Poignet-d'Acier se précipita à la chambre où il avait laissé Ouaskèma.

L'Indienne n'y était plus; un grand désordre régnait dans cette pièce;

le lit était défait, la table renversée, des lambeaux de vêtements

épars. Quelques gouttes de sang maculaient même la roche.

Le chasseur courut à sa chambre particulière, fermée au moyen d'un

secret que lui seul connaissait. Personne n'y avait mis le pied depuis

son départ.

--Jacques, dit-il d'une voix sourde, il faudra faire sentinelle cette

nuit; tu m'entends.

--Monsieur sera obéi, répondit le vieillard en saluant profondément son

maître.

Sans dire un seul mot de plus, de crainte d'exciter les terribles

passions qui fermentaient à ce moment dans le coeur de Villefranche, il

se retira discrètement sur la pointe du pied et alla se poster à

l'ouverture de la caverne.

Il mangea une tranche de pemmican, but une gorgée de rhum, s'enveloppa

dans une peau de buffle et s'abandonna à cette somnolence-veille (si je

puis m'exprimer ainsi) qui est particulière aux trappeurs, et qui, tout

en reposant leurs membres et leur esprit, laisse deux de leurs sens au

moins--l'ouïe et la vue--toute leur acuité.

Poignet-d'Acier passa le reste de la nuit à transporter, de la salle que

nous avons décrite, divers objets dans une autre chambre souterraine, à

plus d'un mille de la première.

Une demi-heure avant l'aurore, il se rendit près de Jacques.

--Rien de nouveau? lui demanda-t-il.

--Rien, monsieur.

--Déjeunons vite et nous monterons sur le plateau.

Le repas se fit en silence et ils quittèrent la caverne.

Une fois au sommet de la Roche-Rouge, Villefranche nettoya les verres

d'un petit télescope qu'il avait dans son étui de fer blanc et se mit à

regarder du côté du fort Astoria.

Le jour n'était point encore venu, mais déjà une bande blanchâtre qui se

dégradait insensiblement dans le bleu du ciel maintenant libre de

nuages, s'étendait vers les montagnes Rocheuses. L'air était vif; il

ventait violemment de l'est. Tourmentées par les souffles de

l'atmosphère et refoulées par le flux de la mer, les eaux de la

Colombie, bouillonnant, écumant, se heurtaient, s'écrasaient avec des

hurlements indescriptibles.

--Un mauvais temps, monsieur, hasarda Jacques.

Poignet-d'Acier ne répondit pas.

Il cherchait à percer la brume follette qui voltigeait au-dessus du

fleuve et à travers laquelle il entrevoyait, dans le lointain, des

formes tangibles qui se mouvaient dans tous les sens.

La zone blanche à l'horizon augmenta en largeur, en transparence; elle

envahit l'éther. Une teinte rose la nuança bientôt aux limites de

l'horizon; cette teinte se fonça, se rougit, un cercle plus vif parut au

milieu, il grandit, s'accentua davantage, s'empourpra, et puis ses bords

s'irisèrent, s'allumèrent d'une flamme éblouissante; le cercle entier

s'embrasa comme une fournaise et se fondit en lumineux rayons qui

ruisselèrent obliquement sur le Nouveau Monde.

Le soleil était levé, dispersant devant lui les grises vapeurs dont le

rio Columbia était vêtu comme d'un léger peignoir du matin.

Alors, Villefranche fit un mouvement de surprise, en essuyant encore le

verre de sa lunette, de l'air d'un homme qui n'est pas certain de la

réalité de ce qu'il a aperçu.

--Que diable cela veut-il dire? murmura-t-il entre ses dents après avoir

de nouveau braqué le télescope sur le fort Astoria.

Jacques brûlait de l'interroger, mais il n'osait.

--Mes gens avec les Peaux-Rouges! cela me dépasse! Regarde toi-même,

Jacques.

Il lui tendit son instrument.

Le vieux serviteur y appliqua son oeil et découvrit, sur la rive

méridionale, une escadrille de quinze à vingt canots, remplis de

Clallomes, parmi lesquels, leur costume, il n'était pas difficile de

reconnaître cinq trappeurs.

--Je crois bien que c'est Baptiste, Jean et les autres, dit-il en se

tournant vers son maître.

--Eh! sans doute ce sont eux. Mais que peuvent-ils faire avec les

Chinouks, nos ennemis jurés? Je n'en reviens pas.

