--Donne-lui quelques gouttes de tafia, dans un gobelet d'eau et de sirop

d'érable, dit Poignet-d'Acier à son domestique.

Jacques eut bien vite préparé la potion qui réconforta Merellum. Alors,

elle raconta qu'étant allée le matin, avec Ouaskèma et quelques Indiens

Clallomes, récolter des racines de ouappatou dans une île de la

Grande-Rivière (le rio Columbia), ils avaient été surpris par une troupe

de Chinouks. Ouaskèma et un chef, Queue-de-Serpent, étaient tombés entre

les mains de ces deniers; les autres avaient été tués. Quant à Merellum,

elle avait réussi à s'échapper en se cachant dans une touffe de joncs;

puis, les Chinouks partis de l'île avec leurs prisonniers, elle avait

sauté dans un canot, traversé le fleuve et cherché une retraite chez son

petit oncle.

--Combien étaient les Chinouks? demanda Poignet d'Acier, après avoir

écouté avec une profonde attention, le récit de l'enfant.

--Dix, répondit-elle en comptant sur ses doigts.

--Et quelle direction ont-ils prise?

--Le soleil couchant, répliqua Merellum.

--Ouaskèma est une brave créature, dit alors l'aventurier en s'adressant

Jacques. Elle m'a rendu plus d'un service et même, sauvé la vie, quoique

je ne sache trop d'où lui vient cette amitié pour moi. Il faut lui

porter secours.

--Oh! petit oncle, comme tu es bon! s'écria Merellum en essuyant ses

lames et l'embrassant sur les deux joues. Petite tante aussi m'aime

bien, va!

--Voyons, Jacques, dit Poignet-d'Acier, remettant doucement l'enfant à

terre, selle un cheval, tu courras à la pointe de la Langue, tu y

déposeras Merellum chez nos amis et tu prieras trois d'entre eux de

t'accompagner ici. A cinq, nous aurons facilement raison de dix coquins

de Peaux-Rouges. Seulement hâte-toi. Il n'y a pas une minute à perdre.

Pendant ton absence, je préparerai les armes et le grand canot.

Jacques s'éloigna immédiatement, en emmenant la petite fille.

--C'est étrange! dit Poignet-d'Acier dès qu'ils eurent disparu, c'est

étrange! moi qui abhorre les femmes et tout leur sexe, je ne sais ce que

j'éprouve à la vue de cet enfant! Je me sens mollir... Oui, c'est bien

étrange! répéta-t-il en se grattant le front.

Une heure ne s'était pas écoulée, que Jacques revint accompagné de trois

trappeurs.

Ils échangèrent une poignée de main avec l'aventurier, qui leur dit:

--Eh bien, mes cousins, vous êtes prêts à donner la chasse aux Chinouks?

--Tout disposés, répondirent-ils. Ces vermines nous ont pillé une

fumerie de saumon, et, baptême! nous nous paierons sur leur peau.

Un long bateau, creusé dans un tronc d'arbre, fut poussé à l'eau, et les

cinq hommes, parfaitement armés, s'y embarquèrent. Poignet-d'Acier

s'assit au gouvernail, les trappeurs ramèrent.

Le temps était toujours beau, le ciel pur et sans nuages.

Au moment où le soleil se penchait à l'horizon, l'embarcation arriva

près du cap Désappointement.

--Ne distinguez-vous pas une colonne de fumée, au-dessus de la falaise

dit Jacques à son maître.

--Je la vois depuis une dizaine de minutes. Ce sont nos Chinouks sans

doute. Nous aborderons dans cette anse, sur la droite.

Et il indiquait du doigt une étroite baie, plantée de roseaux.

Ils attérirent, cachèrent le bateau dans les roseaux, renouvelèrent

l'amorce de leurs carabines et se mirent à grimper en silence le long de

la côte. L'escalade était difficile, mais tous étaient exercés ces

sortes d'ascensions. Bientôt, ils atteignirent le faîte du cap

Désappointement.

