verrais, car il m'arriverait quelque chose d'extraordinaire. Je regardai
donc, et un matin, pendant un grand froid de l'hiver, je vis un signe
que je n'avais jamais vu. Alors je me pris courir, à courir, tant que je
pus. A bout de forces, je m'arrêtai et demeurai là, jusqu'à ce que ma
mère vint m'y trouver. Elle savait ce que voulait dire ma fuite, me
ramena près de la loge de la famille et m'ordonna de l'aider à faire une
petite cabane de bouleau. Elle me dit d'y rester, d'éviter la présence
de tout le monde, et, pour me distraire, de couper du bois. Elle ajouta
qu'elle m'apporterait des fibres d'écorce de cèdre pour tresser des
vases, qu'elle me reverrait dans deux jours, et que, durant ce temps, je
ne devais rien mettre dans ma bouche, pas même de la neige.
Je fis comme elle m'avait dit. Au bout de deux jours, elle vint me voir.
Je pensais qu'elle m'apporterait quelque chose à manger; mais, à mon
grand désappointement, elle ne m'apporta rien. Je souffrais plus de la
soif que de la faim, quoique je sentisse que mon estomac criait. Ma
mère s'assit tranquillement près de moi, après s'être assurée que je
n'avais rien pris, comme elle me l'avait commandé, et me dit:
--Ma fille, tu es la plus jeune de tes soeurs, et de mes garçons et
enfants il ne me reste plus que vous quatre, elle faisait allusion mes
deux soeurs aînées, à moi et à un petit frère, mort aujourd'hui. Qui,
continua-t-elle, prendra soin de nous, pauvres femmes? Ma fille,
écoute-moi et tâche de m'obéir. Noircis ta face et jeune vraiment pour
que le Maître de la vie ait pitié de moi et de vous et de nous tous. Ne
manque pas une minute à mes conseils, et, dans deux jours, je reviendrai
à toi. Le Grand-Esprit t'aidera si tu es disposée à faire ce qui est
droit. Alors je saurai si tu es ou non favorisée par lui. Si Les visions
ne sont pas bonnes, rejette-les. Reste toujours fidèle à mes
instructions, je reviendrai.
Ayant dit, elle partit.
Je pris ma petite hache et coupai beaucoup de bois et tissai la corde
dont je devais me servir pour coudre des paillassons à l'usage de la
famille. Peu à peu je commençai à sentir moins d'appétit, mais ma soif
augmentait. Je n'osais toucher à la neige pour l'étancher, parce que ma
mère m'avait dit que si je le faisais, même secrètement, le Grand-Esprit
me verrait et les esprits inférieurs aussi et que mon jeûne ne me serait
d'aucune utilité. Ainsi je continuai de jeûner jusqu'au quatrième jour.
Alors ma mère parut portant un petit plat d'étain, et le remplissant de
neige, elle arriva à ma loge et fut bien aise de voir que je n'avais
rien pris. Elle fit fondre la neige et me dit de la boire. Je le fis et
me sentis rafraîchie; mais j'aurais désiré en boire davantage. Elle me
dit qu'elle ne voulait pas me satisfaire, et je me contentai de ce
qu'elle m'avait donné. Elle me dit encore de rester et d'attendre une
vision qui m'arriverait assurément et nous ferait du bien, non-seulement
à nous, mais à tous les hommes. Elle me quitta alors, et pendant deux
jours elle ne revint pas, je ne vis aucun être vivant et restai plongée
dans mes réflexions. La nuit du sixième jour j'entendis une voix qui
m'appelait et me disait:
--Pauvre petite, j'ai pitié de ton état; viens de ce côté, je t'y
invite.
