--J'avais douze ou treize ans; ma mère me dit de bien observer ce que je

verrais, car il m'arriverait quelque chose d'extraordinaire. Je regardai

donc, et un matin, pendant un grand froid de l'hiver, je vis un signe

que je n'avais jamais vu. Alors je me pris courir, à courir, tant que je

pus. A bout de forces, je m'arrêtai et demeurai là, jusqu'à ce que ma

mère vint m'y trouver. Elle savait ce que voulait dire ma fuite, me

ramena près de la loge de la famille et m'ordonna de l'aider à faire une

petite cabane de bouleau. Elle me dit d'y rester, d'éviter la présence

de tout le monde, et, pour me distraire, de couper du bois. Elle ajouta

qu'elle m'apporterait des fibres d'écorce de cèdre pour tresser des

vases, qu'elle me reverrait dans deux jours, et que, durant ce temps, je

ne devais rien mettre dans ma bouche, pas même de la neige.

Je fis comme elle m'avait dit. Au bout de deux jours, elle vint me voir.

Je pensais qu'elle m'apporterait quelque chose à manger; mais, à mon

grand désappointement, elle ne m'apporta rien. Je souffrais plus de la

soif que de la faim, quoique je sentisse que mon estomac criait. Ma

mère s'assit tranquillement près de moi, après s'être assurée que je

n'avais rien pris, comme elle me l'avait commandé, et me dit:

--Ma fille, tu es la plus jeune de tes soeurs, et de mes garçons et

enfants il ne me reste plus que vous quatre, elle faisait allusion mes

deux soeurs aînées, à moi et à un petit frère, mort aujourd'hui. Qui,

continua-t-elle, prendra soin de nous, pauvres femmes? Ma fille,

écoute-moi et tâche de m'obéir. Noircis ta face et jeune vraiment pour

que le Maître de la vie ait pitié de moi et de vous et de nous tous. Ne

manque pas une minute à mes conseils, et, dans deux jours, je reviendrai

à toi. Le Grand-Esprit t'aidera si tu es disposée à faire ce qui est

droit. Alors je saurai si tu es ou non favorisée par lui. Si Les visions

ne sont pas bonnes, rejette-les. Reste toujours fidèle à mes

instructions, je reviendrai.

Ayant dit, elle partit.

Je pris ma petite hache et coupai beaucoup de bois et tissai la corde

dont je devais me servir pour coudre des paillassons à l'usage de la

famille. Peu à peu je commençai à sentir moins d'appétit, mais ma soif

augmentait. Je n'osais toucher à la neige pour l'étancher, parce que ma

mère m'avait dit que si je le faisais, même secrètement, le Grand-Esprit

me verrait et les esprits inférieurs aussi et que mon jeûne ne me serait

d'aucune utilité. Ainsi je continuai de jeûner jusqu'au quatrième jour.

Alors ma mère parut portant un petit plat d'étain, et le remplissant de

neige, elle arriva à ma loge et fut bien aise de voir que je n'avais

rien pris. Elle fit fondre la neige et me dit de la boire. Je le fis et

me sentis rafraîchie; mais j'aurais désiré en boire davantage. Elle me

dit qu'elle ne voulait pas me satisfaire, et je me contentai de ce

qu'elle m'avait donné. Elle me dit encore de rester et d'attendre une

vision qui m'arriverait assurément et nous ferait du bien, non-seulement

à nous, mais à tous les hommes. Elle me quitta alors, et pendant deux

jours elle ne revint pas, je ne vis aucun être vivant et restai plongée

dans mes réflexions. La nuit du sixième jour j'entendis une voix qui

m'appelait et me disait:

--Pauvre petite, j'ai pitié de ton état; viens de ce côté, je t'y

invite.