--Halte! fit Poignet-d'Acier qui rampait en avant. Ses compagnons

s'arrêtèrent.

--Avancez-vous derrière ces broussailles, reprit-il en montrant des

buissons qui hérissaient la crête de la falaise. J'aperçois les

Peaux-Rouges. Ils ne soupçonnent pas notre présence; au mot feu! tirons

tous ensemble.

Moins d'une minute après, cinq coups de carabine faisaient résonner les

échos de la côte.

Quatre Chinouks tombèrent; les autres prirent la fuite en poussant des

hurlements épouvantables.

Cependant Chinamus, le sorcier, qui n'avait été que blessé, se jeta sur

Ouaskèma, en s'écriant et brandissant son tomahawk:

--La vierge clallome doit mourir en l'honneur de Scoucoumé, le grand

Esprit du Mal, elle mourra!

La redoutable massue frappa la captive, et, à ce moment, à ce moment

suprême, une nouvelle détonation retentit: le jeesukaïn roula, en se

tordant dans les convulsions de l'agonie, à côté des quatre victimes que

venaient de faire les balles des trappeurs.

CHAPITRE IV

PAD

Les scènes précédentes avaient eu un témoin qui n'appartenait ni aux

tribus de Peaux-Rouges, ni à la bande de trappeurs compagnons de

Poignet-d'Acier. Tapi dans un massif de jeunes merisiers, cet homme,

qui, par la figure et l'accoutrement, avait l'air d'un indien

tête-plate, n'eut pas plutôt vu frapper Ouaskèma et tomber Chinamus,

qu'il sortit sans bruit de sa cachette et se glissa lestement au bas du

cap Désappointement, en prenant grand soin de ne pas être observé. Dans

les joncs, sur le bord du fleuve, il trouva un canot, sauta dedans, fit

force de pagaie et aborda au bout de trois heures à une île vis-à-vis de

la pointe de la Langue.

En débarquant, il fut reçu par un trappeur blanc qui lui dit:

--Eh bien, Pad, as-tu de bonnes nouvelles?

--Excellentes, excellentes, camarade, répondit l'autre en anglais.

--Par le tonnerre! voyons, reprit le premier dans cet idiome, voyons,

tirons le canot sur la grève pour que la marée ne l'entraîne pas;

ensuite tu me conteras ça en mangeant un morceau d'esturgeon.

L'embarcation fut traînée sur le sable un quart de mille environ du

rivage, et les deux hommes entrèrent dans une cabane fabriquée avec des

lianes et des joncs, dans un petit bois, au milieu de l'île.

--Je meurs de soif, by the Holy Virgin [11], dit Pad en se laissant

tomber sur une botte de fougères qui servait de lit. As-tu une goutte de

whiskey à me donner?

[Note 11: Par la Sainte Vierge!]

Le trappeur blanc lui passa une outre, dont l'Indien avala deux ou trois

copieuses gorgées, en faisant claquer voluptueusement sa longue contre

son palais.

--J'avais besoin de ça pour me remettre, dit-il en rendant la gourde à

son hôte; les dames Chinouks n'en finissaient pas. J'ai même vu le

moment où j'en serais pour mes frais de course et d'attente. Fichu

métier que le nôtre!

--Tu disais que la journée avait été bonne, Pad?

--Bonne, oui, by Jesus-Christ! très-bonne, Joe, très-bonne. Si on nous

payait en raison de ce que rapportera aux autres, encore!

--Tu dois avoir faim?

--Une faim de coyote en plein hiver, Joe. Tu m'as parlé d'un morceau

d'esturgeon?

--Oui, que j'ai accommodé avec des kamassas. Le voici. Régale-toi.

Le blanc, appelé Joe, avait ranimé le feu en y jetant des branches de

sapin, car la nuit était venue depuis longtemps déjà. Il servit à Pad

une tranche de poisson sur un plat d'écorce de cèdre.

Quand celui-ci eut satisfait son appétit avec une voracité bestiale, il

lui demanda:

--Et ton histoire maintenant?