Il me sembla que la voix partait d'une certaine distance de la loge. Je
lui obéis, et allant à l'endroit d'où partait la voix, je trouvai un
petit sentier luisant comme une corde d'argent. Il était tout droit et
paraissait monter. Après l'avoir suivi un peu, je m'arrêtai et vis à ma
main droite la nouvelle lune avec une flamme qui brûlait au sommet comme
une torche et répandait une grande lumière. A ma main gauche,
apparaissait le soleil sur le point de se coucher. Je poursuivis ma
route, et bientôt j'aperçus Kan-ge-bequa, la Femme Immortelle, qui me
dit son nom et ajouta:
--Je te donne mon nom et tu pourras le donner à un autre. Je te donne
aussi ce que j'ai, la vie immortelle. Je te donne longue vie sur la
terre et le pouvoir de sauver la vie des autres. Va, tu es appelée à une
haute destinée!
Je repris mon chemin, et vis un homme avec un gros corps rond et sur sa
tête des rayons de feu semblables à des cornes.
Il me dit:
--Ne crains pas; mon nom est Monido-Winins, ou le Petit-Homme-Esprit. Je
donne ce nom à ton premier fils, qui naîtra d'un blanc...
En disant cela, Ouaskèma balbutia, rougit et baissa les yeux; mais
Poignet-d'Acier ne remarqua point ses impressions, et bientôt l'Indienne
continua:
C'est ma vie que je te donne ainsi. Va où l'on t'attend.
Je gravis donc le petit sentier jusqu'à ce que je m'aperçus qu'il
finissait à une ouverture dans le ciel. Là, une voix se fit entendre; je
m'arrêtai, et vis, près du sentier, un homme, la tête environnée de
lumière et la poitrine couverte de plaques.
Il me dit:
--Regarde-moi; mon nom est O-shan-wan-eguy-kaik, ou le
Brillant-Soleil-Bleu. Je suis le voile qui cache l'entrée du ciel.
Écoute-moi et ne sois pas effrayée. Je vais te douer des dons de vie et
te donner le pouvoir de résister et de souffrir.
Aussitôt je fus percée de pointes lumineuses qui étaient fixées à moi
comme des piquants de porc-épic, mais ne me causaient aucun mal. Les
pointes tombèrent à mes pieds, puis se rattachèrent à mon corps et
tombèrent de nouveau, et cela fut répété plusieurs fois.
L'Esprit me dit:
--Attends, et ne crains pas, jusqu'à ce que j'aie fait et dit tout ce
que je dois dire et faire.
Je sentis alors comme des flèches et des dards qui entraient dans mes
chairs, mais sans me faire souffrir, et qui, comme les pointes
lumineuses, tombèrent bientôt à mes pieds.
Il dit alors:
--C'est bien; tu verras de longs jours. Avance un peu.
Je fis comme il m'avait dit et arrivai à l'ouverture du ciel.
--Tu es, me dit-il, parvenue à une limite que tu ne peux franchir. Je te
donne mon nom, tu pourras le donner à un autre. Retourne-toi maintenant,
et regarde. Il y a un serpent ailé qui te ramènera. N'aie pas peur de
monter sur son dos, et quand tu seras rentrée dans ta loge, prends ce
qui est nécessaire pour soutenir le corps.
--Je me retournai et vis une sorte de serpent qui volait dans l'air; je
montai dessus. Il partit comme l'éclair, et, comme je rentrais dans ma
loge, ma vision cessa.
--Mais, dit à cet instant Poignet-d'Acier, cela n'explique pas ta
puissance sur les Clallomes.
--Ne sois pas pressé, mon frère, répondit Ouaskèma, je vais te le dire,
ainsi que la vision qui m'a appris à lire dans l'avenir et à voir, plus
loin que tes yeux et ceux des hommes ne peuvent porter, ces cailloux
jaunes qui étincellent au soleil.
--Tu dis, ma soeur?... s'écria brusquement le chasseur.
--Écoute.
--Le septième jour, j'étais encore dans ma loge. Alors, je vis descendre
du ciel un objet qui ressemblait à une pierre ronde et qui pénétra dans
ma loge. En approchant, je vis que cet objet avait de petits pieds et de
petites mains comme un corps d'homme. Il me dit:
--Je t'accorde le don de voir dans le futur, afin que tu puisses en
faire usage pour ton bénéfice, celui des Indiens et d'un chasseur blanc
que tu rencontreras après quelques hivers, sur les bords de la
Grande-Rivière, et que tu épouseras.