Il me sembla que la voix partait d'une certaine distance de la loge. Je

lui obéis, et allant à l'endroit d'où partait la voix, je trouvai un

petit sentier luisant comme une corde d'argent. Il était tout droit et

paraissait monter. Après l'avoir suivi un peu, je m'arrêtai et vis à ma

main droite la nouvelle lune avec une flamme qui brûlait au sommet comme

une torche et répandait une grande lumière. A ma main gauche,

apparaissait le soleil sur le point de se coucher. Je poursuivis ma

route, et bientôt j'aperçus Kan-ge-bequa, la Femme Immortelle, qui me

dit son nom et ajouta:

--Je te donne mon nom et tu pourras le donner à un autre. Je te donne

aussi ce que j'ai, la vie immortelle. Je te donne longue vie sur la

terre et le pouvoir de sauver la vie des autres. Va, tu es appelée à une

haute destinée!

Je repris mon chemin, et vis un homme avec un gros corps rond et sur sa

tête des rayons de feu semblables à des cornes.

Il me dit:

--Ne crains pas; mon nom est Monido-Winins, ou le Petit-Homme-Esprit. Je

donne ce nom à ton premier fils, qui naîtra d'un blanc...

En disant cela, Ouaskèma balbutia, rougit et baissa les yeux; mais

Poignet-d'Acier ne remarqua point ses impressions, et bientôt l'Indienne

continua:

C'est ma vie que je te donne ainsi. Va où l'on t'attend.

Je gravis donc le petit sentier jusqu'à ce que je m'aperçus qu'il

finissait à une ouverture dans le ciel. Là, une voix se fit entendre; je

m'arrêtai, et vis, près du sentier, un homme, la tête environnée de

lumière et la poitrine couverte de plaques.

Il me dit:

--Regarde-moi; mon nom est O-shan-wan-eguy-kaik, ou le

Brillant-Soleil-Bleu. Je suis le voile qui cache l'entrée du ciel.

Écoute-moi et ne sois pas effrayée. Je vais te douer des dons de vie et

te donner le pouvoir de résister et de souffrir.

Aussitôt je fus percée de pointes lumineuses qui étaient fixées à moi

comme des piquants de porc-épic, mais ne me causaient aucun mal. Les

pointes tombèrent à mes pieds, puis se rattachèrent à mon corps et

tombèrent de nouveau, et cela fut répété plusieurs fois.

L'Esprit me dit:

--Attends, et ne crains pas, jusqu'à ce que j'aie fait et dit tout ce

que je dois dire et faire.

Je sentis alors comme des flèches et des dards qui entraient dans mes

chairs, mais sans me faire souffrir, et qui, comme les pointes

lumineuses, tombèrent bientôt à mes pieds.

Il dit alors:

--C'est bien; tu verras de longs jours. Avance un peu.

Je fis comme il m'avait dit et arrivai à l'ouverture du ciel.

--Tu es, me dit-il, parvenue à une limite que tu ne peux franchir. Je te

donne mon nom, tu pourras le donner à un autre. Retourne-toi maintenant,

et regarde. Il y a un serpent ailé qui te ramènera. N'aie pas peur de

monter sur son dos, et quand tu seras rentrée dans ta loge, prends ce

qui est nécessaire pour soutenir le corps.

--Je me retournai et vis une sorte de serpent qui volait dans l'air; je

montai dessus. Il partit comme l'éclair, et, comme je rentrais dans ma

loge, ma vision cessa.

--Mais, dit à cet instant Poignet-d'Acier, cela n'explique pas ta

puissance sur les Clallomes.

--Ne sois pas pressé, mon frère, répondit Ouaskèma, je vais te le dire,

ainsi que la vision qui m'a appris à lire dans l'avenir et à voir, plus

loin que tes yeux et ceux des hommes ne peuvent porter, ces cailloux

jaunes qui étincellent au soleil.

--Tu dis, ma soeur?... s'écria brusquement le chasseur.

--Écoute.