--Oh! ce ne sont pas des Chinouks, monsieur, dit Jacques. Les Chinouks

ont leur bouclier rond et ceux-ci l'ont ovale. Les premiers ont

généralement aussi le nez percé et traversé par des morceaux de nyaquau,

vous savez?

--Je n'avais pas fait cette remarque. Laisse-moi voir!

Reprenant la lunette, Villefranche recommença son examen.

--C'est vrai, dit-il au bout d'un instant. C'est un parti de Clallomes

qui se dispose à marcher au combat. Mais ou vont-ils, et comment se

fait-il que nos Canadiens les accompagnent?

--Si monsieur m'y autorisait...

--Parle, Jacques, et pas de ces vaines et ridicule formules entre nous.

Que diable! nous sommes deux camarades, pas plus l'un que l'autre.

Le vieillard allait protester contre cette maxime égalitaire,

Poignet-d'Acier l'en empêcha brusquement par cette question:

--Que supposes-tu que fassent nos gens avec ces vermines?

--M'est avis, monsieur, qu'ayant appris d'une manière ou d'une autre

l'attaque dont nous menaçaient les Chinouks, ils seront allés chercher

du secours chez les Clallomes, au nom de la squaw que vous avez arrachée

aux griffes des premiers.

--Tu as pardieu raison! et je, suis bien simple de n'avoir pas deviné

cela tout de suite. Voici effectivement une flotte de bateaux Chinouks

qui débouche des îles voisines. Ils vont à la rencontre des Clallomes.

Ce sera une rude bataille.

--Nous irons aussi, monsieur?

--Par malheur, non, Jacques. A moins que tu ne puisses nous trouver un

canot, car le courant à entraîné le nôtre hier soir.

--Notre canot est perdu!

--Oui.

--Mais j'en construirai un avec des joncs, comme l'autre jour. Ce sera

l'affaire d'une heure.

--Impossible; aujourd'hui le fleuve est trop gros. Nous sommes forcés de

rester spectateurs de cette lutte. A présent, on peut presque voir à

l'oeil nu. Monte sur cette éminence, tu seras aux premières places.

Les deux troupes hostiles s'avançaient rapidement l'une contre l'autre,

malgré la tourmente. Dirigés avec cette habileté extraordinaire qui

caractérise les sauvages du littoral du Pacifique, les canots rasaient

la cime des vagues avec une célérité inouïe. Tantôt, ils apparaissaient

à la crête d'une montagne d'eau, tantôt au fond d'une gorge étroite que

surplombaient, en grondant, des lames hautes de vingt à trente pieds.

Chaque embarcation était généralement montée par douze hommes; quatre la

manoeuvraient; le reste, armé d'arcs, de flèches et d'épieux, de haches

et de tomahawks, se tenait prêt au combat. De part et d'autre, dans un

canot orné de peintures singulières, portant, celui des Chinouks une

tête de loup à sa proue, celui des Clallomes une tête d'épervier, était

dressé une perche avec le totem ou blason de la tribu. L'élite des

guerriers entourait les emblèmes sacrés.

Une grêle de flèches et de traits couvrit bientôt le fleuve. Les deux

escadres se rapprochèrent bord à bord, se mêlèrent. Les esquifs furent

choqués les uns contre les autres, pendant que les hommes se frappaient

à coup de massue, se saisissaient à bras le corps, de bateau à bateau,

se lacéraient avec les ongles, avec les dents, et périssaient souvent,

vainqueurs et vaincus, au milieu des eaux ou ils étaient tombés. La

scène était horriblement lugubre. Des cadavres, des débris de canots,

d'armes, flottaient pêle-mêle sur le rio Columbia, que circonvenaient

déjà, dans leurs spirales concentriques, les vautours, les aigles à tête

chauve et toute la bande ailée des hérauts des grandes tueries.

Longtemps le sort de la journée demeura en suspens.

De fréquentes détonations d'armes à feu annonçaient au commencement que

les cinq trappeurs faisaient bravement leur devoir. Mais, au bout d'une

heure, les détonations devinrent plus rares, et Villefranche dit

tristement à Jacques:

--Je crains que nos pauvres amis ne succombent dans ce conflit, car les

Chinouks sont bien plus nombreux que les Clallomes.

--Est-ce que vous ne voyez plus Baptiste et les autres, monsieur?

--Plus depuis quelques minutes, ils ont été poussés par la marée sur une

île là-bas. Le feuillage me les cache; mais on ne les entend plus tirer.

C'est mauvais signe.

--Peut-être leur provision de poudre est-elle épuisée ou mouillée,

monsieur.