Cette déclaration naïve, faite avec une franchise passionnée, amena un
sourire aux lèvres de Poignet-d'Acier.
--Et c'est ce petit homme qui t'a montré l'endroit où sont les cailloux
jaunes, ma soeur? interrogea-t-il d'un air incrédule.
Ouaskèma allait répondre; mais, à ce moment, on heurta violemment à la
porte de la hutte.
--Qui est là? exclama Villefranche en sautant sur sa carabine.
CHAPITRE VIII
MERELLUM
La disparition de Pad passa d'abord inaperçue des trappeurs. Leurs
chiens aboyaient à pleins gosiers, et les gens de Poignet-d'Acier
étaient trop bons chasseurs pour songer à autre chose qu'au gibier quand
ils avaient mis le pied sur une piste.
--Ça doit être un grosses-cornes, dit Pierre en s'arrêtant pour écouter.
--Que non! que non! mon cousin, fit Baptiste. C'est un ours, mais pas
une femelle, comme l'a prétends cet imbécile d'Irlandais. Et encore cet
ours est seul.
--Mais comme les chiens font du tapage! reprit Pierre.
--C'est que la bête est remisée, répliqua Jean. Pour ce qui est d'être
un ours, Baptiste a raison. C'en est un. Regardez-moi ces traces sur le
bord du marécage.
Elles ont au moins six pouces de long sur cinq de large, non compris le
talon. Ça doit être un fameux animal! Mais on dirait que nos chiens sont
tombés en défaut. Baptême! qu'est-ce que ça signifie?
L'ours va peut-être faire tête aux chiens! fit Joseph.
--Pas plus que toi, mon cousin, répliqua Baptiste en secouant la tête.
Je crois savoir ce que c'est. Doublons le pas.
Les cris des chiens recommencèrent bientôt, et si près des chasseurs
qu'on entendait les premiers sauter et trépigner sur les branches mortes
qui se cassaient avec un bruit sec.
--Coulons-nous sous le bois, dit Baptiste.
Tous les cinq alors se mirent à genoux et rampèrent silencieusement vers
une éclaircie que le soleil couchant empourprait de ses derniers rayons.
Les aboiements discords et forcenés de la meute couvraient les
harmonieux murmures de la forêt, à cette heure solennelle où la nature
se recueille ordinairement et envoie, avant de s'endormir, un hymne de
reconnaissance à l'Éternel.
Au bout de quelques minutes, les trappeurs arrivèrent à la clairière, au
milieu de laquelle se dressait un énorme chêne plusieurs fois
centenaire, et dont les rameaux noueux s'entrelaçaient trente pieds du
sol pour former un dais ombreux de verdure.
Autour des racines de l'arbre, qui sortaient de terre en affectant mille
formes bizarres, les chiens de la fumerie gambadaient, se bousculaient,
bondissaient et jappaient à qui plus haut, la tête levée en l'air, la
gueule ouverte, la langue pantelante et les yeux injectés de sang.
Nul fauve ne se montrait cependant dans la clairière ou sur les branches
du chêne. Mais de sa cime jaillissaient des essaims compactes d'abeilles
qui l'enveloppaient en bourdonnant comme d'une gaze grisâtre.
La petite république ailée était en grand émoi; l'irritation la
possédait, on le voyait facilement; mais sa colère n'avait pas les
chiens pour objet. Leur présence et leur vacarme ne paraissaient même
pas l'inquiéter.
--Que diable est-ce que cela veut dire? demanda Pierre à mi-voix.
--Cela, mon cousin, lui répondit Baptiste, veut dire que nous avons une
chance rare.
--Oui, ajouta Jean; si je ne me trompe, nous ferons ce soir régal de
viande d'ours et de miel. Je ne comprends pas.