--Le septième jour, j'étais encore dans ma loge. Alors, je vis descendre

du ciel un objet qui ressemblait à une pierre ronde et qui pénétra dans

ma loge. En approchant, je vis que cet objet avait de petits pieds et de

petites mains comme un corps d'homme. Il me dit:

--Je t'accorde le don de voir dans le futur, afin que tu puisses en

faire usage pour ton bénéfice, celui des Indiens et d'un chasseur blanc

que tu rencontreras après quelques hivers, sur les bords de la

Grande-Rivière, et que tu épouseras.

Cette déclaration naïve, faite avec une franchise passionnée, amena un

sourire aux lèvres de Poignet-d'Acier.

--Et c'est ce petit homme qui t'a montré l'endroit où sont les cailloux

jaunes, ma soeur? interrogea-t-il d'un air incrédule.

Ouaskèma allait répondre; mais, à ce moment, on heurta violemment à la

porte de la hutte.

--Qui est là? exclama Villefranche en sautant sur sa carabine.

CHAPITRE VIII

MERELLUM

La disparition de Pad passa d'abord inaperçue des trappeurs. Leurs

chiens aboyaient à pleins gosiers, et les gens de Poignet-d'Acier

étaient trop bons chasseurs pour songer à autre chose qu'au gibier quand

ils avaient mis le pied sur une piste.

--Ça doit être un grosses-cornes, dit Pierre en s'arrêtant pour écouter.

--Que non! que non! mon cousin, fit Baptiste. C'est un ours, mais pas

une femelle, comme l'a prétends cet imbécile d'Irlandais. Et encore cet

ours est seul.

--Mais comme les chiens font du tapage! reprit Pierre.

--C'est que la bête est remisée, répliqua Jean. Pour ce qui est d'être

un ours, Baptiste a raison. C'en est un. Regardez-moi ces traces sur le

bord du marécage.

Elles ont au moins six pouces de long sur cinq de large, non compris le

talon. Ça doit être un fameux animal! Mais on dirait que nos chiens sont

tombés en défaut. Baptême! qu'est-ce que ça signifie?

L'ours va peut-être faire tête aux chiens! fit Joseph.

--Pas plus que toi, mon cousin, répliqua Baptiste en secouant la tête.

Je crois savoir ce que c'est. Doublons le pas.

Les cris des chiens recommencèrent bientôt, et si près des chasseurs

qu'on entendait les premiers sauter et trépigner sur les branches mortes

qui se cassaient avec un bruit sec.

--Coulons-nous sous le bois, dit Baptiste.

Tous les cinq alors se mirent à genoux et rampèrent silencieusement vers

une éclaircie que le soleil couchant empourprait de ses derniers rayons.

Les aboiements discords et forcenés de la meute couvraient les

harmonieux murmures de la forêt, à cette heure solennelle où la nature

se recueille ordinairement et envoie, avant de s'endormir, un hymne de

reconnaissance à l'Éternel.

Au bout de quelques minutes, les trappeurs arrivèrent à la clairière, au

milieu de laquelle se dressait un énorme chêne plusieurs fois

centenaire, et dont les rameaux noueux s'entrelaçaient trente pieds du

sol pour former un dais ombreux de verdure.

Autour des racines de l'arbre, qui sortaient de terre en affectant mille

formes bizarres, les chiens de la fumerie gambadaient, se bousculaient,

bondissaient et jappaient à qui plus haut, la tête levée en l'air, la

gueule ouverte, la langue pantelante et les yeux injectés de sang.

Nul fauve ne se montrait cependant dans la clairière ou sur les branches

du chêne. Mais de sa cime jaillissaient des essaims compactes d'abeilles

qui l'enveloppaient en bourdonnant comme d'une gaze grisâtre.

La petite république ailée était en grand émoi; l'irritation la

possédait, on le voyait facilement; mais sa colère n'avait pas les

chiens pour objet. Leur présence et leur vacarme ne paraissaient même

pas l'inquiéter.

--Que diable est-ce que cela veut dire? demanda Pierre à mi-voix.

--Cela, mon cousin, lui répondit Baptiste, veut dire que nous avons une

chance rare.

