--Voulez-vous partager mon souper, capitaine? demanda Nick.
--Ce n'est pas de refus, mon brave, car nous sommes un peu à court en ce
moment.
--Eh bien, si c'était un effet de votre bonté, vous viendriez m'aider à
dépecer une bête que j'ai abattue ce matin, continua le trappeur d'un
ton négligent, mais avec un clignement d'yeux expressif.
Poignet-d'Acier comprit ce mouvement.
--Volontiers, Nick, où est votre gibier?
--A deux pas d'ici. Je l'ai laissé en dehors des piquets.--Louis-le-Bon,
prépare de la braise.
--Et toi, Jacques, achète-nous une bouteille de bon rhum. Tu diras au
sous-chef facteur que c'est pour moi Poignet-d'Acier; j'espère bien
qu'il ne te la refusera pas. Tu ajouteras que je demande l'hospitalité
pour la nuit; n'est-ce pas, mon vieux camarade?
Après ces mots, il sortit avec Nick.
Dès que la porte se fut refermée sur eux, les langues longtemps
contenues par la présence de l'étranger se hâtèrent de rattraper les
minutes perdues.
--Il a tout de même de l'audace s'écria un commis. Venir nous narguer
jusqu'ici!
--Quelle impudence!
--Chut! l'oiseau s'est fourré dans la cage, bien malin s'il s'échappe!
--Ça n'empêche que c'est un terrible homme!
--Psit! on l'a fait plus grand qu'il n'est réellement
--Le docteur Mac-Loughlin lui rendrait des points.
--Nous allons assister à un drôle de spectacle, car enfin on ne le
laissera pas partir comme ça; c'est impossible.
--Voulez-vous bien fermer vos becs, tas de commichons! vous n'êtes bons
qu'à jaser par derrière, s'écria tout à coup Louis-le-Bon en se
retournant, rouge de colère, vers le groupe d'employés qui discutait
ainsi de Villefranche.
--Mais où diable me conduisez-vous donc? disait, pendant ce temps,
Poignet-d'Acier à Nick, en descendant sur le rivage de la Colombia après
avoir quitté le fort.
--N'ayez pas peur, capitaine, je vous conduis en bon chemin, oui, bien,
je le jure, votre serviteur!
--On n'y voit goutte, ma parole! savez-vous que votre gibier est
passablement exposé?
--Comprends pas, dit Nick.
--J'entends que des voleurs, et il n'en manque pas à la factorerie...
--Des voleurs! pouh! ils n'auraient garde de s'y frotter; là Infortune
et Calamité,--mes chiens, capitaine, sauf votre respect,--qui ne
laisseraient pas approcher le bon Dieu en personne s'il s'avisait de
vouloir me prendre, mon butin, à plus forte raison le diable, ô Dieu,
non! Tenez, les entendez-vous? Ah! nous avons eu bien des maudites
petites difficultés ensemble! A bas, Calamité! la paix, Infortune! Dans
l'ombre gambadaient, en grondant, deux grands quadrupèdes velus comme
des ours, efflanqués comme des coyotes. Plus loin se tenaient
paisiblement deux autres animaux de haute taille, qui hennirent
l'arrivée des chasseurs.
--C'est mon cheval Trompe-le-Vent, et celui de Louis-le-Bon, je ne sais
pas son nom, mais deux fins coureurs; ils font quinze milles l'heure, je
vous le garantis, capitaine.
--Nous sommes seuls ici, n'est-ce pas? dit Poignet-d'Acier.
--Seuls, je crois bien. Calamité et Infortune font sentinelle, il n'y a
pas de danger que...
--Vous aviez à me parler... en particulier, ami Nick?
--C'est-à-dire, attendez, oui et non. Il m'a semblé, j'ai présumé...
C'est difficile à trouver. D'abord, dans notre famille, chez les
Whiffles, capitaine, on n'a jamais eu la bosse de l'éloquence, si ce
n'est, pourtant, le petit cousin de la marraine de la soeur de mon
oncle, le grand voyageur qui...