--Tu comprendras tout à l'heure. En attendant, va couper des branches de
sapin et ramasse une botte de fougères que tu tremperas dans la mare
près de laquelle nous sommes passés. Dépêche-toi.
Pierre partit sans trop savoir à quoi servirait ce qu'on lui commandait.
--Toi, l'Enrhumé, et toi, le Bossu, continua Baptiste qui avait parlé,
vous couplerez les chiens; moi et Jean nous arrangerons le bûcher.
Le chêne était creux, et, à la base de son tronc, se montrait une cavité
ayant plus de quatre pieds de diamètre. Les deux trappeurs, tout en
tenant leur carabine d'une main et leur couteau de chasse dans les
dents, remplirent cette cavité de branchages secs, de feuillée, de
brindilles de sapin et de fougères mouillées que leur apporta Pierre.
Cela fait, les chiens furent attachés à quelque distance dans le bois,
puis Jean alluma le bûcher et Baptiste ordonna aux trois autres de se
tenir devant le trou du chêne et de faire feu au premier signal.
Lui-même et Jean prirent une position semblable.
--Est-ce que vous pensez qu'il y a un ours là dedans? interrogea Pierre
en pointant le chêne d'un air incrédule.
--Tu verras, mon garçon.
Une fumée épaisse et âcre se dégageait lentement du foyer et voilait le
tronc de l'arbre sous ses lourdes spirales d'un gris-bleu terne.
Les bourdonnements et le désordre des abeilles augmentaient. Elles
tombaient par centaines étourdies, asphyxiées, et mouchetaient le vert
gazon autour des trappeurs.
Tout à coup on entendit un grondement sourd et prolongé. Il semblait
venir de dessous terre.
--Attention! dit Baptiste.
Ses compagnons appuyèrent sur la gâchette de leur carabine.
La fumée devenait moins intense, mais le chêne s'était enflammé.
Un nouveau grondement retentit.
--Bon! dit Jean en riant, voilà Sa Majesté Martin qui annonce qu'elle va
sortir. Soldats, apprêtez... armes!
--Tais-toi donc, maudit bavasseur, tu nous feras manquer notre coup!
maugréa Baptiste en lui allongeant son coude dans la poitrine.
Le soleil était couché et la nuit descendait brusquement, comme il
arrive en Amérique; mais les lueurs qui s'irradiaient du chêne, comme
d'un gigantesque candélabre, illuminaient mieux la clairière que le
grand jour, en émaillant d'or fluide les hautes plaques de vert sombre
qui l'encadraient.
--Diable! marmotta Jean, cet ours-là pourrait bien être un canard, comme
dit la gazette de Montréal.
Mais au moment où il faisait cette réflexion, qui pouvait lui attirer
une vive gourmade de Baptiste, un bruit singulier parut sortir des
profondeurs de l'arbre.
Ce bruit fut immédiatement suivi de la chute d'un poids lourd et d'un
tourbillon de cendres et d'étincelles qui s'élevèrent du foyer et
dérobèrent les objets.
--Feu! cria Baptiste.
Quatre détonations résonnèrent à la fois.
Et l'on vit alors un corps énorme, couvert de flammes crépitantes,
s'élancer en hurlant de la cavité du chêne.
Baptiste qui, par prudence, avait gardé son coup, le tira; l'animal,
frappé au coeur, expira sur le champ.
--Baptême! éteignons le feu qui gâte sa belle robe des dimanches, dit
Jean d'un ton goguenard.
--Bah! dit l'Enrhumé, pourquoi ne pas le griller comme un habillé de
soie?
--Parce que, nigaud, sa peau vaut au moins une cinquantaine de piastres,
répliqua l'autre, en couvrant l'ours de mottes de gazon enlevées avec
son couteau.
--Ce coquin-là pèse bien cinq cents livres, dit Jean, qui considérait le
carnassier avec une stupeur mêlée de contentement.