--Oui, ajouta Jean; si je ne me trompe, nous ferons ce soir régal de

viande d'ours et de miel. Je ne comprends pas.

--Tu comprendras tout à l'heure. En attendant, va couper des branches de

sapin et ramasse une botte de fougères que tu tremperas dans la mare

près de laquelle nous sommes passés. Dépêche-toi.

Pierre partit sans trop savoir à quoi servirait ce qu'on lui commandait.

--Toi, l'Enrhumé, et toi, le Bossu, continua Baptiste qui avait parlé,

vous couplerez les chiens; moi et Jean nous arrangerons le bûcher.

Le chêne était creux, et, à la base de son tronc, se montrait une cavité

ayant plus de quatre pieds de diamètre. Les deux trappeurs, tout en

tenant leur carabine d'une main et leur couteau de chasse dans les

dents, remplirent cette cavité de branchages secs, de feuillée, de

brindilles de sapin et de fougères mouillées que leur apporta Pierre.

Cela fait, les chiens furent attachés à quelque distance dans le bois,

puis Jean alluma le bûcher et Baptiste ordonna aux trois autres de se

tenir devant le trou du chêne et de faire feu au premier signal.

Lui-même et Jean prirent une position semblable.

--Est-ce que vous pensez qu'il y a un ours là dedans? interrogea Pierre

en pointant le chêne d'un air incrédule.

--Tu verras, mon garçon.

Une fumée épaisse et âcre se dégageait lentement du foyer et voilait le

tronc de l'arbre sous ses lourdes spirales d'un gris-bleu terne.

Les bourdonnements et le désordre des abeilles augmentaient. Elles

tombaient par centaines étourdies, asphyxiées, et mouchetaient le vert

gazon autour des trappeurs.

Tout à coup on entendit un grondement sourd et prolongé. Il semblait

venir de dessous terre.

--Attention! dit Baptiste.

Ses compagnons appuyèrent sur la gâchette de leur carabine.

La fumée devenait moins intense, mais le chêne s'était enflammé.

Un nouveau grondement retentit.

--Bon! dit Jean en riant, voilà Sa Majesté Martin qui annonce qu'elle va

sortir. Soldats, apprêtez... armes!

--Tais-toi donc, maudit bavasseur, tu nous feras manquer notre coup!

maugréa Baptiste en lui allongeant son coude dans la poitrine.

Le soleil était couché et la nuit descendait brusquement, comme il

arrive en Amérique; mais les lueurs qui s'irradiaient du chêne, comme

d'un gigantesque candélabre, illuminaient mieux la clairière que le

grand jour, en émaillant d'or fluide les hautes plaques de vert sombre

qui l'encadraient.

--Diable! marmotta Jean, cet ours-là pourrait bien être un canard, comme

dit la gazette de Montréal.

Mais au moment où il faisait cette réflexion, qui pouvait lui attirer

une vive gourmade de Baptiste, un bruit singulier parut sortir des

profondeurs de l'arbre.

Ce bruit fut immédiatement suivi de la chute d'un poids lourd et d'un

tourbillon de cendres et d'étincelles qui s'élevèrent du foyer et

dérobèrent les objets.

--Feu! cria Baptiste.

Quatre détonations résonnèrent à la fois.

Et l'on vit alors un corps énorme, couvert de flammes crépitantes,

s'élancer en hurlant de la cavité du chêne.

Baptiste qui, par prudence, avait gardé son coup, le tira; l'animal,

frappé au coeur, expira sur le champ.

--Baptême! éteignons le feu qui gâte sa belle robe des dimanches, dit

Jean d'un ton goguenard.

--Bah! dit l'Enrhumé, pourquoi ne pas le griller comme un habillé de

soie?

--Parce que, nigaud, sa peau vaut au moins une cinquantaine de piastres,

répliqua l'autre, en couvrant l'ours de mottes de gazon enlevées avec

son couteau.

--Ce coquin-là pèse bien cinq cents livres, dit Jean, qui considérait le

carnassier avec une stupeur mêlée de contentement.

