--Ah! c'est toi. Eh! que diable y a-t-il pour que tu heurtes si fort?

repartit Villefranche, contrarié d'avoir été dérangé au moment même où

Ouaskèma allait peut-être lui faire connaître l'emplacement de cette

mine d'or dont il avait déjà entendu parler, et qu'il convoitait de

toutes les ardeurs de sa nature passionnée.

--Les Chinooks! répondit Jacques d'une voix essoufflée.

--Les Chinouks! fit le capitaine en refermant la porte qu'il venait

d'ouvrir à son domestique.

--Oui, monsieur! les Chinouks! ils arrivent sur une vingtaine de grands

canots au moins, pour nous attaquer, j'en suis sûr.

--Le grand chef blanc n'aurait pas dû secourir le Dompteur-de-Buffles;

les demi-sangs rendent le mal pour le bien, dit la jeune Indienne d'un

ton sentencieux.

--Mais où et comment as-tu appris cela, Jacques? s'enquit

Poignet-d'Acier en inspectant ses armes.

--Monsieur m'avait ordonné d'aller à la batture Lewis, afin de chasser

le cygne et de rapporter des racines de guimauve pour la squaw malade,

et monsieur m'avait commandé d'être de retour de bonne heure...

--Oui, abrège! s'écria Villefranche avec impatience.

--J'ai donc pris un cheval à l'étable, continua Jacques, et j'ai couru

exécuter les ordres de monsieur. Mais, en longeant la pointe de la baie

d'Young, j'ai aperçu les embarcations des Peaux-Rouges.

--Et tu es revenu à toute bride?

--Oh! que non pas, monsieur Ville...

--Jacques! proféra Poignet-d'Acier en accompagnant ce nom d'un coup

d'oeil sévère.

--Oui, monsieur, dit humblement le vieillard. Pour finir mon histoire,

en voyant les canots des Chinouks, j'ai voulu savoir ou ils se

dirigeraient, et je suis descendu de mon cheval, que j'ai caché dans les

broussailles.

--Une imprudence à ton âge!

--Non, monsieur, c'était sage, car j'avais distingué sur la rive deux de

ces brigands qui faisaient cuire un poisson, et, comme je connais assez

de leur barbare idiome pour le comprendre, je me suis dit que si je

parvenais à m'approcher des deux sauvages, ils me révéleraient

probablement et sans s'en douter le but de leur expédition.

--C'était justement pensé, mon brave Jacques.

--Ils étaient, par bonheur, en bas d'une falaise peu élevée et dont le

sommet était garni de buissons. Je me faufilai entre les épines, et

arrivai à portée de leurs voix. J'appris qu'ils avaient déterré la hache

de guerre pour venger la mort de leur devin Chinamus et de leur sagamo

Oli-Tahara.

--C'est le nom indien du Dompteur-de-Buffles, dit Poignet-d'Acier au

domestique qui s'était arrêté comme pour l'interroger.

--Je ne savais pas, et je vous remercie, monsieur, fit ce dernier en se

découvrant respectueusement.

--Poursuis, Jacques, poursuis. Je suis content que ces misérables

croyaient encore à la mort du métis. Cela prouve qu'il est étranger à

leurs dispositions hostiles. Et rien ne m'est plus odieux que

l'ingratitude, la chose du monde pourtant la plus commune parmi les

hommes, ajouta-t-il en manière de réflexion.

--J'ai terminé, monsieur, car n'ayant plus rien à apprendre, je suis

remonté à cheval.

--A combien de milles d'ici pouvaient être les Chinouks?

--Cinq ou six milles au plus.

--Et ils louvoyaient de notre côté?

--Oui, monsieur.

--Diable! nous n'avons pas de temps à perdre. Il faut choisir un parti.

--Que mon frère blanc prenne la fuite et qu'il laisse ici Ouaskèma, dit

l'Indienne. Mon frère ira trouver les Clallomes, mes frères rouges, il

leur dira ce qu'il a fait pour une fille noble de leur tribu, et ils se

joindront à lui pour chasser les lâches Chinouks.