--Oui, dit Baptiste; mais ce n'est ni l'heure ni le lieu de jaboter
comme des pies. Jean fera la curée, et nous, nous arrêterons le feu qui
dévore ce chêne pour avoir le miel qu'il renferme.
--Du miel! fit Pierre, comment ça, mon cousin?
--Eh! niais que tu es, est-ce que tu ne sais pas que les ours mangent le
miel, et que celui-ci ne s'était réfugié dans cet arbre que pour y
dévorer les rayons fabriqués en haut par un essaim d'abeilles?
--Ah dame! bourgeois, il n'y a pas aussi longtemps que vous que je suis
dans ce pays, qui est bien drôle tout de même.
--Allons, à l'oeuvre, mes gars! dit Baptiste apprêtant sa hache pour
mettre un terme au progrès des flammes.
--Mais, s'écria Jean en regardant autour de lui, où diable est passé
l'Irlandais?
--C'est ma foi vrai!
--On ne le voit nulle part!
--A moins que les chiens ne l'aient avalé.
--Vous m'y faites penser, mes enfants, dit Baptiste soucieux. Où cet
Irlandais de l'enfer peut-il être? Il a disparu en entrant au bois. Si
c'était un piège que...
--Nous avons eu tort de laisser la fumerie seule, interrompit Jean.
--Tu as raison, mon frère, reprit Baptiste. Et la Petite-Hirondelle,
cette pauvre créature que nous aimons tant! Ah! ç'a été une imprudence
de l'abandonner. L'Irlandais vous la dévisageait... Je me souviens
maintenant. Partez, vous autres, courez à la fumerie, je vous attendrai
ici avec Jean; emmenez les chiens et revenez avec la carriole et
Merellum, s'il n'y a rien de nouveau. Dans une heure au plus vous pouvez
être de retour.
Quand les trois trappeurs se furent éloignés:
--Tu ne sais pas, mon cousin, dit Jean à Baptiste, je me suis toujours
défié de cet Irlandais. Il est au service de la Compagnie de la baie
d'Hudson, et m'est avis qu'il en veut au capitaine.
--Peuh! le capitaine se moque pas mal de lui et des vermines de son
espèce.
--Ça ne fait rien. Le scorpion n'est pas difficile écraser, mais il vous
pique quand on y pense le moins.
--Où veux-tu en venir, Jean?
--J'en veux venir que Pad a pour associé un nommé Joe qui rode depuis
quelque temps avec lui autour de notre établissement, et que je les
lesterai d'un lingot de plomb si je les rencontre encore sur mon chemin.
--Baptême! tu ne feras pas cela, Jean.
--Comme je te le dis, Baptiste.
--Le capitaine ne te pardonnerait pas. Il nous a défendu d'attaquer les
gens de la Compagnie de la baie d'Hudson, quoiqu'il ne les aime guère,
pour le certain, car s'ils pouvaient le pendre, je crois qu'ils
n'hésiteraient pas. Mais il est si brave et si fort, Poignet-d'Acier!
Dire qu'à la dernière grande chasse il a saisi avec, la main et arrêté
un jeune taureau par la patte; quel luron, hein?
--Et ce sauvage dont il a défoncé le crâne d'un coup de poing!
--Oui, c'est un fier homme, aussi bon que brave, ça n'empêche qu'il a
des chagrins!
--On m'a rapporté, de l'autre côté des montagnes, qu'il avait été
notaire à Montréal, que sa femme l'avait trompé, et qu'il l'avait fait
mourir.
--On t'a rapporte ça, Baptiste!
--Et puis que sa fille, une jolie créature, dit-on, avait été débauchée
par un Anglais qui s'appelait Hermisson, je crois.
--Hermisson, est-ce que ce n'était pas le secrétaire du gouverneur
général?
--Je ne peux pas te dire; mais Poignet-d'Acier s'est battu en duel avec
lui et l'a tué dans une des îles de Boucherville.