--J'allume le tabac, je bois un coup, et je te réponds, dit. Pad.

Joe se plaça sur les fougères à côté de l'Indien, qui fumait lentement,

en homme bien repu, sachant apprécier la valeur d'une pipe après un

copieux repas.

Mais il ne se pressait pas de parler.

--Par le tonnerre! tu vas commencer? dit le trappeur blanc que son

silence impatientait.

--Tout de suite. Mais, d'abord, tu connais le Dompteur-de-Buffles.

--Ce chien, de métis?

--Lui-même, que les Chinooks avaient pris pour chef.

--Je ne le connais que trop, car il m'a presque assommé dans notre

dernière rencontre avec les Peaux-Rouges.

--S'il a failli t'assommer, il ne le fera plus, mon camarade. Tu es

vengé. Le Dompteur-de-Buffles chasse maintenant chez le diable.

--Tu dis?

--Je dis que ce crapaud de métis est mort, et pas enterré, ajouta Pad en

riant d'un gros rire niais.

--Comment ça? fit Joe surpris.

--Un tour à moi, voilà tout, by the Holy Virgin! On n'est pas Irlandais

pour rien. Ce Bois-Brûlé donnait sur les nerfs. Je l'ai fait tuer par

une vermine de son espèce, Chinamus, ou sorcier des Clallomes, tu sais?

--Tu m'étonnes; ils étaient amis.

--Oui, ainsi que chien et chat, comme on dit dans vos vieux pays. Mais

ce qu'il y a de mieux, c'est que Chinamus a aussi rendu l'âme, s'il

avait une âme, car ça ne doit pas avoir d'âme, ces brutes-là!

Là-dessus, il aspira une longue bouffée qu'il souffla, petit à petit,

entre ses lèvres pincées, et en regardant philosophiquement le nuage

bleuâtre monter vers le plafond de la cabane.

--Par le tonnerre! poursuis donc, lui cria Joe.

--Oui, dit tranquillement Pad, Chinamus n'est plus qu'une carcasse que

les corbeaux font présentement servir à leur souper. On ne dira pas

qu'il n'était pas bons quelque chose, au moins!

--De quelle manière cela s'est-il passé?

--Patience, patience, mon camarade. D'abord je te dirai que Ouaskèma...

--Ah! cette sauvagesse qui s'est amourachée de Poignet-d'Acier?

--Tout juste.

--Alors, Ouaskèma...

--Est aussi, à cette heure, dans le monde des esprits.

--Je ne te comprends pas bien, repartit Joe en toisant l'Indien avec,

une expression de doute.

--Ah! tu ne me comprends pas! tu ne me comprends pas! Mon langage est

pourtant bien facile à comprendre. Ouaskèma est morte! Chinamus est

mort, Dompteur-de-Buffles est mort, Queue-de-Serpent est mort, beaucoup

d'autres Indiens sont morts, et beaucoup plus d'autres mourront d'ici à

demain soir; est-ce que tu comprends ça, là?

--Enfin, explique-toi.

--Ce matin, en rôdant près de l'île de Sable, j'ai vu arriver Ouaskèma,

Queue-de-Serpent et deux ou trois Clallomes. Ils se sont mis à arracher

des: racines de ouappatou. Je savais qu'un parti de Chinouks était campé

dans l'île voisine. Dompteur-de-Buffles les commandait. Comme il est

épris de Ouaskèma qui, par contre, le déteste de tout son coeur, j'étais

sûr d'être le bien venu en lui annonçant qu'il pouvait aisément

s'emparer d'elle.

--Sans compter que tu servais les intérêts de la Compagnie de la baie

d'Hudson, car plus les tribus seront divisées et meilleur marché nous en

aurons.