Le plan souriait médiocrement à Poignet-d'Acier, qui avait toujours

répugné à immiscer les sauvages dans ses intérêts.

Il secoua la tête et dit à Jacques:

--Voyons, as-tu un moyen à me proposer?

--Celui de cette squaw me paraît, monsieur...

--Impraticable, répliqua sèchement Villefranche. Et il souffla, d'un ton

imperceptible pour l'Indienne, quelques mots à l'oreille de son

domestique.

--Je crois, dit celui-ci, que j'ai trouvé un expédient. La nuit est

proche. Dans une heure, il ne fera plus jour. Les Chinouks ne peuvent

doubler la pointe Adams avant ce temps. Profitons de l'heure qui nous

reste pour embarquer dans le grand canot nos effets les plus précieux,

et puis nous sellerons nos deux chevaux qui sont à l'étable; nous

fixerons sur leur dos les bonshommes de paille que j'avais faits,

l'année dernière, pour épouvanter les oiseaux qui s'abattaient sur notre

champ de maïs...

--Et après?

--Après, monsieur; vous savez qu'entre la côte et la plaine, au bout de

la pointe Adams, il y a un sentier creux: eh bien! je conduirai les

chevaux dans ce sentier, puis, sous la queue de chacun d'eux,

j'attacherai, quelques branches de houx. Gravissant alors la falaise, je

déchargerai mes armes sur les Indiens qui rangent la rive sud du fleuve;

je redescendrai ensuite et frapperai les chevaux. Ils partiront au galop

en montant vers la plaine...

--Bien, bien, Jacques, et les Chinouks prendront pour nous les

bonshommes de paille. Ton idée est excellente. Mais nos gens de la

fumerie?

--J'y ai songé, monsieur. La cabane ici ne vaut pas grand'chose. Nous y

mettrons le feu. Ce signal leur en dira assez.

--Mon bon Jacques, tu as plus d'esprit dans ta vieille cervelle que dix

chefs facteurs de la Compagnie de la baie d'Hudson! s'écria

Poignet-d'Acier en lui serrant affectueusement la main. En avant donc,

et tâche que les scélérats ne te découvrent pas!

--N'en ayez souci, monsieur; Jacques est plus fin qu'eux. Ce serait, ma

foi, bien la peine d'être né blanc si on ne pouvait faire la nique à des

Peaux-Rouges.

Et le vieillard sortit en riant de sa plaisanterie Dès qu'il fut parti,

Ouaskèma dit à Poignet-d'Acier:

--Mon frère ne veut pas aller chez les Clallomes?

--C'est impossible.

--Alors que mon frère agisse à sa volonté, reprit-elle d'un ton triste

mais résigné. Villefranche, qui faisait rapidement quelques paquets, lui

dit:

--Je ne puis te laisser ici; cependant tu n'es pas en état de retourner

à ta tribu. As-tu un projet?

--Que mon frère abandonne Ouaskèma s'il ne peut l'emmener!

--T'emmener avec moi! dit le chasseur en réfléchissant. Et si je le

fais, me conduiras-tu à l'endroit où sont les cailloux qui brillent au

soleil?

--Ouaskèma est l'esclave du chef blanc. Elle fera ce qu'il voudra.

--Promets-moi de ne jamais faire connaître à d'autres ce que tu vas voir

ici, et le lieu où je te cacherai.

--Ouaskèma ne trahira jamais le secret de celui qu'elle aime. Que mon

frère ait confiance en elle. Ouaskèma l'aime. Elle lui sera fidèle.

Pendant qu'elle parlait, Poignet-d'Acier, qui s'était armé d'une pioche

fouillait activement le sol de la cabane. Il eut bien vite découvert une

grosse dalle dans laquelle était pris un anneau de fer. De sa puissante

main, il souleva cette dalle dont le poids eût défié trois hommes de

force ordinaire. Un large caveau s'offrait au-dessous. Il était rempli

de fourrures, d'armes, de selles, brides, instruments de tout genre et

de provisions.