--Oui, dit Baptiste; mais ce n'est ni l'heure ni le lieu de jaboter

comme des pies. Jean fera la curée, et nous, nous arrêterons le feu qui

dévore ce chêne pour avoir le miel qu'il renferme.

--Du miel! fit Pierre, comment ça, mon cousin?

--Eh! niais que tu es, est-ce que tu ne sais pas que les ours mangent le

miel, et que celui-ci ne s'était réfugié dans cet arbre que pour y

dévorer les rayons fabriqués en haut par un essaim d'abeilles?

--Ah dame! bourgeois, il n'y a pas aussi longtemps que vous que je suis

dans ce pays, qui est bien drôle tout de même.

--Allons, à l'oeuvre, mes gars! dit Baptiste apprêtant sa hache pour

mettre un terme au progrès des flammes.

--Mais, s'écria Jean en regardant autour de lui, où diable est passé

l'Irlandais?

--C'est ma foi vrai!

--On ne le voit nulle part!

--A moins que les chiens ne l'aient avalé.

--Vous m'y faites penser, mes enfants, dit Baptiste soucieux. Où cet

Irlandais de l'enfer peut-il être? Il a disparu en entrant au bois. Si

c'était un piège que...

--Nous avons eu tort de laisser la fumerie seule, interrompit Jean.

--Tu as raison, mon frère, reprit Baptiste. Et la Petite-Hirondelle,

cette pauvre créature que nous aimons tant! Ah! ç'a été une imprudence

de l'abandonner. L'Irlandais vous la dévisageait... Je me souviens

maintenant. Partez, vous autres, courez à la fumerie, je vous attendrai

ici avec Jean; emmenez les chiens et revenez avec la carriole et

Merellum, s'il n'y a rien de nouveau. Dans une heure au plus vous pouvez

être de retour.

Quand les trois trappeurs se furent éloignés:

--Tu ne sais pas, mon cousin, dit Jean à Baptiste, je me suis toujours

défié de cet Irlandais. Il est au service de la Compagnie de la baie

d'Hudson, et m'est avis qu'il en veut au capitaine.

--Peuh! le capitaine se moque pas mal de lui et des vermines de son

espèce.

--Ça ne fait rien. Le scorpion n'est pas difficile écraser, mais il vous

pique quand on y pense le moins.

--Où veux-tu en venir, Jean?

--J'en veux venir que Pad a pour associé un nommé Joe qui rode depuis

quelque temps avec lui autour de notre établissement, et que je les

lesterai d'un lingot de plomb si je les rencontre encore sur mon chemin.

--Baptême! tu ne feras pas cela, Jean.

--Comme je te le dis, Baptiste.

--Le capitaine ne te pardonnerait pas. Il nous a défendu d'attaquer les

gens de la Compagnie de la baie d'Hudson, quoiqu'il ne les aime guère,

pour le certain, car s'ils pouvaient le pendre, je crois qu'ils

n'hésiteraient pas. Mais il est si brave et si fort, Poignet-d'Acier!

Dire qu'à la dernière grande chasse il a saisi avec, la main et arrêté

un jeune taureau par la patte; quel luron, hein?

--Et ce sauvage dont il a défoncé le crâne d'un coup de poing!

--Oui, c'est un fier homme, aussi bon que brave, ça n'empêche qu'il a

des chagrins!

--On m'a rapporté, de l'autre côté des montagnes, qu'il avait été

notaire à Montréal, que sa femme l'avait trompé, et qu'il l'avait fait

mourir.

--On t'a rapporte ça, Baptiste!

--Et puis que sa fille, une jolie créature, dit-on, avait été débauchée

par un Anglais qui s'appelait Hermisson, je crois.

--Hermisson, est-ce que ce n'était pas le secrétaire du gouverneur

général?

--Je ne peux pas te dire; mais Poignet-d'Acier s'est battu en duel avec

lui et l'a tué dans une des îles de Boucherville.