--Dieu le veuille, Jacques! car se sont de braves trappeurs. Il n'en

existe pas dix comme eux dans tout le Nord-Ouest. Mais qu'y a-t-il? Les

Chinouks se sont emparés du totem des Clallomes. C'en est fait de

ceux-ci. Leurs ennemis les poursuivent. Ils viennent de ce côté. Ah si

nous étions seulement tous les sept, je ne lâcherais pas pied ainsi. Il

faut partir Jacques, et changer de campement.

--Où allons-nous, monsieur?

--A notre établissement de la roche du Pilier que nous brûlerons comme

celle du fort Astoria, et après...

Il se frappa le front sans achever d'énoncer sa pensée.

Mais d'abord, reprit-il d'un ton bref, tu détruiras l'entrée de la

caverne, et, en passant, tu mettras le feu à la mine.

Jacques répondit par un mouvement de tête affirmatif.

Il redescendit au souterrain, en sortit presque aussitôt, et

Poignet-d'Acier et lui s'éloignèrent à grands pas en remontant la

Colombie.

Un quart d'heure ne s'était pas écoulé que la terre tremblait ébranlée

par une explosion formidable avec grand fracas de rochers s'écroulant

les uns sur autres.

CHAPITRE XI

LE FORT

Chère Petite-Hirondelle, Ouaskèma est bien heureuse de te revoir!

Assieds-toi, sur ses genoux, qu'elle t'embrasse! Il y a si longtemps

qu'elle ne t'a embrassée!

--Oh! tante, Merellum t'aime aussi! répliqua l'enfant en se pendant au

cou de l'Indienne qu'elle couvrit de caresses. Mais ces méchants qui ont

lié tes mains! Je vais les défaire, tes liens!

--Tu n'y parviendrais pas, Merellum. Et puis cela serait inutile; nous

sommes enfermées, gardées. Dis plutôt à Ouaskèma comment tu as été

amenée ici.

--Moi, je les déferai, je les casserai, ces vilaines cordes! s'écria

Merellum d'un ton chagrin et colère.

Ses faibles doigts essayèrent de dénouer le nerf de buffle avec lequel

on avait garrotté les poignets de Ouaskèma. Vains efforts! Elle se prit

à pleurer en frappant du pied avec impatience.

--Non, ma Petite-Hirondelle, tu ne réussirais pas, dit la Tête-Plate

souriant tristement. Laisse, et raconte-moi ce qui s'est passé depuis

notre séparation.

--Les visages-pâles sont des cruels; Merellum aime mieux les

visages-rouges! répétait l'enfant tout en larmes.

--Pas tous, Merellum; le grand chef blanc est bon, dit doucement la

Clallome.

--Mais pourquoi fait-on du mal à tante? repartit la petite trépignant et

cachant sa tête dans le sein de l'Indienne.

--Le grand chef blanc n'a pas fait de mal à Ouaskèma ni à Merellum.

--Oh! non, il est gentil, lui, pour Merellum et pour tante.

--N'est-ce pas? fit la tête-plate d'un ton enivré.

L'enfant répondit en la baisant avec effusion.

--Tu ne me dis toujours pas qui t'a conduite ici? reprit la première

après un moment de silence.

--Un grand trappeur bien laid, bien laid, tante, répliqua vivement

Merellum en jetant de côté et d'autre des regards effarés, comme si elle

eût craint d'être entendue. Il me battait, tante... Ce n'est pas comme

oncle blanc.

--Mais où ce trappeur a-t-il pris ma Petite-Hirondelle?

L'enfant alors, d'une voix entrecoupée, rapporta l'histoire de sa fuite,

à partir du moment où les Chinouks avaient surpris Ouaskèma, jusqu'à

l'heure où elle était arrivée, avec les trappeurs et les Clallomes,

devant les ruines fumantes de l'établissement de Poignet-d'Acier.

--Alors, dit-elle, tes frères, tante, furent irrités. Ils dirent que les

trappeurs les avaient trompés, qu'ils avaient la langue croche. Ils

voulaient les scalper, parce qu'ils ne te trouvaient pas. Mais un autre

parti de Clallomes nous rejoignit en bateau. Ils avaient vu des Chinouks

dans les îles voisines, et ils croyaient qu'ils t'avaient tuée avec

oncle. Tes guerriers dirent qu'ils les poursuivraient. Ils montèrent

dans les canots amenés par les autres, eux et les trappeurs, et on me

laissa près du fort Astoria avec un chef qui était malade. Le chef me

dit d'aller lui chercher des coquilles pour manger. Pendant que j'en

ramassais, un grand visage-pâle vint près de moi. Je voulus me sauver,

car il n'était pas beau comme oncle; il me faisait peur! Mais il me prit

dans ses bras, me porta dans un canot et me mena ici. Je suis bien

contente de t'avoir retrouvée, tante! Laisse-moi t'embrasser...

encore... encore!