Le capitaine lança dans le souterrain les paquets qu'il avait faits,

puis il s'y glissa lui-même avec sa pioche, creusa l'argile qui en

formait le fond, mit à jour une cassette de fer qu'il ouvrit à moitié

pour y introduire, un portefeuille et quelques petits sacs de cuir

gonflés qui rendirent, en tombant à l'intérieur, un son métallique.

Cela fait, Poignet-d'Acier referma la caisse, la recouvrit d'une couche

de glaise qui la dissimulait entièrement, remonta dans la cabane, scella

de nouveau la dalle et entassa de la terre au-dessus, jusqu'à ce que le

sol eût repris l'apparence qu’il avait avant l'opération.

Ouaskèma s'était levée, le bras dans une écharpe de cuir de daim.

Elle était prête à partir.

Poignet-d'Acier saisit ses armes, un taureau [16] de pemmican et

quelques tranches de saumon fumé, et porta le tout dans un bateau amarré

au pied du cap.

[Note 16: Voir la _Huronne_.]

Jacques arrivait à ce moment.

--C'est fait, monsieur! s'écria-t-il, et le stratagème a

merveilleusement réussi. Quand j'ai eu tiré mes trois coups de feu et

dépêché au diable deux ou trois des leurs, les Peaux-Rouges ont débarqué

en masse sur la grève et se sont mis à courir comme des démons après nos

pauvres chevaux qui, aiguillonnés par les épines, filaient, ma foi, avec

leurs bonshommes, aussi vite que des antilopes effarouchées.

--Bon, Jacques, bon. A présent le feu à l'établissement.

Ouaskèma marcha au bateau, appuyée au bras de Villefranche, pendant que

le domestique incendiait la butte qui, durant bien des années déjà, leur

avait servi de résidence principale.

En accomplissant cet acte nécessaire, Jacques avait le coeur gros, car

non-seulement il nous en coûte toujours de détruire l'oeuvre de nos

mains ou de notre intelligence, mais nous nous sentons péniblement

affectés quand il faut quitter à tout jamais le toit qui nous a abrités

même pendant les années difficiles. L'homme, et surtout l'homme âgé,

s'attache souvent plus aux choses qu'aux êtres. Il semble qu'elles

fassent partie de lui-même, et peut-être sont-elles en effet

indispensables à sa santé, à sa vie.

Quoi qu'il en soit, le sacrifice fut consommé, car bientôt la

conflagration teignit en rouge les eaux du rio Columbia, et ce fut à ses

lueurs éclatantes que les trois fugitifs quittèrent ces rivages que l'un

d'eux ne devait plus revoir.

Il était nuit; de grands nuages, noirs comme l'encre à leur centre,

cuivrés à leurs franges, roulaient péniblement d'orient en occident.

--Il y aura de la tempête ce soir, monsieur, dit Jacques, empoignant un

aviron.

--Je le crains, murmura Villefranche en étudiant le ciel.

--Si mon frère le permet, Ouaskèma se mettra au gouvernail, insinua

l'Indienne.

--Ta blessure t'empêcherait de manoeuvrer, ma soeur, lui répliqua le

capitaine qui sentait néanmoins que le concours de deux hommes robustes

serait à peine suffisant pour traverser le fleuve, dont les flots

glapissaient déjà tumultueusement sur les battures.

--Non, mon frère, ma blessure ne m'empêchera pas de manoeuvrer, repartit

la pauvre fille en s'asseyant à la Barre.

--Le cap sur la Roche-Rouge, dit alors Poignet-d'Acier. Il saisit une

paire de rames et, se plaçant sur un banc derrière Jacques, il se mit à

nager vigoureusement.