--Soit! mais revenons à nos affaires, dit vivement Villefranche.
Qu'est-ce que cet Indien qui s'est sauvé avec un Anglais quand j'ai mis
le pied dans la Salle?
--Lui, un Indien, comme vous et moi, capitaine. C'est un Irlandais qui
se peint le visage, voilà tout. Les Chinouks l'ont élevé après la mort
de son père et de sa mère; c'est pourquoi il a la boule aplatie comme
une poire tapée.
--En êtes-vous sûr, Nick?
--Tout autant que de mon existence, et c'est justement de lui que je
voulais causer avec vous, ô Dieu oui! Il a été aposté par la Compagnie
pour vous épier et faire pis peut-être. Ce matin, il est revenu en
amenant une Indienne, votre maîtresse, excusez capitaine, à ce qu'il
prétend. Il vous l'aurait volée avec un coquin de sa trempe, dans une
caverne d'en-bas de la Colombie, et le chef facteur veut s'en servir
comme d'un otage pour obliger les Clallomes à vous expulser du
territoire; j'ai entendu tout ça de mes propres oreilles, oui bien, je
le jure, votre serviteur!
--Ouaskèma serait ici! s'écria Villefranche.
--Ouaskèma! connais pas, dit tranquillement Nick.
--Mais cette Indienne, l'avez-vous vue?
--Comme je vous vois, capitaine. Elle est fichûment appétissante
quoiqu'elle souffre de l'épaule. Il y a aussi une petite fille blanche
qu'ils ont logée, avec elle, dans la prison. Celle-là c'est une prise de
Joe, le bras droit de Pad.
--Merellum! murmura Poignet-d'Acier.
--Tout juste, capitaine; on l'appelle comme ça.
--Que diable en veulent-ils faire?
--Je vous l'ai dit, des otages. On les aurait peut-être relâchées parce
qu'on vous croyait mort, mais maintenant que vous êtes en vie! C'est
comme mon grand-père, quand...
--Il faut les tirer de là, Nick, dit brusquement Poignet-d'Acier.
--Avec plaisir, capitaine, mais ça n'est pas facile.
--Je sommerai le chef facteur de les remettre en liberté.
--Mauvais moyen, mauvais moyen! On vous coffrera avec elles. D'ailleurs,
le chef facteur est absent.
--J'attendrai.
--Dieu bénisse votre simplicité! Ce serait votre ruine, capitaine.
Suivez plutôt mon conseil.
--Voyons?
--Vous connaissez Pad?
--Pad! qu'est-ce que c'est que ca?
--Eh! mais le Chinouk en question.
--Oui, je le connais. Il m'a vendu une pépite d'or, en me disant qu'il
avait découvert une mine, qu'il m'y conduirait... Depuis je ne l'ai pas
revu.
--C'est un piège, pas autre chose. En fait de mines d'or, Pad n'a
découvert que la caisse de la Compagnie.
--Vous parliez d'un plan, Nick?
--Oui, capitaine. Le voici. Rentrez à la factorerie. Vous irez trouver
Pad, et, faisant semblant de ne rien savoir, vous lui offrirez une
grosse somme pour vous mener à la mine d'or. Il acceptera, pour le
certain. Ajoutez que vous désireriez vous mettre en route le plus tôt
possible, cette nuit même, et être escorté d'un bon voyageur qu'il
choisirait. Il vous demandera si vous avez des chevaux...
--Mais je n'en ai pas?
--C'est précisément le point capital. Comme vous n'avez pas de chevaux,
vous le prierez d'en acheter quatre au sous-chef.
--Cela coûtera cher...
--Laissez, capitaine; il n'exigera pas d'argent comptant, espérant que
votre assassinat lui sera payé en belles et bonnes livres par la
Compagnie. Il n'y a pas de chevaux disponibles au fort. Il sera
nécessaire qu'il en aille chercher à la fumerie du Samson, de l'autre
côté de la rivière Caoulis et à dix milles d'ici. Joe le suivra
probablement pour l'aider à ramener les chevaux, et pendant ce temps...