--Qui est-ce qui t'a raconté ça, Baptiste? s'écria Jean, laissant tomber
le couteau avec lequel il dépouillait l'ours.
--Pour ça, ah! mon cousin, j'en suis sûr.
--Tu en es sûr?
Cessant de s'occuper à l'extinction du feu qui consumait le chêne,
Baptiste se rapprocha de son interlocuteur et lui dit à voix basse:
--J'y étais.
--Tu y...
Jean ne put achever; dix doigts nerveux s'étaient noués autour de son
cou et ses lèvres n'articulèrent qu'un son rauque, strangulé. Le
trappeur se débattit en vain. En moins d'une minute son camarade et lui,
surpris à l'improviste par une bande de Peaux-Rouges, étaient garrottés
et attachés à deux arbres voisins. Les Peaux-Rouges, au nombre d'une
vingtaine, appartenaient à la tribu des Clallomes. Ils étaient
entièrement nus, bariolés de peintures hideuses et armés en guerre: le
tomahawk, le couteau d'obsidiane, les flèches, le carquois ouvert sur le
côté, les lances terminées par des arêtes de poisson et le grand
bouclier de peau de buffle, rien ne manquait.
Contrairement à leurs habitudes, ils effectuèrent leur capture sans
proférer un cri.
Les deux blancs, mis en sûreté, ils s'assemblèrent autour du chêne qui
flambait toujours avec d'effroyables craquements, et tinrent conseil.
--Eh bien, père Baptiste, voilà un ours qui va nous coûter au moins les
yeux de la tête, dit Jean à son compagnon d'infortune.
--Dis plutôt, mon garçon, qu'il nous coûtera la peau de la tête, car les
reptiles nous scalperont immanquablement, répliqua philosophiquement.
--Et c'est ce maudit Pad qui en est cause!
--Tu pourrais avoir raison, Jean. Lui ou un autre, après tout, qu'est-ce
que ça fait? Ce qui me gêne, vois-tu, c'est de m'être laissé prendre
comme une dinde par des renards. Pourvu encore que les autres ne
reviennent pas!
--Je croyais pourtant que les Clallomes étaient alliés au capitaine.
C'était, ma foi, bien la peine de sauver, hier soir, leur satanée
sorcière.
--Ouaskèma! Poignet-d'Acier a ses vues sur elle. Mais à quoi bon
pleurer? Il faut nous préparer à mourir en braves trappeurs. J'espère
que tu ne faibliras pas, Jean. Un peu plus tôt, un peu plus tard, chacun
de nous doit en arriver là. Et celui qui n'a pas fait le mal pour le
plaisir de faire le mal n'a point peur de la mort. Pour moi, vois-tu,
mon garçon, je crois au bon Dieu. Je sais qu'il ne punit point ceux qui
l'aiment et rendent service à leurs semblables quand ils en trouvent
l'occasion; aussi mon paquet est-il fait, et quoique je n'aie pas jeûné
tel ou tel jour, débité telle ou telle prière en une langue que je ne
comprends pas, à telle ou telle heure, j'ai l'assurance que notre
Créateur souverain me traitera aussi bien là-haut que ceux qui ont passé
une vie inutile, agenouillés sur le pavé des églises ou dans les
cellules des couvents.
Ces paroles furent prononcées simplement, sans ostentation, comme elles
étaient pensées, et avec un accent naturel qui impressionna fortement
Jean.
--Votre morale est saine, père Baptiste, lui dit-il; mais j'ai sur la
conscience un poids dont j'aimerais à me débarrasser avant de quitter ce
monde. Voulez-vous écouter ma confession?
--Volontiers, mon garçon; seulement laisse-moi d'abord holer, afin que
nos gens soient avertis qu'il y a du danger ici.
Il éleva la voix, mais alors un incident appela son attention vers le
groupe des Clallomes qui délibéraient près du chêne.