--Mais le chef blanc qu'est-il devenu? demanda l'Indienne rendant avec

usure à l'enfant ses marques de tendresse.

--Oncle Poignet-d'Acier?... je ne sais pas, répondit Merellum, ouvrant

de toute leur largeur ses yeux bruns et regardant Ouaskèma d'un air

surpris.

--On ne l'a donc pas vu?

Merellum secoua la tête en signe de négation.

--Tu n'en as pas entendu parler?

--Non... si... Attends, tante, que je me rappelle. Le visage-pâle qui

m'a traînée ici disait quelquefois que Poignet-d'Acier était mort.

--Mort! exclama l'Indienne avec angoisses.

Un instant après, elle reprit d'un accent plus calme.

--Non, Merellum, non, le chef blanc n'est pas mort. Le Grand Esprit ne

l'aurait pas voulu.

--Il disait encore, continua l'enfant, que si Poignet-d'Acier n'était

pas mort, il n'échapperait pas!

--Lui, il est plus fort qu'eux tous! murmura Ouaskèma.

--Mais, s'écria soudain la Petite-Hirondelle, changeant d'idée avec

cette légèreté qui est le propre du jeune âge, mais dis donc, tante,

pourquoi es-tu ici, avec tes pieds et tes mains entravés?

--Les blancs ne sont pas tous bons, vois-tu! et, pourtant, je voudrais

être blanche, blanche comme toi, avoir le front rond et droit comme le

tien! Il m'aimerait alors, lui!

Ouaskèma prononça ces mots avec une chaleur et un geste passionné qui

effrayèrent Merellum.

Elle se glissa aux genoux de l'Indienne, et, ses petites mains ramenées

sur sa poitrine, la contempla avec stupeur.

--Oh! être blanche! être blanche! Pourquoi Hias-soch-a-la-ti-yah ne

m'a-t-il pas faite blanche! poursuivait la Tête-Plate de plus en plus

exaltée; il ne me repousserait pas alors, lui! Il répondrait à ma voix,

il sourirait à ma vue! il aurait des soupirs et des baisers pour la

vierge clallome!

--Tante, dit l'enfant, mais oncle t'aime bien. Il l'a dit à Merellum!

--Il t'a dit qu'il m'aimait! Il te l'a dit! Oh! viens, viens ici, que je

t'embrasse!

--Tu ne me feras pas mal! objecta la petite à demi terrifiée par les

explosions de cette crise nerveuse.

--Non, chérie, dit Ouaskèma en appuyant mollement sa tête sur l'épaule

de Merellum, qui, remontée sur ses genoux jouait avec la magnifique

chevelure de l'Indienne, masquant et montrant tour à tour son visage

espiègle entre deux touffes épaisses qu'elle avait peine à tenir à

pleines mains.

Tout à coup elle sauta à terre, en criant: «Ah! ah!» et avant que la

Tête-Plate lui eût demandé le motif de cette joyeuse exclamation, elle

avait tiré un petit couteau de sa poche et tranché les liens de sa mère

adoptive.

Cette scène avait lieu dans une chambre du fort Caoulis, à l'embouchure

de la rivière du même nom avec le rio Columbia, et à une vingtaine de

lieues en amont de ce dernier.

Le fort Caoulis appartenait à la Compagnie de la baie d'Hudson. C'était

un de ses meilleurs comptoirs dans le Nord-Ouest, antérieurement à la

construction du fort Columbia, fondé quelques années plus tard, en 1824,

par le docteur Mac Loughlin, à dix lieues au sur la rive opposée, et qui

est devenu l'entrepôt général de la traite des pelleteries pour tout le

district de la Colombie.

Le fort Caoulis comprenait une enceinte palissadée avec d'épaisses

planches de cèdre, hautes de vingt pieds, dans l'intérieur de laquelle

s'élevaient deux ou trois bâtiments affectés aux logements des commis,

des trappeurs de passage, aux magasins de provisions et de pelleteries.

Une cinquantaine d'hommes s'y trouvaient ordinairement réunis.