Les clartés de l'incendie se rétrécirent peu à peu dans l'obscurité, à

mesure que le bateau gagnait le large. Elles n'apparurent bientôt plus

que comme, le cercle lumineux projeté par la lentille d'un phare, mais

assez sensible pour aider les bateliers à se guider travers les îlots et

les môles de sable qui encombrent la Colombie.

La Roche-Rouge se trouve presque en ligne directe avec l'ancien fort

Astoria. Malgré l'épaisseur des ténèbres et la violence des eaux, on

espérait gagner sans accident l'autre rive. Jacques et son maître

n'avaient pas encore échangé une parole, quand le premier dit tout à

coup:

--Il me semble, monsieur, que j'entends derrière nous le bruit d'une

embarcation.

--Non, répond il Villefranche, c'est le mugissement des lames contre un

récif.

Je crois même, insista Jacques, avoir entrevu un canot à la cime d'une

vague.

Est-ce que, par hasard, la peur te troublerait l'esprit, mon vieux

camarade? répliqua le capitaine en souriant.

Et, s'adressant à l'Indienne, il ajouta:

--La barre à droite, ma soeur; la barre à droite, nous touchons au port.

L'esquif ne tarda pas à grincer sur le sable.

On était arrivé à la Roche-Rouge, masse de porphyre considérable, à

quinze ou vingt milles de l'embouchure de la Colombie, sur la rive

septentrionale.

--Jacques, dit Villefranche, descends le premier avec Ouaskèma; tu la

conduiras à la caverne, où je vous rejoindrai dès que j'aurai amarré le

bateau.

Le domestique obéit, et, soutenant l'Indienne par le bras droit, il

commença à monter avec elle la falaise qui est escarpée et d'une

ascension difficultueuse, surtout dans l'obscurité.

Il faisait froid et le vent soufflait âprement.

Poignet-d'Acier, qui avait sauté sur la berge, tirait à lui le canot,

par une corde de ouatap, pour l'attacher à une saillie du roc, dans une

petite anse où il serait à l'abri de la tempête. Mais tout d'un coup le

cordage cassa et le canot, entraîné par un paquet d'eau que poussait une

rafale, disparut au milieu des ombres.

L'aventurier lâcha une exclamation de désappointement.

Il était, toutefois, trop rompu aux vicissitudes du genre d'existence

qu'il avait adopté pour se laisser décourager par une semblable perte.

--Avec un tronc d'arbre nous en referons un autre, pensa-t-il.

Et, à son tour, il gravit la Roche-Rouge.

A mi-hauteur, derrière un massif d'arbousiers et de plantes saxifrages,

la nature a pratiqué une étroite ouverture par laquelle on pénètre dans

une enfilade de galeries souterraines aussi curieuses par leur étendue

que par la variété des formes qu'elles affectent.

Ces cryptes, inconnues à cette époque des habitants du rio Columbia,

avaient été découvertes par Poignet-d'Acier, qui les avait explorées en

partie, y emmagasinait des lots de pelleterie et s'y réfugiait aux

heures de péril. Il les eût vraisemblablement toujours habitées sans

leur insalubrité.

En atteignant l'orifice, le capitaine trouva Jacques qui l'attendait

presque cérémonieusement, une torche à la main.

Ils traversèrent un couloir resserré et entrèrent dans une salle carrée,

où les rayons de la torche firent flamboyer de mille reflets les

murailles chargées de concrétions cristallines et la voûte, d'où

pendaient, titanesques girandoles, des stalactites façonnées en

figures étonnantes par leur dessin et leurs nuances, qu'on dit échappées

d'un monstrueux écrin de pierreries.

C'était plus resplendissant qu'une illumination à giorno, merveilleux

comme une féerie des Mille et une Nuits.

Une table et des bancs recouverts de peau d'élan, au milieu un lit garni

d'une robe d'ours, en un coin des armes, des instruments de chasse et de

pêche disposés çà et là constituaient l'ameublement.