--Pendant ce temps, Nick?
--Je cherche capitaine, je cherche, répondit le trappeur du ton traînard
et impatienté d'un homme qui court après le fil de ses idées. Ah! c'est
ça, je reprends la piste, ô Dieu oui! D'abord, je ferai griller une
tranche de venaison. Vous inviterez Pad à en manger un morceau.
--Cet homme... commença Poignet-d'Acier avec dégoût.
--Il refusera, capitaine, il refusera. Il n'aime pas assez Nick Whiffles
pour oser dévorer à la barbe de Nick Whiffles le gibier de Nick
Whiffles. Le voilà parti avec Joe. On mange, on boit, on conte des
histoires; vous dites bonsoir à la société, comme si vous étiez fatigué,
et vous vous coulez derrière la grande salle. La, vous remarquez une
petite fenêtre avec une grille de fer. La grille est solide, mais vous
avez un poignet, un poignet capitaine...
--Si j'arrache la grille, on m'entendra, Nick.
--Non, car nous ferons un bruit d'enfer dans la salle. Je tâcherai même
de soulever une querelle. Infortune et Calamite vont rentrer dans la
cour avec nous. Je leur dirai un mot. Ils aboieront comme des tonnerres,
mais ne vous mordront pas, tout en empêchant celui-ci ou celui-là de
vous déranger dans votre petite besogne. Après avoir, durant le vacarme,
enlevé un barreau ou deux, vous lèverez le pied avec votre engagé. Je me
charge du reste.
--On nous poursuivra.
--Sans doute. Aussi prendrez-vous mon cheval et celui de Louis-le-Bon.
--Et vous, Nick?
--Ne vous occupez pas de nous. Nous irons avec ces deux filles visiter
les Clallomes; du reste, pour tout dire, la grande m'accommoderait
assez; c'est une fantaisie que j'ai depuis bien des années, oui bien, je
le jure, votre serviteur.
Poignet-d'Acier prit une bourse et la tendit au trappeur.
--Ah! capitaine, s'écria celui-ci d'un ton facile, est-ce que vous
voulez que nous nous brouillions?
--N'en parlons plus, et à charge de revanche, ami Nick.
--Trop heureux de vous être agréable une fois dans ma vie, capitaine.
--Mais, objecta Villefranche, la porte du fort sera fermée.
--Vous direz au trappeur de garde que vous voulez aller au-devant des
chevaux. Une gorgée de rhum, et vous ouvrira.
--Et vous?
--Soyez donc sans inquiétude, puisque je prends tout sur moi. Qui est-ce
qui a jamais vu Nick Whiffles rester dans une maudite petite difficulté?
Au surplus, nous sommes ici une douzaine de francs trappeurs, et si vous
y consentiez, capitaine...
--Non, non, pas de violence, Nick.
--Tenez, prenez ce cuissot de daim, moi je prends l'autre, et rentrons.
Les choses marchèrent au gré de leurs désirs. Pad et Joe tombèrent dans
le piège. Ils partirent pour la fumerie. Une bruyante dispute survint
entre deux trappeurs. Elle détermina une rixe générale; et, tandis qu'on
se battait dans la salle, et que les chiens de Nick hurlaient dans la
cour, Poignet-d'Acier descellait, en un tour de sa puissante main, la
grille de la croisée de la pièce où étaient recluses Ouaskèma et
Merellum.
Ensuite il se glissa près du trappeur qui gardait l'entrée du fort.
Celui-ci, faisant des difficultés pour livrer le passage, Villefranche
lui offrit une goutte de spiritueux. La sentinelle refusa. Le capitaine,
qui s'était préparé à une résistance, lui appliqua lestement un bâillon
sur la bouche, ouvrit la porte sans quitter le malheureux factionnaire,
l'entraîna au dehors, l'attacha à un arbre à quelques centaines de pas
de la factorerie, et, sautant sur le cheval de Nick, pendant que Jacques
enfourchait celui de Louis-le-Bon, remonta, bride abattue, le cours de
la rivière Caoulis.