--Qui est-ce qui t'a raconté ça, Baptiste? s'écria Jean, laissant tomber

le couteau avec lequel il dépouillait l'ours.

--Pour ça, ah! mon cousin, j'en suis sûr.

--Tu en es sûr?

Cessant de s'occuper à l'extinction du feu qui consumait le chêne,

Baptiste se rapprocha de son interlocuteur et lui dit à voix basse:

--J'y étais.

--Tu y...

Jean ne put achever; dix doigts nerveux s'étaient noués autour de son

cou et ses lèvres n'articulèrent qu'un son rauque, strangulé. Le

trappeur se débattit en vain. En moins d'une minute son camarade et lui,

surpris à l'improviste par une bande de Peaux-Rouges, étaient garrottés

et attachés à deux arbres voisins. Les Peaux-Rouges, au nombre d'une

vingtaine, appartenaient à la tribu des Clallomes. Ils étaient

entièrement nus, bariolés de peintures hideuses et armés en guerre: le

tomahawk, le couteau d'obsidiane, les flèches, le carquois ouvert sur le

côté, les lances terminées par des arêtes de poisson et le grand

bouclier de peau de buffle, rien ne manquait.

Contrairement à leurs habitudes, ils effectuèrent leur capture sans

proférer un cri.

Les deux blancs, mis en sûreté, ils s'assemblèrent autour du chêne qui

flambait toujours avec d'effroyables craquements, et tinrent conseil.

--Eh bien, père Baptiste, voilà un ours qui va nous coûter au moins les

yeux de la tête, dit Jean à son compagnon d'infortune.

--Dis plutôt, mon garçon, qu'il nous coûtera la peau de la tête, car les

reptiles nous scalperont immanquablement, répliqua philosophiquement.

--Et c'est ce maudit Pad qui en est cause!

--Tu pourrais avoir raison, Jean. Lui ou un autre, après tout, qu'est-ce

que ça fait? Ce qui me gêne, vois-tu, c'est de m'être laissé prendre

comme une dinde par des renards. Pourvu encore que les autres ne

reviennent pas!

--Je croyais pourtant que les Clallomes étaient alliés au capitaine.

C'était, ma foi, bien la peine de sauver, hier soir, leur satanée

sorcière.

--Ouaskèma! Poignet-d'Acier a ses vues sur elle. Mais à quoi bon

pleurer? Il faut nous préparer à mourir en braves trappeurs. J'espère

que tu ne faibliras pas, Jean. Un peu plus tôt, un peu plus tard, chacun

de nous doit en arriver là. Et celui qui n'a pas fait le mal pour le

plaisir de faire le mal n'a point peur de la mort. Pour moi, vois-tu,

mon garçon, je crois au bon Dieu. Je sais qu'il ne punit point ceux qui

l'aiment et rendent service à leurs semblables quand ils en trouvent

l'occasion; aussi mon paquet est-il fait, et quoique je n'aie pas jeûné

tel ou tel jour, débité telle ou telle prière en une langue que je ne

comprends pas, à telle ou telle heure, j'ai l'assurance que notre

Créateur souverain me traitera aussi bien là-haut que ceux qui ont passé

une vie inutile, agenouillés sur le pavé des églises ou dans les

cellules des couvents.

Ces paroles furent prononcées simplement, sans ostentation, comme elles

étaient pensées, et avec un accent naturel qui impressionna fortement

Jean.

--Votre morale est saine, père Baptiste, lui dit-il; mais j'ai sur la

conscience un poids dont j'aimerais à me débarrasser avant de quitter ce

monde. Voulez-vous écouter ma confession?

--Volontiers, mon garçon; seulement laisse-moi d'abord holer, afin que

nos gens soient avertis qu'il y a du danger ici.

Il éleva la voix, mais alors un incident appela son attention vers le

groupe des Clallomes qui délibéraient près du chêne.

L'arbre, miné à son pied par le feu, oscillait en éclatant bruyamment,

il penchait de l'autre côté des trappeurs; il allait s'abattre, et les

Indiens se retiraient avec précipitation, quand une enfant apparut

soudain sur le lieu même qui devait être le théâtre de sa chute.