Ouaskèma et Merellum avaient été enfermées dans une pièce basse, à côté

de la grande salle où on s'assemblait après le repas du soir, pour boire

du tafia et fumer, à défaut de tabac, des feuilles de sac-à-commis.

La première de ces chambres, qui n'avait qu'une fenêtre solidement

grillée servait de prison.

Le chef facteur, ou commandant du comptoir, avait la clef de la porte et

ne la livrait que rarement à un de ses subordonnés quand elle contenait

des détenus.

Le soir du jour où Ouaskèma eut avec Merellum la conversation que nous

venons d'écouter, une foule de trappeurs, d'Indiens et de Bois-Brûlés se

pressait dans la grande salle du fort Caoulis. Quoique le printemps fût

déjà avancé, il faisait froid et on avait allumé du feu dans la vaste

cheminée qui occupait tout un côté de l'appartement.

Deux pins énormes flambaient en craquant bruyamment dans l'âtre, et,

malgré les nuages de fumée qui s'élevaient des pipes, les lueurs

éclatantes de la flamme donnaient au tableau une physionomie fort

accentuée. Ces sauvages aux visages peinturés, omnicolores, aux corps ou

tout nus ou enveloppés dans des peaux de bêtes fauves; ces blancs

couverts d'accoutrements étranges, dont les couleurs les plus

audacieuses hurlaient de se rencontrer; et ces femmes, les unes rouges,

les autres jaunes, celles-ci jeunes, celles-là vieilles, les narines,

les lèvres et les oreilles chargées d'ornements en os, nyaquau, ou en

coquilles, aïqua, la plupart dans la simple toilette de notre mère Ève

avant sa faute, le petit nombre en jupon d'écorce de six pouces de long,

toutes se disputant le prix de la hideur; une douzaine de marmots,

sortes de momies assujetties sur le dos de leurs mères à la planchette

qui constitue leur berceau et, on peut le dire, leur demeure fixe du

jour de leur naissance jusqu'à l'âge de deux ou trois ans; des chiens,

décharnés comme des loups, plantés sur leur train de derrière et se

chauffant gravement, ou étendus, la tête dans leurs pattes de devant, ou

grondant, aboyant entre les jambes des assistants; tout cela, laid au

physique, pas très-beau au moral, debout, assis, accroupi, armé de tous

les instruments de mort imaginables, pérorant, criant, gesticulant,

formait une de ces peintures originales et caractéristiques qu'on ne

trouve que dans le désert américain et que la plume est malheureusement

impuissante à reproduire.

Le whiskey, le tafia, l'eau-de-feu en un mot, circulait libéralement

dans des outres de peaux de loups marins, en l'honneur de la fête du

sous-chef facteur. Je vous laisse h penser si la société (pardonnez-moi

le barbarisme, mon Dieu!) était joyeuse et exprimait hautement,

éloquemment sa gaîté.

Les toasts se succédaient sans interruption, et les speechs, il fallait

les entendre! les comprendre était, il est vrai, autre affaire. Je doute

fort que les orateurs eux-mêmes se comprissent; mais que leur importait,

pourvu qu'ils parlassent!

--A ta santé, Nick Whiffles [17], dit un trappeur tout bariolé de plumes

et de rubans.

[Note 17: Voir les _Pieds-Noirs_ et la _Huronne_.]

--A la tienne, Louis-le-Bon, et à celle de tes femmes, oui Bien, je le

jure, votre serviteur!--Merci, ami Nick!

--A propos, comment vont-elles, tes femmes? Tu en traînes toujours une

douzaine à tes trousses, toi, Louis-le-Bon. C'est comme mon oncle, le

grand voyageur qui a parcouru l'Afrique centrale, tu sais. Figure-toi

qu'il avait comme ça cinq ou six mille femmes qui l'accompagnaient

partout dans ses excursions. Ça lui coûtait cher, ses huit ou dix mille

fortunes.

--Cinq mille, ami Nick, tu as dit cinq mille.

--Cinq mille, six mille, vingt mille, qu'est-ce que ça fait? Il en avait

peut-être bien trente mille des femmes, mon grand-père, ô Dieu, oui!

Et Nick souffla voluptueusement une bouffée de tabac vers le plafond de

la salle.

--Mais, dit Louis-le-Bon en riant, il s'agissait de ton oncle et pas de

ton grand-père.

--Possible! fit le trappeur avec une flegme philosophique, possible!

Buvons un coup!

--Mais dis-moi donc, reprit son interlocuteur, on dit que M. Mac-Kay est

revenu?

--M. Mac-Kay, l'armateur du _Tonquin_!

--Lui-même.