CHAPITRE XIII
LA FUITE
Après deux heures d'une course effrénée, ils ralentirent l'allure de
leurs chevaux, pour les laisser souffler.
La nuit était froide, mais sereine, resplendissante de clarté. Au
firmament, des milliers de mondes étoilés scintillaient, fixes à leur
poste, ou glissaient dans l'espace, en marquant l'azur céleste d'un
sillon lacté, aussitôt évanoui que tracé. L'air avait une sonorité qui
redisait tous les sons à plusieurs milles à la ronde. C'était la
trompette du ouaouaron, la grosse grenouille américaine; le frétillement
des ondes de la Caoulis sur ses larges battures; plus loin, le bramement
des daims conviant leurs femelles à d'amoureux ébats; et, de temps en
temps, le meuglement d'un taureau sauvage, ou le bêlement d'un
grosses-cornes apportaient des notes, ou puissantes ou plaintives, au
nocturne concert auquel se mêlaient encore le gloussement de la poule
des prairies, le glougloutement de la dinde, et, parfois, sinistre
déchirement, effroyable cacophonie, le cri de fausset aigu, strident du
carcajou, le tigre du désert américain.
La plaine, à perte de vue, semblait poudrée de poussière de diamant,
tant sa flottante mantille était constellée de lucioles. Venues sur les
ailes de la brise septentrionale, des senteurs pénétrantes de foin en
fleur et de résine saisissaient l'odorat.
Il y avait dans ces solitudes, dans ces bruits, dans ces parfums, une
forte poésie qui captivait le coeur, le remuait profondément et lui
rappelait, avec un empire irrésistible, qu'il est un Dieu père et
souverain maître de la création entière.
--Ce que j'éprouve est singulier, murmura Villefranche, s'accoudant sur
le pommeau de sa selle, tandis que sa monture, le cou allongé vers le
gazon, allait d'un pas nonchalant et reniflait les fraîches exhalaisons
du sol ou émondait, çà et là, quelque jeune pousse d'arbousier.
Jacques chevauchait derrière, d'un air attristé aussi.
--Il me semble, continua le premier, que ma vie n'a pas été tout à fait
ce qu'elle aurait dû être. Cette femme, après tout, avait été plus
malheureuse que coupable. Qui n'a pas des faiblesses, des égarements,
ici-bas? N'en ai-je pas eu, moi? Quel droit avais-je donc de la faire
mourir, froidement, lentement, à petit feu, en humant les acres odeurs
de ma vengeance! Et ma fille, pauvre enfant innocente, ma victime,
encore! Et mes petits-enfants...
--Ah! si monsieur voulait? hasarda Jacques qui avait entendu ce
monologue et doucement poussé son cheval côté à côte avec celui de
Poignet-d'Acier.
--Eh Bien! quoi? plutôt pour chercher une diversion à ses poignantes
réflexions que pour entendre un avis.
--Je voulais dire à monsieur que nous retournerions au Canada, dit
Jacques intimidé par la sécheresse de la réponse.
--Au Canada! Oui, nous y retournerons, Jacques, mais quand j'aurai de
l'or! quand j'aurai les moyens de l'arracher aux Anglais, ces misérables
qui nous ont tout volé, notre sol, nos richesses, nos emplois, tout,
jusqu'à notre honneur!
Il prononça ces paroles avec un accent de haine et d'amertume
indicibles.
--Alors, jamais Jacques ne reverra sa patrie! dit le vieux serviteur en
hochant mélancoliquement la tête.
--Et pourquoi pas?
--Non, monsieur, non. Il y a quelque chose en moi qui me dit que ma
dernière heure ne tardera pas à sonner.