L'arbre, miné à son pied par le feu, oscillait en éclatant bruyamment,
il penchait de l'autre côté des trappeurs; il allait s'abattre, et les
Indiens se retiraient avec précipitation, quand une enfant apparut
soudain sur le lieu même qui devait être le théâtre de sa chute.
La mort de l'enfant eût été inévitable si un chef des Peaux-Rouges ne se
fût élancé pour la saisir dans ses bras et la transporter loin du
colosse des forêts, qui tomba aussitôt avec un fracas épouvantable.
--Merellum! s'écria Jean. La pauvre petite! Que vient-elle faire ici?
Elle est perdue!
--Je crois plutôt que c'est la Providence qui l'envoie, répliqua
Baptiste.
--Tu badines, mon cousin.
--Regarde et demeure tranquille.
La Petite-Hirondelle parlait avec vivacité au sachem, qui l'écoutait
avec une déférence que n'ont point ordinairement les Indiens pour les
enfants, surtout pour les blancs. Mais Merellum était la favorite de
Ouaskèma, la jeesukaine du parti de Clallomes qui s'était emparé de
Baptiste et de Jean. La tribu tout entière craignait Ouaskèma autant
qu'elle la révérait, et Merellum avait part à la considération dont
jouissait sa protectrice. Après avoir narré l'attaque de Ouaskèma par
les Chinouks et sa délivrance par Poignet-d'Acier et ses gens, elle
demanda la liberté des deux captifs.
Les Clallomes, s'étant consultés, se rendirent à son désir.
Merellum trancha elle-même les liens des trappeurs qui, on le concevra
aisément, la comblèrent de caresses.
--Mes frères les visages-pâles viendront avec nous chercher la vierge
clallome dans le wigwam des chefs blancs, leur dit le sachem. Mais,
avant de partir, partageront avec nous la chair de l'ours qu'ils ont tué
et le sucre des mouches du Grand-Esprit.
Tandis que quelques-uns des sauvages dépeçaient la venaison et que
d'autres coupaient le chêne pour en extraire le miel qu'y avaient déposé
les abeilles, Merellum conta aux trappeurs son enlèvement de la fumerie,
puis la manière dont elle avait échappé aux violences de l'Irlandais.
--Je me suis jetée à l'eau, dit-elle en terminant; j'ai traversé le
fleuve à la nage et je suis rentrée à la loge au moment où Jean y
arrivait avec les deux autres. Ils ont été joliment contents de me
revoir.
--Mais o? sont-ils donc? demanda Baptiste.
--Là, dans le fourré. En revenant près de vous, j'ai aperçu les
Clallomes à la chute du feu. Alors j'ai dit à vos frères de se tenir
cachés pendant que j'irais toute seule parler au chef qui m'aime bien,
parce qu'il aime ma bonne tante Ouaskèma.
--Chère petite créature! s'écria Baptiste en lui rougissant les joues
sous deux gros baisers.
Le repas fut bientôt prêt. Il était composé de graisse d'ours, dont les
Indiens sont très-friands, et qu'ils boivent liquide avec des tranches
du même animal qu'ils mangent aux trois quarts crues, et de miel leur
régal par excellence.
En vrais trappeurs, Baptiste et Jean firent libéralement honneur à ce
festin, auquel prirent aussi part leurs trois camarades, que Merellum
avait appelés. Ensuite toute la bande de Peaux-Rouges et de blancs,
suivis de la Petite-Hirondelle, se mit en marche pour l'établissement de
Poignet-d'Acier, au fort Astoria.
Ils l'atteignirent une heure avant le lever de l'aurore; mais, hélas! la
cabane et ses dépendances ne présentaient plus qu'un monceau de
décombres fumants.
CHAPITRE IX
LA CAVERNE DE LA ROCHE-ROUGE
Voici ce qui s'était passé.
Dans l'après-midi du jour précédent, quand on frappa rudement à la porte
de sa cabane, Poignet-d'Acier saisit sa carabine et demanda:
--Qui est là?
--C'est moi, Jacques, votre serviteur, répliqua-t-on du dehors.