--Ou as-tu placé l'Indienne? demanda Villefranche, pendant que Jacques,

après avoir allumé une lampe de fer battu, préparait du feu dans une

petite cheminée qui occupait un des angles de la chambre.

--Dans le compartiment aux Coquilles.

--Bon; et tu ne lui as pas montré cette salle, car j'avais oublié de te

dire que je ne voulais pas qu'elle la connût.

--Monsieur sait bien que je devine ses intentions, répondit Jacques avec

un air de respectueux reproche.

--Mais elle doit avoir faim. Tu lui feras du bouillon de pemmican.

--Elle m'a dit qu'elle désirerait parler à monsieur avant de se coucher.

--Je vais y aller; éclaire-moi. Tu nous laisseras seuls et tu apporteras

le souper.

--Si monsieur voulait, dit le vieux domestique avec timidité, je lui

arrangerais une de ces soupes aux huîtres qu'il aime tant?

--Ce serait avec plaisir, mon bon Jacques, répliqua Villefranche en

souriant; mais pour faire une soupe aux huîtres, il faut au moins des

huîtres, et nous n'en avons pas ici, que je sache?

--Il y en a en quantité au bas de la Roche-Rouge; en voici deux que j'ai

ramassées en chemin.

--Excellent serviteur! il pense toujours à moi! Cependant je ne

profiterai pas de ton obligeance, car il est tard et la nuit est trop

noire pour que tu sortes à présent.

--Ce serait moi que monsieur obligerait en me permettant d'en aller

chercher, car je ne les déteste pas non plus.

--Tu as réponse à tout. Fais donc comme tu voudras, dit Villefranche en

lui frappant amicalement sur l'épaule.

Après l'avoir éclairé dans le compartiment aux Coquilles, ainsi désigné

à cause des innombrables petits testacés qui tapissaient ses parois,

Jacques se retira.

Ouaskèma était assise sur un lit de pelleteries. Elle se leva, prit la

main de Poignet-d'Acier, l'appuya contre son coeur et dit:

--O mon frère! le plus vaillant, le plus noble des chefs blancs, comment

la vierge clallome pourra-t-elle jamais te rendre tout ce que tu as fait

pour elle? Tu m'aimes donc? parle!

--En me menant au lieu où sont les cailloux jaunes qui scintillent au

soleil, tu feras plus pour moi que je n'ai fait pour toi, repartit

Villefranche.

Ces paroles sèches, jetées comme une onde glaciale sur les

bouillonnements de son amour, firent frissonner l'Indienne. Elle pâlit,

chancela, et serait tombée, à terre si le capitaine ne l'eût retenue

dans ses bras.

A ce moment, Jacques rentra en criant:

--Monsieur, monsieur, je viens de voir une lumière au pied de la

Roche-Rouge!

CHAPITRE X

COMBAT

Une lumière, Jacques! Eh! que diable veux-tu qu'une lumière fasse sur la

grève à pareille heure?

--Je l'ai vue, monsieur, comme je vous vois. Elle montait de ce côté.

--Tu auras vu une mouche-à-feu, mon camarade.

--Une mouche-à-feu!... Pensez-vous, monsieur, que je ne sache pas

reconnaître une torche d'une mouche-à-feu?

--Mais il fait un vent à ne pas tenir debout; comment veux-tu qu'une

torche reste allumée à l'air?

L'observation parut décontenancer le vieux domestique.

--Monsieur peut bien avoir raison, dit-il d'un ton soumis. Cependant, à

moins que mes yeux ne faiblissent, il m'a semblé aussi apercevoir un

homme qui portait la torche.

--Comme il t'avait aussi semblé apercevoir un canot marchant derrière

nous!

--Pourtant, objecta encore Jacques, mais avec déférence, si je ne

m'étais pas trompé et si c'étaient les gens de ce canot qui sont

descendus à terre... Monsieur permet-il que j'aille m'en assurer?

Cette réflexion ébranla l'incrédulité de Poignet-d'Acier.