--A qui le dis-tu, Joe! Mais ce n'était que la moitié de mon plan. Je ne

fais pas les choses à demi, moi! Ces imbéciles d'Indiens me croient un

grand jeesukaïn, à cause de ma double couleur. Alors, après avoir causé

avec Dompteur-de-Buffles, j'ai pris Chinamus à l'écart et lui ai dit que

j'avais en une vision où un de leurs dieux, Scoucoumé, m'avait révélé

que le jeesukaïn qui lui immolerait Ouaskèma acquerrait une puissance

absolue sur tous les Peaux-Rouges la Colombie.

--Alors, tu as opposé l'amour du métis au fanatisme du sorcier; c'est

très-adroit, dit Joe.

--Est-ce que mon père n'était pas Irlandais, la nation la plus fine de

la terre? s'écria Pad avec orgueil.

--Par le tonnerre! la plus fourbe et la plus hypocrite! murmura le

trappeur blanc.

--Tu dis? fit Pad se dressant et portant la main à son couteau.

--Moi! répondit Joe, feignant de n'avoir pas remarqué cette disposition

hostile; moi, je dis que les Irlandais sont braves, courageux et

très-malins.

--Je croyais avoir entendu autre chose, grommela son interlocuteur.

--Tu avais mal entendu, c'est là tout ce que je disais; mais continue

donc, mon diable de Pad! La flatterie radoucit ce dernier, qui reprit:

--Par l'enfer! où en étais-je?

--Tu disais que tu avais engagé Chinamus à sacrifier Ouaskèma.

--Oui, c'est ça. Mes trappes dressées, je traversai l'eau et montai sur

le cap Désappointement pour assister au spectacle. Ça ne fut pas long.

Dompteur-de-Buffles tomba sur les Clallomes et fit prisonnier.

Queue-de-Serpent, tandis que Chinamus, plus subtil, s'emparait de

Ouaskèma. Trois autres furent tués sur place. Après leur victoire, les

Chinouks passèrent aussi le fleuve, et, comme je m'y attendais,

gravirent la falaise, sur le plateau de laquelle ils aiment à faire

leurs petites cérémonies religieuses. Je me blottis dans un hallier,

d'où je les vis torturer ce pauvre Queue-de-Serpent, qui mourut comme un

brave, by Jesus-Christ! Puis Chinamus voulut brûler Ouaskèma.

Dompteur-de-Buffles s'y opposa. Ça ne faisait pas son affaire, tu

conçois, Joe. Après une dispute, le sorcier proposa au métis de la jouer

au beullum contre le Tonnerre, son fameux bison apprivoisé. Ils se

mirent à la partie. Chinamus perdit, mais il tenait à son enjeu. C'est

pourquoi, au lieu de payer sa dette, il saisit une flèche et la planta

dans la poitrine du Bois-Brûlé. Je comptais bien un peu sur cette

conclusion, mais il y en avait une autre que je ne prévoyais pas.

Figure-toi qu'au moment où le devin allait mettre le feu au bûcher,

voilà Poignet-d'Acier qui arrive avec sa bande.

--Poignet-d'Acier!

--En personne.

--Par le tonnerre! on le trouvera donc partout, ce maudit! s'écria Joe

en frappant avec fureur son poing sur la muraille.

--Bon, bon, ne te fâche pas. Tant pis pour lui d'être venu se mêler de

ce qui ne le regardait pas, car cette fois-ci nous le tenons. Ah! si la

Compagnie m'avait laissé faire, il y a beau jour...

--Oui, dit Joe en voyant lorgnait sa carabine; oui, ce n'était pas

difficile de s'en débarrasser. Mais les chefs ont leurs projets, que

veux-tu! Ils ne permettent pas qu'on le tue. C'est bête, ça! Finis ton

histoire.

--Encore deux mots et j'aurai fait. Poignet-d'Acier et ses gens abattent

quatre Chinouks. Chinamus est blessé. Le reste des Peaux-Rouges se

sauve, et je m'imaginais que ça allait se terminer par la délivrance

d'Ouaskèma. Pas du tout.

--Qu'advint-il?

--Donne-moi d'abord la gourde, car je suis altéré comme un banc de

sable.