--Peuh! fit Nick en retroussant sa longue moustache rousse, il est

enterré dans le ventre des requins, oui bien, je le jure, votre

serviteur!...

--Ma foi, on assurait que Poignet-d'Acier...

--C'était M. Mac-Kay. Pas plus lui que toi et moi, Louis-le-Bon.

Poignet-d'Acier est lui, comprends-tu? Quant à M. Mac-Kay, voilà son

histoire, comme je m'appelle Nick Whiffles.

Malgré les bourdes dont il assaisonnait ses récits quand il s'agissait

de sa personne, le trappeur était un conteur assez véridique lorsqu'il

était question de son prochain, ainsi qu'il disait.

Les blancs firent cercle autour de lui, et, à une intimation de

Louis-le-Bon, suspendirent leur tapageuse cacophonie.

--Vous vous souvenez, dit Nick en renouvelant sa chique, que M. Astor,

de New-York, avait établi un fort près de la mer. On le nomma Astoria.

Or, le Tonquin devait ravitailler le fort. Il partait chaque année de

New-York avec des provisions qu'il changeait contre des pelleteries.

C'était un beau temps, ô Dieu, oui. La martre, le castor, la loutre et

l'hermine abondaient comme des brins d'herbe. C'était en 1809; mais

voilà que, trois ans après, en 1811, le 5 juillet, par un soleil

superbe, s'il vous plaît, le _Tonquin_ nous quitte pour s'en alter

vendre des lots de fourrure en Chine, oui bien, je le jure, votre

serviteur! On se donne une poignée de main, les camarades qui restaient

au fort et ceux qui partaient, puis largue l'amarre! le navire déploie

ses voiles. M. Mac-Kay, un brave homme, était comme qui dirait le

bourgeois à bord. Il avait pris pour interprète un Peau-Rouge, né au

port de Gray, pas loin d'ici. En passant devant l'île de Noutkalà, en

haut sur la côte de l'Océan, l'interprète conseilla à M. Mac-Kay de

faire des échanges avec des démons d'Indiens qui sont noirs comme le

charbon et plus dégoûtants que cette bande de maudits qui m'écoutent

sans savoir ce que je dis, ô' Dieu, oui Pour lors, pendant deux jours,

le commerce avec les vermines à l'air de marcher. M. Mac-Kay est

content; ses hommes ne disaient pas non, car il y avait des venimeuses

de sauvagesses qui les entortillaient, en veux-tu, en voilà! C'était des

mamours par-ci, des mamours par-là. Ça allait très-bien, oui bien, je le

jure, votre serviteur!

--Sont-elles accortes, les squaws de ce pays-la? demanda un des

auditeurs.

--Jolies comme toi, Nez-Coupé! répliqua Nick en éjectant du jus de

tabac.

La répartie souleva un accès

Ensuite le trappeur continua:

--Qu'on ne m'interrompe plus, ou motus, silence, je me tais.

--Poursuivez, Nick! poursuivez! nous serons muets comme des esturgeons.

--Ça roulait donc comme sur des roulettes, quand une de ces vermines, un

chef, ils n'en font pas d'autres, s'avise de voler un fusil sur le

navire. Le capitaine l'apprend, fait venir le voleur et lui allonge un

coup de garcette que l'autre en vit trente-six chandelles, Dieu, oui! Ce

n'était pas le compte du Peau-Rouge. Il rassemble sa troupe de brigands

et décide d'attaquer le Tonquin. Le lendemain ils couvrent le pont du

vaisseau comme des fourmis. Le capitaine Thorn leur ordonna de se

retirer. Va-t'en voir s'ils viennent! Les Indiens étaient armés, l'un

d'eux se précipita sur M. Mac-Kay et lui perça le coeur d'une flèche,

après ça, je vous demande un peu si on se battit. Ah ça été une chaude

affaire, ours et buffles! J'aurais voulu y être. Les coups pleuvaient

drus comme grêle. Le pauvre capitaine Thorn eût le crâne fracassé par

une massue. Le sang coulait gros comme la Colombie, quoi.

Des cris d'horreur éclatèrent dans l'assemblée.

--Oui, appuya Nick, enchanté de l'effet qu'il produisait, gros comme la

Colombie, quand elle est bien en fureur encore. Mais attendez, mes

cousins, de bons trappeurs ne se laissent pas lâchement assassiner par

des crapauds de sauvages sans se venger!

--Ah! ah! fit-on en se serrant autour du conteur.

La Tête-Plate · 第 7 / 15 段