--Que tes oreilles, mon frère, lui dit Ouaskèma, soient ouvertes au

discours de ton esclave. Les Chinouks rodent dans ces parages. Il y a

même des visages pâles, tes ennemis. Défie-toi d'eux!

--Oui, tu as raison, ma soeur, répliqua le capitaine. Je vais aller

reconnaître le terrain. Ne bouge pas d'ici pendant que je serai absent.

--Ouaskèma attendra le grand chef Mane, répondit l'Indienne.

--Change l'amorce de tes armes, Jacques, dit Villefranche à son

serviteur, tout en procédant lui-même à cette opération.

Ils sortirent avec précaution de la caverne. Poignet-d'Acier s'avança

sur une saillie masquée par des arbustes et plongea ses regards au pied

de la Roche-Rouge.

Le bruit impétueux des flots qui déferlaient sur la plage était

parfaitement distinct. Il se mêlait aux sifflements stridents de la

bise, rabrouait les vagues du fleuve et tordait les pins au sommet de la

côte. Mais la nuit était noire, d'un noir presque impénétrable.

Seulement, à quelques rares déchirures des nuages amoncelés à la voûte

céleste, se montrait çà et là une éclaircie bleuâtre que réfléchissaient

les eaux de la Colombie et qui trouait les ténèbres par des lueurs

miroitantes, indécises.

--Ta lumière, mon pauvre Jacques, est comme ton canot; elle relève de

l'empire des illusions, dit Villefranche en riant après avoir promené

autour de lui un regard perçant.

--Je suis pourtant bien convaincu de ce que j'ai déclaré. Elle était là,

monsieur, à gauche, derrière une pointe que la noirceur vous dérobe à

présent.

--Soit! admit Villefranche pour ne pas blesser la susceptibilité du

vieillard. Mais elle n'y est plus. Nous sommes en sûreté dans la grotte.

J'ai faim et froid, rentrons.

--Ah! la voyez-vous maintenant, monsieur? s'écria Jacques, arrêtant son

maître par le bras.

--Où ça?

--Là, sur votre droite. Elle a changé de direction?

--En effet, dit Poignet-d'Acier surpris. En effet je distingue une

lumière qu'on dirait venir d'une lanterne. Elle est à un quart de mille

d'ici au plus. Il faut savoir ce que c'est. Tu resteras à cette place et

j'irai à la découverte.

--Oh! monsieur, je vous accompagnerai, dit Jacques d'un ton suppliant.

--Mais qui gardera la caverne?

--Nous en boucherons l'ouverture.

--C'est juste; car Ouaskèma n'a pas intérêt à nous quitter, et puis deux

vaudront mieux qu'un dans la recherche qu'il est urgent de faire.

Après avoir murmuré ces mots, Poignet-d'Acier s'arcbouta contre un bloc

de granit posé près de l'orifice du souterrain, et, aidé de Jacques, le

roula contre l'issue, de façon à la fermer complètement.

Ce n'est pas cinq hommes qui parviendraient remuer cette masse, dit le

domestique avec un sentiment d'orgueil.

--En marche! en marche! et fais attention aux cailloux qui jonchent le

sentier!

--Oh! j'ai le pied solide, monsieur.

La pente était raboteuse, semée, comme l'avait dit Villefranche, de

gravois et de pierrailles qui se détachaient sous le pas et le rendaient

pénible, incertain. Mais peu à peu les trappeurs s'habituèrent à

l'obscurité. Ils franchirent assez aisément les passages dangereux et

atteignirent la base de la Roche-Rouge.

La lumière était devenue invisible.

--Voilà qui frise le mystère, dit Villefranche en faisant une halte sur

la grève. Cette clarté était celle d'une lanterne, évidemment, car elle

ne vacillait pas comme celle d'une torche, et, d'ailleurs, quelle torche

aurait résisté à ce vent furieux! Donc, ce ne sont pas des sauvages qui

l'avaient aux mains. Il n'y a que des blancs... Les gens de la Compagnie

de la baie d'Hudson! ajouta-t-il avec mépris. Ils veulent ma vie,

ceux-là et ils n'osent la prendre... Nos prétendus trésors aussi leur

font envie! Que résoudre? J'ai peut-être des ennemis cachés dans ces

rochers, et qui n'attendent qu'un moment favorable pour m'assassiner...