Ayant bu une nouvelle gorgée de whiskey, Pad s'écria:

--Tu ne te douterais jamais de ce qui se passa alors! non, by the Holy

Virgin!

--Dis.

--Eh Bien! le vieux Chinamus, tout blessé qu'il était, prit son tomahawk

et, paf! vous le planta sur la tête de Ouaskèma!

Le trappeur Blanc fit un geste d'horreur.

--C'est comme j'ai l'avantage de te l'assurer, dit Pad en riant.

Maintenant, sais-tu mon idée? Je m'en vas trouver les Clallomes postés

sur l'autre rive de la Colombie, je leur dis que Poignet-d'Acier a

assassiné Ouaskèma, et le voilà pris entre deux feux: les Chinouks qui

ne manqueront pas de revenir en nombre pour venger leur sorcier, et les

Clallomes qui lui demanderont compte de Ouaskèma et de Queue-de-Serpent.

Que penses-tu de cette trame? Est-elle un peu bien tissée, hein l'ami

Joe?

En terminant Pad se frotta bruyamment les mains.

--Tout cela est bel et bien pour la Compagnie, dit son compagnon après

un moment de silence; mais ça ne fait pas nos affaires!

--Nous recevrons des marchandises pour au moins deux cents piastres.

--Peuh! qu'est-ce que, deux cents piastres, comparé à ce que nous

aurions en découvrant la cache où Poignet-d'Acier enfouit ses

pelleteries et son or!

--C'est vrai, dit Pad en réfléchissant.

--Alors, reprit Joe, nous serions riches, plus riches que des chefs de

comptoirs. Tu pourrais faire ce voyage dans les vieux pays...

--Je le désire depuis bien des années!

--Tu aurais des palais, des domestiques pour te servir, des femmes

blanches autant que tu en voudrais...

--Ne me parle pas de ça, tu me fais tourner la tête, s'écria Pad dont le

sang s'échauffait à ces enivrantes visions, car si la vie d'aventure

dans les pays sauvages séduit les Européens, l'existence douce et

paisible que nous menons séduit davantage encore les trappeurs du désert

américain.

Joe se leva pour attiser le feu, et dit négligemment:

--Il ne faudrait pourtant que faire jaser Merellum.

--Cette orpheline que Ouaskèma avait adoptée. Est-ce qu'elle sait

quelque chose?

--C'est mon opinion. Poignet-d'Acier l'adore. S'il était depuis plus

longtemps ici, j'affirmerais en est le père. En tous cas, il n'a pas de

secrets pour elle.

--Cela se peut, répliqua Pad en bâillant; mais j'ai fait une rude

journée. Le sommeil me gagne. Demain matin j'irai au camp des Clallomes.

En rentrant, nous reparlerons de ça... oui, tu dois avoir raison, cette

petite... Il ne sera guère malaisé de la prendre, à présent... bonsoir,

Joe!

L'Irlandais s'endormit, roulé dans une couverte de peau de buffle, et

son camarade ne tarda pas à en faire autant.

Avant que l'aurore parut, tous deux se levèrent, déjeunèrent solidement

d'un morceau de venaison et transportèrent leur canot de l'autre côté de

l'île.

Pad s'embarqua seul, en disant à Joe:

--Tu m'attendras ici; je reviendrai probablement ce soir.

--Oui; mais souviens-toi de ce que je t'ai dit propos de Merellum. Par

le tonnerre! si tu réussis à t'en emparer, conduis-la à la caverne du

Chêne-Vert. Sois tranquille, je saurai bien la confesser.

Pad s'éloigna du rivage. Le temps était beau; la marée le favorisait: en

une demi-heure, il atteignit la Pointe de la Langue, où il mit pied à

terre après avoir amarré son canot à une roche.

Le soleil sortait des brumes du matin et plaquait d'or les vastes

plaines de la Colombie; l'Indien s'achemina, la carabine sur l'épaule,

vers une fumerie établie à une centaine de mètres du rivage.