La mort de l'enfant eût été inévitable si un chef des Peaux-Rouges ne se

fût élancé pour la saisir dans ses bras et la transporter loin du

colosse des forêts, qui tomba aussitôt avec un fracas épouvantable.

--Merellum! s'écria Jean. La pauvre petite! Que vient-elle faire ici?

Elle est perdue!

--Je crois plutôt que c'est la Providence qui l'envoie, répliqua

Baptiste.

--Tu badines, mon cousin.

--Regarde et demeure tranquille.

La Petite-Hirondelle parlait avec vivacité au sachem, qui l'écoutait

avec une déférence que n'ont point ordinairement les Indiens pour les

enfants, surtout pour les blancs. Mais Merellum était la favorite de

Ouaskèma, la jeesukaine du parti de Clallomes qui s'était emparé de

Baptiste et de Jean. La tribu tout entière craignait Ouaskèma autant

qu'elle la révérait, et Merellum avait part à la considération dont

jouissait sa protectrice. Après avoir narré l'attaque de Ouaskèma par

les Chinouks et sa délivrance par Poignet-d'Acier et ses gens, elle

demanda la liberté des deux captifs.

Les Clallomes, s'étant consultés, se rendirent à son désir.

Merellum trancha elle-même les liens des trappeurs qui, on le concevra

aisément, la comblèrent de caresses.

--Mes frères les visages-pâles viendront avec nous chercher la vierge

clallome dans le wigwam des chefs blancs, leur dit le sachem. Mais,

avant de partir, partageront avec nous la chair de l'ours qu'ils ont tué

et le sucre des mouches du Grand-Esprit.

Tandis que quelques-uns des sauvages dépeçaient la venaison et que

d'autres coupaient le chêne pour en extraire le miel qu'y avaient déposé

les abeilles, Merellum conta aux trappeurs son enlèvement de la fumerie,

puis la manière dont elle avait échappé aux violences de l'Irlandais.

--Je me suis jetée à l'eau, dit-elle en terminant; j'ai traversé le

fleuve à la nage et je suis rentrée à la loge au moment où Jean y

arrivait avec les deux autres. Ils ont été joliment contents de me

revoir.

--Mais o? sont-ils donc? demanda Baptiste.

--Là, dans le fourré. En revenant près de vous, j'ai aperçu les

Clallomes à la chute du feu. Alors j'ai dit à vos frères de se tenir

cachés pendant que j'irais toute seule parler au chef qui m'aime bien,

parce qu'il aime ma bonne tante Ouaskèma.

--Chère petite créature! s'écria Baptiste en lui rougissant les joues

sous deux gros baisers.

Le repas fut bientôt prêt. Il était composé de graisse d'ours, dont les

Indiens sont très-friands, et qu'ils boivent liquide avec des tranches

du même animal qu'ils mangent aux trois quarts crues, et de miel leur

régal par excellence.

En vrais trappeurs, Baptiste et Jean firent libéralement honneur à ce

festin, auquel prirent aussi part leurs trois camarades, que Merellum

avait appelés. Ensuite toute la bande de Peaux-Rouges et de blancs,

suivis de la Petite-Hirondelle, se mit en marche pour l'établissement de

Poignet-d'Acier, au fort Astoria.

Ils l'atteignirent une heure avant le lever de l'aurore; mais, hélas! la

cabane et ses dépendances ne présentaient plus qu'un monceau de

décombres fumants.

CHAPITRE IX

LA CAVERNE DE LA ROCHE-ROUGE

Voici ce qui s'était passé.

Dans l'après-midi du jour précédent, quand on frappa rudement à la porte

de sa cabane, Poignet-d'Acier saisit sa carabine et demanda:

--Qui est là?

--C'est moi, Jacques, votre serviteur, répliqua-t-on du dehors.

La Tête-Plate · 第 5 / 15 段