--Monsieur, fit Jacques qui furetait sur la grève une corne à poudre!

--Une corne à poudre! Ou l'as-tu trouvée?

--Ici, dans le sable. Elle n'y est pas depuis bien longtemps, car le

dessus est encore sec, la marée ne l'a pas couverte.

--Donne.

Le domestique passa la corne à son maître, qui, ne pouvant l'examiner,

la palpa entre ses doigts.

--Oh! dit Jacques, elle appartient à un homme de la Compagnie de la baie

d'Hudson. J'ai senti les petits clous de cuivre qui composent sa marque.

--Je m'en doutais! les misérables!... proféra Poignet-d'Acier avec

colère. Allume ta lanterne, Jacques; puisque nous avons affaire à ces

coquins, la ruse est inutile. Mais malheur à celui que je trouverai au

bout de ma carabine!

Le vieillard s'était muni d'une lanterne avant de partir pour faire sa

provision d'huîtres.

Il s'empressa d'obéir à l'injonction de Villefranche.

--Il doit y avoir des empreintes à l'endroit où était la corne à poudre;

essaye de les suivre, tandis que je veillerai sur nous deux, dit ce

dernier.

--Oui, voici des traces de mocassins.

--Par conséquent, elles appartiennent à des blancs, ainsi que cette

corne à poudre. Combien y en a-t-il?

--Quatre, monsieur, quatre!

Jacques allait, le corps courbé, sa lanterne rasant le sable, qu'elle

couronnait de nimbes d'or fuyants, et Poignet-d'Acier, la taille droite,

l'oeil et l'oreille au guet, le doigt sur la détente de sa carabine,

fouillait les ombres épaissies, à quelques pieds autour d'eux.

--Il est étrange qu'on ne voie pas de canot, dit-il.

--C'est qu'ils ont piétiné sur la battue avant qu'elle ne fût recouverte

par les eaux. Je gagerais que leur canot est amarré à quelque rocher

près de la rive.

--Cela est bien possible. Mais es-tu toujours sur la piste?

--Oui, monsieur, les impressions sont profondes.

Les deux hommes devaient être pesamment chargés. Voici qu'elles

tournent. Ah! je ne les vois plus.

--Parbleu! nous sommes sur la roche, dit Villefranche avec humour.

Ils continuèrent leur exploration pendant plus d'une heure, mais

inutilement.

Les empreintes de mocassins se présentaient dans les parties humides;

elles disparaissaient dans les parties sèches. Parfois cites se

divisaient pour se rejoindre un peu plus loin, se diviser de nouveau et

se rejoindre encore. Et toujours elles montaient vers la grotte. Il

était clair que la perquisition l'avait pour but, quels qu'en fussent,

au reste, les auteurs. A une projection de rocher, les traces cessèrent

tout à fait.

--J'ai entendu un son de voix, dit Jacques en collant son oreille contre

le roc.

Une minute après il se releva et dit:

--C'est une erreur, je crois.

--Oui, rentrons, dit Villefranche d'un ton brusque. Demain matin, nous

aurons le mot de cette énigme.

Quoiqu'ils fussent assez près de la caverne, en passant par dessus le

rocher qui barrait le chemin, paraissait si peu probable qu'un être

humain pût l'escalader, que Poignet-d'Acier ne songea même pas à en

faire l'essai. Il reprit, pensif et soucieux, la piste qu'il venait de

parcourir.

On peut juger de sa stupéfaction quand, en arrivant l'entrée de la

galerie souterraine, il vit que la pierre dont il l'avait close était

dérangée.

Jacques était consterné.

La Tête-Plate · 第 6 / 15 段