Des rets en fil d'écorce, des lignes faites avec des algues marines, qui

poussent en abondance à l'embouchure du rio Columbia, et dont

quelques-unes ont jusqu'à cent cinquante pieds de long, des hameçons en

racine de pin ou en corne de mouton des montagnes, des tridents et des

fouènes d'une espèce toute particulière étaient pendus autour de la

fumerie.

Ces fouènes méritent une description.

La tête ou le piquant est en os, de deux à deux pieds et demi de long,

en forme de large fer de lance. On y adapte une petite ligne près du

milieu. Cette ligne se rattache à un manche, à deux pieds environ du

bout, qui est enfoncé dans un trou, situé près de la pointe de la tête.

Quoique assez solidement maintenu dans l'oeillet de l'instrument, le

manche n'y est pas demeure fixe; de sorte que, quand un poisson a été

dardé, la tête de la fouène se détache par le retrait du bois, et reste

dans le corps de la victime, qu'à du manche et de la corde le harponneur

ramène doucement à lui. Si le poisson est trop gros et menace, par ses

efforts, de faire chavirer le canot, on abandonne le banche, qui fait

alors l'office de bouée, et sert à reconnaître l'endroit où s'est arrêté

la proie, lorsqu'elle est morte ou fatiguée de la lutte.

Pad allait passer devant la fumerie sans s'arrêter, car, comme elle

appartenait à Poignet-d'Acier, il ne se souciait pas de rencontrer ses

gens; mais alors qu'il tournait près de la cour où séchaient d'énormes

quantités de saumons et d'esturgeons partagés en deux et étendus au

soleil sur des claies d'osier, il entendit de joyeux et frais éclats de

rire.

--C'est drôle, pensa-t-il, ça ressemble à une voix de femme et même à

une voix d'enfant.

Il prêta l'oreille.

Les rires retentissaient toujours sonores et perlés comme les ricochets

d'une cascatelle.

--By the Holy Virgin! se dit-il, il y a une créature dans la fumerie. Il

faut que je voie qui ça peut être.

S'approchant avec précaution d'une fente que la négligence avait laissée

entre les nattes de joncs qui composaient la muraille, Pad plongea ses

regards à l'intérieur.

D'abord, l'épaisse vapeur qui s'échappait lourdement en nuages compactes

d'un feu de sapinage, au dessus duquel boucanaient des poissons de toute

sorte, de toute grosseur, ne lui permit pas de distinguer les objets. Il

fut même obligé de se retirer pour reprendre haleine, car la fumée

l'étouffait; mais peu à peu ses yeux s'habituèrent à l'obscurité, et il

aperçut une petite fille que deux vigoureux trappeurs faisaient sauter

sur leurs genoux.

--Merellum! s'écria-t-il, by Jesus-Christ! la chance me favorise! A ce

soir!

Il reprit le sentier, un instant abandonné, et remonta d'un pas rapide

le cours de la Colombie.

La distance qui le séparait de l'i-e-nush ou cantonnement des Clallomes

n'était pas considérable. Pad l'eut bientôt franchie.

Une animation inusitée se faisait remarquer dans village quand il y

entra, les Indiens étant sur le point de partir pour une chasse à

l'orignal. Les hommes, entièrement nus, fabriquaient ou réparaient leurs

armes. Celui-ci aiguisait des têtes de flèches en obsidiane, celui-là

les empennait avec des piquants de porc-épic, un troisième épissait,

avec de la colle d'esturgeon, les deux parties d'un arc en corne de

bélier; un quatrième faisait chauffer des cornes pour leur donner la

convexité voulue; un autre les raclait avec des cailloux de silex, afin

de les rendre élastiques; quelques-uns polissaient avec du sable des

traits en bois de buisson-graisse, sorte de groseillier sauvage, tandis

que les femmes, sans autre vêtement que le kalaquarté ou jupon d'écorce,

préparaient en boulettes le frai de hareng, qu'elles avaient recueilli

sur des branches de sapin, ou, plongées dans l'eau jusqu'à la ceinture,

arrachaient avec leurs pieds les racines de kamassas pour les piler et

en faire des galettes. La plupart étaient affreusement laides, avec

leurs crânes déprimés et leurs mamelles pendantes jusque sur l'abdomen.

Mais toutes étaient actives et besogneuses. Des nuées d'enfants sales et

de chiens décharnés, grouillant pêle-mêle sur le gazon, complétaient le

tableau.

Pad s'approcha de deux jeunes filles qui tressaient un vase en racines

de cèdre, s'assit sur un quartier de roche, bourra son calumet avec des

feuilles de sac-à-commis [12], et se mit à fumer sans mot dire.

[Note 12: Feuilles d'un arbuste dont le fruit est estimé des Indiens.

Les Canadiens appellent ces feuilles sac-à-commis parce que les employés

de la Compagnie de la baie d'Hudson, qui s'en servent pour fumer, en

guise de tabac, les portent habituellement dans un petit sac.]

Les jeunes filles ne lui adressèrent point la parole. Elles

travaillaient en silence à leur vaisseau. Ces vaisseaux se font ainsi:

on prend de grandes racines flexibles ou des filaments d'écorce. On les

contourne autour d'un centre, en réduisant insensiblement la

circonférence des plis intérieurs, de façon à former comme une ruche

retournée. Les plis sont retenus ensemble par une petite racine

très-souple, passée à travers un espace pratiqué en introduisant un

poinçon, en os ou en épine, entre les deux deniers, puis en tournant la

racine sous le dernier et sur celui qu'on doit ajouter en avançant dans

la confection du vase. Entre les deux derniers plis, on glisse assez de

ces racines, semblables à des fils, pour le rendre étanche.

Les Peaux-Rouges se servent de ces vaisseaux pour boire, aussi bien que

pour faire bouillir de l'eau et cuire les aliments avec les cailloux

rougis au feu que l'on y plonge.

Ils tiennent encore lieu de coiffure aux squaws quand elles changent de

campement.

Après avoir pétuné gravement pendant une heure, Pad se leva et marcha

droit à un Clallome qui, accroupi devant la porte d'une cabane,

contemplait le soleil.

Un sac à médecine, en peau de castor, zébré d'hiéroglyphes rouges et

noirs, indiquait qu'il occupait dans la tribu le poste de jeesukaïn.

--Mon frère connaît Langue-de-Vipère? lui dit-il dans le dialecte

indien.

--Langue-de-Vipère est connu, répliqua laconiquement le devin.

--Langue-de-Vipère veut faire entendre sa parole au conseil des

vaillants chefs clallomes.

--Quelles paroles mon frère veut-il faire entendre au conseil des

vaillants chefs clallomes?

--Langue-de-Vipère le dira à leurs oreilles dans la loge du conseil.

--Si les paroles de mon frère sont des paroles de vérité, il sera le

bien venu, si ses paroles sont des paroles de mensonge, que mon frère

reprenne le chemin de son wigwam.

--Les paroles de Langue-de-Vipère sont des paroles de vérité, repartit

Pad sans s'irriter du soupçon dont il était l'objet.

--Quand le soleil tombera droit sur la tête de mon frère, le conseil des

Clallomes sera assemblé. Mon frère y assistera.

Cela dit, le jeesukaïn tourna le dos à l'étranger et reprit sa

contemplation.

CHAPITRE V

L'ENLÈVEMENT

A l'heure où le soleil touche son méridien, Pad fut introduit dans une

loge en écorce, couverte de joncs et qui ne différait des autres huttes

du village que par sa rotondité.

Cinq chefs étaient assis en cercle sur des peaux d'antilope. Des

colliers de griffes d'ours ou de panthère, de longs pendants d'oreilles

en aïqua et des plumes d'aigle plantées droites dans leurs cheveux

étaient les symboles de leur puissance.

Lorsque Pad entra dans la case, un guerrier se leva et arrangea un petit

feu au centre du conseil. C'était le feu magique.

La Tête-Plate · 第 2 / 15 段